Le Marché des Amants a fait l'objet de moqueries et de missiles tirés de tous les côtés dans la presse spécialisée. D'un point de vue extérieur, le roman ressemble pourtant à ce qu'Angot a fait de meilleur, une sorte de couronnement sec et sans graisse de sa démarche autobiographique. On a reproché à Angot d'avoir perdu sa langue, de multiplier désormais les dialogues idiots, les séquences hystériques d'échanges de SMS, les rendez-vous manqués. Tout ceci est vrai mais peut être interprété au contraire comme un assèchement volontaire du propos. Angot a allégé sa langue au-delà de ce qui est raisonnable, a neutralisé tous les effets de littérature (les descriptions, l'analyse psychologique sophistiquée) pour ne garder de sa vie amoureuse que le squelette factuel (appels, contre-appels, sexe, contresexe, amour, contrefugue). La scansion et le rythme font l'émotion, plus l'adjectif.
Intimité
Le Marché des amants, c'est au choix du
Stendhal désossé à l'extrême, ou un
Closer collector géant. Les personnages n'ont jamais été meilleurs, le rapport à l'intime jamais aussi pleinement réalisé et le corps de l'écrivain approché avec cette méticulosité. Du coup, la lecture est passionnante, haletante, comme lorsque vous tombez sur un article scandaleux chez le coiffeur et que vous espérez secrètement qu'on ne vous appellera pas pour le shampoing avant d'en avoir terminé.
Il y a de ça avec
Le Marché des Amants : vous voulez aller au bout parce que c'est plus fort que vous, vous voulez savoir ce qui arrive à Christine et aux garçons, vous ne pourrez pas vous empêcher de la juger au détour de ce qui se passe ici. On se demande ce qu'elle fait de sa vie. Et
Amy Winehouse ? Et
Britney Spears ? Et
Pete Doherty ? Alors qu'ils ont tout pour être heureux ou presque. A ce degré de complexité intime, le livre a ses tours rigolos. Le Marché est marrant, lorsque le
Doc Gynéco se fait serrer par les flics alors qu'il suit Madame en scooter, lorsque Christine Angot nous offre cette scène géniale chez la voyante, lorsque le Gynécologue sort sa queue pour qu'elle le suce alors qu'elle essaie de travailler. Beau et fascinant comme la réalité, le roman est un éloge de la vie quotidienne élevée au rang d'art mineur. Si vous aimez ça, il n'y a pas mieux.
Pas de sexe, pas de chocolat
Pris autrement, Le Marché des Amants est le livre le plus ridicule que vous pourrez jamais lire si vous aimez, disons, la littérature d'ambition, la littérature d'aventure, la littérature qui raconte des histoires amples, historiques ou dramatiques. Vous buterez sur la langue qui ne ressemble plus que de très loin à un style : conversations de comptoirs, dialogues au téléphone, répétitions plus ou moins volontaires, évocations plates et sans poésie d'une réalité qui ne vous inspire rien. Il ne faut pas croire qu'Angot se sacrifie pour nous, qu'elle a un degré de liberté supérieur à nous. Ce sont des craques.
Angot, dans ce
Marché des Amants, ressemble à une folle du cul désemparée qui ne sait pas ce qu'elle veut. Elle aime le Docteur Gynécologue sarkozyste (ça a son importance) et en même temps, mais elle n'en est pas sûre, le directeur d'un magazine culturel. Angot est aussi flippante que
Glenn Close dans
Liaisons Fatales. Gynécologue lui ouvre des horizons. Il l'encule parce que c'est son truc, mais a quelques difficultés à mener une relation suivie. Christine Angot finit donc avec son ami. On doute que celui-ci soit le bon non plus. C'est un amant de transition, en attendant le prochain livre, l'éternel retour au célibat forcé. Pas de sexe, pas de chocolat.
Allez y, vous pouvez vous moquer. A quoi bon ? Le récit d'une bonne histoire d'amour vaudra toujours mieux que quoi ? : un livre de 500 pages sur le Vietnam, une connerie avec des déplacements sur tous les continents, un navet SF. Angot, c'est le passé, le présent, le futur dans le même sac, une dérive en continu et en caméra subjective sur la ligne du temps. Les amants passent mais Angot reste, chevauchant la vague des amours désolés, avec son traumatisme entre les cuisses (l'inceste toujours et le Gynécologue qui pelote sa fille au cinéma), son psychanalyste, ses angoisses, son envie d'être aimée, sa maladresse, son volontarisme. Peut-être est-ce après tout qu'elle a inventé l'un des personnages les plus emblématiques de la modernité. Une femme qui passe. Une femme qui laisse sa petite trace dans la vie, comme une limace tragique, lente mais gracile, sur les étals de librairie. Angot ne vaut rien comme écrivain. C'est une tragédienne magnifique et affligeante.
Christine Angot, Le Marché des amants, Seuil, août 2008.
Benjamin Berton
Le 24 August 2008