Déjà, la lecture de Glamorama laissait l'étrange impression de l'achèvement d'un cycle commencé vingt ans plus tôt avec le magistral Moins que Zéro. On refermait le livre en se demandant ce qu'Ellis pourrait bien écrire après ça et combien de temps ça lui prendrait. Et dès les premières pages de Lunar Park, l'impression se confirme, le bréviaire continue : ambiances délétères d'une société riche à millions et coulant des jours éteints sous le soleil pâle du Xanax, parties sous cocaïne, assentamentalisme confinant à la catatonie...
Pourtant, le genre est tout autre. BEE se met en scène, enfile les bretelles d'un père de famille rentrant au bercail après avoir goûté aux délices vertigineux de la dope et du succès de salon. Oui, Lunar Park est une autofiction, comme le clame si fièrement Beigbeder qui croit voir là un pont entre la tristesse du fantasme Saint-Germain d'aujourd'hui et cette vraie plume américaine qui ne se contente pas d'elle-même et de la pauvreté stylisée du non-évenement.
Quant à clarifier "ce qui est autobiographique et ce qui l'est moins", on s'y perd moins que promis. Si Lunar Park commence comme le prétentieux CV des frasques d'Ellis depuis sa première publication - long panégyrique sur ses précédents incipit d'une si parfaite simplicité -, on bascule vite dans une fiction échevelée, série d'événements clairement ellisiens : gosses de riches sous calmants, vision d'une réalité tronquée, apparitions/hallucinations, mystère fantastique, considérations envappées sur le monde, Patrick Bateman... Lunar Park est décidément aussi fictionnel que les entretiens de son auteur avec la presse internationale.
La froideur ellisienne
De Lunar Park se dégage, aussi, une sensation d'inconnu littéraire. Avec une froideur extrême, Bret Easton Ellis tente de nous trimbaler dans une parabole gothique tirant sur l'autoapitoiement. Or, on sait l'ineptie de leur monde, cette incommunicabilité crasse issue de leur immense fortune. Ici, le héros s'effondre, se lamente sur ses incapacités, sa vie vouée aux gémonies du glamour, son succès destructeur. Ellis ne ressent rien, ses héros se caparaçonnent dans un exosquelette à vomir et chaussent des lunettes à visée nocturne qui ne laissent entrevoir que les ombres de leur société consommatrice de produits de luxe (pourra-t-on me dire un jour si, en Amérique, existe pour la littérature des agents publicitaire spécialisés dans le placement de produit - auquel cas, les abattis d'Ellis doivent être phénoménaux tant il use et abuse des grandes marques comme autant d'adjectifs).
Mais l'on se trompe. Lunar Park est une complainte, une vraie, tragique et touchante. Celle d'un homme qui arrive en bout de piste avec deux trains d'atterrissage morts. Lunar Park est une lente chute parabolique, usant des codes d'un fantastique à la Stephen King mais retombant sur ses pattes dans une conclusion qui laisse pantois, lacrymal. On ne sait pas s'il s'agit du livre le "plus vrai" de BEE, mais c'est au moins le plus émouvant. Précisément parce qu'il met enfin à poil son personnage et le brûle sur le bûcher des vanités. Après six ans de silence au cours desquels l'école Ellis a fait des petits - Palahniuk ayant pratiquement rattrapé le maître -, ce retour de bâton est saisissant.
Lunar Park (voir la fiche du livre)
Bret Easton Ellis
Robert Laffont, octobre 2005
379 pages
[Illustrations : 1. Bret Easton Ellis (courtesy http://come.to/breteaston) ; 2. couverture de Lunar Park]
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