J'envie la félicité des bêtes de Christophe Bataille

C’est l’heure, dit Simarre à Maël, mâchoire lourde nue, cheveux égarés dans le fatras des plaids, des édredons vieillis où ils s’étaient roulés depuis des mois, n’ayant pas une maille pour s’offrir mieux, l’hôtel ou l’hospice, la charité d’une douche. Il la chercha, puant, poil dur, mains blanches fourrageant le tissu. Et ce fut elle, tendre, lisse, le frôlant comme pour le mordre, rageant soudain : mais laisse-moi !
Jocelyn s’assit. A peine l’aube et point de salut, car il était poursuivi d’un sommeil haletant, plongé avec Maël jusqu’en Vilenne, sa ville à lui, jusqu’ici pour fuir. C’était ça leur vie, planquer le monstre métal près des usines puisqu’on les y autorisait, traverser la ville en falbala, jouer sur scène un petit rôle sanglant, faire frémir les rombières harnachées en catin, lèvres chelsea, bas noirs, puis go east, go east.
Assis nu, Simarre eut les pensées raides du matin : s’habiller, se raser, brider les effluves, gommer les pieds, les dents, s’oublier.
C’était un rêve, car dans le fichu camion de zinc régnaient dix degrés et pas des fahrenheit encore, pas de quoi mirer ses jolis bras aux psychés, et Simarre le savait qui s’imagina toujours hirsute, la parole vive, la peau hâve (il avait vénéré Ho Chi Minh à Hanoï, sublime dans son cristal, et il lui aurait bien serré la pince, au camarade, désireux d’une éternité boueuse mais sacrifié à la perfection d’icône). Simarre s’appro­cha d’un miroir. Il était bien ainsi. Les mains tendues pour s’éviter une paroi, il chercha dans les peignoirs une chemise d’hiver. Palpa un coton, le trouva tiède, haussa les épaules. Il l’enfila tel un vieux, manquant tomber dans les costumes sages pendus : ah les petits pendus, il y avait là une cape, une perruque pour Maël, un carquois chromé, tout l’attirail des montreurs.
Pas moyen d’éclairer ce néant et la lucarne ne donnait rien, colmatée par la chair. Simarre s’assit sur le matelas où Maël semblait morte, le corps tranché, épaule prise au coton blanc, la cuisse tendue loin du tronc comme une gazelle échouée.
Il enfila son bleu, passa une main lasse à son front. Mon dieu, Londres était loin. Il sentit, à caresser son visage, qu’il s’était usé. Etaient-ce la fuite vers l’Est, l’enfant mal confié au dracula des anges, et chaque soir surtout, ce rôle infect ? Maël n’avait pas changé, elle, pas à cette heure en tout cas, et malgré l’enfant elle n’était pas comme lui, la face drosophile de bas sommeil (en hommage à sa vie d’avant qu’il avait savamment brisée, il déboucha un flacon et s’arro­sa de xylozéphyle, une myrrhe, un musc, et ainsi poudré il sourit dans la nuit).
A force de se cogner aux tiroirs, aux poches de sang, il trouva une torche. Enfila ses gants, balaya d’un rai jaune toute sa vie enfermée, bohème, il ricana, et seule Maël invisible était sauve, the perfect goddess qui lui écrivait du trottoir des mots bêtes, to my very dear little fucker, sifflant du poumon la douleur et sa beauté plas­matique.
Enfin Simarre déloqua son coffre et tomba sur un mur qu’il n’avait pas vu dans la nuit en s’y rangeant.
Les voici donc, mes princes de la raison : Simarre l’œil blanc après les années, et Maël endormie, chair vive, haute comme je ne l’avais pas pensée. Ils sont venus cahotant, bien sept heures à rouler en silence, le dos mort au clou de la vie. La nuit de l’Est a monté. Comme toujours Maël dormait, mains rouges rongées entre ses jambes. Les banlieues ont passé, les forêts, tiens ! des époques, petits hameaux dormeurs, colombages, pierres grises, parpaing. Trois fois Simarre a traversé Vilenne, quelle joie idiote de les réveiller tous, mes amis, mes amis, nous sommes de retour et vous n’en savez rien. Nos noms ont changé, nos visages, nos rires. Nous ne sommes plus les mêmes qui vous verrons bientôt oublier, souffrir, flamber à l’inconnu !
Puis il a planqué sa bête au pied d’un mauer triste. Au-dessus s’en­gouf­frent les voitures à plein vent.
Jocelyn admire l’usine levée au ciel, un vrai camp saturnien. Il oublie Maël, ébranle une paroi, se fraie un passage vers le monde antique, déambule parmi les bassins acides, les machines, les caisses, les bobines encrassées. Oh, le joli cabestan ! Oh, le bel outil ! C’était donc ça, Vilenne, mon enfance mêlée d’argile, un béton âpre fendu par l’acier, Vilenne sans hommes et sans mots, bientôt jetée en musée comme l’ignoble Versailles où tout se légende (fourrez-y une putain, c’est la Pompadour).
Jocelyn marche – c’est agréable d’être une mécanique humaine, ordonnée, sans idées, un enchaînement de bielles obscures. Il pourrait contempler sans fin les façades, les statues, l’empilement de chiffres lui sifflant : c’est l’heure. Londres revient comme une image cachée. Il faut penser au soir. Leur gagne-pain, ce sont ces spectacles d’où ils sortent anéantis. On les attend de loin, faut dire, l’incroyable Simarre dit Abraca Mola Stermione et son assistante Maël Jargeau, les deux, les deux quoi, au juste ? Hypnotiseurs ? Illusionnistes ? Prophètes ? Que dit l’affiche ? Partout c’est le même scandale qui ne tient à rien, car il ne se passe rien, jamais, au velours des théâtres.
Simarre frôle un barbelé à quoi s’abouche le peuple des chantiers. Comme ils sont doux dans leurs baraquements, ne dormant jamais ou presque, éternels en bord de route à piocher dès potron. Et lissant ce métal à la légère, costumé, suant, Jocelyn dit Stermione s’empointa la paume d’un clou, n’ayant rien vu jura, ferma les yeux de douleur, lança sa main au ciel tel Rachmaninov comptant ses douze blanches du pouce à l’auri­culaire, puis osa regarder sa cale creusée, cardinale, chatoyante, sa belle main blessée dans l’aube.






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