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La Foi mauvaise
Peut-être mieux que n'importe quelle méthode, le détournement littéraire peut délivrer avec force un message pour le moins provoquant. Génie du Proxénétisme pour Génie du christianisme : remplacer Jésus par les putes, c'est quand même y aller assez fort. D'autant plus que le livre de Charles Robinson ne se contente pas de revoir le titre de l'œuvre de Chateaubriand : il en reprend aussi la structure et en cite régulièrement des passages bien choisis.

Dans Génie du proxénétisme, la foi chrétienne est donc remplacée par la foi en un système hautement capitaliste. Bien plus qu'un paradis incertain, c'est le profit immédiat qui redonne espoir. L'ordre naturel des choses peut désormais se résumer à la loi de l'offre et de la demande, y compris celle qui règne sur le marché du sexe.
Au suivant !
Dans la Cité, les proxénètes ne sont plus de vulgaires macs, mais des managers, formés en école de commerce et prêt à faire face aux exigences du métier. Les prostitués, eux, sont gérés à la chaîne, façon Fast-Food. Il faut entendre les propos tristement réalistes de l'un des responsables de la cité pour mesurer l'horreur de ce commerce :
"Moi un mec qui me laisse en plan avec vingt clients dans le salon, franchement, la première fois c'est un coup de pompe dans le cul et il remonte l'escalier en string, et la deuxième fois c'est la porte, mais définitive."
Le pire est que loin d'être caricaturé, ce discours est celui de ceux qui veulent vendre et ont appris à le faire. Plus loin, le directeur financier se réjouit sans scrupules : "C'est un des avantages de la profession : une telle masse de liquidités offre des souplesses comptables et fiscales qui rendent le métier assez attachant."
Quelques films s'étaient déjà donnés pour objectif de dénoncer la culture managériale : notamment La Question Humaine de Nicolas Klotz, et Le Couperet de Costa-Gravas. Entre une comparaison avec la Shoah dans l'un et un dérapage jusqu'au meurtre dans l'autre, on voit à quelle violence et à quelle transgression le système impitoyable peut mener. Dans Génie du proxénétisme, la description de la Cité atteint des niveaux insoupçonnés d'immoralité. Plus le ton est froid et détaché, plus l'on a envie de gerber.
Par exemple, à propos d'une nouvelle recrue : "Delphine, 17 ans, autorisation parentale, elle va se spécialiser dans les motifs d'adolescentes. (…) Les produits en fraîcheur, il ne faut les gâter avec rien, surtout pas d'artifices." Ou encore, pour parler des filles de la région, de "moindre qualité" et donc utilisées à la chaîne : "Un tour à la vidange, on remet en piste. Hard discount".
Dégueulasse mais vrai

Ainsi le boss de la Cité vante-t-il (vend-il) sa formule "spécial dépucelage", réservée à une élite ultra-sélective, étant donné le prix d'une telle "prestation". Les gamines sont recrutées à douze ans auprès de parents à la fois ignobles et désespérés, et formées à d'autres subtilités en attendant l'âge légal pour passer à l'acte. On en frémit d'horreur. D'autant plus qu'au lieu de passer vite sur ce genre de tabou, le boss de la Cité n'a de cesse de chercher à convaincre de la bienfaisance de tout ce que propose son entreprise : "Un dépucelage précis, soigné, inoubliable, tel que chaque parent devrait le souhaiter à ses enfants".
Génie du proxénétisme se révèle tellement effroyable, qu'il est parfois proche du genre de la science-fiction (le choix du nom de "La Cité", pour renvoyer à un microcosme, fait également apparaître cette filiation). C'est impossible, voudrait-on se dire. "La formule nuit complète, douze orgasmes et petit-déjeuner" ne peut exister dans aucune entreprise légale. Et pourtant, ne sommes-nous pas déjà arrivés dans une ère où tout s'achète et tout se vend ? Le livre de Charles Robinson anticipe bien ce que notre société capitaliste et décomplexée risque de produire de plus abject.
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