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Grigori Chalvovitch Tchkhartichvili a eu raison de se choisir le pseudonyme de Boris Akounine. On ne serait pas venu à bout de cette critique sans ça. Son vrai nom est de ceux qui découragent mais ses livres méritent le détour. On a déjà dit qu'il n'était pas simple de foirer un roman fin XIXème et encore moins facile d'y rater une intrigue policière. Plus de cent ans après, la période reste nimbée de mystère, propice aux déambulations urbaines et à l'interpénétration d'éléments modernes (l'électricité, l'automobile, la science débutante, le capitalisme sans scrupules) et archaïques (les souterrains, le brouillard, l'insalubrité, la prostitution ouvrière, les enfants errants, la cruauté...). Que l'on s'installe à Londres ou comme ici à Moscou, le terreau est d'emblée fertile et la géographie des villes de l'époque un bonheur pur pour le lecteur prêt à frissonner et à faire fonctionner son imagination.
Spirites, suicides et petites dentelles
Le contexte n'est pas évidemment pas suffisant pour expliquer la qualité des deux romans que publie Akounine simultanément, mettant en scène (directement pour L'amant de la mort, un peu moins pour le second) le détective, émule de Sherlock Holmes (la classe, le mental, la raideur aristocratique), Eraste Fandorine. Ce qui époustoufle ici, c'est cette capacité à reproduire l'alchimie indépassable des romans de Conan Doyle, de Jules Verne ou de Gustave Leroux, en y ajoutant le dynamisme et la science dramatique du cinéma pré-hollywoodien.
La maîtresse de la mort est d'une limpidité splendide : une jeune Colombine, venue de province et naïve comme le son, intègre un mystérieux groupe qui se réunit sous le parrainage d'un vieux poète charismatique Prospéro pour déclamer des poèmes morbides. Ces douze là (ils sont toujours douze quoi qu'il arrive) se baptisent les Amants de la mort. Lors de leurs réunions, ils guettent les signes de la faucheuse, s'amusent à divers jeux idiots et attendent que le sort les désigne pour se suicider. Colombine visite l'arrière-boutique de Prospéro qui la butine dans un rituel digne d'Eyes Wide Shut, les suicides se multiplient, étranges, romantiques et terrifiants. Autour du groupe, Akounine place ses pions : des coupures de presse, journaux intimes, un journaliste, un jeune homme qui veut contrer le camp de la mort, puis son détective, masqué et flanqué de son sidekick Japonais, introduit sur la pointe des pieds (ils n'ont pas que ça à faire, mais on ne le saura que dans le livre 2). Prospéro est-il le grand prêtre d'une nouvelle religion ? La jeunesse du pays est-elle menacée ? La grande poétesse Loreleï y passe, la voyante aussi, des bimbos branchées vont suivre, tandis que les suicides prennent de plus en plus des allures de meurtres. Un observateur fait des rapports circonstanciés à une autorité qui reste dans l'ombre.
Le mélange de poésie, d'apologie de la mort, de spiritisme se marie si bien avec la crédulité du personnage principal qu'on en reste baba. La Maîtresse de la mort est une leçon de romanesque et un roman à suspense dont on ne livrera rien de plus : il faut y aller voir. La fin, comme souvent dans les romans policiers, n'est pas ce qu'il y a de meilleur, et on laisse volontiers le dénouement pour ce qui a précédé.
La mort a la cuisse légère
Lorsqu'on attaque le volume 2 (ou le premier), on se demande ce que peut bien recouvrer cette accroche marketing sur la quatrième de couverture : "roman miroir : une formidable expérience littéraire, deux enquêtes distinctes qui se répondent et se complètent... et peuvent se lire dans n'importe quel ordre ! ". Il y a bien Fandorine, Massa le senseï japonais et ses arts martiaux, Moscou, quelques échanges d'agenda, des passerelles discrètes mais peu décisives, l'omniprésence de la mort bien sûr, incarnée d'un côté par Prospero, de l'autre par un double gothique d'Isabelle Adjani, immortelle, infectieuse et à la beauté lunaire.
Cette histoire de roman miroir ne veut pas dire grand-chose. Mais heureusement, l'amant de la mort est un roman encore meilleur que la maîtresse. On est cette fois à la croisée de Fantômas et de Dickens. Akounine nous met dans les pas d'un jeune homme pauvre devenu le centre d'une intrigue extraordinaire : Senka va d'abord s'allier à l'un des seigneurs de Moscou, un voyou baptisé le Prince, flanqué d'un « jeu », une bande de délinquants tueurs construite comme un jeu de cartes. Il participe à des règlements de comptes et à ses premiers coups. La découverte de la petite criminalité est plus exaltante qu'une rentrée universitaire. Senka croise "Isabelle Adjani" (c'est une image mentale, rien à voir avec l'actrice, rassurez-vous) qui se fait appeler la Mort, parce qu'elle porte la poisse aux types avec lesquels elle couche depuis toute jeune. Le Prince en pince pour la Mort qui prend de la drogue pour le moral. Senka trouve un trésor en barres d'argent dans les caves du quartier chaud. Il devient plein aux as mais a tout le monde contre lui. Il tombe amoureux de la Mort qui couche avec la planète entière pour s'en débarrasser (de la planète, pas du garçon). Le Prince affronte le Vampire tandis que des meurtres immondes se multiplient : le tueur dévisse des têtes à mains nues, crève les yeux, assassine les connaissances du jeune garçon qui est bientôt protégé par.... Fandorine, tandis qu'un commissaire véreux s'en mêle.
Vous y êtes ? Pas tout à fait. C'est normal, l'Amant de la Mort est un roman merveilleux, un réservoir de cauchemars et de suspense quasi inépuisable. Akounine y déploie en plus d'un style classique ravissant (un brin d'argot, des bons mots, de la simplicité), des trésors d'imagination et une variété thématique qui ne se racontent pas. Le final est d'une intensité remarquable, véritable clé de voûte dramatique du roman. La solution nous tombe dessus un peu comme dans un Derrick mais met en évidence l'incroyable maestria de Fandorine. Chacun est à sa place : le gosse qui deviendra grand, la femme fatale (oh, bon sang, mais c'est bien sûr !), les monstres qui s'étripent.
Akounine est Grand. Fandorine est son Prophète. Voilà que ça nous reprend : la série Z serait-elle l'avenir du roman ? Pourrait-on écrire au XXIème siècle avec la même légèreté feuilletonnante qu'au XIXème ? Et nous qui pensions avoir renoncé à ces idées idiotes...
Benjamin Berton
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