Inversion de Brian Evenson



Critique

Note du livre Roman (Mormon) de l'année 2007

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Roman (Mormon) de l'année 2007



Brian Evenson qui est un jeune auteur américain (41 ans), de religion mormone (il s'est fait exclure de sa communauté dès qu'il est "entré en littérature") nous livre avec Inversion un roman remarquable et glaçant de talent. L'auteur qui compte plusieurs romans à son actif n'a bénéficié que d'une traduction en 2006, chez LOT49 la collection de Claro (dont il assure, une fois n'est pas coutume, les traductions en anglais), pour un ouvrage (pas lu) regroupant des nouvelles et baptisé Contagion.


American life

En attendant de pouvoir en lire plus, Inversion suffit à notre bonheur. L'histoire démarre sur un schéma de connaissance dans l'Amérique des classes moyennes. Le jeune Rudd, adolescent timide de 19 ans, complexé et cancre (sauf en anglais), vit avec sa mère dans le culte mormon, après la mort violente de son père (suicide ?). L'ambiance est stricte et pas folichonne. Rudd est plutôt solitaire, n'aime pas sa mère, mais ni plus ni moins que les enfants de cet âge.

En farfouillant à la cave, il découvre dans les papiers de son père un courrier qui lui révèle l'existence possible d'un demi-frère, nommé Lael, qui habiterait, avec sa mère, à portée de scooter. Rudd part à la recherche de Lael, le retrouve et en fait son ami fidèle, celui notamment auquel il demande de l'aider pour un exposé scolaire sur son "héros mormon historique". Rudd arrête son choix sur un dénommé Hooper Young arrêté il y a une centaine d'années pour le meurtre d'une jeune femme, assassinée (comme son propre père ?) en lien avec un rituel dissident (ou consubstantiel) du culte mormon : le rituel du sang. Hooper est arrêté, condamné, malgré une tentative d'explication et le possible compagnonnage d'un autre homme, un dénommé Elling, porte-couteau maléfique du jeune homme. Rudd tombe comme hypnotisé par l'histoire de Hooper Young et décide de le prendre comme sujet d'exposé, aidé par un Lael dont l'assurance et la capacité à prendre les choses en main contrebalancent la fébrilité naturelle du garçon. Devant le caractère macabre de l'histoire et sensible du fait-divers, sa professeur lui demande de renoncer...
J'arrête là le résumé de peur de "spoiler" ce livre qui repose sur un détail unique et un dérangement fantastique qu'on peut voir venir assez tôt ou non, selon sa vivacité (autant dire qu'en ce qui me concerne, j'ai marché jusqu'au bout ou presque).


Du fantastique en terre mormonne

Inversion est tout sauf un livre policier, même si l'ambiance est pesante, les découvertes sanglantes intimement liées au développement des personnages. Rudd se trouve mêlé par hasard (et en spectateur) à un meurtre affreux, dont il est avec une jeune fille le seul rescapé. Il se mariera d'ailleurs avec elle pour le meilleur et pour le pire.
Alors qu'on s'attend à ce que la seconde partie du livre fasse retomber l'angoisse, la relation de couple entre les deux personnages réussit à la faire grandir encore. Evenson décrit l'incommunicabilité comme personne, procède sans y toucher avec la finesse et la simplicité d'un Douglas Coupland pour nous dévoiler l'intériorité des drames et nous y associer. Conversion évolue sur les mêmes territoires que les Meyrink dont on a parlé les semaines précédentes, la magie en moins : les destins s'y échangent étrangement sans que les personnages y puissent faire grand chose. On pense ici, pour décrire cet Inversion, aux mécaniques bien huilées à la Cronenberg qui permettent de faire transiter les niveaux de réalité et les identités sans transiger sur l'intelligibilité et la linéarité du récit. Evenson fait ici mieux qu'un Lynch qui, souvent, laisse trop voyantes les ficelles de son tour de passe-passe (Lost Highway).


Crédible réalité

Sa langue est ultraprécise, simple, mais pas au point de tomber dans l'épure d'un Paranoid Park, par exemple. Inversion est aussi un roman sur l'enfance, l'adolescence qui, malgré sa dimension extraordinaire, ramène la folie dans le périmètre où elle est le plus efficace : le domestique, le "proxime", l'univers intérieur. C'est la grande force de ce roman que de faire d'une histoire simple un tel condensé de douleur et de violence, de faire de cette normalité sociale extrême un fantastique dérangé qui se distingue à peine, de faire du "boy next door" une sorte de saint vengeur à la fois bienveillant et complètement effrayant. La mécanique d'Evenson est tellement bien en place que l'Inversion n'est jamais contestable sur ses positions, restant jusqu'au bout d'un réalisme domestique hautement crédible qui décuple ses effets.


Inversion
est le cadeau de Noël que vous devez faire si vous avez dans votre entourage des gens bien comme il faut trop rigides pour être honnêtes, des ados qui se demandent ce qu'ils pourraient faire pour devenir enfin anormaux ou des jeunes femmes qu'il vous intéresse de faire frissonner ou se demander si vous n'êtes pas (peut-être) un dangereux maniaque. Inversion est le cadeau de Noël qu'il vous faut si vous cherchez un livre exceptionnel qui ne se trouve pas au supermarché.


Myosotis

 

Le 24 janvier 2008







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