«
La coutume sauvage de la mutilation, écrivait
Wilde dans
Le portrait de Dorian Gray,
a son prolongement tragique dans ce renoncement personnel qui désenchante notre vie. » Oui mais voilà, le détective Kline, personnage central du roman d'Evenson, n'est pas homme à renoncer aisément : quand un certain « gentleman au hachoir » lui tranche la main, il cautérise son moignon au réchaud et loge une balle dans l'œil de l'indélicat, avant de lui piquer une bonne partie de son fric. Evidemment, c'est le début des ennuis. Deux cinglés semi-comiques, fascinés par son exploit et prétendant avoir besoin de son aide, commencent par le harceler gentiment au téléphone puis, confrontés à ses refus répétés, l'enlèvent manu militari (si l'on compte les prothèses) pour le forcer à résoudre une bien étrange affaire : le chef de leur communauté - Aline - a été assassiné ; il faut trouver le coupable.
Contraint et forcé, Kline s'enfonce peu à peu dans une enquête surréaliste. C'est que la communauté en question est hiérarchisée selon un principe de prime à l'amputation : plus il vous manque de membres, plus vous êtes haut placé. Très vite, on fait comprendre au détective qu'il va devoir payer de sa personne. « La chair contre le savoir. » Sauf que tout n'est pas si simple. Sauf qu'Aline, s'il existe, n'est peut-être pas réellement mort. Et que le véritable problème n'est peut-être même pas là.
La littérature au hachoir
Constitué de trois novellas presque distinctes - la troisième se résumant à une ahurissante tuerie apocalyptique, au sens littéral du terme -
La Confrérie des mutilés finit d'imposer Brian Evenson comme l'un des enfants terribles de la littérature américaine, une sorte de
Dennis Cooper métaphysique et mangeur de clowns. C'est qu'on s'amuse beaucoup dans ce livre : autant, disons, que dans un train fantôme condamné à tourner en boucle, truffé de miroirs ébréchés et de cadavres en plastique.
Personnage vacant, pure volonté en action, le détective Kline navigue à vue mais tient fermement son hachoir. On peut voir en La Confrérie des mutilés - le passé de l'auteur, Mormon repenti, y incline fortement - un ouvrage politique : le délire religieux a transformé l'Amérique en un Freakland étincelant et absurde où l'on considère sobrement l'idée de se trancher un membre pour trouver les réponses à des questions non-existantes. Mais ce roman est aussi, et surtout, un tour de force littéraire d'une vigueur inédite : un page-turner gore et tranquille, entre Kafka et Tarantino - ou l'histoire de Dieu attaché à une chaise, séquestré par un Hammett bourré et méchamment revanchard.
Brian Evenson, La Confrérie des mutilés, Éditions du Cherche Midi, septembre 2008.
Fabrice Colin
Le 26 septembre 2008