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Dans Génie du proxénétisme, Charles Robinson invente et expose les principes de La Cité, un bordel géré de la même façon que n'importe quelle autre entreprise libérale. Son premier roman fait largement écho au Génie du christianisme de Chateaubriand, sauf que le capitalisme y remplace la religion, le tout sur fond de prostitution. Explications.
Fluctuat : Comment vous est venue l'idée de remplacer le christianisme par le proxénétisme ?
Charles Robinson : En réalité, le projet s'est initié en sens inverse. J'avais en tête, parmi différents axes de travail, l'envie d'explorer certains thèmes de la doxa néo-libérale : l'influence de cette culture, l'usage de soi comme marchandise, le fonctionnement des organisations en milieu économique rationalisé. En travaillant l'angle du discours politique, j'ai recroisé ce sommet apologétique qu'est Génie du christianisme. Lequel m'intéressait comme structure de discours, comme œuvre de mobilisation générale derrière une idéologie.
En prime, il se trouve que la langue de Chateaubriand est une langue troublée, où les résonances sensuelles sont très fréquentes, elle m'offrait ainsi de belles possibilités d'entrelacement entre les deux textes.
Avez-vous côtoyé le monde de l'entreprise ou celui de la prostitution pour les décrire aussi bien ?

Pouvez-vous expliquer le "potentiel érotique" dont est doté le capitalisme ?
La sexualité est le point critique où l'individu est tour à tour (ou simultanément) consommateur et consommable, consommant et consommé, client et marchandise. Dans le grand marché de la rencontre, l'injonction de consommation est omniprésente. Observez autour de vous, le souci vestimentaire est-il un packaging ? Le slogan sur les tee-shirt est-il publicitaire ? Le libéralisme est flux, circulation, échange ; il apprend à penser investissement, désir comblé.
La société est puissamment travaillée par le fantasme de l'entrepreneur : séduction d'une culture de l'action et de la transformation, séduction du geste viril et créateur, viril et plein de sève car ses œuvres relèvent de la paternité.
Il y a une force et une attraction à l'œuvre dans le corpus libéral. Et la littérature traditionnellement s'encanaille auprès des voyous, des visionnaires, des idéologues et des hommes dangereux.
Le Génie du proxénétisme peut se lire comme un réquisitoire contre le modèle capitaliste. Mais la façon dont le patron de la Cité met en avant sa logique implacable n'apporte-t-elle pas une part d'ambigüité à l'ouvrage ?

Pourquoi avoir donné au patron de la Cité le même prénom que vous, Charles ?
Le roman est une invitation à se glisser dans la peau des personnages et à faire l'épreuve de leurs pensées, de leurs comportements, de leurs aventures. Je me méfie des livres confortables, désignant les méchants, les vilains capitalistes, que l'on observe de loin, bien convaincu de ne pas leur ressembler. En l'espèce, je voulais justement montrer comment fonctionne et pense ce milieu, ce qui s'y joue, quels sont les investissements libidinaux, l'énergie, la séduction, la consistance. Offrir au lecteur la possibilité de faire l'épreuve de toutes les phases du projet : conception, création, fonctionnement, petits ratés, gestion du succès. De l'intérieur. Mon prénom sert en quelque sorte de planche savonneuse au lecteur pour se glisser à l'intérieur de cette aventure.
Pour vous, la Cité existe-t-elle déjà ? Ou alors, qu'est-ce qui aujourd'hui s'en rapprocherait le plus ?

Propos recueillis par Céline Ngi.
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