| . | Entretien avec Hannah Tinti |
| . | Entretien avec Simon Liberati |
| . | Entretien avec Colson Whitehead |
| . | Entretien avec Andrew Sean Greer |
| . | Entretien vidéo avec Marie Ndiaye |
| . | Les interviews Livres |
| . | Entretien avec les traducteurs de Dan Brown |
| . | Les Belles étrangères |
| . | Top des livres apocalyptiques |
| . | Berlin selon Jean-Yves Cendrey |
| . | Les écrivains à la télévision |
| . | Articles Livres |
Avec Les Enfants de Las Vegas, l'américain Charles Bock nous livre son premier roman, un des meilleurs et des plus ambitieux de la rentrée littéraire. Entretien avec un écrivain socialement engagé qui ne laisse pas pour autant le style de côté.
- Lire la chronique des Enfants de Las Vegas
Fluctuat: Même s'il cultive un certain béhaviorisme (vous vous placez en observateur, pas en commentateur) Les Enfants de Las Vegas offre aussi une plongée profonde dans l'esprit de chaque personnage. Pourtant, au delà de cet aspect intimiste, c'est aussi un roman politique en un sens. Un commentaire sur notre époque. Quel était votre état d'esprit quand vous avec commencé son écriture?
Charles Bock: En vérité, le roman a commencé comme une nouvelle. C'était la première chose que j'ai jamais écrite à propos de Las Vegas. Honnêtement, cette histoire était vraiment mauvaise, un vrai gâchis. Chaque phrase voulait vraiment trop dire. Mais il y avait quelque chose qui me forçait à continuer de travailler dessus, et j'ai graduellement développé mes phrases en réussissant peu à peu à leur donner tout le sens que je souhaitais. Les idées fonctionnaient mieux ainsi et ces idées sont devenues des paragraphes. Je crois qu'un écrivain découvre de quoi parle son roman petit à petit. Aussi sûr que nous soyons du sujet de notre livre, il se découvre à nous sur la longueur. Le sujet évolue et vous évoluez avec lui. Tout cela pour dire que je ne me souviens plus vraiment de mon état d'esprit à l'époque. Je sais que j'aime la complexité et les gros livres ainsi que les auteurs qui essaient de maitriser de nombreuses idées. Ce genre d'écriture a toujours été la plus excitante pour moi.
Vous n'êtes pas tendre avec vos personnages. Ils sont plein de haine, parfois auto-complaisants, ils se détestent eux-même autant qu'ils sont égoïstes et ignorants des autres. Ces sentiments sont très présents dans votre livre. Pourquoi ?
J'ai tenté de créer des personnages complexes. Des personnages avec différents degrés de profondeur. Dans certains cas, ils sont tout à fait conscients de ce qu'ils sont, dans d'autres ils ne le sont pas. Mais je crois cependant que le livre est rempli d'une énorme quantité de sympathie pour eux. Cela ne signifie pas qu'ils sont immédiatement et facilement sympathiques. Newell n'est pas facilement sympathique. Mais c'est plus important pour moi que quelqu'un qui l'est immédiatement. C'est plus convaincant et intéressant de cette façon. Il y a donc des nuances et graduations dans tous mes personnages. Une figure comme celle de" La Jeune Fille au crâne rasé " est écrite de manière à représenter tout ce qui est excellent dans le fait d'avoir quinze ans et d'être rebelle. C'est un contraste avec la mère qui est pleine de culpabilité, de colère et de tristesse suite à la disparition de son enfant. Ou du jeune homme sensible qui ne sait pas qu'il est gay, et qui le découvre dans le contexte d'un événement horrible. Ou encore de l'adolescent en fuite qui sait qu'il est dans la rue depuis trop longtemps et que rien de bon ne peut plus lui arriver, mais qu'il ne peut plus revenir en arrière. Cette complexité est convaincante, plus difficile à écrire mais vraiment plus intéressante qu'une sympathie immédiate. J'espère que le lecteur finit par s'intéresser profondément à la plupart des personnages d'ici la fin du roman, et que le livre continue d'exister avec le lecteur pour cette raison.
Avec Les Enfants de Las Vegas, vous peignez une grande fresque de la ville. Une ville dans laquelle vous avez grandi. Que pensez-vous de Las Vegas maintenant que vous êtes adulte ?
Je ne vis plus à Las Vegas désormais. J'y suis né et j'y ai grandi en effet, mais j'ai écris le livre quand je vivais à New York. J'y reviens de temps en temps pour voir mes parents qui y vivent toujours, et j'y suis retourné évidemment pour faire des recherches. Concernant mes sentiments par rapport à cette ville, encore une fois c'est un peu complexe. Il est d'ailleurs impossible de ne pas cultiver des sentiments complexes envers la ville qui vous a vu grandir. En tout cas il est certain que Vegas traverse une période difficile actuellement, et je crois que mon livre s'en fait l'écho.
On a un peu le sentiment que Vegas est le cimetière du rêve américain...
Vegas est définitivement le symbole d'une certaine forme de rêve américain. C'est la ville où vous pouvez obtenir tout ce que vous voulez, faire ce que vous voulez. C'est un endroit où tout ce que vous voulez vous attend et où vous venez faire tout ce que vous pouvez pour l'avoir. C'est l'Appétit Américain peut-être...
Dans votre postface vous expliquez que vous avez passé des semaines à explorer la face sombre de Las Vegas et que vous avez collecté les histoires des enfants qui vivent dans les rues. Pouvez-vous nous en dire plus ?
J'ai passé un très long moment sur ce roman. Dix ans environ, et une partie de ce travail suppose une démarche et un dialogue avec les jeunes fugueurs et leurs parents, ainsi que toute sorte d'autre choses. Parfois, c'était aussi simple que de voir un adolescent dans la rue en train de faire la manche et de lui parler, de lui acheter de la nourriture, du dentifrice, ce genre de choses. Mais lorsque cela arrivait je n'ai jamais pris de notes. Je prenais des notes quand je rentrais, mais jamais sur place. Et il était également très important pour moi de dramatiser les histoires. La meilleure fiction est un mensonge qui semble plus vrai que vrai, qui est plus réel que la vérité. Mon espoir, avec les passages sur les adolescents en fuite et leur rapport avec les associations qui les protègent ou les cherchent - notamment avec la souffrance de Lorraine, la mère de Newell, puis avec la longue partie sur Lestat qui ouvre le chapitre sept -, c'est qu'ils représentent tout ce que j'ai appris, incarnent les vérités de bon nombre de personnes avec qui j'ai parlé et honorent leur expérience, tandis que dans le même temps cette expérience est traduite dans le monde de la fiction, le monde que j'ai inventé dans ces pages.
Pourquoi ce titre Beautiful Children ? (En France le roman s'intitule Les Enfants de Las Vegas.)
L'idée pour le titre américain, Beautiful Children, est venu d'un réflexion sur cette phrase qui dit que les enfants de Dieu sont tous beaux. J'ai très envie d'écrire un roman sur les gens qui ont été laissés sur le bord de la route, les gens que vous et moi chercherions à éviter en traversant la rue. On m'a demandé si c'était un titre ironique, et il ne l'est pas. C'est tout le contraire. Quant au titre français, je suis sûr qu'il existe de bonnes raisons pour le changement. Les enfants de Las Vegas est un très bon titre aussi.
Les enfants qui disparaissent sont un véritable problème aux Etats-Unis, pourquoi à votre avis?
C'est une grande question. Je voudrais avoir une réponse brève pour vous, une réponse que les gens voudraient bien lire. Mais si je commence à répondre à cette question, honnêtement il y a de fortes chances que vous n'imprimiez pas ma réponse. Et de fortes chances aussi que personne ne veuille la lire. Donc, passons sur celle-là.
Retour à votre livre donc, comment avez vous imaginez la structure de votre roman, avec tous ces zooms en avant et en arrière dans le temps, autour de la principale intrigue de l'histoire (la disparition de Newell) ?
C'est un suite d'essais et d'échecs. Comme je l'ai dit, j'aime les gros livres compliqués et j'ai commencé à superposer les structures temporelles dès le début du roman. J'ai fait des schémas, des graphiques... Mais comme j'ai continué à écrire et à réécrire le livre, la structure a évolué. Je déplaçais toujours des passages ou des sections entières, j'organisais les choses différemment. Si vous êtes très attentif, plus vous avancez profondément, plus vous commencez à comprendre où les choses doivent se trouver. Le résultat est toujours aussi étonnant pour moi, soyez-en certain, même maintenant.
Votre roman est polyphonique et cinématique aussi. Avec tous ces personnages, il fait parfois penser à Magnolia, le film de Paul Thomas Anderson...
Merci. C'est un merveilleux compliment. Parfois, quand j'ai envie de me ressourcer, je loue un bon vieux films de Robert Altman, comme Nashville. Et je suis un grand fan de P.T. Anderson aussi. Absolument.
Quel est (sera), le sujet de votre prochain (nouveau) livre, si vous en avez un en route?
J'ai commencé à travailler sur un nouveau roman, oui. Je voudrais pouvoir vous dire de quoi il s'agit mais je suis trop superstitieux, et je ne veux pas me porter la poisse.
Propos recueillis par Maxence Grugier
Sur Flu :
- Lire la chronique des Enfants de Las Vegas
- Toute la rentrée littéraire : chroniques, interviews, extraits.
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z