Chloé Delaume




On vous annonçait une interview de Chloé Delaume depuis quelques temps déjà et on espérait un prix pour son dernier roman Le Cri du Sablier. Tout arrive en même temps. Le prix Décembre lui a été attribué le 12 novembre. Ici, pas de révélations croustillantes pour les enragés du forum, mais limpidité et franchise sur son travail d'écriture, de la création à la lecture en passant par la publication.

Flu : Pourquoi écris-tu, et pour qui ?

Chloe Delaume : L'écriture comme la lecture font partie des rares activités qui me paraissent concrètes et auxquelles j'accorde de l'intérêt. Ecrire est probablement le seul moyen que j'ai trouvé pour agir sur quelque chose, de manière ludique : toucher physiquement à la langue, la manier voire la manipuler. Je n'écris pas pour quelqu'un, la question de la réception du texte ne se pose pas pendant la phase d'écriture.

Flu : Comment qualifier tes récits ? Romans, prose poétique ? Est ce que cela t'énerve si on parle d'autofiction ?

C.D. : Je pense qu'on peut appeler ça du roman expérimental, même si le terme peut paraître ronflant ou suranné. Il y a bien une trame romanesque mais dans sa forme et son agencement je fais des tentatives de laboratoire. Il ne s'agit pas pour moi d'imposer quelque style que ce soit, ce sont des propositions. De même la notion d'autofiction est indéniable mais ce n'est pas le contenu du récit qui importe, c'est la manière dont il est rapporté. La ré-appropriation de l'expérience par le verbe et l'expérimentation parallèle du verbe.

Flu : Le jeu avec les analogies entre sons et/ou sens est très présent dans tes écrits, est-ce que cela résulte d'une écriture automatique ou d'un gros travail de réécriture ?

C.D. : Ni l'un ni l'autre. En fait je m'impose des contraintes en amont, comme dans les ateliers de l'OULIPO. Je prends des mots précis, des extraits d'hypotextes, parfois des bouts de chansons qui sont venus à moi en feuilletant des livres, en me promenant dans le dictionnaire ou en écoutant les disques qui tournent pendant que je travaille. Ces cuts peuvent être insérés dans le passage en cours, mais le plus souvent, comme il n'y a pas de hasard, ils deviennent la structure même de la page ou du paragraphe en question. Il y a un tas de "motifs dans le tapis", qui se déclinent de manière presque autonome. La phase la plus excitante de l'écriture réside dans ce moment-là. Il ne peut pas s'en suivre une réécriture laborieuse, ce n'est pas compatible avec la démarche initiale.

Flu : Penses-tu que le lecteur comprend tout dans tes livres ? Est-ce que d'après toi la compréhension totale est nécessaire pour les apprécier ?

C.D. : Compte tenu des détournements de référents utilisés, le lecteur ne peut effectivement pas tout voir, mais ça ne l'empêche pas d'entendre. Je suis parfaitement consciente qu'on peut taxer mon travail de précieux ou d'hermétique, que pour rentrer dans le texte une certaine attention est nécessaire, ce qui rebute souvent. Surtout que mon travail ne s'inscrit pas vraiment dans les courants à la mode, où comme le disait un magazine dont je tairais le nom par mansuétude "l'important n'est pas de bien écrire". En m'attachant au verbe davantage qu'à l'histoire je sais très bien que je ne peux être suivie par une grande partie du lectorat. Si c'est leur credo, c'est plutôt rassurant de ne pas leur convenir. La lecture constitue elle aussi une expérience en soi : la reconstruction du sens passe par une errance première et un apprivoisement progressif. En tant que lectrice j'aime beaucoup chercher les clefs de lecture. Ça a un côté Castors Juniors.

Flu : Que ce soit dans Le Cri du Sablier ou dans Les mouflettes d'Atropos, tu règles un certain nombre de comptes, avec les hommes en particulier. Les hommes sont-ils si monstrueux ?

C.D. : La notion de règlement de compte est inhérente, souvent, à l'écriture. Surtout dans les premiers livres. Mais les hommes montrés comme "monstrueux" dans mes textes correspondent soit à des êtres précis, soit à des archétypes. Les clients de bars, les infidèles, les lâches, le père : autant d'incarnations de ce que la testostérone fait de pire. Ce qui est troublant c'est que la grande majorité de mon lectorat est masculine. Comme quoi la misandrie poussive finit à force par s'auto-neutraliser.

Flu : Tu es très active dans les revues littéraires, les collectifs d'artistes. Quels sont tes nouveaux projets en la matière et quelles sont les difficultés et les joies que ça apporte par rapport à une publication classique ?

C.D. : Le milieu des revues permet d'entretenir de vrais échanges avec des auteurs qui s'interrogent réellement sur le devenir de la langue, qui cherchent des pistes d'expérimentations stylistiques et font des propositions permanentes en ce sens. C'est un vivier très actif, quasi militant. Les travaux sont extrêmement différents entre EvidenZ, Java, TIJA, BoXon, Mission Impossible , Plastiq ou Nioques. Mais chacun respecte et soutient les projets qui ont cours. Les romanciers ont un fonctionnement plus autiste que les poètes, ils échangent souvent moins, et ne se frottent pas au public. Participer à des lectures et à des performances permet aussi de se mettre un peu plus en danger, de se confronter à des pratiques et à des contextes autres. J'ai récemment fait une lecture croisée à la galerie Public avec Christophe Fiat, notre écriture est aux antipodes. Pourtant nous avons présenté un texte que nous avions écrit ensemble, nos univers communiquaient incroyablement, tout en gardant leur singularité thématique et stylistique.

Je travaille avec Dorine_Muraille sur un disque, c'est un collectif de musique électro autour de Gel : et là encore je peux m'essayer à des pratiques proches et en même temps très éloignées de ma démarche d'écriture habituelle. Hormis ce cd, les projets en cours liés à des collectifs sont la sortie du numéro 2 d'EvidenZ en janvier chez Sens & Tonka, une participation au prochain numéro de Mission Impossible et une intervention dans la soirée Lobbylink à Console organisée par Eric Arlix.

Flu : Est-ce que tu envisages de publier un recueil de poèmes ?

C.D. : Je suis actuellement en résidence au CIPM (Centre International de Poésie Marseille), et je dois y publier un texte fin janvier. A la base je comptais effectivement en profiter pour écrire un recueil. Mais évidemment, quand j'essaie de faire de la prose je ponds des vers blancs et pour une fois que je voulais faire des vers c'est de la prose qui sort…

Flu : Le Cri du Sablier a eu une couverture médiatique plus importante que les mouflettes d'Atropos. Maintenant tu fais partie des écrivains branchés. C'est ton éditeur qui a fait ce qu'il fallait pour ça ou bien crois-tu que ce deuxième livre a été plus apprécié que le premier ? As-tu une préférence toi-même ?

C.D. : Je ferai partie des écrivains branchés le jour où mes bouquins raconteront comment j'ai vomis mon whisky-coca après une ligne de coke dans les toilettes des Bains Douches. A priori on en est loin. Quant à la couverture médiatique, ce n'est pas si simple. Il est clair que l'association de farrago avec les éditions Léo Scheer a permis de publier Le Cri du Sablier dans d'excellentes conditions : début septembre, nombre d'envois conséquents, plaquettes aux libraires. C'est rarement possible dans le cadre d'une petite structure éditoriale. Mais toutes les grandes, voire les moyennes maisons d'éditions s'y prennent comme ça, avec en plus une attachée de presse souvent virulente, alors que nous ne pratiquons pas cette politique. La réaction des médias a été très rapide et s'est faite seule, par effet de dominos, sans que ni mes éditeurs ni moi-même n'aient à intervenir. Il y a eu un engouement immédiat chez certains, ça m'a valu d'être citée et recommandée par des gens très sérieux. J'ai eu beaucoup de chance. Les Mouflettes dans des conditions similaires n'auraient pas trouvé le même écho. Il y avait une violence trop nette, pas assez maîtrisée, même si je faisais un tas de blagues pour créer la distanciation. Le Cri du Sablier est davantage abouti, même si son mécanisme ne peut que lui être propre. Je ne pourrai pas utiliser à l'avenir la scansion poétique de cette manière, ça n'avait un sens que sur cet objet et ça deviendrait procédurier.

Flu : Tu viens de recevoir le prix Décembre (le seul que tu puisses accepter ?) , quelle est ta première réaction d'auteur face à cette reconnaissance ? Et ta réaction de jeune femme active face au chèque qui va avec ?

C.D. : Le Décembre est un des rares prix qui ait une vraie valeur pour les auteurs. A quelques très rares exceptions près il a toujours été décerné à des ouvrages qui s'inscrivent dans une recherche littéraire, quelqu'elle soit. C'est un prix qui n'est pas soumis aux intrigues galligrasseuil, où le jury lit les livres et non les fax de complaisances qui lui sont adressés. Avoir le Décembre pour un tel livre c'est évidemment terriblement agréable sur le plan personnel. Une vraie revanche. Mais sur le plan littéraire c'est surtout la reconnaissance d'une écriture plus exigeante, non commerciale, peut-être aussi plus vivante même si elle balbutie encore. C'est une ouverture pour les ouvrages expérimentaux : je pense que ça va encourager à la fois les auteurs à persévérer, les éditeurs à prendre un peu plus de risques à l'avenir et les médias à oser parler de livres plus difficiles.

La dotation va me permettre de m'installer dans un appartement et d'y rester, sans avoir à accumuler les boulots alimentaires (si quelqu'un à un deux pièces à louer aux Abbesses, merci de me contacter par mon éditeur…). J'étais dans une situation financière très précaire, je vais pouvoir me consacrer à l'écriture.

Flu : Est ce que la Fnac t'a déjà proposé de faire une après-midi dédicaces ? Répondrais-tu à une invitation d'Ardisson ?

C.D. : Ce n'est pas parce qu'on a un prix qu'on doit se mettre à faire de la "promotion" en dépit du bon sens. J'ai accepté les propositions qui me permettent de rencontrer les lecteurs ou de parler de mon travail. La Fnac ne m'a rien proposé pour l'instant. Mais les quelques signatures que j'ai faites en librairies étaient plutôt amusantes. Les échanges avec les lecteurs sont toujours assez intéressants, j'aime bien ça de manière générale. Ardisson c'est un autre problème. Ca dépend de quelle émission : Rive Droite Rive Gauche est un espace où un auteur a sa place. Je ne pense pas néanmoins que je serai invitée puisque le livre y a déjà été chroniqué. Par contre je ne vois pas trop ce que j'aurais à faire à Tout le monde en parle. Agiter mes mains en faisant pouêt pouêt entre Lara Fabian et Bigard ne me semble pas constituer en soi une expérience très constructive.

Flu : Espace libre de promotion pour tes potes ou d'autres artistes que t'apprécies.

C.D. : Daniel Foucard vient de sortir Container chez Sens & Tonka, c'est un spoutnik à ne pas rater.

Samuel Dambrin.

- Lire la chronique du Cri du sablier. - le site de Léo Scheer