Botho Strauss : Manifeste contre le monde secondaire"En quelques semaines, nous avons vu des empires s'écrouler, et du jour au lendemain nous avons vu des gens, des lieux, des opinions, des doctrines, abandonnés, transformés, rejetés. L'imprévisible s'était acquis son droit et ouvrait une brèche dans la trame apparemment impénétrable des programmes et des prévisions, des habitudes prises et des conséquences logiques. L'événement enseignait à tous que l'Histoire, tout comme la Nature, se plaît particulièrement à faire des sauts. Bien que, dans cette circonstance, nulle particule ne fût plus employée que le préfixe "re", il s'agissait moins que tout de restauration ou de retour. Ce qui se produisait tenait bien plutôt de cette force de surgissement que dans les sciences biologiques l'on qualifie par l'expression d'"émergence" : quelque chose de nouveau, quelque chose qu'on ne pouvait déduire à ce jour de l'expérience, se manifestait soudain et modifiat la "totalité du système", en l'occurrence : le monde. La révolution qui s'opérait, ou, plus précisément, cette masse émergente de multiples formes de destruction, pression et résistance, devait avoir dès le début la valeur d'une marche vers l'ordre établi en Occident, et sa dynamique va s'épuiser dans la régulation de synchronisations et le besoin de compensation. Mais, dans la conscience de nombre des personnes concernées, l'autome dernier vint rompre l'illusion et mettre un terme par d'amères perspectives à un long sommeil, plus ou moins pénible, de Belle au bois dormant. L'ultime vengeance du régime totalitaire déchu, c'était aussi un bas les masques otal, la révélation négative d'une sotériologie terrestre manquée : tout faux depuis le commencement ! "
Un mot peut-être ce sotiérologie qui désigne l'étude du salut, la délivrance d'un état ou d'une condition non désirée. A ce mot près, cette introduction du Le Soulèvement contre le monde secondaire est un texte parfait. Cela tombe bien car c'est cette page qui démarre le petit ouvrage de reprise des essais de Botho Strauss, le dramaturge de l'incommunicabilité allemand, sur lequel je suis tombé par hasard. Strauss est un monument du théâtre allemand et européen. Il a un peu plus de 60 ans et a livré des pièces incroyablement... déprimantes traitant (pour faire bref) de la solitude humaine. Berlin est sa scène préférée et vous pouvez toujours aller chercher du côté de la Trilogie du Revoir, pour savoir de quoi il retourne. Ses essais, et le premier notamment paru pour la première fois en 1990, soit quelques mois après la chute du mur de Berlin, sont tout bonnement remarquables, d'une précision littéraire et d'une clarté intellectuelle impressionnantes. Le premier est sous-titré "observations pour une esthétique de la présence" et c'est exactement ce dont parle Strauss : les rapports entre le réel et le sacré, entre l'art et le réel, entre la vision de l'homme, sa conception du monde, et l'aspiration au salut. Sa thèse est, si l'on s'amuse à dire ça simplement, que partout où il y a une expérience du sens, il y a présence de l'irrationnel et donc manifestation (sous une forme ou une autre) du sacré. Ce qui intéresse Strauss, c'est ce qu'il appelle l'indémontrable, le coeur de la fiction, comme production spirituelle et témoignage d'une absence de réalité, manifestation désordonnée ou rationnelle d'un ordre caché. On voit mieux ce que cette gestion paradoxale peut amener à l'analyse de l'Histoire et spécifiquement depuis la position dont parle Strauss : cette Allemagne qui après avoir été l'Allemagne de 1933 est devenue l'Allemagne de 1945 puis, enfin, celle de 1989.
La théorie de Strauss permet de tenir à distance l'enthousiasme, tout en ne se coupant pas de son énergie, elle permet à sa façon de neutraliser une conception qui verrait la rupture en moteur du changement, les ères séparées les unes des autres. Strauss relativise l'événement non pas en tant que tel mais en tant qu'il s'inscrit dans une manifestation continue et contigue presque du changement. Sans le savoir, il défend une sorte d'approche systémique de l'Histoire qui lui rend une fluidité presque totale. Sans qu'on puisse épuiser toute la richesse de ses thèses, cette série d'essais est très stimulante pour la pensée, en plus d'être un plaisir pour la lecture. Strauss n'est pas un grand dramaturge pour rien. Ainsi, on trouve aussi cette phrase un peu plus loin qui sonne merveilleusement : "la modernité ne se terminera pas sur ses pentes douces du post-moderne, elle s'achèvera par le choc culturel, choc qui ne frappera pas les sauvages mais les oublieux, rendus à leur désert." Convaincus ? Botho Strauss - Le Soulèvement contre le monde secondaire - Edition de l'Arche - 92 pages (1996) Shakespeare est-il le meilleur dramaturge de tous les temps ?
En jeu, pas grand chose : une théma, la retransmission exclusive de quelques pièces sur la chaîne franco-allemande et un titre honorifique. L'originalité, c'est que des centaines de milliers d'européens ont été amenés à voter sur le net et à choisir depuis des dizaines de pays, quel auteur représentait selon eux le mieux la culture théâtrale européenne. Le palmarès est dénué de surprises et met en avant les grands noms du théâtre académique. On s'étonnera juste de trouver Sartre aussi bien placé. On vous laisse repérer les absents. Evidemment c'est le barde de Stratford Upon Avon qui l'emporte à l'aise devant Schiller dont je suis à peu près persuadé que pas un européen ne connaît le théâtre. Pour ceux qui n'auraient pas révisé leurs classiques depuis longtemps, faut-il rappeler que Schiller a écrit Les Brigands, Don Carlos, La Fiancée de Messine ou Guillaume Tell ? Oui ? Non ? Sophocle sauve l'honneur pour l'Antiquité, Brecht et Goethe assoient la domination allemande sur le palmarès et Molière se prend une place sur le podium. Comme c'est intéressant.... Mais est-on seulement sûr que notre auteur favori a existé ? C'est une autre histoire....
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