30 janvier 2006, deux heures du matin : Micheline prépare, méticuleuse et pratique comme à son habitude, un voyage vers le Grand Nord. Elle a toujours voulu voir les fjords, la lumière scandinave, et compte bien réaliser le rêve de toute une vie. Joseph, son mari depuis cinquante ans, ne peut pas l'accompagner, à cause d'une chute ? Qu'importe, elle partira seule. Et puis, comme elle le dit à sa fille Annie, le mariage n'était peut-être pas une bonne idée, après tout. Obstinément, elle règle toutes les formalités, de l'assurance à l'acompte, peu dupe des encouragements de son médecin mais sourde aux doutes de sa famille. Pourtant, un avertissement au début du roman nous apprend qu'elle renonce à son expédition et meurt le 30 janvier 2006 dans l'après-midi.
Un poème en prose
Dans son premier roman,
Suzanne ou le récit de la honte,
Christina Mirjol explorait déjà le principe de la polyphonie. Son deuxième roman continue dans cette veine, qui évoque celle de
Robert Pinget, auteur dans la mouvance du Nouveau Roman et fondateur de "l'école de l'oreille", orfèvre du langage. Comme lui, Christina Mirjol colle au plus près de la parole. La langue de Micheline, Joseph et Annie, avec ses répétitions et sa simplicité épurée, donne au texte le rythme et la beauté d'un poème en prose. Le récit de l'existence banale d'un couple de petits vieux, dont les déplacements sont circonscrits dans leur quartier, traite ainsi des regrets, de l'amertume, des constats (subjectifs, voire sous influence) de la fin d'une vie, avec des détails d'une précision parfois glaçantes sur les sensations qui accompagnent la mort.
Reflet sans doute de la passion de l'auteur pour le théâtre, les personnages viennent se raconter comme sur une scène. Il s'agit de monologues intérieurs, mais jamais abscons : on a l'impression que les personnages viennent s'offrir au lecteur, se présenter, se justifier, au lieu que ce soit ce dernier qui doive faire l'effort de saisir leur pensée.
Intimiste, pas nombriliste
On pourrait craindre que ce récit des dernières heures d'une femme, à trop se concentrer sur des détails infimes, manque de souffle et soit d'une lecture fastidieuse. Il n'en est rien. Si certains passages, par leur envolée soudaine dans le lyrisme, manquent de convaincre à la première lecture (mais s'imposent à la seconde) l'ensemble est solidement ancré dans le réalisme : la description du quartier de Belleville où vivent Micheline et Joseph est exacte - pour qui connaît à peu près l'endroit - et universelle, puisque les lieux qu'ils fréquentent sont le restaurant, le laboratoire, le bazar...
On en saura finalement très peu sur l'héroïne, qui dit avoir toujours eu le sentiment d'être vieille. Il est difficile de démêler la part de vérité dans ses propos et ses souvenirs, puisque visiblement, le sentiment de son impuissance physique colore tous ses actes et toutes ses impressions. En revanche, on aura eu l'illustration d'une médecine à plusieurs vitesses, selon les ressources des patients. Ici, la vitesse est celle de l'escargot paresseux. Pas vraiment d'accusations d'incompétences, pourtant ; juste un oubli qui s'avèrera fatal.
Il y a plusieurs raisons de lire Dernières Lueurs : pour découvrir un personnage de femme obstinée, pour son sujet peu traité habituellement, pour voir comment l'infiniment banal peut atteindre l'essentiel. Mais aussi parce que c'est beau, tout simplement.
Sabine Sur
Le 14 juillet 2008