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Céline Minard


Céline Minard en interview


A la toute fin était le verbe


Avec Le dernier monde, Céline Minard prend le prétexte de l'anticipation pour nous offrir un roman philosophique sur l'histoire de l'humanité, le langage et son rapport au monde. Certainement la grande surprise littéraire de l'année.

- Lire la critique du Dernier Monde.

Céline Minard, qui êtes-vous ? On lit peu de chose dans votre notice biographique, "étude de la philosophie" et sur un blog "A raté quelque cours" (pas beaucoup j'imagine vu l'ampleur de votre culture) et c'est tout...
Céline Minard : Pas beaucoup, c'est vrai. Ceux du matin surtout. Mais il n'y en avait pas beaucoup non plus, des cours. Ceci dit, ma culture, plus que jamais elle est clairement à faire ! Quand on commence à comprendre qu'on ne sait rien, ce n'est que le début du début.

Qu'est-ce qui vous amène à cette introduction sous forme de science-fiction pour Le dernier monde, qui est finalement tout, sauf un livre de science-fiction, même s'il emprunte à l'anticipation sociale ou au langage technologique ?
En fait l'introduction ou le début du livre est tout à fait réaliste. On a tendance à croire, à partir du moment où on croise une station spatiale dans un livre, que c'est de la SF, mais les stations spatiales sont une réalité ! Il y a même tellement de satellites qui tournent autour de la terre que ça devient dangereux de circuler. Sans compter les déchets, laissés justement par les différentes missions.
Cette station-là n'a rien d'extraordinaire, elle est même un peu vétuste. En ce sens, ce n'est peut-être pas dans un univers de SF qu'on évolue même si on en a d'abord le sentiment. Ce qui, d'ailleurs, est assez intéressant : la station spatiale fonctionne d'emblée comme une figure littéraire, comme si la technologie, utilisée depuis plus de trois décennies (Saliout 1, première station habitée : 1971 !) était encore perçue comme une hallucination, ou une fable.
Cependant, pour répondre à votre question, j'avais techniquement besoin d'un lieu complètement hors-monde, ou plutôt hors atmosphère terrestre, tout simplement pour qu'il y ait un survivant possible. Cette situation de Stevens, seul dans l'espace, en apesanteur, coupé de ses semblables mais percevant néanmoins les grands mouvements, est une sorte de métaphore de la gestation. Il est en cours de formation, dans sa bulle. Il va naître en redescendant (et naître adulte, armé et casqué comme un monstre chtonien), à un monde inconnu. Anticipé, si on veut.

"Le monde n'existe pas en dehors du langage, il n'existe pas de faits bruts", assure l'un des personnages imaginaires de Jaume, votre personnage, "C'est faux, le fait brut existe pour les animaux", répond un autre. Cela me fait penser à la célèbre question : L'arbre qui s'effondre dans la forêt quand personne ne l'entend fait-il du bruit ? Le fait brut, la nature, ont-t-ils besoin du langage, de la mythologie pour exister ?
L'arbre qui s'effondre tout seul dans la forêt, je suis sûre qu'il fait du bruit. Je ne peux pas le savoir (le connaître dirait Kant, c'est littéralement une croyance, mais je le crois parce que les autres arbres le perçoivent (il est entouré, il est dans la forêt), à leur manière d'arbre, et ils ont peut-être un équivalent des oreilles, qui sait ? Il fait du bruit. Je pense qu'il fait du bruit mais pas le même bruit
. Stevens qui n'est plus dans la forêt de ses semblables, ne fait clairement pas le même bruit qu'avant. Et oui je pense que la nature -pour nous le monde- est une construction avec du langage. Un mixte de réalité-qui-résiste et de langage. Du langage vu comme une distance par rapport aux choses et une propension au mensonge. Plutôt que « être, c'est être perçu » ce serait : être c'est être raconté à partir d'une perception, déjà à moitié claudicante, par un menteur polymaniaque sans inhibition. Et bien sûr, c'est lui, le menteur, qui perçoit le mieux le monde et le « rend » le plus fidèlement !
Une rivière, par exemple, il faut bien qu'elle ait, quand on la raconte, quand on veut en rendre compte, une allure de rivière, une matière de rivière, une force ou un flux de rivière. Et pour ça, il est beaucoup plus exact, précis, efficace, d'inventer une histoire longue comme le jour qui mêle trois mille personnages et autant de péripéties, qui brasse très large et pompe dans les nappes phréatiques de l'imaginaire, plutôt que de compter les gouttes en les détachant une par une. En fait, plus la mythologie est riche et bariolée et plus la rivière est une vraie belle rivière. Nous pouvons enchanter le monde en parlant bien.

Nous attachons beaucoup d'importance à notre civilisation, mais nous oublions souvent ce que nous devons à celles qui nous ont précédé. Notre humanité n'est "qu'un infime éclat, lacunaire, incomplet, troué, venteux..." ?
Oui. C'est Stevens qui dit ça à propos de lui en tant qu'individu, un éclat lacunaire, ou à propos de ce qu'il peut sauvegarder de la langue et de l'expérience, de l'existence humaine. Il s'en effraie parce que c'est très petit. Ce carnet qu'il tient, qu'il veut exhaustif d'une certaine façon, est tellement dérisoire, troué, lacunaire effectivement, qu'il prend peur. Il prend peur de la ridicule dimension de l'individu - coupé de son tissu social - et de l'humanité perdue.
Toutes les civilisations attachent beaucoup d'importance à elles-mêmes. D'abord à elles-mêmes. Cheyenne, ça ne veut pas dire Indien des plaines, ça veut dire être humain. Notre civilisation n'est pas la seule à se prendre pour l'unique. Je ne sais pas si on a des dettes envers les civilisations passées parce que je me demande si on n'oublie pas tout. On peut voir l'Histoire comme une série d'oublis. D'ailleurs, j'ai lu l'autre jour que peut-être les Grecs de l'Antiquité disposaient d'une tekné beaucoup plus avancée qu'on ne le croit. On a retrouvé un instrument étrange dont on ne sait pas trop à quoi il servait mais dont on suppose qu'il avait un rôle dans l'observation précise des étoiles. Il se peut qu'on réinvente la roue, disons, de 10 siècles en 10 siècles. En fait, on me dirait (prouverait) que les Égyptiens avaient découvert l'énergie nucléaire que ça ne me semblerait pas incohérent. Mais je pourrais croire encore plus aisément qu'ils avaient le secret de la vie éternelle. Comme si chaque civilisation (chaque langue) développait un champ particulier d'invention.
Il est terrible que certaines langues et civilisations disparaissent mais il est aussi terrible d'ignorer celles qui sont encore vivantes et qui indiquent, et construisent, d'autres mondes possibles.

Vous écrivez : "personne n'est tout à fait clair avec son unité". Finalement Jaume, en se construisant son petit théâtre, trouve matière à survivre. Selon vous, une certaine forme de schizophrénie est-elle nécessaire aujourd'hui ?
Je serais tentée de dire oui, c'est un signe des temps mais en fait, je ne crois pas. Je suis en train de lire le Shakespeare d'Ackroyd et on voit bien que Shakespeare, un homme né au XVIe siècle, était tout sauf clair avec son unité. Les avatars courent les rues en Inde depuis longtemps. Et que sont les dieux grecs ? Les métamorphoses d'Ovide ?
On n'invente rien avec le virtuel, peut-être seulement une autre forme du potentiel. De la puissance. De la fiction. Et qui n'a pas son petit théâtre dans lequel, grâce auquel, il vit ? Socrate, il avait son démon. Il restait coincé dans l'antichambre à parler à des chimères avant de se lancer au Banquet dans des discussions sexuelles franchement polymorphes. On n'est pas schizophrène pour si peu.
Ce qui dans notre époque est différent, c'est peut-être le rythme et la profondeur des métamorphoses. Qui seraient plus stroboscopiques et superficielles, plus paillettes pour ainsi dire. Et par conséquent moins chargées de sens.

On pense à divers écrivains à la lecture du Dernier monde, Coupland, Palahniuk et surtout J.G. Ballard pour le côté surréaliste et poétique de votre vision, mais également la façon dont vous usez du langage de la technologie contemporaine. Pas un français, ou presque, (Dantec) comment expliquez vous cela ?
Ballard, ça me fait plaisir ! Mais Le Dernier monde, l'air de rien, est écrit en français. Mais effectivement, dans un mélange de registres, de vocabulaires, de langages divers. De toute façon, une langue, ça n'existe pas dans la stabilité. C'est une évolution, hyper lente (à notre mesure, hyper lente) mais il n'y a pas de pureté de la langue. C'est un mouvement. Une sédimentation en mouvement.

On sent une fascination pour le règne animal dans votre livre. Vous semblez admirer sa cruauté, son immédiateté, sa justice inhumaine, sa violence nécessaire...
Vous avez raison, les animaux me fascinent. Leurs corps. Leurs perceptions - que j'imagine - leur présent, essentiellement. Ce que vous appelez peut-être l'immédiateté. Leur mouvement par-dessus tout. Tous les animaux sont élégants, adéquats. Et la prédation n'est pas une affaire morale. Ils sont sans disjonction. Comme si eux seuls pouvaient assumer, très simplement, radicalement, le fait, la condition, d'être mortels. Dans sa plénitude. Et sans rechigner ni à mordre, ni à manger, ni à mourir.

Et sa logique muette surtout, son efficacité qui se passe de mot, et donc de sentiments. Cela semble presque être un sujet d'envie, de jalousie, pour l'écrivain, le langagier que vous êtes ?
De mots donc de sentiments ? Je ne sais pas. Il y a des sentiments dans les corps, pas seulement des humeurs ou des pulsions. L'expression n'est pas toute dans la langue, je ne crois pas. C'est notre mode pour saisir et redire le monde ou la vie mais il y en a d'autres. Que j'aimerais connaître, effectivement. C'est comme si le langage à la fois permettait et coupait, empêchait. C'est un paradoxe. C'est-à-dire, la langue permet d'être trente-six bestiaux, et trente-six hommes et trente-six femmes, mais en même temps, j'aimerais vraiment voler comme un faucon à l'essor dans un champ moissonné. Ou bouger comme une once. Avoir des moustaches frétillantes. Ah oui ! c'est du désir, ça.

Une question idiote, typiquement masculine : Avez-vous conscience d'avoir bien plus de style que la plupart de vos collègues masculins ? En France tout du moins. Trouvez-vous choquant que cela étonne encore, les critiques comme les lecteurs, de se trouver face à une femme qui a du style, de la morgue, autant de répondant et de vivacité dans sa manière d'écrire ?
Ce dont j'ai conscience, c'est de faire un truc complètement libre. Je me fous complètement d'être une femme ou un homme. D'écrire de la SF ou du roman ou de la poésie. D'être hors norme ou pas. Si cela étonne les lecteurs, que je ne sois pas un quadragénaire américain, je m'en réjouis. Parce que je suis aussi un quadragénaire américain ! Parce qu'on peut être tout un tas de gens. Et s'emparer de tout style et tout histoire et tous genres. Ce qui étonne toujours (et souvent dérange), c'est la liberté. C'est la permission qu'on se donne. Et je ne vois pas pourquoi je ne m'en donnerais qu'un peu !

Au milieu de son voyage, Jaume s'en remet aux philosophies antiques, la philosophe qui est en vous voit elle une issue dans ces idées pour cette époque qui se perd ?
Pas une issue, mais une saine consolation. Les stoïciens permettent de faire la part des choses. La mort n'est rien, quand elle est là, je n'y suis plus. C'est peut-être très animal ça d'ailleurs. Pas de drame, le seul présent (tissé du passé nécessaire) et la vie tant qu'on est vivant.

Propos recueillis par Maxence Grugier.

Le Dernier Monde
Céline Minard
Editions Denoël

Illustrations : Céline Minard, Book and face (dr)

Maxence Grugier.

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