| . | Entretien avec Hannah Tinti |
| . | Entretien avec Simon Liberati |
| . | Entretien avec Colson Whitehead |
| . | Entretien avec Andrew Sean Greer |
| . | Entretien vidéo avec Marie Ndiaye |
| . | Les interviews Livres |
| . | Entretien avec les traducteurs de Dan Brown |
| . | Les Belles étrangères |
| . | Top des livres apocalyptiques |
| . | Berlin selon Jean-Yves Cendrey |
| . | Les écrivains à la télévision |
| . | Articles Livres |



Avant de tomber par le hasard des envois presse sur les 2 volumes des aventures de Louis Denfert, "le détective du cinématographe", je n'avais jamais entendu parler de Brigitte Aubert, qui a déjà pourtant une belle carrière littéraire derrière elle : une quinzaine de thrillers, dont un Grand Prix de Littérature policière en 1997 pour un roman appelé La Mort des bois.
Entre Tintin et Rouletabille
On nous reproche souvent de privilégier ici les livres graves, voire carrément violents et déprimants. Une fois n'est pas coutume, nous allons faire tout le contraire. Sur ses deux premiers volumes, Le Miroir des ombres et La Danse des illusions, tous les deux publiés chez 10/18 (donc pas chers), le feuilleton de Brigitte Aubert nous ramène aux joies élémentaires de la lecture et réussit à nous restituer les émotions de jeunesse qui ont "bâti" notre parcours de lecteur : Arsène Lupin, Rouletabille, mieux que ça Les mystères de Paris, Fantômas, Le Roman de la momie, quelque part entre le XIXème et le XXème siècle, à cette époque charnière de définition de notre modernité.
Les livres sont un hommage au travail de Gaston Leroux et une variation discrète, subtile et, disons le, très très enthousiasmante sur la figure du petit journaliste enquêteur. Louis Denfert est un reporter entre Rouletabille, donc, et Tintin. Il a un patron exigeant qui exige de lui qu'il pisse de la copie tout en lui permettant de passer des semaines à l'étranger pour élucider des crimes étranges, qui ont en commun (c'est l'angle d'attaque original des deux livres) de croiser l'émergence d'une invention décisive : le cinématographe. A cette époque (on se tient là à la lisière du XXème siècle calendaire), le modèle technique n'est pas stabilisé, ce qui permet à Aubert de nous présenter des Géotrouvetout de l'invention, tentant d'imposer ou de promouvoir leurs propres modèles de capture d'images en mouvements. Louis Denfert, comme tout bon aventurier, est accompagné d'une clique de sidekicks aussi épatante que tout le reste : une actrice en devenir qui lui tient lieu de fiancé, Camille, un homme fort qui lui sauve la mise lorsqu'il est en danger, un magicien dandy et d'autres amis de passage.
Inspirations victoriennes
Surtout, Aubert exploite au mieux l'époque. Le Miroir des Ombres nous fait traverser la Manche à la recherche d'un serial killer qui est un mélange de Jack l'éventreur, de Mister Hyde et d'un tas d'autres fantasmes fin-de-siècle. La romancière nous fait croiser des personnages réels au fil des pérégrinations de Denfert : Oscar Wilde en personne, Walter Sickert. Le premier volume reprend, pour ceux qui connaissent, les principaux éléments du From Hell d' Alan Moore, satanisme, maçonnerie, esthétique gothique et intrication des enjeux politiques, sexuels, mobiles souterrains,.... Denfert est sur la piste d'une Internationale criminelle qui évoque évidemment Fantomas, les Vampires de l'époque ou les créations de Conan Doyle.
Pour La Danse des Illusions, les mêmes autour sont à peu près repris autour de de la disparition de jeunes mendiants parisiens assassinés d'un trou dans la tête et qu'on soupçonne de servir d'esclaves sexuels (ou de brebis d'holocauste) à une secte mystérieuse. On se rend compte en lisant les deux volumes à la file (ce que je conseille) que Brigitte Aubert a parfaitement construit son feuilleton : les personnages se développent en continu et on retrouve assez vite ses repères ainsi que les lignes troubles qui agitent la Fraternité maléfique.
De Londres à Venise
Après Londres, le deuxième tome nous fait traverser les Alpes et s'installe à Venise qui, avec ses masques, ses canaux, son brouillard, ses îles abandonnées, devient un terrain de chasse aussi mystérieux et jubilatoire que le Londres du premier volet. Le rythme est rapide, les rebondissements assez habilement introduits, les personnages tous solides, si bien qu'on passe un très très agréable moment aux basques du reporter. Denfert frôle la mort, aime, se repose, court, déduit. Ecrit en 2008, les feuilletons se permettent des audaces qui n'étaient pas permises aux écrivains de l'époque : un brin d'érotisme, des intrigues influencées par la vague des thrillers internationaux, des logiques de complot hollywoodiennes mais avec un cachet fin-de-siècle inimitable.
Le second volume, plus encore que le premier (un brin trop appliqué à placer des personnages historiques dans l'intrigue), est un modèle de construction romanesque. A vrai dire, on se fout presque de la résolution tant il est plaisant de se laisser balader dans les villes et leurs périphéries en si bonne compagnie. Brigitte Aubert n'a qu'une seule faiblesse : ses titres qui n'évoquent pas grand chose et risquent de vous faire passer à côté de ces deux très beaux livres. On vous aura prévenu. Si vous voulez rajeunir de 20.... hum... 30 ans, frémir, penser qu'un jour peut-être vous vivrez l'aventure, la grande Aventure, jouerez au redresseur de torts, connaîtrez l'exaltation, Denfert est ce qu'il vous faut. Maintenant....
Brigitte Aubert, Le Miroir des ombres et La Danse des illusions, 10/18, septembre 2008.
Benjamin Berton
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z