Le Marché des Amants de Christine Angot




Marc était chaleureux et sympathique, il avait envie de rapports intimes, tout en étant réservé il aimait parler. C'était un intellectuel de la rive gauche, décontracté, rieur, pas très grand, petites lunettes pour lire qu'il posait sur le bout du nez au lieu de les mettre et de les enlever, il lisait la carte au restaurant puis levait les yeux par-dessus pour vous parler. Il avait une voiture pour les longues distances, un scooter pour aller d'un rendez-vous à un autre en évitant les encombrements, un vélo parce qu'il aimait ça: sa pensée restait active, pendant qu'il se déplaçait à un rythme tranquille, en silence, il réfléchissait. Il aimait faire le marché, la cuisine aussi. Les cèpes. De temps en temps un très bon restaurant. Il aimait bien. Il s'occupait de ses enfants, même s'il les voyait peu, il était séparé de leur mère depuis trois ans. Il travaillait beaucoup. Il avait toujours beaucoup travaillé. Il faisait une belle carrière, il avait un bon salaire. Il habitait dans le quartier de Paris qui correspondait à ses centres d'intérêt, et lui permettait en même temps d'avoir une vie de famille. Le quatorzième. Le travail, l'école, les lieux de rendez-vous étaient proches les uns des autres. Il lisait beaucoup, allait au cinéma une fois par semaine, de temps en temps au spectacle. Il recevait les invitations mais évitait les premières, il était rédacteur en chef d'un journal culturel, si parfois il y allait, c'était pour gagner du temps, ça évitait d'avoir à réserver soi-même, c'était tout. D'un point de vue social ce genre de sortie lui déplaisait. Il critiquait ce milieu, cette ambiance tout en disant «m'enfin on va pas parler de ça». Il préférait voir sa vie en dehors de «cette espèce de zoo», il était contraint de s'y mêler, de très loin et en observateur, mais ne se sentait pas sali, pas touché.

Pourtant traverser la Seine pour aller rive droite s'apparentait à une expédition, le vingtième arrondissement il l'appelait le trentième, c'était son humour. Quand il venait vers chez moi à Saint-Augustin, à sept minutes de Madeleine, il appréciait le calme juste à côté du square et la perspective de la place, en ajoutant avec un regard pétillant «ce qu'il y a c'est qu'il faut arriver jusque-là». Mais je me sentais bien avec lui. Je me sentais à l'aise, on pouvait parler des heures. On avait un rapport facile, direct. Il ne jouait pas la comédie, son masque ne demandait qu'à tomber, il ne s'abritait pas derrière des barrières. Il ne demandait qu'une chose, que le rideau de théâtre se ferme pour laisser la place à ce qu'il appelait la vérité, dont le curseur sur sa ligne imaginaire avait tendance à hésiter, à osciller, à en choisir plusieurs, sous prétexte qu'il ne savait pas.

Il avait une soif d'intimité, comme si le temps pour la satisfaire lui manquait. Ou les bons partenaires, les occasions. Le fait d'avoir toujours été très pris. Son métier. Mais la possibilité était là, comme une nappe d'eau claire, à disposition. Presque pas troublée encore. Et l'aptitude, le don pour ça. Il aimait l'intensité, la profondeur, la vérité, qu'il regardait avec gourmandise, disposé à les découvrir, excité, courageux, mais d'après lui pas vraiment initié. Il communiquait volontiers sur le ton de l'interrogation, sans jamais oublier la discrétion, au point d'exagérer les prudences oratoires. Ce qui ne l'empêchait pas d'être orgueilleux, de bien aimer se mettre en scène aussi lui-même. D'adorer qu'on lui pose des questions. Il aimait aussi parler vêtements, restaurants, ambiances, futilités. En accompagnant sa fille chez Zara il avait vu une brune de vingt ans en slim qui essayait des talons hauts en marchant comme une reine devant les cabines, ça l'hypnotisait, il parlait de ce que le vêtement chez telle ou telle femme révélait, avouait qu'il observait tout, en précisant «on dirait pas comme ça» et disait qu'il choisissait lui aussi ses vêtements avec une obsession maladive. Il aimait se moquer des attitudes que prenaient parfois les gens, tel éditeur qui lui disait en l'accueillant au restaurant pour un déjeuner de travail «t'es de ma famille». - Qu'est-ce que t'as répondu? - J'ai éclaté de rire. Qu'est-ce que tu voulais que je réponde? Toute cette hypocrisie glissait sur lui.

J'étais dans un train, dans un compartiment, je me disais «je suis bien». Le type passait avec le bar, l'homme à côté de moi prenait quelque chose, j'aimais bien sa voix. Sur la banquette en face il y avait un couple, l'homme m'avait aidée à monter ma valise. Je lisais. Le train passait sous la place de l'Europe d'où Monet avait peint la gare. Le nombre de rails diminuait. La veille Marc avait pris la route pour rouler toute la nuit, je n'allais pas le voir pendant un mois. Deux questions me tournaient dans la tête, j'étais bien, mais est-ce que cet état allait durer, et lui pendant ce mois il allait se verrouiller ou au contraire ouvrir? On venait de se rencontrer. Il partait en Corse avec ses enfants, des amis, et la femme avec qui il vivait. C'était le début de l'été, à part une semaine dans un hôtel au bord de la mer, je restais à Paris.
On avait dîné deux fois. La deuxième il me faisait une déclaration d'amour qui n'était pas très claire, mais explicite la troisième fois. J'étais avec Bruno, il y avait des choses qu'on n'arrivait pas à résoudre, du quotidien, des choses concrètes. L'organisation de la vie. Marc ne voulait pas avoir deux histoires parallèles, mais ne voulait pas non plus passer à côté d'une rencontre importante, il était tombé amoureux de moi, il tenait à tout dire. Il était chaleureux, doux. Pas guindé, naturel. Une dégaine à la fois de vieux routier et d'adolescent, content de lui, insatisfait, résigné. Il avait une veste en coton noire un peu trop longue pour lui qui n'était pas grand, une veste droite, pas cintrée, le tissu n'était pas souple, le col était trop large. Dessous il mettait une chemise blanche rentrée dans son jean clair ceinturé. Pieds nus dans des mocassins fauve.

Seules sa mère et son ex-belle-mère avaient son numéro fixe, il utilisait son portable ou le téléphone de son bureau. C'était un passionné de presse qui s'était tourné vers la culture. Jeune étudiant, il animait une émission culturelle sur une radio libre, pour son plaisir en amateur. Il avait connu la mère de ses enfants comme ça, c'était une auditrice, elle appelait tout le temps, un jour il lui avait proposé de prendre un café. Il avait vécu vingt ans avec elle. Il la trompait de temps en temps, régulièrement. Jusqu'à ce qu'une histoire importante lui tombe dessus. Il vivait les deux en parallèle sans pouvoir choisir, au bout d'un an et demi sa maîtresse le quittait parce qu'il ne changeait rien. Il se contentait d'avoir un emploi du temps compliqué et de se sentir vivant, tiraillé mais vivant, sa vie n'était pas plate, elle était intense, c'était une des périodes les plus épuisantes de sa vie, les plus intéressantes aussi. Toujours en état de tension. Mais en vie, actif, beaucoup d'émotions. Il dessinait dans l'air avec son doigt une ligne brisée avec des hauts et des bas. L'opposant à la courbe plate d'un coeur qui ne battrait plus.

Cette histoire importante l'avait beaucoup marqué, et la fin, le fait qu'il comprenne sans pouvoir rien faire.

Je rêvassais. Je levais les yeux, le couple dormait maintenant. Le type dont j'aimais bien la voix regardait les arbres défiler par la vitre. C'était un train Corail. Je revenais des toilettes. L'ouverture de la porte les réveillait. L'homme à ma gauche lisait le journal, la femme en face plissait les yeux, dans la fente de ses paupières elle me regardait.
En allant aux toilettes j'avais été saisie par le bruit violent près des soufflets. Une image me revenait et ne me quittait plus. Juste après les compartiments et la porte battante du couloir, j'avais eu le flash de Bruno et de moi allongés par terre dans les mêmes deux mètres carrés d'un train Corail. Moi dos à la porte battante qui s'ouvrait régulièrement, lui contre celle du wagon qui laissait passer le froid, les genoux pliés calés contre mes pieds. Il lisait Rendez-vous, on venait de se rencontrer, c'était le lendemain de notre première nuit. Il avait son blouson d'hiver en cuir marron, son jean bleu ciel troué aux genoux, sa peau noire au travers. Au bout de quatre heures, quand on sortait du train, on marchait pour la première fois dans la rue tous les deux main dans la main. Il portait nos deux sacs à l'épaule et me donnait la main dans la poche de mon manteau, je la serrais à travers mon gant, je l'enlevais pour mieux sentir sa peau, la largeur de sa main et la façon ferme de tenir la mienne.

Marc me plaisait moins que Bruno. Il était beaucoup moins beau, moins intense, moins drôle. Il ne m'intriguait pas. Mais je pensais que je pouvais être mieux avec lui qu'avec Bruno, dans son regard il y avait une envie d'intimité, et la garantie que je lui plaisais. Même si un homme et une femme du même âge, blancs tous les deux, qui évoluaient plus ou moins dans les mêmes cercles, monsieur et madame tout le monde s'aiment, ça ne me faisait pas rêver.

Arrivée à l'hôtel j'étais toujours bien, mais je n'avais pas envie de sortir de ma chambre. J'adorais être sur mon lit à regarder un DVD, je pensais à Marc, tout le monde était dehors. Les filles étaient sorties. Avec lui j'allais peut-être redécouvrir la douceur. Bruno était souvent un peu brusque. Il y avait un acteur dans le film, dont le visage ressemblait à Bruno Ganz. Bruno. Quand on écoutait de la musique, quand on était au lit, quand on se promenait dans la rue, tous les moments étaient pleins avec lui. Comme un ballon bien gonflé qui s'envolait dans les airs au moindre souffle. Quoi qu'on fasse, par le simple fait qu'il soit là.

Je me réveillais à 4 h 30, Marc m'avait annoncé qu'il était capable de disparaître, de fuir. La phrase «je disparais» sonnait dans mes oreilles, elle m'empêchait de me rendormir.
Au début je remplissais la maison avec des chansons de Bruno, maintenant je cachais les pochettes pour ne pas voir les photos, ne pas croiser son regard. Je ne pouvais plus les écouter. La voix, le phrasé, les mots, ce qu'il chantait «j'ai jamais dit je t'aime même à la fille que j'aime», ou «quand tu pars il y a un horodateur il faut revenir à l'heure», peut-être anodins, ne l'étaient pas pour moi. C'était fini d'avoir un sourire jusqu'aux oreilles en écoutant ça fort dans la maison. Marc n'aimait pas sa copine autant que j'aimais Bruno, ce n'était pas possible. Pourtant ce n'était pas Bruno là que j'avais envie de voir. J'étais dans le moment où on ne voit pas clair.
Le soir suivant je me couchais en pensant à Marc. Quand je me réveillais à cinq heures, ou six heures, je ne pouvais plus me rendormir, c'était trop vif, trop présent, il fallait que je me lève, que je fasse quelque chose. Je commençais déjà à compter les jours. Pourtant il disait que des gens comme lui c'était la banalité, la médiocrité. Ç'avait été sa réponse quand je lui avais dit que parfois j'avais du mal à vivre ma vie, ou que j'en avais marre d'être moi.




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