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Pourtant traverser la Seine pour aller rive droite s'apparentait à une expédition, le vingtième arrondissement il l'appelait le trentième, c'était son humour. Quand il venait vers chez moi à Saint-Augustin, à sept minutes de Madeleine, il appréciait le calme juste à côté du square et la perspective de la place, en ajoutant avec un regard pétillant «ce qu'il y a c'est qu'il faut arriver jusque-là». Mais je me sentais bien avec lui. Je me sentais à l'aise, on pouvait parler des heures. On avait un rapport facile, direct. Il ne jouait pas la comédie, son masque ne demandait qu'à tomber, il ne s'abritait pas derrière des barrières. Il ne demandait qu'une chose, que le rideau de théâtre se ferme pour laisser la place à ce qu'il appelait la vérité, dont le curseur sur sa ligne imaginaire avait tendance à hésiter, à osciller, à en choisir plusieurs, sous prétexte qu'il ne savait pas.
Il avait une soif d'intimité, comme si le temps pour la satisfaire lui manquait. Ou les bons partenaires, les occasions. Le fait d'avoir toujours été très pris. Son métier. Mais la possibilité était là, comme une nappe d'eau claire, à disposition. Presque pas troublée encore. Et l'aptitude, le don pour ça. Il aimait l'intensité, la profondeur, la vérité, qu'il regardait avec gourmandise, disposé à les découvrir, excité, courageux, mais d'après lui pas vraiment initié. Il communiquait volontiers sur le ton de l'interrogation, sans jamais oublier la discrétion, au point d'exagérer les prudences oratoires. Ce qui ne l'empêchait pas d'être orgueilleux, de bien aimer se mettre en scène aussi lui-même. D'adorer qu'on lui pose des questions. Il aimait aussi parler vêtements, restaurants, ambiances, futilités. En accompagnant sa fille chez Zara il avait vu une brune de vingt ans en slim qui essayait des talons hauts en marchant comme une reine devant les cabines, ça l'hypnotisait, il parlait de ce que le vêtement chez telle ou telle femme révélait, avouait qu'il observait tout, en précisant «on dirait pas comme ça» et disait qu'il choisissait lui aussi ses vêtements avec une obsession maladive. Il aimait se moquer des attitudes que prenaient parfois les gens, tel éditeur qui lui disait en l'accueillant au restaurant pour un déjeuner de travail «t'es de ma famille». - Qu'est-ce que t'as répondu? - J'ai éclaté de rire. Qu'est-ce que tu voulais que je réponde? Toute cette hypocrisie glissait sur lui.
Seules sa mère et son ex-belle-mère avaient son numéro fixe, il utilisait son portable ou le téléphone de son bureau. C'était un passionné de presse qui s'était tourné vers la culture. Jeune étudiant, il animait une émission culturelle sur une radio libre, pour son plaisir en amateur. Il avait connu la mère de ses enfants comme ça, c'était une auditrice, elle appelait tout le temps, un jour il lui avait proposé de prendre un café. Il avait vécu vingt ans avec elle. Il la trompait de temps en temps, régulièrement. Jusqu'à ce qu'une histoire importante lui tombe dessus. Il vivait les deux en parallèle sans pouvoir choisir, au bout d'un an et demi sa maîtresse le quittait parce qu'il ne changeait rien. Il se contentait d'avoir un emploi du temps compliqué et de se sentir vivant, tiraillé mais vivant, sa vie n'était pas plate, elle était intense, c'était une des périodes les plus épuisantes de sa vie, les plus intéressantes aussi. Toujours en état de tension. Mais en vie, actif, beaucoup d'émotions. Il dessinait dans l'air avec son doigt une ligne brisée avec des hauts et des bas. L'opposant à la courbe plate d'un coeur qui ne battrait plus.
Cette histoire importante l'avait beaucoup marqué, et la fin, le fait qu'il comprenne sans pouvoir rien faire.
Marc me plaisait moins que Bruno. Il était beaucoup moins beau, moins intense, moins drôle. Il ne m'intriguait pas. Mais je pensais que je pouvais être mieux avec lui qu'avec Bruno, dans son regard il y avait une envie d'intimité, et la garantie que je lui plaisais. Même si un homme et une femme du même âge, blancs tous les deux, qui évoluaient plus ou moins dans les mêmes cercles, monsieur et madame tout le monde s'aiment, ça ne me faisait pas rêver.
Arrivée à l'hôtel j'étais toujours bien, mais je n'avais pas envie de sortir de ma chambre. J'adorais être sur mon lit à regarder un DVD, je pensais à Marc, tout le monde était dehors. Les filles étaient sorties. Avec lui j'allais peut-être redécouvrir la douceur. Bruno était souvent un peu brusque. Il y avait un acteur dans le film, dont le visage ressemblait à Bruno Ganz. Bruno. Quand on écoutait de la musique, quand on était au lit, quand on se promenait dans la rue, tous les moments étaient pleins avec lui. Comme un ballon bien gonflé qui s'envolait dans les airs au moindre souffle. Quoi qu'on fasse, par le simple fait qu'il soit là.
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