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Pourquoi le Brésil ?

Pourquoi le Brésil ? : Extrait

J’étais tellement fatiguée, et je n’en pouvais tellement plus, que j’en étais arrivée à la conclusion, qu’il fallait que j’organise ma vie en fonction d’un bien-être physique. Et que j’évite tout le reste, c’est-à-dire l’amour. Longtemps je me suis demandé comment faisaient les autres. Et puis j’ai pensé que j’étais différente des autres. Je ne pouvais plus me régénérer. Il m’arrivait de rencontrer des gens comme moi, ils n’en pouvaient plus non plus. J’étais tellement fatiguée, tellement épuisée, je n’en pouvais plus, je me demandais combien de temps j’allais encore tenir. C’était trop. Je ne tenais plus. J’étais tellement à bout que à l’époque j’aurais aimé qu'on m'emporte sur une civière ou dans une clinique. J’étais épuisée. Je n’arrivais plus à me reposer par moi-même. Je ne trouvais plus aucun réconfort en moi-même ni autour de moi. Je ne dormais pas assez. J'en étais à l’époque à une barrette entière de Lexomil et à huit comprimés de Spasmine par nuit. Et je ne dormais pas toujours. Si par malheur je me trouvais dans des conditions moyennes, par exemple un sommier en bois, je voulais mourir, je ne supportais plus rien. Je n'avais plus aucune énergie, j’étais crevée, je ne résistais à rien, je n'arrivais plus à résister à rien. Quand on me disait « repose-toi » je me disais : est-ce qu’ils connaissent ces gens-là le sens du mot épuisée ? É-pui-sée. Épuisée. Épuisée, épuisée.
Fatiguée. Pourquoi ? J’en avais marre. Épuisée, ça veut dire qui ne peut plus produire, comme une terre épuisée, une source épuisée. C’était horrible. Pas vide, je n’étais pas vide. J’étais fatiguée. Et je me demandais comment j’allais tenir. Je n’avais même plus envie qu’on m’approche, je n’avais même plus envie qu’on me caresse. Je connaissais tous les pièges. Je pouvais terminer leurs phrases avant qu’ils ne les commencent, je connaissais tout. L’amour ce n’était pas pour moi, j’étais trop lucide, je connaissais ça. Ça ne marchait pas avec moi. J’avais aimé, j’avais été aimée, je connaissais l’amour, et je connaissais la haine aussi, je connaissais le revers.
Quand je suis arrivée à Paris je me suis rendu compte que c’était encore pire que ce que je pensais. C’était pire qu’en province, il n’y avait aucun élan, je n’en voyais pas. Toutes les situations étaient archi répertoriées. Et on vivait en ghetto. Mais comme je n’avais pas d’autre solution, je me suis mise à chercher un appartement, avec l’espoir, mince, très mince, qu’il y avait encore quelque chose à faire, et que, en vivant à Paris je mettais plus de chance de mon côté, objectivement il y avait plus de gens intéressants à Paris qu’en province, il fallait que je tente ma chance, c’était ma dernière carte. Les seuls bons moments que j’avais eu ç’avait été une cure de thalassothérapie à La Grande-Motte en août, je m’étais reposée. J’allais à la piscine, je suivais la cure, Laurent était venu me voir, Léonore était avec moi, et on avait passé de bonnes vacances finalement. Elles avaient mal commencé, parce que j’étais tellement à bout que j’avais des réactions de rejet pour tout, la chambre, la vue, le lit, le bruit, rien ne me convenait, il m’aurait fallu une prise en charge totale. Il aurait fallu que quelqu’un me dise : tu vas faire ça, et ensuite tu feras ça, et là ça, tu vas aller là, et puis ensuite là, voilà, voilà ce qu’il aurait fallu. J’avais besoin de ça. J’avais décidé de donner un dernier coup de collier en m’installant à Paris, en faisant tout ce qu’il faut le plus correctement possible, et puis après, si c’était toujours pareil, alors là oui je m’effondrerais. Je ne m’effondrais pas, j’étais épuisée mais je tenais encore. J’étais là, je faisais des efforts, je tenais. Mais au moindre coup de vent je tombais, et puis après je redémarrais quand même. Je téléphonais, je demandais de l’aide, j’arrachais des promesses.
À Laurent par exemple. Je lui avais dit : est-ce que tu peux me promettre que je vais rencontrer quelqu’un ? Il me l’avait promis. Il pensait que c’était sûr. Moufid m’avait dit la même chose. Je m’accrochais à ça. Je me disais : bon allez, tu vas faire tout ce qu’il faut pendant encore trois mois. Et puis après effectivement si ça ne va pas, là tu lâcheras. Mais j’avais cette dernière carte à jouer, Paris, je n’y avais jamais vécu, la solution était peut-être là. Il était peut-être là l’endroit où j’allais rencontrer plus de gens comme moi. Des gens avec qui ce serait plus simple. Et effectivement dès que je suis arrivée à Paris c’était simple, mais c’était creux. Il ne se passait rien. Les gens n’avaient pas envie de se connaître, ils n’étaient pas attirés les uns par les autres, c’était vide. Intelligent, rapide, mais vide. On s’en aperçoit tout de suite que ça tourne à vide. Mais j’ai fait tout ce que j’avais prévu de faire.
J’avais des conditions très précises, j’avais un moment à saisir. Léonore partait quatre mois aux États-Unis avec son père, elle allait rentrer fin décembre juste avant Noël, je n’avais donc aucune obligation à Montpellier pendant quatre mois. Je pouvais essayer d’en profiter. J’avais des amis à Paris, j’avais un livre qui sortait, qui s’appelait justement Quitter la ville, j’avais quatre mois devant moi, quatre mois pleins, où je pouvais ne penser qu’à moi. Ne penser qu’à moi ça commençait par me prendre un appartement pour moi, pour moi seule, je ne l’avais jamais fait. Choisir tout en fonction de moi.
Les vacances à La Grande-Motte se sont terminées le 16 août. J’habitais à Montpellier, je n’avais que dix kilomètres à faire pour rentrer chez moi, et c’était très bien comme ça. Le 18, Léonore est partie pour le Texas. Claude m’a dit : quand on rentrera, ta vie aura peut-être changé. Le mal que j’avais à continuer seule, il le savait. Il savait l’état dans lequel j’étais, il m’avait vue. En mai j’étais allée jusqu’à menacer Léonore de l’abandonner. Elle avait fait je ne sais plus quelle critique, et comme je ne supportais rien, dans une crise d’énervement, j’avais dit : tu pourras aller avec ton père, faire avec lui ce que tu voudras, vous pourrez faire ce que vous voudrez tous les deux, moi je partirai loin, vous ne me reverrez plus jamais, c’est fini, je vais partir et ce sera définitif, elle s’était mise à pleurer mais je ne savais plus comment quitter cet état. Comme d’habitude, Claude jouait les protecteurs, il assurait, il jouait tous les rôles, l’homme et la femme, le père et la mère, j’en étais venue à le détester, je ne pouvais plus le supporter, et en même temps, je lui téléphonais parfois en pleurs, cassée, il n’y avait que lui qui pouvait me comprendre à ce moment-là, c’était à lui que je demandais du soutien, à lui aussi je demandais : est-ce que tu crois que je vais rencontrer quelqu’un.

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