Les Enfants de Las Vegas de Charles Bock



Critique

Note du livre Le jeu de la vie

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Le jeu de la vie



Dernier rapport en date émanant d'un continent socialement déliquescent, Les Enfants de Las Vegas brosse un portrait sans concession de la vraie Vegas, celle des petites gens. Par delà les hallucinations provoquées par les effets spéciaux de la ville mirage et la proximité du désert, Charles Bock nous dévoile l'envers du décor dans un premier roman poignant. Welcome to Vegas, partners !

 
Il faut croire que chaque ville et chaque région des Etats-Unis a son, ou ses, écrivains attitrés. Des auteurs fous amoureux de leur défauts comme de leurs qualités. C'est Paul Auster et Jay Mc Inerney pour New York, c'est aussi Bret Easton Ellis ou James Frey pour Los Angeles, c'est encore Jim Harrison pour Missoula et le Montana ou James Crumley pour le Texas. Brooklyn a eu son Selby, désormais Las Vegas aura son Bock. Charles Bock. Un auteur dont le premier roman frappe directement au coeur et aux tripes. Les Enfants de Las Vegas en effet, ne s'attache pas aux clichés habituels liés à " la ville des pêchés ". L'écrivain y est né et y a vécu toute sa vie. Malgré la vitesse à laquelle la cité mirage mute, on peut dire qu'il la connaît comme sa poche, et le portrait qu'il en fait à travers le destin de quelques uns de ses citoyens, est peu flatteur.

La cité mirage

Quoiqu'on en dise aujourd'hui, Las Vegas est toujours une ville qui n'existe qu'à travers le rêve de milliers de visiteurs près à tout pour gagner " cash " le grand prix offert par l'american dream. C'est aussi là que viennent oublier une foule d'américains en mal de détente, sillonnant le strip à la recherche de plaisirs interdits dans d'autres états. Las Vegas est une ville véritablement virtuelle, bâtie sur du sable au milieu du désert. Une enclave de tous les possibles et en même temps l'incarnation même du néant, du " zéro culture ", de la perte de repère ultime. Les néons multicolores des bars et des fast-food, des salons de massage, des boites de strip-tease et des librairies pour adultes, l'éclat brutal des projecteurs et des effets spéciaux animant les façades des hôtels et des casinos, ne servent qu'à cacher ce vide immense. Le philosophe Bruce Bégout l'a bien compris lui qui surnomme la ville " Zéropolis ", dans son livre Zéropolis. L'expérience de Las Vegas, lui refusant ainsi toute existence réelle tout en pointant son absence de culture.

Mais Las Vegas est aussi une ville banale. Le jeu y est au centre de tout c'est vrai, mais il faut énormément de petites mains pour faire tourner la machine. Des serveurs, cuistos, des maîtres d'hôtels, des danseuses, des liftiers, des croupiers, des architectes, des taxis, des ingénieurs, des agents de la sécurité et des policiers. Ces gens ont des enfants. Il leur faut donc des écoles, des magasins de jouets, des boutiques de fringues branchés, des restaurants industriels ou plus raffinés, des parcs de jeux et des salles de sport. De l'autre côté de la barrière de la légalité, la ville vit aussi grâce a son lot de dealers, de macs, de prostituées. Certains d'entre eux ont également des enfants. Et entre les deux survivent les prêteurs sur gage, les églises bidons où l'on peut se marier en 20 minutes, les bureaux où fleurit l'industrie du porno local, les chauffeurs de taxis au noir et autres petits boulots. C'est sur eux, et eux tous, que se penche l'écrivain Charles Bock.

De merveilleux enfants

Quel impact une telle ville peut-elle avoir sur les plus jeunes ? C'est un peu la question qui hante Les Enfants de Las Vegas, roman contant en un peu moins de 24 heures la disparition brutale et inexpliquée de Newell Ewing, pré-ado perturbé, boudeur et en constante suractivée. En effectuant des allées et retours dans le temps, en passant d'un protagoniste à un autre, l'auteur se penche sur les vies de l'entourage proche de Newell, cherchant avec le lecteur les origines de cette disparition : Lincoln, son père, un homme frustré sexuellement qui cherche le réconfort dans les boîtes de strip-tease et les sex-shop, Lorraine sa mère, ancienne danseuse et femme malheureuse qui se sent abandonnée. Il y a aussi Kenny, le meilleur ami de Newell, parfaite incarnation du geek américain, fan de BD incapable de sociabiliser. Bing Beiderbixxe, dessinateur de BD en convention à Las Vegas prêt à se payer du bon temps, Cheri, danseuse nue qui vit une vie de star dans sa tête et Ponyboy, son petit ami, un gamin des rues, livreur dans l'industrie du porno, fan hardcore de tatouage et de percing.

A la manière d'Hubert Selby Jr auquel il a souvent été comparé, Charles Bock s'immisce dans l'esprit de ces personnages pour mieux nous plonger dans leurs soliloques intérieurs, un flot souvent furieux de récriminations, de lamentations, d'auto-critique, d'images et de fantasmes. Comme Selby également, Bock est dur avec ses personnages. C'est particulièrement vrai quand il se penche sur le destin des fugueurs et des enfants abandonnés qui hantent Las Vegas. Lestat, un SDF fan d'Anne Rice, ravagé par toute une vie dans la rue et Daphney-de-tout-les-dangers, sa compagne enceinte, " la fille " au crâne rasé et ses amis venus s'encanailler sur le Las Vegas Strip. C'est à ce moment là que l'on sent toute l'empathie de l'auteur pour des personnages largement inspirés de la réalité, et s'il ne les rend pas vraiment sympathiques, ils n'en sont pas moins émouvants car très proches de nous, poignants dans leur banalité, leurs désirs et leurs quêtes. A travers ce roman polyphonique, Charles Bock réussit la description sans phare d'une civilisation d'enfants paumés et d'adultes immatures, écrasée par le poids du mensonge, celui incarné par Las Vegas et son rêve doré jamais réalisé, métaphore d'un rêve américain qui leur est, pour une bonne part, éternellement réfusé. A ce titre, Les Enfants de Las Vegas s'impose comme l'un des très bons, et très beaux, romans de la rentrée.

Charles Bock, Les Enfants de Las Vegas. Editions de l'Olivier.

 
Maxence Grugier

 

 

Le 08 September 2009

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