Brian Evenson


Entretien avec Brian Evenson


La Confrérie des mutilés, éditions du Cherche Midi


Ancien prêtre mormon, Brian Evenson est désormais un auteur réputé pour la prose mordante avec laquelle il décrit la société. Dans La Confrerie des Mutilés, il met en scène un détective dépossédé de sa main, qui va se retrouver confronté à une étrange secte, dans laquelle il faut se faire amputer pour prendre du grade... L'écrivain nous confie ses objectifs et ses inspirations.

 
Parlez-nous de la genèse de La Confrérie des mutilés : le thème de la mutilation est-il une métaphore à vos yeux (où la connaissance et le pouvoir ne s'acquièrent qu'au détriment d'autre chose) ou a-t-il surgi de lui-même ?
 
La véritable étincelle a jailli le jour où j'ai découvert La Moisson rouge de Dashiell Hammett. C'est un roman magnifique, plus âpre et moins classique dans sa conception que ceux de Raymond Chandler. La lecture des romans de Jim Thompson et de J.-P. Manchette a achevé de me convaincre : il me semblait que ces auteurs avaient ouvert des perspectives nouvelles pour le thriller et le roman noir, et qu'il ne tenait qu'à moi de les explorer.
Par la suite, je me suis demandé ce qu'il se passerait si je prenais ce verset de la Bible au pied de la lettre : « si ton œil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin de toi... Et si ta main droite est pour toi une occasion de chute, coupe-la et jette-la loin de toi... ». Je me suis lancé. Au départ, je ne savais pas où l'histoire allait ; j'ai certainement été bien plus surpris et choqué en l'écrivant que ne le seront mes lecteurs en la lisant.

La mutilation est une métaphore prise à un niveau littéral. Dans La Métamorphose de Kafka par exemple, la transformation de Gregor Samsa peut être vue comme une métaphore, et d'une certaine façon elle l'est, mais Kafka se concentre tellement sur les détails de la transformation - combien il est difficile pour un insecte géant de se retourner sur un lit, combien il est malaisé d'ouvrir une porte, etc. - que le processus lui-même devient plus important que ce qu'il symbolise. Je veux croire qu'il en va de même pour La Confrérie... : oui, on peut y trouver des résonnances métaphoriques et symboliques, avec la religion en général, et celle à laquelle j'ai fini par échapper (le mormonisme) en particulier, mais je pense que l'impression que les gens retireront de ce livre sera avant tout une impression d'intensité et de réalité, et que ces résonances éventuelles ne surgiront dans leur esprit que plus tard, lorsqu'ils cesseront d'y penser.

Contrairement à celle d'Inversion (The Open Curtain en anglais), l'écriture de La Confrérie des mutilés est sèche, et très riche en dialogues. Comment justifiez-vous ce parti-pris stylistique ?

Le style que j'ai choisi d'employer pour ce roman est une référence directe au genre noir/polar, dont il reprend les codes en les pervertissant. Les dialogues s'inspirent délibérément de ceux de Chandler ou de Hammett, ou encore de David Goodis : on retrouve leur influence dans la neutralité perçue, même si les idées de Barthes concernant l'écriture blanche ont également joué un rôle ; j'ai essayé de tirer un écho philosophique et concret de ses concepts pour placer le lecteur dans un état de tension permanent par rapport aux événements du livre.

D'une certaine façon, votre roman me fait penser à une relecture déglinguée du Procès de Kafka : on y retrouve le même humour désespéré. Pouvez-nous parler de vos influences littéraires ?
 
Kafka a toujours été une influence ; ce que j'aime, dans Le Procès, c'est qu'on réalise rapidement qu'on ne comprendra pas - qu'on ne saura jamais vraiment ce qui arrive au personnage principal. Les nouvelles de Kafka, La colonie pénitentiaire et Un Médecin de campagne ont exercé une grande influence sur mon travail, et je me reconnais volontiers dans ce mélange absurde d'humour et de désespoir.

Beckett est pareillement primordial à mes yeux, pour les oeuvres Molloy et Malone Meurt en particulier. Tout de suite après arrive Thomas Bernhard. Pour La Confrérie... spécifiquement, je dois aussi citer Les Mutilés d'Herman Ungar, roman que m'a conseillé Olivier Rohe. Mais je pourrais mentionner de nombreux autres écrivains, comme Antonin Artaud, Muriel Spark, Eric Chevillard, Isak Dinesen, Rick Moody, Emmanuel Bove ou Friedrich Dürrenmatt, et plusieurs philosophes.

Quel regard portez-vous sur la collection Lot 49 et sur les autres écrivains qui y sont publiés ? Vous reconnaissez-vous dans cette référence à Thomas Pynchon ?

Je pense que Lot 49 est une très bonne collection. Elle a rassemblé sous sa bannière plusieurs écrivains passionnants qui partagent un intérêt réel pour le langage et dont le travail échappe aux catégorisations. Je suis ravi d'en faire partie. Par ailleurs, Vente à la criée du lot 49 est mon roman préféré de Pynchon. J'adore l'impression de frénésie et de paranoïa qui se dégage de ce livre.

Pouvez-vous nous parler de vos projets ?

La Confrérie... ne sera pas publié aux Etats-Unis avant février 2009. L'édition française est la première (comme le dit Woody Allen dans Hollywood ending, « Dieu merci, les Français existent ! »). A présent, je travaille à l'édition américaine (dont le titre sera Last days). Je prépare également un recueil de nouvelles, Fugue-State, qui sortira en juillet 2009. J'essaie aussi de commencer un nouveau roman, dont le titre de travail est Handbook for a Future Revolution, mais je ne suis pas encore allé bien loin - il m'est donc difficile d'en parler.

Propos recueillis par Fabrice Colin.

- Lire la chronique de La Confrérie des mutilés

- Brian Evenson est l'un des invités du Festival America 2008 

- Toutes les chroniques de la rentrée littéraire sur Flu

- Le site de Brian Evenson



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