Les Sentinelles des blés de Chi Li



Critique

Note du livre Fragile comme un roseau

Lecteurs

Votre note

Fragile comme un roseau



Huitième ouvrage de la chinoise Chi Li à être traduit en français, Les Sentinelles des blés (Actes Sud) rappelle qu'un peu de délicatesse dans ce monde de brutes ne fait pas de mal. Dans un témoignage à la fois apaisé et lucide, la narratrice de ce roman donne à voir, sans acrimonie aucune, une chine en mutation, oscillant entre ses vieilles manières et ses nouveaux symboles.
 
Yi Mingli ne parvient pas à dormir. Demain, ce sera le 21 juin. Trois mois exactement que Rongrong, sa fille adoptive partie faire carrière à Pékin, ne lui donne plus de nouvelles. Et trois mois, c'est bien trop pour une mère aussi mélancolique que superstitieuse : le 21 juin est « une date qui porte malheur ». Mingli décide alors, envers et contre tous - son mari surtout - de partir pour Pékin à la recherche de Rongrong.

Femmes fortes... et silencieuses

A l'instar de l'héroïne de Tu es une rivière, autre roman de Chi Li dans lequel une mère se retrouve à élever seule ses sept enfants, Mingli incarne l'une de ces femmes chinoises tenaces, qui endurent et se taisent, mais n'en pensent pas moins. Derrière ses silences obstinés, Mingli fait preuve d'un incroyable discernement, comme en témoignent ses remarques au sujet de son mari : « Il est de ces hommes qui se prennent pour des commandants de bord (...) convaincu qu'ils sont que leur mission est de vous amener à bon port, en veillant à ce que vous ne manquiez de rien ».

Le mari en question, c'est (fausse) rolex et Mercedes (emprunté). Payer de bons restos aux potes, claquer de l'argent le week end sur les tables de Mah Jong. Rien de bien méchant chez ce type, matérialiste façon vieille école - il travaille pour la revue Médecine traditionnelle chinoise - mais qui manque d'un brin de sensibilité. Aller au travail, gagner de l'argent, soyons rationnels, et tant pis pour les sentiments. Pour ceux de sa femme, notamment, qui se sent le devoir de justifier à chaque instant ses inquiétudes et le besoin de retrouver sa fille. Mingli rappelle ainsi que la mère biologique de celle-ci, prénommée Shangguan Ruifang et aujourd'hui internée dans un hôpital psychiatrique, fut autrefois comme une sœur pour elle : « Dès lors qu'elle n'était plus en mesure d'élever sa fille, qu'aurais-je pu faire d'autre, sinon serrer son enfant dans mes bras ? ». Cette question rhétorique sera reformulée à plusieurs reprises dans le roman.

La Chine liftée

D'autres souvenirs d'enfance, évoqués par la narratrice, forment les passages les plus maîtrisés de son récit. Souvenirs de son père, notamment, directeur d'un institut d'agronomie, image de l'homme sévère mais doux, entrepreneur mais juste : « Dans sa tenue qui combinait lunettes et chapeau de paille, costume Mao et pantalon retroussé, mon père faisait penser à un ennemi de classe déguisé en paysan ». C'est de lui d'ailleurs qu'enfants, elle et Ruifang apprirent à distinguer ces fameuses Sentinelles des blés, graminées spécialement « importées d'Europe »,  et qui, des années plus tard, font entrevoir à Mingli la dimension poétique de la réalité, lui permettant d'accepter avec sérénité le sort de son amie : « Est-ce à dire qu'un malade est plus sain qu'un être bien portant, et qu'un destin frappé par le malheur est plus chanceux qu'un destin heureux ? »

Nostalgique comme elle est, enfant d'agronome et originaire de Wu Han (comme Chi Li elle-même), Yi Mingli n'incarne pas l'aspect le plus occidentalement moderne de la Chine. Cette modernité-là, c'est à Pékin qu'elle la rencontrera, au cours de ses recherches : il y a la directrice d'une agence de mannequin qui refuse de vieillir, ou le petit ami de sa fille, publicitaire véreux, qui se donne des airs maladifs alors qu'« il appartenait certainement à la catégorie des gens riches ». Enfin, il y a Rongrong elle-même, décrite par ces deux derniers : visiblement douée en négoce, arnaqueuse dans l'âme, la jeune fille est bien loin de la petite vie tranquille, faite de compromis et de déceptions tranquilles, que mène sa mère à Wu Han.

Les Sentinelles des blés esquisse ainsi habilement, par le biais de ses personnages, plusieurs facettes du monde chinois, du père agronome de Ming Li à cette affairiste de Rongrong, en passant par le mari macho, gentiment avide. Nul jugement ne viendra cependant condamner l'un ou l'autre de ces visages. Si Chi Li est qualifiée d'écrivain néo-réaliste, pour les panoramas qu'elle offre de la société chinoise, elle est avant tout une conteuse hors-pair, dont on retient les portraits d'hommes et de femmes blessés, battants et vaincus, exceptionnels.

Chi Li, Les Sentinelles des blés, Actes Sud, octobre 2008.

Céline Ngi

Le 21 novembre 2008
Sur Flu : suivez l'actu littéraire sur le blog livres