Vengeance du traducteur de Brice Matthieussent



Critique

Note du livre La défense du virtuose

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La défense du virtuose



Brice Matthieussent est connu pour faire partie, avec Claro, de la « légion traduisante », à qui l'on doit de découvrir les pépites d'Outre-Atlantique. C'est de l'expérience si particulière de la traduction dont il parle dans Vengeance du traducteur, son premier roman original en forme de jeu littéraire pour les gens de lettres, et de déploiement virtuose pour les initiés.

Machine à gogos

Vengeance du traducteur commence de manière plutôt amusante et intelligible. Un traducteur, dont la parole est comme il se doit portée depuis l'espace qui lui est d'ordinaire réservé (les notes de bas de page) transgresse la loi du silence et entreprend de (nous) parler (au lecteur). Il s'amuse de son audace et s'engage dans un dialogue subversif visant à pervertir le roman sensé figurer au dessus du trait qui symbolise la Haute Littérature.

L'idée est suffisamment intéressante pour qu'on se laisse prendre au jeu et Matthieussent l'exploite d'abord comme il faut : il joue du rapport entre le roman à traduire (qu'on n'a pas sous les yeux... enfin pas encore) et les vraies notes du traducteur, il joue du rapport de forces entre le traducteur revanchard et l'auteur surpuissant. Son caviardage invasif du texte principal prend des allures de conquête de l'Ouest : le traducteur oublie le texte original et invente son propre récit. Il entre en guerre (de tranchées) contre l'auteur et se coltine directement son roman qui, comble du comble, parle lui-même des rapports entre un traducteur et un écrivain. On se dit que Matthieussent va avoir du mal à tenir la distance après une trentaine de pages et on ne se trompe pas. La première moitié du roman semble dédiée à s'amuser de manière un brin intempestive avec cet outillage technique (le livre dans le livre, le noyautage du texte, la ligne frontière entre le texte et les notes...). On comprend évidemment le procédé mais on sort un peu de l'émotion et du cœur du livre, à force de tâtonnements et de répétitions (les jeux de mots vaseux sur Ndt fatiguent autant qu'un idiot qui conclurait ses phrases avec « poil au c... » ou « poil aux c... »), si bien qu'on se demande si l'affaire n'est pas juste snob et mal embarquée. La première moitié du roman ressemble finalement aux réglages qu'on effectue parfois avec sa radio pour trouver la bonne fréquence : ça grésille, ça part dans tous les sens. On croit s'arrêter sur une station et aussitôt le bourdonnement reprend, confus, et fait s'éloigner le sens. Il faut attendre quelques dizaines de pages supplémentaires pour que Matthieussent reprenne le contrôle de son dispositif et nous ramène dans le jeu. Il cesse alors de minauder et s'arrête pour de bon sur ses personnages. En laissant un peu d'espace au texte (sans cesse brisé dans la première séquence), il dévoile ce à quoi il veut en venir et laisse respirer les Prote, David Grey, Doris, Lolita qui ne demandaient qu'à disposer de quelques pages pour s'exprimer.

L'œuf de Colomb qui regarde le doigt

Du coup, et avec cet air à leur disposition, Vengeance du traducteur prend une toute autre allure. Matthieussent multiplie les coups de théâtre, se paie quelques vraies scènes (les magnifiques séquences érotiques des couloirs et des déguisements, les indices dissimulés de Prote) et se lance dans un autre jeu littéraire qui consiste à gloser sur les mises en abîmes et les rapports entre fiction et réalité. L'écheveau du texte reste complexe mais devient plus transparent. Le texte principal contamine le texte du traducteur frondeur qui contamine la réalité etc. On se croirait chez Alan Moore, Martin Amis ou dans une séquelle de Matrix. On peut considérer que Matthieussent ne fait que broder sur des thèmes déjà utilisés et qui, pour ce qu'ils sont, produisent des effets vertigineux et souvent gratuits (comme les histoires à remonter le temps, l'étude des rapports entre fiction et réalité est une sorte d'attrape-gogos qui marche à tous les coups), mais la lecture est agréable et c'est ce qui compte. Le traducteur gagne en humanité (il hérite d'un prénom Trad ou Brad) et les personnages secondaires se réunissent pour former un semblant d'intrigue. Le roman ressemble enfin à quelque chose.


L'auteur réussit un final qu'on n'espérait plus et retourne à demi notre jugement : Vengeance du traducteur est en partie une belle machine virtuose qui tourne à vide mais aussi (et sur sa seconde moitié) une distrayante exploration des ressorts du texte, des rapports entre le tout et ses parties. L'auteur y parle de son autre métier (la traduction) avec beaucoup d'intelligence et d'humour et nous éclaire sur les rapports pervers entre le texte et le... texte. Le roman, à défaut d'être une révélation, fournit, si on est prêt à le suivre, un bel objet de réflexion et une source correcte de distraction. On ne peut guère aller plus loin dans la louange sans être accusé de parti pris.

Vengeance du traducteur, de Brice Matthieussent, P.O.L. 

Benjamin Berton 

Le 10 September 2009

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