Fil d'actu : roman archives (page 5)  Parutions, rééditions, programmations, tout sur le roman d'hier et d'aujourd'hui.
Avec la Zone d'Inconfort , Jonathan Franzen ne sacrifie pas aux rites du genre autobiographique moderne : nostalgie brodée sur le mode ironique, références pop tous azimuts, ancrage générationnel explicite.
Jugez plutôt : le jeune Jonathan a été élevé dans le Missouri et parle peu des névrosés de la côte Est (ou Ouest), a fréquenté avec enthousiasme des clubs de scouts chrétiens, étudié l'allemand et nourrit une passion particulièrement diserte et vraiment passionnante pour l'ornithologie (si, si). N'étaient ses très belles pages sur Charlie Brown et Peanuts, le romancier ne nous adresserait quasiment aucun clin d'oeil. Le pitch ? Alors qu'il visite une dernière fois la maison familiale promise à la vente, Franzen déroule ses souvenirs adolescents, premières émois sexuels, cavalcades débiles avec les potes, expérience de la honte familiale, etc... Rien de bien original dans son propos, et pourtant, en six chapitres qui se lisent comme autant de brèves nouvelles, l'auteur des Corrections offre un livre particulièrement émouvant conçu comme un "pré-roman" : thèmes personnages et événements sont au rendez-vous sans que l'écrivain n'ait encore trouvé le liant qui en ferait une bonne grosse fiction agencée et rassurante. Et c'est précisément cet aspect inabouti qui lui permet de sublimer la commune chronique des jours perdus en une réflexion autrement troublante sur l'intimité dévoilée. Sur ce qu'implique le fait de se dire et de ne pas y arriver. Franzen y est maladroit jusque dans la description de sa maladresse, de sa gaucherie. Et fanfaronne nettement moins que dans son ouvrage précédent. Rétrospectivement, La zone d'inconfort éclaire d'ailleurs un fait qu'on peinait à identifier jusqu'ici dans Les Corrections : Franzen a un problème assez sérieux avec l'intimité, y compris celle de ses personnages, une sorte de psychorigidité littéraire partiellement masquée par une verve inouïe mais qui cache plus qu'elle ne révèle.
Car l'auteur ne manque ni d'inventivité ni de puissance d'évocation et a justement les défauts de ses qualités : érudit et ambitieux, il est régulièrement beaucoup trop bavard et Les Corrections pâtissait de ce que voulant à tout prix maîtriser totalement son ouvrage, il allait jusqu'à sacrifier inutilement certains personnages sur l'autel de ses pesantes démonstrations. On croyait lire un chirurgien méticuleux et on subissait finalement 700 pages de la prose d'un artificier surdoué. Cette fois Franzen laisse intact ce qui résiste. Conscient qu'il y a ce que disent les mots et ce qu'ils cachent. Que la littérature a autant à voir avec le fait de dire que celui de taire. Dans la zone d'inconfort il n'y a pas de place pour le show. On veut donc croire que l'auteur a moins échoué dans une entreprise autobiographique que réussi à créer une forme fidèle à ce qu'est toute histoire personnelle racontée : la quête nécessaire et forcément ratée du sens à travers la reconstitution hasardeuse de sa vie. Comme un ornithologue obsessionnel peut perdre la sienne à traquer dans les marais, un furtif canard siffleur qui se dérobera sans cesse à son regard. la Zone d'Inconfort Jonathan Franzen Editions de l'Olivier

Oryx and Crake, ou Le dernier homme en français, est l'oeuvre la plus récente de Margaret Atwood, l'un des écrivains (Canadienne) d'anticipation les plus justement remarqués, auteur notamment de l'excellent La servante écarlate, dont on avait parlé il y a quelques mois (ou années). Le dernier homme est dans la même lignée dystopique que cet ouvrage de référence, mais évolue dans un contexte de proximité avec notre monde qui en renforce l'impact. On entend par dystopie, une sorte d'utopie à l'envers (les spécialistes ont une théorie qui dit à peu près le contraire, mais elle serait trop compliquée à résumer ici), c'est-à-dire l'invention d'un monde proche du nôtre (à partir d'hypothèses crédibles donc), où tout aurait mal tourné au lieu de s'agencer en paradis. La dystopie est ainsi en littérature l'occasion d'exacerber des phénomènes qu'on peut aujourd'hui identifier comme "potentiellement dangereux" ou inquiétants et de regarder ce qu'ils donneraient, si, par mégarde, ils prenaient le contrôle du monde.
Le Dernier Homme, comme son titre l'indique, renvoie ainsi à la mythologie évoquée il y a quelques jours à l'occasion de la sortie de Je suis une légende : celle d'un monde où l'homme tel qu'on le connaît aujourd'hui aurait disparu à l'exception d'un... unique représentant. Ecrit en 2003, Le Dernier Homme se focalise sur le récit d'un dénommé Snowman - Jimmy dans l'ancien monde, ami du principal responsable de tout ça. La narration se déploie entre l'évocation de la vie actuelle de Snowman et le récit de ce qui s'est passé. Snowman survit et évolue sur une Terre peuplée de créatures hostiles (des louchiens véroces, anciens canidés dopés au gène de pitbulls), débarrassée de tout souvenir de l'ancienne civilisation. Les seules créatures amicales sont les fils et filles d'Oryx et de Crake, homo sapiens modifiés, gentils comme des coeurs (débiles) et nés sur les cendres de l'humanité. Les fils et filles sont niais, privés d'émotions véritables et figurent une race humaine améliorée qui n'a plus besoin réellement de se nourrir (ses fonctions digestives ont été remplacées par une sorte de matrication bovine), de s'aimer ou de lutter pour se reproduire. Les Nouvelles Femmes ont des chaleurs, le cul bleu quand il est mûr, et ont des vulves artificielles qui leur permettent de se faire saillir sans échauffement jusqu'à ce qu'elles tombent enceinte (de partenaires multiples). Parallèlement à cette description savoureuse, Snowman nous révèle l'histoire de la Terre à rebours depuis sa rencontre adolescent avec Crake, le futur génie monstre de la génétique, jusqu'à la chute de la maison mère. Le dernier hommeMargaret Atwood10/18

 Je ne devrais pas le dire, mais ce qui m’a encouragé à lire le roman de Benjamin Berton, Classe Affaires, est avant tout l’admiration que je porte à notre très estimé critique littéraire de Fluctuat (je n'en fais pas trop Myosotis ?!) Connaissant son style mordant, je m’attendais à tout. Et pourtant, dès les premières pages, je suis tombé sur le cul, expression tout à fait dans le ton ! Oui, j’avoue, son roman m’a cloué. Comment avouer que les yeux me sortaient des orbites au fur et à mesure que je découvrais nos petits désagréments de femme étalés en premières pages. Benjamin Berton, l’affreux, ose, avec humour et sans détours, raconter le combat incessant que nous menons entre autre contre la pilosité… Voyez plutôt : Les hommes ne comprennent rien aux poils. Bien qu’ils en soient eux-mêmes tapissés, ils se montrent d’une intolérance brutale quand ils découvrent du crin sous une aisselle ou deux poils au nombril. Ils aiment les peaux lisses et déposer des baisers sur la ligne de friche du pubis. Mais il faut que cette ligne ait de la rigueur et ressemble à la frontière est-allemande avant la chute du mur, avec les barbelés pour délimiter les territoires… Nanou, comme un général d’armée, passe en revue les dégâts sur le champ de bataille encore chaud de la veille. Il paraît difficile de s’aventurer à l’air libre avec des poils et des idées noires. Sans cesse il faut développer des stratégies et intervenir avec des moyens nouveaux. Plus on coupe, rase, cire-ôte les poils et plus ils s’étendentClasse Affaires Benjamin Berton Gallimard

La science-fiction est un genre philosophique par excellence. C'est ce qui fait sa richesse et qui fait aussi que les arguments de ses détracteurs prétextant qu'il s'agit d'une littérature pour adolescent boutonneux ne tiennent pas. Et ce n'est pas le cycle (une geste, ou une saga, pour être précis) de L'Oecumène d'or de John C. Wright qui contredira cette affirmation.
Dans L'Oecumène d'Or (The Golden Age en VO) sous-titré Une geste de l'avenir lointain, l'auteur nous présente une société entièrement gérée par des intelligences artificielles, nommées "sophotechs", qui s'occupent principalement de l'aspect juridique, énergétique, stratégique et économique des affaires humaines tout en pourvoyant à leur plaisir dans des univers virtuelles ultra-sophistiqués. Le genre humain s'est donc asservi volontairement pour son plus grand bien. Les planètes de notre système solaire sont toutes colonisées, ou servent de matière première à la Terre. Mieux, dans cette société véritablement post-humaine, la mort a disparu depuis longtemps. Les humains ne se reproduisent plus de manière "naturelle", ou presque, mais effectuent des copies, des doubles, des artefacts les représentants à divers endroit de l'univers. Ils vivent de toute façon plus généralement dans d'immenses simulations informatiques.
Tout semblerait donc (enfin) parfait dans le meilleur des mondes possibles, si ce type de civilisation sclérosée par un confort lénifiant, la quête du plaisir immédiat et le conservatisme rampant, ne comportait pas aussi de gros défauts : l'ennui tout d'abord, le manque de défi et d'ambition ensuite, ainsi que la peur du changement. Pourtant, dans un univers où le soleil entrera un jour en expansion et réduira les planètes qui l'entourent en cendre, l'humanité devrait se soucier de son avenir. Un avenir qui, pour certains, se situe dans les étoiles. Mais dans une société comme celle de l'Oecumène d'Or, quand les conditions sont optimales, tout changement est considéré comme une dangereuse régression ou au moins comme une dégradation.
L'Oecumène d'or : Une geste de l'avenir lointain John C. Wright (Le Livre de Poche)

 L'éditeur français Christian Bourgois est décédé jeudi à Paris des suites d'un cancer. Fondateur de la maison d'édition qui porte son nom, il aura contribué à faire découvrir au public francophone de grands écrivains étrangers, dont Alexandre Soljenitsyne, Gabriel Garcia Marquez, William Burroughs, Antonio Lobo Antunes. Issu de la bourgeoisie d'Antibes, il souhaite intégrer Normale Sup. Ses projets sont contrariés par son père qui préfère le soustraire à l'influence de ses camarades de khâgne, vivier notoire de gauchistes. Elève brillant du Lycée Louis-Le-Grand, il sera diplômé de l'IEP de Paris, second d'une promotion dans laquelle se trouve également un certain Jacques Chirac. Après un an à l'ENA, il démissionne, car son ambition le porte vers un autre milieu. Passionné de lecture et amoureux des livres, il rejoint la maison Julliard (1959). En 1966, il fonde au sein du groupe Les Presses de la Cité (qui a précedemment racheté les éditions Julliard) sa propre maison d'édition. Christian Bourgois éditeur devient le reflet de ses goûts en matière de littérature, qui se définissent essentiellement par l'éclectisme et la qualité. Le Seigneur des Anneaux, tout comme Les Versets sataniques font partis de son catalogue. Disparu à l'âge 74 ans, Christian Bourgois laisse derrière lui une maison d'édition qui aura été tout au long de ses années au service de la littérature.

Le mystère demeure entier. Aucun indice ne filtre quant à la véritable identité du blogueur prétendument âgé de 17 ans.
Brad-Pitt Deuchfalh refusant obstinément tout entretien (exception faite de quelques échanges par mail), difficile de se faire une juste idée de qui il est vraiment. Sur Flu, nous avons donc émis des hypothèses. Du "déjà envisagé et dementi" ( Nothomb ?), du "pourquoi pas c'est bien son genre" ( Beigbeder ?), de l'incongru ( Despentes ? Delarue ?). Bref, rien de bien probant... Comme plusieurs avis valent mieux qu'un, nous avons décidé d'inviter deux confrères à se pencher sur le phénomène Brad-Pitt D. Pensent-ils vraiment qu'un adolescent puisse être l'auteur de ce blog ? Et si une personnalité se cachait derrière ce pseudo, qui envisageraient-ils ? Christophe Greuet, Journaliste culturel au Midi Libre, blogueur sur Culture CaféJ'ai entendu parler de ce blog et du livre qui en a été tiré, bien sûr. J'ai même été lire plusieurs billets sur le blog, mais je dois vous avouer que mon intérêt pour lui n'a pas dépassé le raz des pâquerettes (et je reste poli). Je comprends assez mal d'ailleurs la frénésie médiatique autour d'un tel nano-phénomène. En l'occurence, bien sûr qu'un adolescent, ou très jeune adulte, peut être l'auteur d'un tel blog. Je pense même que la plupart des adolescents pourrait faire mieux que cela. Quant à savoir si c'est un écrivain professionnel, c'est effectivement une éventualité, car je pense qu'un adolescent aurait plus besoin de reconnaissance sous son vrai nom qu'un tel souhait d'anonymat. Quant à l'identité de celui qui se cacherait derrière, je n'en sais rien. Mais ce doit être un auteur en quête de publicité, ce qui correspond à 99 % de la profession !
Alexandra, Journaliste et co-créatrice du blog Buzz littéraireJe pense qu'un adolescent peut tout à fait écrire avec talent et sensibilité. Je me souviens d'un véritable choc littéraire en lisant les textes d'une blogueuse de 17 ans à l'époque ( Satinella). En ce qui concerne Brad-Pitt Deuchfalh, je n'ai pas été particulièrement touchée par son style ni son univers, tout en lui reconnaissant un véritable ton. Pour autant, il y a quelques indices qui peuvent faire douter quant à son âge véritable. Un ado ne ressent en général pas le besoin de préciser que ses textes sont l'oeuvre d'un "vrai" garçon de 15 ans (comme s'il redoutait déjà qu'on le soupçonne). De plus, ses textes sonnent un peu cliché parfois (comme celui sur les règles). Enfin l'indice le plus flagrant est le fait qu'il a refusé de se montrer aux différents éditeurs qui l'ont contacté (sauf M6Editions avec qui il a signé). Toutefois j'ai le sentiment qu'il s'agit de quelqu'un de jeune, même s'il n'est peut-être pas collégien (je le vois difficilement avoir plus de 30 ans). C'est quelqu'un qui maîtrise Internet et l'informatique (logiciels de retouche) sur le bout des doigts. Quelqu'un qui travaille peut-être au contact de jeunes (pion, prof ?). En tout cas quelqu'un qui lit Citato (un magazine qui est uniquement distribué dans les lycées, il faut connaître...). Dans tous les cas, quelque soit son âge, le plus important en tant qu'auteur, c'est qu'il ait rencontré son lectorat qui lui est fidèle. Honnêtement, je ne pense pas qu'une célébrité se cache derrière ce blogueur... Mais si l'on devait inventer, je dirai Titeuf pour l'humour un peu gras et potache qu'il partage tous les deux. Retrouvez Brad-Pitt Deuchfalh en entretien sur ados.frLa vie rocambolesque et insignifiante de Brad-Pitt DeuchfalhBrad-Pitt Deuchfalh M6Editions

 J'ai repéré ce roman un peu tardivement pour qu'il puisse prétendre (sous mon influence sournoise auprès de mes camarades) à une place dans notre top 5 des meilleurs romans de l'année. Je m'en mords les doigts. Brian Evenson qui est un jeune auteur américain (41 ans), de religion mormone (il s'est fait exclure de sa communauté dès qu'il est "entré en littérature") nous livre avec Inversion un roman remarquable et glaçant de talent. L'auteur qui compte plusieurs romans à son actif n'a bénéficié que d'une traduction en 2006, chez LOT49 la collection de Claro (dont il assure, une fois n'est pas coutume, les traductions en anglais), pour un ouvrage (pas lu) regroupant des nouvelles et baptisé Contagion. En attendant de pouvoir en lire plus, Inversion suffit à notre bonheur. L'histoire démarre sur un schéma de connaissance dans l'Amérique des classes moyennes. Le jeune Rudd, adolescent timide de 19 ans, complexé et cancre (sauf en anglais), vit avec sa mère, après la mort violente de son père (suicide ?), dans le culte mormon. L'ambiance est stricte et pas folichonne. Rudd est plutôt solitaire, n'aime pas sa mère, mais ni plus ni moins que les enfants de cet âge. En farfouillant à la cave, il découvre dans les papiers de son père un courrier qui lui révèle l'existence possible d'un demi-frère, nommé Lael, qui habiterait, avec sa mère, à portée de scooter. Rudd part à la recherche de Lael, le retrouve et en fait son ami fidèle, celui notamment auquel il demande de l'aider pour un exposé scolaire sur son "héros mormon historique". InversionBrian Evenson Le Cherche Midi

Semaine du 3 au 9 décembre 2007 : Il est parfois difficile de commenter le classement hebdomadaire des meilleures ventes. Car, comment se renouveler ? Une nouvelle fois, on retrouve le prix Renaudot 2007, mais sans le Goncourt sur ses talons. En effet, quid d' Alabama Song de Gilles Leroy, tandis que Chagrin d'école de Daniel Pennac caracole en tête. Suivi au loin par un autre roman, celui de J.K. Rowling (Ce n'est pas possible. Il y a forcément un lobby pro- Harry Potter qui s'est constitué et qui achète chaque semaine par milliers le tome 7 !?) Dans la catégorie Biographie, Mais qu'est-ce qu'on va faire de toi ? de Michel Drucker passe devant Une vie de Simone Veil. Et fait son entrée avec un essai politique sur les dernières élections présidentielles Ségolène Royal ( Ma plus belle histoire, c'est vous). Enfin, au rayon Bd, toujours XIII Tome 19 ainsi que XIII Tome 18. Sans oublier le tome 33 de Naruto réalisé par Masashi Kishimoto, qui vient de sortir.

 Pas facile de revenir au XXIe siècle ces dernières semaines, j'en suis conscient. Les griffes du XIXe siècle sont particulièrement puissantes et ne lâchent pas leur petite proie journalistique quand elles l'ont agrippée. Celles du début du XXe ne font pas de cadeaux non plus, quand le XXIe siècle aiguise encore ses "griffes de lait". Certains s'impatientent et réclament de la nouveauté. Hé bien, la nouveauté, qu'on se le dise, n'appartient pas plus au présent qu'au futur : la nouveauté (malheureusement) est souvent plutôt derrière que devant, à l'image de cet ultramoderne Ange à la fenêtre d'Occident de l'austro-tchèque Gustav Meyrink, qu'on avait laissé la dernière fois avec son célébrissime Le Golem. Cette fois, Meyrink a quelques années de plus (12 pour être précis, puisqu'on est désormais en 1927) et s'achemine tranquillement vers sa fin (il lui reste 5 ans au compteur et aucun autre livre...). Le succès s'est éloigné ; on le conspue un peu partout et il s'est absorbé corps et âme dans l'ésotérisme : expérience à la poudre de perlimpinpin, invocations de satans à nichons pointus... La réputation de Meyrink est celle d'un excentrique, tendance menaçante pour la population qui voit les coups dans les murs, les explosions et la visite de succubes comme un danger bien réel, au point qu'on lui a lapidé sa maison quelques années plus tôt et qu'il a dû quitter Prague. Au lieu de se racheter une conduite et d'écrire L'élégance du hérisson, Meyrink se démène pour livrer le roman d'alchimiste ultime, le plus tordu, fantastique, inquiétant, sensuel, sombre et gothique que la Terre ait porté depuis les Proverbes infernaux de William Blake et le Moine de Matthew Lewis : l'Ange à la fenêtre d'Occident. Le livre devrait plaire un maximum à ceux qui sont fans de Lynch et ont apprécié le dernier Coppola, L'Homme sans âge, ceux qui pensent que le temps n'est pas si linéaire qu'on croit et peut faire d'étranges mouvements sur lui-même, voire aller jusqu'à soutenir de sa matière molle des entreprises aussi foireuses que la réincarnation à distance ou la transmutation des âmes. C'est ce qui se passe ici avec le narrateur, un écrivain médiocre dont tout le monde se fout (tiens, tiens), qui retrouve, suite à la disparition de son cousin, dans ses archives un tas de documents ayant appartenu à un mystérieux ancêtre du XVIe siècle, l'alchimiste star John Dee (lequel a inspiré également un ouvrage plus récent à l'ami Peter Ackroyd). L'écrivain se plonge dans les lettres, le journal intime de Dee et révèle un monde souterrain, où les personnages de la vie de Dee vont trouver une prolongation (sur)naturelles dans le monde d'aujourd'hui. Les récits s'enchevêtrent comme dans le Manuscrit de Saragosse puissance 10, les destinées. La gouvernante remplaçante devient la fiancée perdue..., il y a 400 ans. L'antiquaire collectionneur se change en un passeur de services ésotériques à la solde du camp des vainqueurs. Une mystérieuse princesse russe incarne la tentation tout azimut et le règne du désir sur l'âme. L'écrivain s'enfonce dans une confusion identitaire, confond le monde réel et le monde des esprits, a des visions, des rêves érotiques fabuleux et se met à lutter contre une folie douce et dure, tandis que Meyrink dévoile peu à peu les secrets et la vie de John Dee. L'alchimiste fait boire un filtre d'amour à la reine Elisabeth d'Angleterre, rêve de devenir Roi du Groenland (la terre verte), avant de s'engager dans un périple d'aventurier en compagnie d'un assistant allumé qui communique avec un Ange... à la fenêtre d'Occident, vert de surcroît, capable de transformer le métal en or à partir d'une poudre rouge. A Prague, les deux hommes se lient avec l'Empereur et tentent de gagner des positions. La longue décadence de John Dee rythme le tout, tandis que la vie réelle de l'écrivain s'enfonce à toute berzingue (un bel accident de voiture donnera la clé de l'énigme) entre tous ces réels possibles.
L'oeuvre de Meyrink est un chef-d'oeuvre indépassable de complexité narrative, et un travail quasi futuriste qui préfigure tout ce qu'on lira par la suite au sujet des multivers, des réalités alternatives, en littérature, au cinéma ou en bd. Quelques passages peuvent paraître un peu longuets, mais sont inépuisables et ouvrent des veines de sens et de non-sens qui restent longtemps après qu'on a refermé le livre. Assez peu docte (l'intérêt du livre est que l'ésotérisme est présenté digestement et sans longs pensums gothiques sur tel ou tel esprit), le roman est à la fois d'inspiration gothique, horrible mais ouvre une forme rénovée de fantastique où le dérangement n'est pas mis en valeur par une réalité stable, mais par une réalité elle-même détraquée. Sans conteste (avec 80 ans de retard), le livre de l'année.
Ange à la fenêtre d'Occident Gustav Meyrink


 La cote de l'écrivain Henry David Thoreau est actuellement en hausse, comme si cet auteur classique américain, poète, essayiste, pamphlétaire était redécouvert par enchantement, 153 ans après la publication de son ouvrage culte, Walden ou La vie dans les bois. Est-ce l'effet Al Gore(t) ? Un nouveau signe de la critique en marche du consumérisme outrancier ? Ou tout simplement une expression parmi d'autres des tocades bidons de l'homo capitaliste pour le retour à la nature, le bio, l'IKEA et le pin blanc composite ?
Walden, publié en 1854 donc, est un livre à découvrir pour plusieurs raisons. La première est que ce livre est formidablement bien écrit, et tout à fait spirituel. Thoreau qui est un homme d'extraction modeste, enseignant à ses heures, est aussi l'ami du poète (transcendantal) Emerson et ce type d'esprits libres dont seuls peuvent accoucher les Etats-Unis. Son fait d'armes le plus connu reste d'avoir refusé de payer ses impôts, parce qu'il était opposé à la guerre contre le Mexique et à l'esclavage. Thoreau théorise La désobéissance civile (ou civique) et devient une sorte de rempart intellectuel contre les atteintes de l'Etat à la... morale.
Fasciné par les sciences naturelles, les sports "nature" (il pratique le canoe,...) qui ne sont pas à l'époque ce qu'ils sont aujourd'hui, Thoreau expérimente au milieu des années 1850 : le retrait du monde... pour mieux le connaître. La démarche n'est ni religieuse, ni particulièrement philosophique. Thoreau pense qu'une coupure avec les conditions de vie matérielles de l'homme "urbanisé" lui permettra de mieux apprécier, au sens de peser, la vie contemporaine. Il construit une cabane de quelques mètres carrés sur le terrain d'un ami près des Etangs de Walden, dans le Massachussets, et y vit chichement pendant 2 ans et 2 mois.
Lisez la suite de la chronique de Walden ou La vie dans les bois
Walden ou La vie dans les bois Henry David Thoreau Gallimard

En tant que genre apparenté de la science-fiction, le fantastique est un genre quasi-psychanalytique qui interroge l'humanité à la lumière de l'inconscient. Alors que la science-fiction actualise les mythes et les légendes d'hier en entrant en résonance avec une certaine vision de l'avenir, le fantastique plonge dans un univers intérieur mystérieux dans lequel survit, souvent malgré nous, des bribes de rites, de croyances et de superstition. Or, c'est bien connu, à toutes les époques de l'histoire, l'humanité a cédé à la tentation d'utiliser la technologie pour donner une forme physique et théorique aux croyances qui l'habitent fussent-elles totalement anti-scientifiques. C'est la tekne, à la fois "science, art et technique" en grec, appliquée au vaste champ de l'inconscient. Mais notre monde scientiste à tendance à dénigrer ces croyances ancestrales qui sont pourtant bien vivantes dans l'esprit de nos contemporains. C'est pourquoi il est nécessaire de parler de Lucius Shepard, un écrivain de science-fiction qui use de légendes fantastiques et d'exotisme corrompue, mais aussi de modernité, pour exorciser les démons de notre civilisation.
Ecrivain américain, reporter de guerre, infatigable voyageur et baroudeur émérite, Lucius Shepard fait parti de la génération des Philip K. Dick, Norman Spinrad & Co., autant dire la frange rock'n'roll, exubérante et engagée de la SF des 70's. Mais Shepard est aussi un écrivain au style fluide, proche des grands auteurs anglo-saxons, comme Ernest Hemingway ou Joseph Conrad. C'est également le spécialiste d'une littérature fantastique teintée de modernité qui mélange aussi bien, rites vaudous, légendes urbaines et futur proche. Les personnages de Shepard, sont un peu comme les personnages de La Plage d'Alex Garland, des occidentaux paumés, aux prises avec des forces et des coutumes qui les dépassent. C'est le cas de Jack Mustain, le héros de Louisiana Breakdown, dernier roman de l'Américain traduit aux éditions du Bélial. Raconté comme un compte à rebours vers le désastre et la perdition, Louisiana Breakdown se déroule en un peu moins de 48 heures dans la moiteur des marais de la Louisiane profonde : Immobilisé malgré lui dans la ville de Graal, Jack Mustain va faire connaissance avec sa population haute en couleur, saturée de chaleur et de secrets. Une bourgade du sud profond qui semble condamnée d'avance et sombre lentement dans la démence sous l'ombre omniprésente du cyclone Katrina. Un lieu où il ne fait pas bon tomber amoureux, un endroit enfin, ou charmes anciens et maléfices sont plus que jamais vivant dans le cœur de ceux qui y vivent.
En styliste hors-pairs, Lucius Shepard évoque la moiteur de la Louisiane, le silence des marais et le mystère des bayous. Bien sûr, on peut parfois penser que l'auteur joue avec les clichés, mais c'est véritablement sa manière, très cinématique, de poser l'ambiance et de décrire cette région du monde où la fiction dépasse bien souvent la réalité. Une région dont il connaît bien les mœurs et de coutumes et dont l'écrivain livre une description quasi-anthropologique, quand ce n'est pas tout simplement photographique. En ce sens, Louisiana Breakdown offre une bonne introduction à l'univers décalé de cet écrivain hors-normes. Un véritable bain de jouvence dans le panorama, parfois un brin morose, de la littérature contemporaine.
Louisiana Breakdown Lucius Shepard Editions du Bélial

 Ma curiosité continue, année après année, et heureusement pour moi, de s'appliquer spontanément à d'étranges objets d'étude. En relisant Balzac (Le Père Goriot), dont je parlais hier, il m'a semblé que, dans le domaine romanesque, beaucoup de morts célèbres se produisaient sur des pages impaires plutôt que sur des pages paires.
Les pages impaires, comme vous le savez, sont des pages de droite pour le lecteur, tandis que les pages paires sont à gauche, puisqu'il est coutumier que les livres commencent à la page 1 ou 3 ou 5 et jamais sur la 2, 4 ou 6. Je me suis donc demandé si, par nature, le fait que cette mort intervienne à main droite avait son importance et si on pouvait en tirer une sorte de vérité sur les meilleures façons de mourir dans le roman. On peut évidemment dire que ce phénomène n'a pas de sens et que tout cela dépend de l'édition et de toute façon, ne repose jamais sur un choix de l'écrivain mais toujours sur un arbitrage (fortuit) de l'éditeur ou du type qui met les livres en page. J'ai néanmoins mené une petite enquête scientifique sur ma propre bibliothèque et étudié cette affaire sur une sélection de livres très variés, allant du classique au moderne.
Sur un échantillon de 20 livres où il y a des morts, Le Rouge et le Noir, Madame Bovary, le Père Goriot, La Cousine Bette, Les Racines du Mal, Les Noronsoff de Jean Lorrain, le Le Golem de Meyrink, Girlfriend dans le coma, Germinal..., et j'en passe, je me suis aperçu que mon intuition était juste : 16 morts étudiées (j'entends par mort le moment où le romancier indique que la personne cesse de respirer et/ou démarre son agonie) avaient lieu sur des pages impaires et 7 seulement sur des pages paires. (pour les matheux, il y avait plusieurs morts dans certains bouquins étudiés, d'où la somme de 23).
Ce qui signifie que dans 69,5% des cas de mon échantillon (non représentatif, mais qui comportait des éditions Poche comme des livres de collection), la mort intervient dans les romans alors que le lecteur se tient sur la page de droite. Cette observation vaut que la mort intervienne de maladie, de mort accidentelle ou soit provoquée par un meurtrier. Cela semble d'autant plus vrai que le mort est un personnage important du récit et que l'on soit près de la fin du livre. On peut supposer que le positionnement spatial de la mort ait un rapport (assez obscur) avec l'intensité de celle-ci et son importance pour le livre.
Si l'on essaie de trouver une explication à ce phénomène singulier, on peut imaginer que la mort en page impaire tombe comme une conclusion (une chute) à l'assemblage narratif constitué par les deux pages ouvertes du livre, ce qui a pour effet de tenir le lecteur en haleine et de ne pas créer une rupture en repoussant la mort à la page qui suit. Souvent, et si l'on regarde ce qui suit la mort d'un personnage de roman, on s'aperçoit que l'auteur préfère terminer sa page de droite sur la mort du personnage avant de conclure son ensemble (paragraphe, scène, chapitre ou livre tout court) par une description échappatoire (un coucher de soleil, une morale, une scène conclusive), qui de fait tombe sur la page suivante, la page paire de gauche. D'une façon tout aussi générale, on peut supposer que cette disposition des morts romanesques correspond et ça va s'en dire à notre sens de lecture occidental. Il est possible (mais je n'ai pas poussé l'analyse jusque-là) que les morts japonais de roman ou les morts de manga, les morts arabes se posent dans l'exact autre sens. La mise en mort ferait dans ce cas écho non seulement à une question pratique (ne pas interrompre une continuité par un tourne-page), mais aussi à une respiration culturelle.
En tout état de cause, si vous êtes héros de roman, il est recommandé de se méfier des pages impaires et de penser à enfiler à chaque fin de page paire un gilet pare-balles, un casque ou carrément de disparaître de la narration pour aller pisser, fumer une cigarette ou se rendre à la piscine. Car globalement, mais c'est une autre histoire (spectacle oblige), les personnages de roman ne meurent jamais hors-champ (sauf dans les romans russes).

Alors que les éditions J'ai Lu réédite, Neuromancien, Comte zéro et Mona lisa s'eclate, les trois premiers romans de William Gibson (dits, de la Sprawl Trilogy) accompagnés de son recueil de nouvelles, Gravé sur chrome, sous la forme d'un Omnibus titré Neuromancien et autres dérives du réseau, impossible de faire l'impasse sur ce qui fut certainement l'un des plus intéressants mouvements littéraires issu de la science-fiction du 20ième siècle : le cyberpunk, un mouvement littéraire né au début des années 1980 est largement influencé par la new wave anglo-saxonne des années 1970, représentée par des auteurs comme J.G. Ballard, Michael Moorcock, Harlan Ellison ou Samuel Delany.
En tant que genre, le cyberpunk, se caractérise par une fascination pour les technologies de l'information, l'informatique et les formes d'invasion, ou de mutation, du corps et de l'esprit induites par les nouvelles technologies. La société dépeinte dans les romans cyberpunk est fortement contrastée, séparant les très pauvres des très riches de manière radicale. Les multinationales ont la mainmise sur de nombreux domaines de la sphère sociale, qu'il s'agisse de l'emploi, du droit ou de la vie privée. Les protagonistes des romans cyberpunk sont constamment connectés, de manière plus ou moins légal selon les revenus et la classe social, au réseau des réseaux. Ça vous rappelle quelque chose ? Cet univers, on le doit à de nombreux auteurs, mais avant tout à William Gibson Ford, l'inventeur de ce qui restera dans les annales de l'histoire comme "le cyberespace". Une "réalité virtuelle", un paysage de données, qu'il définit comme une représentation 3D des ordinateurs reliés en réseau de part le monde. (On notera que pour Gibson, cette "hallucination consensuelle" comme il l'a nommée, concerne en premier lieu les transactions de capitaux internationaux.) Un espace qui ressemble fort à notre Internet, à une différence près, et non des moindres, les visiteurs, pirates, hackers et police des corporations, y naviguent réellement pour s'y livrer une bataille sans merci. Mais cet espace virtuel abrite aussi des entités mystérieuses, parfois discrètes, parfois omnipotentes et omniprésentes, les IA, ou Intelligences Artificielles. Ça vous rappelle encore quelque chose ? Bravo, dans Matrix les frères Wachowski lui ont tout piqués !
Lire le portrait de William Gibson sur Fluctuat. Voir aussi une interview sur le site du Cafard Cosmique.

Semaine du 19 au 25 novembre : Les lauréats des prix littéraires ont la côte..., mais pas autant que XIII. En effet, dans le top des ventes, on retrouve les prix Goncourt, Renaudot de la saison 2007 : Alabama Song de Gilles Leroy et Chagrin d'école de Daniel Pennac. Les mémoires de personnalités suscitent aussi la curiosité, l'intérêt de certains. Ainsi, Une vie de Simone Veil semble en passionner plus d'uns. Souhaitons à Mais qu'est-ce qu'on va faire de toi ? de Michel Drucker de connaître le même destin... On retrouve ensuite deux auteurs best-seller. Tout d'abord, J.K. Rowling. L'écrivaine britannique n'a pas de souci à se faire. Son petit protégé, Harry Potter, se maintient. Et un come-back auquel on ne croyait pas : Muriel Barbery et son son élégant hérisson continue de "séduire". (Et non, il ne se fait pas oublier en Extrême-Orient comme son auteur.) Enfin, au rayon bd, les deux derniers volets des aventures de XIII caracolent en tête (XIII Tome 19 : Le dernier round et XIII Tome 18 : La version irlandaise), loin devant le tome 23 de Fruits basket de Natsuki Takaya.

 A peine sorti de la rentrée littéraire 2007, on voit déjà se profiler celle de janvier 2008 ! Bien que je m'étais promis de ne plus participer à cette foire d'empoigne épuisante, il est difficile de passer à côté du grand retour d'Irvine Welsh, l'auteur culte de toute une génération avec l'acclamé Trainspotting, un roman adapté en 1996 par Danny Boyle. Cette fois, ce sont les éditions Au diable Vauvert qui s'y colle avec, non pas une, mais deux traductions de l'écrivain écossais.
Les lecteurs français auront donc droit à Porno, la "sequel" tant attendue de Trainspotting, qui suit les aventures de Begbie, Sick Boy et Spud des bas-fonds d'Edinburgh en passant par Amsterdam, et même la croisette Cannoise, quelques années après la disparition de Mark Renton avec l'argent de la bande. Centrée sur le personnage de Sick Boy, Porno raconte ses efforts pour réussir dans le business de la pornographie amateur (le porno "gonzo" pour être exact) après avoir rencontré Nikki, une étudiante anglaise aussi belle que paumée. Ce roman, paru en Grande-Bretagne il y a cinq ans, est accompagné avec seulement un an de retard par la traduction d'un des romans récent de l'auteur, Recettes intimes de grands chefs. Une fable gothique et morale explorant les rapports entre Danny et Brian, deux inspecteurs de l'hygiène de la Mairie d'Edinburgh, dans un remake contemporain et plutôt réussi du portrait de Dorian Gray.  Deux livres très différents donc, qui permettent de faire le point sur l'évolution du talent d'Irvine Welsh. On en reparle très bientôt sur Flu', le mag, avec une longue interview de l'auteur. En outre, Fluctuat et Au Diable Vauvert vous proposent de gagner cinq lots de deux livres dont l'un est contenu dans la superbe hotte de Flu. Participer au concours La Hotte de Flu


Les deux paysans, le père et le fils, restaient silencieux, résignés et soumis à la volonté de Dieu, en gens accoutumés à suivre instinctivement, comme les animaux, le branle donné à la Nature. Ainsi, d'un côté les richesses, l'orgueil, la science, la débauche, le crime, toute la société humaine telle que la font les arts, la pensée, l'éducation, le monde et ses lois ; mais aussi, de ce côté seulement, les cris, la terreur, mille sentiments divers combattus par des doutes affreux, là, seulement, les angoisses de la peur. Puis, au-dessus de ces existences, un homme puissant, le patron de la barque, ne doutant de rien, le chef, le roi fataliste, se faisant sa propre providence et criant : -- "Sainte Ecope !..." et non pas : -- "Sainte Vierge !..." enfin, défiant l'orage et luttant avec la mer corps à corps.
On imagine assez mal comment serait reçu pour Noël un cadeau consistant en une collection de plusieurs volumes de Balzac. Mal, sûrement, tant la réputation chez les jeunes générations (j'entends par jeune, ceux nés après 1940) de Balzac a souffert des études de texte scolaire. Balzac est connu partout comme le loup blanc le plus chiant de la planète littéraire et fait concurrence à Zola, qui peut encore se targuer avec Germinal, d'être aimé des socialistes et amateurs de réalisme social. C'est vraiment dommage tant la prose balzacienne et surtout sa technique littéraire sont atypiques et impressionnantes, lorsqu'on les prend du bon côté. Balzac est, à ma connaissance, avec Nicholson Baker peut-être, le seul qui peut se permettre (dans Le Père Goriot) peut-être d'ouvrir une porte et de traverser un couloir en 25 pages, c'est le seul formaliste qui s'autorise des digressions patrimoniales et des virées explicatives (sorte de flash-backs futuristes) qui constituent à eux seuls des romans à part entière. Sur la meilleure database du marché http://www.v1.paris.fr/musees/balzac/furne/presentation.htm, on peut se lire La Comédie Humaine in extenso agrémentée d'un appareil critique de haute qualité. Plutôt que d'aller reprendre les classiques, on s'amusera à fouiller les textes de quelques pages qui montrent de Balzac un volet qu'on ne connaît pas : un Balzac fantaisiste, allumé du bocal ou carrément halluciné. C'est un peu le cas de l'extrait qui précède, tiré d'une sorte de mini-nouvelle baptisée Jésus-Christ en Flandre. Si on la lisait sans savoir qui en était l'auteur, je parierais mes deux bras que personne ne penserait à Balzac. Mais, c'est bien lui qui est derrière tout ça, comme souvent. Il y a une époque où on avait coutume de dire que Balzac se tenait derrière chaque écrivain français. De nos jours, il est nettement au dessus, mais aussi autour, derrière, comme un maître gracieux, mastodonte et qui fout les foies. L'intégrale Omnibus, pas chère et maniable, peut être, à cet égard, une assez bonne affaire, à condition qu'on choisisse à qui l'offrir.
Jésus-Christ en Flandre Honoré de Balzac

 On peut classer traditionnellement les grands livres en deux catégories : ceux qui vous donnent envie d'écrire, voire de les imiter, et ceux qui vous font l'effet inverse, car trop imposants, trop effrayants pour qu'on s'essaye à faire aussi bien. Mardi de Melville, dont on a déjà parlé, est bizarrement l'un des rares livres à échapper à cette classification. Malgré la démesure du projet (une sorte d'Odyssée dans les mers chaudes), le style de Melville appelle à l'imitation et laisse ouvert un champ que l'écrivain en herbe a envie d'investir : celui de la littérature de voyage et de l'aventure déambulatoire. Pendant clair d'Au coeur des ténèbres de Conrad, Mardi n'en reste pas moins effrayant par son caractère hospitalier et sa manière d'approcher ou d'accrocher la lumière. Dans ce domaine, les descriptions édéniques des îliens et des vahinées prépubères qui peuplent les îles sont archétypales d'un monde littéraire à la fois ultrasimple dans son énoncé (des filles, des seins, des fesses qui remuent en jouant au volley), mais dont la reproduction est aussi ardue que celle qui consisterait à reproduire l'intensité d'une toile de Van Gogh. On ne peut penser qu'il suffit pour décrire ça comme Melville le fait de l'avoir vu ou d'en avoir approché le matériau de près, comme l'a fait Melville qui, rappelons-le, a beaucoup navigué dans sa jeunesse. Non, pour parvenir à cette précision, il faut vraisemblablement avoir atteint une sorte de transubstantiation littéraire entre le projet et le sujet qui n'est pas donnée à tout le monde. Ainsi, derrière cette déclaration d'intension, il faut entendre beaucoup plus. Melville ne s'est pas contenté de voir les ïles, il les a inventées.
Lecteur, écoute ! J'ai entrepris un voyage sans carte. Avec une boussole, nous n'aurions pas trouvé ces îles de Mardi. Ceux qui se lancent hardiment, en coupant tous les câbles et se détournent de la commune brise (bonne pour les navigateurs ordinaires), ceux-là gonflent leurs voiles de leur propre souffle. Suivez de près le rivage, vous ne voyez rien. Mais si vous cherchez un monde nouveau, "Ohé, la terre !" tel est le cri que vous entendez. M'étant mis en route pour me divertir, j'ai été entraîné par une rafale irrésistible. Jeune, sans expérience, forcé de bonne heure à mener la vie dure, je continue à me laisser porter par le vent. J'essaie de conserver tout mon courage. - Et s'il est plus difficile maintenant que les mers ont été parcourues tant de fois par tant de navigateurs, de trouver des pays nouveaux, la gloire n'en sera que plus grande ! Mais le monde nouveau que nous cherchons est plus étrange que celui du voyageur qui partit de Palos ; car c'est le monde de l'esprit, où l'errant peut avoir plus de raisons de s'étonner que la troupe de Balboa parcourant les vallées d'or du pays des Aztèques.


A n'en pas douter Chuck Palahniuk n'aurait pas craché sur cette histoire-là, tant les jolis monstres de Robert Silverberg font écho à l'univers déjanté de l'auteur de Choke et d'Invisible Monsters. Un jeu cruel est une fable assez étonnante sur la plume pourtant variée de Silverberg, l'homme aux 200 et quelques textes (romans, nouvelles), auteur de l'Homme Programmé ou de Gilgamesh. Ecrit en 1967 et venu à nous en Folio SF 40 ans plus tard, Un jeu cruel, court roman de 200 et quelques pages, se situe dans un futur assez éloigné mais qui n'est pas dénué de réalisme. Un producteur télé qui tient, dans une logique de concentration tout azimut, des chaînes de télé comme des parcs touristiques, des sites naturels sur la Terre et les planètes de la galaxie, a l'idée pour relancer l'audimat d'organiser la rencontre de 2 freaks à la dérive : un astronaute kidnappé par des extraterrestres hostiles qui, après avoir tué ses deux collègues, le reconstruisent en tentant "d'améliorer ses fonctions rudimentaires". Ses yeux, par exemple, s'ouvrent non plus de haut en bas mais de droite à gauche. On lui a rajouté des tentacules et refait le portrait, ce qui n'a pas manqué de le traumatiser. L'homme vit en reclus et n'ose plus faire un pas dehors. Le monstre parfait. A sa gauche, une jeune fille de 16 ans, pas moins paumée qui a eu son heure de gloire lorsque des scientifiques zélés lui ont prélevé cent ovules pour donner naissance simultanément à 100 bébés. La vierge aux 100 bébés, 2ème personnage culte de cette histoire loufoque. Le gras-double producteur de télé (obèse et qui se nourrit à la souffrance humaine) organise avec ses sbires un rencard qui fonctionne par delà les espérances et amène à une love story entre les deux monstres, lesquels entreprennent alors une sorte de lune de miel des meilleurs spots de la galaxie. Dit ainsi, pas simple de vendre ce livre-là sans dire que Silverberg s'en tire à la quasi-perfection tant sur le plan de la forme que du fond. Sur le fond, justement, les travaux d'apprivoisement des deux coeurs perdus sont impeccablement saisis. Si l'on considère (c'est une définition qu'on peut en donner) que l'amour n'est jamais que le moyen trouvé par deux douleurs pour se consoler, Un jeu cruel en est la meilleure illustration. Les échanges entre la vierge folle et le Caliban astronaute sont superbes. Leur redécouverte de leur corps meurtri sonne tout à fait juste et les brouilles qui suivent leur idylle prosac tout à fait convaincantes. On déplorera juste que la partie médiatique soit sacrifiée au profit de l'aventure sentimentale. Le rôle du producteur sort un peu affaibli des choix structurels, ce qui est dommage compte tenu de son potentiel. Sur la forme, où Silverberg excelle d'ordinaire à faire pleurer les machines, le récit offre quelques beaux morceaux de bravoure : récits enchassés des tortures subies par les astronautes, solitude, poursuites amoureuses à travers l'espace intersidéral : du grand art à haut potentiel évocateur, comme souvent chez cet auteur.
A l'arrivée, un Jeu cruel n'est pas un roman aux enjeux extraordinairement élevés (on parle amour, beauté et pas gloire), mais un plaisir de gourmets qui ravira tant les amateurs de soap opera que les fans de SF. Dans un registre différent, le livre s'adresse à ce public de plus en plus nombreux qui vient à la SF par l'extérieur et qui aime garder un pied en terre connue. Un Jeu Cruel fait cet effet là et le fait bien.
Un jeu cruel Robert Silverman Folio SF

Dire de Béatrice ce qui ne fut jamais dit d'aucune autre
Après ce sonnet m'apparut une vision admirable, dans laquelle je vis des choses qui me firent prendre la résolution de ne plus rien dire de cette bienheureuse tant que je ne pourrais pas traiter d'elle plus dignement.
Et pour atteindre à ce but, j'étudie vraiment autant que je peux, comme elle le sait. Si bien qu'autant qu'il plaira à Celui qui fait vivre toute chose, si ma vie dure encore quelques années, j'espère pouvoir dire d'elle un jour ce qui jamais ne fut dit d'aucune autre.
Et après, plût à Celui qui est sire de la courtoisie que mon âme s'en puisse aller voir la gloire de sa dame, c'est-à-dire de cette Béatrice bienheureuse, laquelle glorieusement contemple la face de Celui "qui est per omnia secula benedictus".
A quelques jours ou années de La Divine Comédie, on voit qu'on n'y est pas encore. Vita Nova qui est ressorti, il y a quelques mois, dans une nouvelle traduction par notre MBK national, n'est pas un brouillon de la Divine Comédie, mais l'oeuvre d'un poète déjà sublime à qui il manque l'étincelle. Dante n'a peut-être pas, à cette époque, encore eu l'idée-déclic, mais travaille d'arrache-pied et accumule du matériel pour nourrir sa vision. On ne sait évidemment pas quand, ni dans quelles conditions le projet jaillit "d'entre les ténèbres de son esprit", mais le moins que l'on puisse dire c'est que la lumière fut, comme sur cette illustration de Gustave Doré et qu'elle fut pour longtemps et probablement toujours.

La vie rocambolesque et insignifiante de Brad-Pitt Deuchfalh, tout un programme ! Pour ceux qui connaissent le blog, et les autres qui vont peut-être s'y intéresser après cette notule, voilà, au format papier, les meilleures chroniques du "Petit Nicolas des temps modernes". Celles-ci viennent d'être publiées, disponibles dans toutes les bonnes librairies depuis hier. Et comme, le jeune auteur le souhaitait, il a obtenu une pleine page dans le magazine gratuit du MacDo (trop cool !)
Sur AEIOU, dès 2005, on en a parlé. Après réception de l'ouvrage du Brad-Pitt des blogs, et une lecture du dit-livre plus tard, on demeure conquis par la plume de l'énergumène. Rien de foncièrement profond, mais une juste observation de son environnement. Fast-food littéraire ? Après avoir tenu son journal via le net, le blogueur s'est vu proposé la publication de ses oeuvres. Après tout, il ne s'agit là que d'une édition de ses meilleurs billets d'humeur, une sorte de menu Best-of. Les chapitres sont courts, cependant, tout au long de ce recueil, humour et bons mots sont habilement distillés. Et les illustrations au stylo à bille bleu valent le coup d'oeil.
Le quotidien d'un ados, ça ressemble à quoi ? Et bien en lisant La vie rocambolesque et insignifiante de Brad-Pitt Deuchfalh vous en aurez un rapide aperçu.
La vie rocambolesque et insignifiante de Brad-Pitt Deuchfalh Brad-Pitt Deuchfalh M6 Editions

Semaine du 05 au 11 novembre : La semaine anglaise sur Canal+ en accord avec le n°1 du classement.
En effet, cette semaine, Canal+ est à l'heure anglaise et les lecteurs ont décidé de faire de même, puisque le number One des ventes est le dernier opus des aventures du sorcier Potter, Harry Potter, tome 7 : Harry Potter et les reliques de la mort. Combien de temps J.K. Rowling occupera t-elle la place ? Les paris sont ouverts. Le dernier lauréat du prix Gongourt n'est pas très loin (Alabama Song de Gilles Leroy), précédé tout de même de Chagrin d'école de Daniel Pennac (prix Renaudot). Suivent Une vie de Simone Veil, Un secret de Philippe Grimbert. Le mystère des dieux de Bernard Werber connaît une chute vertigineuse, occupant une position de relégable comme Anticancer prévenir et lutter grâce à nos défenses naturelles de David Servan-Schreiber. Et, Oh, surprise : L'élégance du hérisson de Muriel Barbery a disparu.
Au rayon BD, on retrouve Naruto, volume 32 et Kid Paddle, volume 11.

Stardust, le mystère de l'étoile a ses supporters parmi les fans de Neil Gaiman. Même s'il faut avouer qu'il se situe très nettement en dessous en matière d'ambition littéraire et d'imagination que Neverwhere, Anansi, American Gods et même le très beau MirrorMask (dont le livre illustré vient d'ailleurs de sortir en français). Stardust est un roman de genre pur jus, un conte pour grands enfants, un rien décentré par rapport à la tradition victorienne et par rapport aux pratiques ultérieures du genre (Le Seigneur des Anneaux, Conan...), mais d'une certaine façon un roman qui déborde d'assez peu la veine à laquelle il se rattache sciemment. C'est cette distance infime entre le roman fantasy victorien, ses histoires de fées, de lutins, son retour à la nature et à la campagne épaisse, sa naïveté et son langage ampoulé, et la langue moderne qui fait la magie du livre de Gaiman et le manque de charme du film qui en est tiré. Rien d'exceptionnel dans cette histoire d'un jeune homme (né de l'union d'un homme de Wall, petit village-frontière, et d'une magicienne de l'autre côté du mur) parti récupérer pour l'amour d'une ingrate une étoile filante tombée de l'autre côté du mur.
Tristan Thorn croisera des licornes, des rois fantômes, des sorcières, des mages, des guerriers, de l'horreur et des bons sentiments. Les amateurs de fantasy seront avec le livre en terre connue, mais sur une terre connue revisitée avec des moyens modernes (une mise en place littéraire simple, des scènes d'action plus nombreuses que les descriptions, des séquences transitoires moins barbantes que chez Tolkien,...) sans pour autant être révolutionnaire ou satirique (à la Pratchett). La fantasy de Gaiman n'est jamais moqueuse et n'a d'intérêt que dans son infini respect des codes du genre. L'ouvrage reste suffisamment simple pour porter sur lui le potentiel féérique et le potentiel dynamique qui en faisaient un candidat admirable pour une adaptation cinématographique.
Ce qui cloche dans l'adaptation de Matthew Vaughn, c'est que la machine hollywoodienne n'a pas su faire la différence entre l'épique et le bucolique et a foncièrement foiré le travail d'équilibre, fondamental dans le domaine de la fantasy, entre les scènes d'action et les scènes dites psychologiques. L'épique est privilégié par le film et accompagné tout au long du film d'une musique symphonique ridicule qui vient anéantir la petite musique intérieure, primesautière et badine entendue lors de la lecture.
La construction hollywoodienne (en séquences) conduit à privilégier le spectacle, c'est un fait. Et ça l'est d'autant plus que la production dispose d'un beau et bon casting et de quelques moyens financiers, mais aurait pu s'autoriser quelques ponts un peu peinards qui auraient permis de donner une autre densité au film. Si le personnage interprété par Michelle Pfeiffer est très réussi, la complexité (et la méchanceté) de son caractère transparaît bizarremment moins efficacement à l'écran qu'en livre, alors même que l'actrice et les effets spéciaux auraient laissé espéré l'effet inverse. Le cabotinage de Robert de Niro envahit son personnage et lui enlève un tantinet le charme du personnage souche, beaucoup plus intéressant et moins lisible. Surtout, et c'est là que tout se joue, même si Stardust le film reste un très beau et bon spectacle familial, un film où on ne s'ennuie pas, le seul écart d'insolence prévu par Gaiman à la lettre du conte de fées a été supprimé. La dernière confrontation entre Victoria (la fille pour laquelle Tristan va chercher l'étoile) et Tristan est amputée de son véritable sens et évacuée comme une première conclusion rapide au film alors même qu'elle donnait au roman de Gaiman une intensité et une justesse proche des Contes de grenade de Wilde. Traitée en 2 plans, la séquence n'est pas compréhensible dans le film alors qu'elle constitue non seulement la clé du happy end final mais surtout une justification a posteriori de la quête qui passe d'une quête amoureuse à une quête philosophique. Deux minutes plus tard, les scénaristes choisissent de couronner l'Etoile et Tristan immédiatement alors même que le roman, dans un twist très libre, les envoyait en excursion de plusieurs années à travers le monde, vivre le romantisme de leur histoire et prolonger l'aventure bohème. D'un côté, on se trouve avec une fin cliché, de l'autre, avec un fabuleux appel d'air libertaire. Soit une différence fondamentale qui explique pourquoi on ne ressent que rarement la puissance évocatrice du livre dans le film.
Pour se résumer, Stardust le film est un divertissement qui vous fait dire, avec un frisson, que décidément la fantasy n'est plus tout à fait de votre âge ; Stardust le livre vous donne le frisson et vous fait penser que... décidément, vous avez conservé intact votre coeur d'enfant. Entre les deux, à vous de choisir votre camp.

C'est alors que resurgit secrètement en moi la légende du Golem, cet être artificiel qu'un rabbin cabaliste a créé autrefois à partir de l'élément, ici même, dans ce ghetto, l'appelant à une existence machinale, sans pensée, grâce à un mot magique qu'il lui avait glissé derrière les dents. De même que le Golem se figeait en une figure de glaise àla seconde où le mystérieux verbe de vie lui était retiré de la bouche, il me semble que tous ces humains tomberaient privés de leur âme si l'on faisait jaillir dans leur cerveau n'importe quel microscopique concept, un désir subalterne, peut-être une habitude sans motif ni but chez l'un, voire simplement chez l'autre la sourde aspiration à quelque chose de tout à fait indéterminé, dépourvu de consistance.Quelle effrayanete, quelle incessante attente est tapie dans ces créatures ! Jamais on ne les voit travailler et pourtant elles s'éveillent dès les premières lueurs du jour pour guetter en retenant leur souffle - comme on guette une proie qui ne vient pas.
Voyage à Prague oblige, je suis revenu avec mon Golem en pendentif et mon exemplaire du roman de Gustav Meyrink dédié à la créature de glaise, protectrice de la communauté juive de la capitale tchèque (entre autres). Meyrink, contrairement à ce que peut penser le touriste, n'est pas Tchèque mais Autrichien. Il n'en reste pas moins que séjournant à Prague pendant une vingtaine d'années, il s'imposa dès son premier roman, Le Golem donc, en 1915, comme une sorte d'auteur maison dont l'oeuvre est profondément ancrée dans la topographie de la ville et du quartier juif en particulier. Banquier à ses heures, traducteur entre autres professions gagne-pain, Meyrink est une sorte d'excentrique passé du XIXe siècle sur le XXe siècle, dont la vraie passion est l'ésotérisme, la recherche sur les sciences occultes. Cette dimension est ce qui fait de son oeuvre le pendant de celle de Poe sur le continent américain, mais aussi par sa manière de saisir les hommes et les ombres, une oeuvre précurseur de l'expressionnisme (allemand), qu'on peut caricaturer ici, sur le plan cinématographique, à une technique spécifique d'éclairage des ombres et des âmes. Dans ce Golem, le gros bonhomme en mousse (graisse) n'est pas si présent que ça et sert un peu d'attrape-gogo (je me mets dans le lot). Le livre raconte l'histoire un rien obscure (attention à être attentif dans les premières pages) d'un homme qui prend par erreur le chapeau d'un autre. L'inversion des chapeaux l'amène, dans un mécanisme fantastique assez génial et élémentaire, à se retrouver projeté (mais on ne le sait pas de cette façon) dans l'existence d'un juif du ghetto nommé Athanasius Pernath. C'est la vie de cet homme qui est racontée dans le livre, la vie de son immeuble de son quartier, ses aventures sentimentales et surtout la lutte ésotérique qu'il va mener contre le brocanteur maléfique Aaron Wassertrum. Les personnages annexes sont savoureux et l'ambiance crépusculaire à souhait. L'originalité de Meyrink tient aussi en une structure narrative plus complexe qu'il n'y paraît et en l'insertion de séquences oniriques dans la maille du récit. Ces séquences produisent les fameux effets fantastiques et d'éblouissement magique qui ont fait la réputation du livre. Autant dire qu'après une telle lecture, on garde un souvenir modifié de son séjour à Prague (la littérature a ce pouvoir là), ayant eu l'impression de porter à son tour le chapeau de Pernath. Autant dire qu'on sera prêt aussi à croire à peu près en toute manifestation bizarre affectant le réel, ce qui, par dessus tout, est l'objectif véritable de l'auteur.
Le Golem Gustav Meyrink

Ce qui est cool dans le roman français, c'est que cela permet de donner la parole à des gens intéressants et qui ont des trucs supers à dire aux gens qui viennent les écouter, dans une langue intelligible et dénuée d'ambiguïté. Lorsque Palahniuk lit des nouvelles en intégralité (Guts, par exemple), lorsque Vollmann assure le spectacle, quand Coupland et Ellis font un boulot de professionnels, en France, Tom est mort. Tom est mort. "Et la cabane est tombée sur le chien", dirait Albaladejo, s'il ne bouffait pas les pissenlits par la racine. Dans cet extrait "saisi sur le vif", on peut apprécier ce qui fait la différence entre le roman français et le roman anglo-saxon : la prise de chou, la revendication d'intelligence, la réclamation du sens pour soi et chacun de ses mots. Ceux qui ont assisté à des assemblées, lectures, dédicaces avec des écrivains anglo-saxons ont pu noter qu'ils "ne se prenaient pas au sérieux", qu'ils "n'avaient pas la prétention de faire de l'art". Le syndrome Dean Martin vaut pour la littérature comme pour le cinéma. Evidemment, ce constat ne vaut pas pour tous et toutes, mais fonctionne dans la majorité des cas. Ici, on reconnaît l'écrivain français à trois choses :
1. Il dit que les choses s'imposent à lui. Il n'écrit pas en tenant son crayon. Il est pénétré par la fulgurance de l'histoire, tel Isaac le peintre junkie de Heroes. L'écrivain français ne peut pas ne pas écrire ce qu'il écrit. Il n'a pas le choix. Du coup, son écriture vaut parce qu'elle est par-delà son petit être. Dans l'extrait, le titre c'est "l'évidence absolue".
2. L'écrivain français réfléchit tout haut et pose au linguiste psychanalyste. "Tom c'est mot à l'envers. On rajoute un r et ça fait mort." Si on enlève le T, ça fait Rom (les gitans, le voyage), un E, la capitale de l'Italie, c'est dingue. En remettant le T, on peut rentrer chez soi à Saint-Germain en prenant le TRO-Mé.
3. L'écrivain fait des découvertes importantes et permet de combler les zones d'ombre de la connaissance humaine. Tom est mort. On parle ici de la crudité de la mort et de son côté irrémédiable. Steevy se serait fait virer de chez Ruquier pour moins que ça.
Pourquoi tant de méchanceté gratuite ? Parce qu'en France, les critiques sont gratuitement méchants, cyniques et rêvent tous d'écrire des livres, contrairement à leurs homologues anglo-saxons. A suivre donc.

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