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La lecture du quatrième de couverture de ce Dernier voyage ne laissait pas présager un aussi bon livre. L'histoire est assez simple et tient dans les 128 bonnes pages de ce court roman, sorti il y a quelques années dans une petite maison d'édition avant d'être repris pas Métailié. Un vieux marinier, Raymond, et sa vieille péniche années 30, le Gueule d'Amour, acceptent par orgueil un dernier long voyage pour Arles alors que le trajet était promis à deux péniches type F1 appartenant à des industriels-mariniers et frères incarnant une nouvelle génération d'entrepreneurs.
Le chargement est finalement éclaté sur les deux bateaux qui se font un étrange pari : celui qui arrive le premier à bon bord...gagne (mais quoi ?). Le vieux marinier embarque avec quelques kilomètres d'avance et effectue son plus long trajet depuis des lustres, lui qui s'était concentré depuis la mort de sa femme (alcoolique, amoureuse), sur de courts transbahutages de céréales et autres livraisons de basse portée qui ne font pas l'honneur du secteur.
Le vieux Raymond s'embarque avec ses fantômes (sa femme, son fils), son vieux chien et l'histoire séculaire du métier. Sa Gueule d'Amour prend l'eau de partout, passe les écluses au millimètre, perd de l'huile mais s'appuie sur une sorte de flair fluvial pour avancer. Les écluses sont monnayées pour s'ouvrir jour et nuit par le concurrent qui fond sur lui à la vitesse d'un hors-bord chargé de cocaïne tandis que le vieux musarde, partage le saucisson et le vin avec les éclusiers mais avance lentement et sûrement, en s'appuyant sur d'anciennes amitiés et relations pour activer son chemin.
Bruno Poissonnier réussit, passées les 2 premières pages un peu chargées en adjectif et en descriptions néo-réalistes, à nous emmener à fond de cale sur sa péniche et à nous faire partager le combat homérique du vieil homme contre le temps, l'époque, la modernité, l'épuisement physique, contre les fuites d'huile mais aussi contre la mort qui, on le sent au fil du livre, sera au bout du chemin. L'adversaire est d'abord peint tous crocs dehors avant de prendre forme humaine (une femme, un enfant malade) et de s'humaniser dans la bêtise et la traîtrise. Poissonnier réussit de très belles pages émouvantes lorsque Raymond rencontre son vieil ami en chemin, déchirantes lorsqu'il évoque la femme disparue ou carrément héroïques lorsque la course des péniches s'achève (sans s'achever) et se transforme en un déluge métaphysique.
Bien évidemment, tout cela se terminera dans l'eau et avec un capitaine fort à la barre, dans la grande tradition des romans marins... de proximité. L'univers des mariniers n'est que trop rarement évoqué en littérature et recèle d'une poésie qui s'appuie avec bonheur sur l'opposition de la modernité et d'une tradition poussiéreuse mais glorieuse. Au fil de l'eau, on ne peut s'empêcher de penser, même si c'est un peu cliché, au souvenir de L'Atalante de Jean Vigo, dont ce livre reprend les atmosphères et les images. Le Dernier Voyage est une belle histoire à l'ancienne, un beau roman pour tous les âges et toutes les époques.
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