En France, Peanuts reste gravement sous-estimé. Déjà chez nous, on ne connaît pas Peanuts, on connaît Snoopy.
Snoopy est le père des animaux pensant de la BD, initiateur d'une tradition qui nous a donné
Garfield et Rantanplan entre autres. Snoopy est un chien étonnament intelligent, auquel il arrivait des petites aventures inconséquentes et pas très drôles. Mais on le voit de toute façon plus souvent dans des happy meal ou sur des chaussettes pour enfant que dans des BD, comme Garfield (sauf que Snoopy, c'est plutôt bien).
Peanuts, à la base, était un strip dont le héros était Charlie Brown, un gamin ordinaire, un looser, maître d'un beagle plutôt ordinaire, et accompagné d'une poignée d'autres enfants qu'on appellera ses amis à défaut d'un terme plus neutre. Dargaud a eu l'excellente idée de traduire l'édition de Fantagraphics en y touchant le moins possible : jaquette très classe et habillage par
Seth, préfaces, postfaces et interviews pour accompagner les strips, et surtout publication de l'intégrale de ces derniers, dans l'ordre (quelque chose qui n'avait jamais été ne serait-ce qu'approché en France où on n'a connu que quelques publication massacrées, centrées sur Snoopy et parfois mal colorisées).
En bref, cette édition a tout pour vous donner envie de la tenir éloignée des enfants et de leurs sales pattes pleines de confiture.
Le changement le plus notable apporté par l'éditeur français est celui du titre en
Snoopy et les Peanuts. On veut bien se montrer compréhensif, l'auteur Charles Schulz détestait le titre
Peanuts de toute façon. Il lui avait été imposé par son éditeur en 1950 et Schulz a fait avec, comme il a fait avec plein de choses dans sa vie, extériorisant sa frustration dans son strip.
Dans Peanuts, seuls les enfants son visibles, mais ils parlent et pensent comme des adultes. Schulz répétait volontiers en interview que
"Charlie Brown doit souffrir, parce qu'il est la caricature de Mnsieur-tout-le-monde. La plupart d'entre nous connaît mieux la défaite que la victoire". Charlie Brown passe ainsi son temps à perdre des matches de baseball, à être harcelé par Lucy Van Pelt, qui elle se morfond pour Schroeder mais Schroeder, virtuose du piano-jouet, n'en a que pour Beethoven. Et Linus, lui, n'en a que pour le drap qu'il traîne partout avec lui.
Tout l'intérêt de Peanuts n'est pas dans son humour qui, certes, n'est pas mauvais et même souvent plutôt malin et lui a valu son succès auprès des enfants pendant des années (mais les enfants liraient n'importe quoi, nous le savons bien). Non, l'intérêt de Peanuts, le génie de Schulz réside dans les infinies variations minimalistes autour des thèmes de la défaite, du rejet et de la solitude que développe Schulz et de son pessimisme à la Beckett. Par un processus de raffinement qui aura continué pendant cinquante ans, quelques-uns de ces strips parviennent à l'expression la plus épurée qui soit, d'un sentiment ou d'une idée universelle, quelque chose d'aussi simple, pur et génial que le smiley. :)