Underworld USA : le voilà enfin ce troisième et dernier volume de la trilogie éponyme ! Après neuf ans d'attente, James Ellroy met un point final à sa quête de vérité et passe l'histoire des Etats-Unis au crible de son regard extralucide. Vous avez dit parano ?"La plus grande ruse du diable", disent les religieux, "c'est de nous avoir convaincu qu'il n'existait pas". James Ellroy, le grand romancier américain que l'on sait, s'est inspiré de cette idée, autour de laquelle il a bâti son œuvre. A une petite variante près cependant. "La chose la plus fortiche réalisée par les différents gouvernements américains", dirait certainement l'écrivain avec son vocabulaire imagé, "c'est de nous faire croire que toutes leurs magouilles, détournements, mensonges et abus de pouvoir ne sont que des théories de conspirationnistes paranoïaques". Et la paranoïa, James Ellroy en connait un rayon ! Du meurtre abominable du Dahlia Noir, à l'assassinat des frères Kennedy, en passant par celui de Martin Luther King, le 4 avril 1968, Ellroy explore en effet depuis près de trente ans, les recoins les plus sombres de l'histoire secrète de son pays avec, toujours, la volonté farouche de rétablir la vérité.
Nous avions laissé Ken Bruen il y a tout juste un an avec Cauchemar américain, un classique instantané de noirceur et de cruauté, qui abandonnait pour un temps les aventures de Jack Taylor et le cycle R&B (le seul à la Série Noire, abonnée à ces deux séries, Fayard Noir se consacrant plus généralement aux romans hors-cycle de l'Irlandais), introduisant l'auteur dans la grande famille des écrivains de roman noir "à l'américaine".
Une bonne chose, car côté Jack Taylor justement, la dernière traduction en date nous avait quelque peu laissés sur notre faim. Dans La Main droite du diable, cinquième de la série, le personnage fétiche de l'auteur, ex-guarda (équivalent de la police irlandaise), ex-alcoolique, ex-cocaïnomane et détective malgré lui, se voyait chargé de découvrir qui avait sauvagement assassiné un prêtre que l'on découvrait finalement pas vraiment catholique. Chemin faisant, Taylor continuait de s'enfoncer dans la déprime, ployant sous la culpabilité d'avoir laissé mourir la fille de ses meilleurs amis alors qu'elle était sous sa garde dans Le Dramaturge (voir : Ken Bruen, les yeux pour pleurer, sur Fluctuat), et ce, malgré une sobriété retrouvée. Une abstinence qui ne lui porte décidément pas chance puisque La main droite du diable le voyait encore une fois en prise avec son destin, le détective abandonnant toujours plus de malheur et de cadavres derrière lui.
Il faut bien l'avouer, La main droite du diable avait, pour une fois, bien failli nous tomber des mains (les deux !) Après le sommet de noirceur qu'était Le Dramaturge, nous commencions à nous lasser des jérémiades et des catastrophes à répétitions provoquées par Taylor. C'est pourquoi Un cauchemar américain tombait à pic, proposant un autre Bruen. Hommage au thriller américain le plus sauvage, le roman était aussi plus violent et moins porté à la psychologie, même si toujours aussi poignant. Ce "cauchemar climatisé" teinté de noir profond partageait également de nombreux points communs avec le Sombres Desseins écrit à quatre mains avec l'écrivain star de la nouvelle génération du polar US, Jason Starr. L'annonce de cette association, et celle de l'adaptation cinématographique de London Boulevard par Hollywood, laissait présager un virage pour l'auteur, l'amérique et sa mythologie noire, semblant s'inscrire sourdement dans l'oeuvre de l'Irlandais, laissant présager une énergie nouvelle.
C'est pourquoi nous ne sommes pas vraiment étonnés (mais vraiment excités !) de retrouver Jack Taylor caressant l'espoir de quitter son Gallway natal pour "le pays des libres" dans Chemins de croix. Sixième épisode des (més)aventures de l'enquêteur le plus foireux de tous les temps, ce volume emprunte dés le début la mauvaise pente entamée par son prédécesseur. Taylor, toujours aussi repenti, se noie dans l'auto-apitoiement propre aux alcooliques et nous sombrons rapidement avec lui la peur au ventre. Celle de voir répéter les mêmes erreurs, la même suite sans fin de tragédies et d'errance. Mais Bruen est meilleur que ça, comme il le prouve par la suite en ramenant son personnage à la raison et, entre une crucifixion, un suicide et une victime carbonisée (tout de même, on est chez Bruen !), il lui offre un échappatoire inespéré à la ville de malheur qu'il hante depuis des années. Profitant de la flambé de l'immobilier qui eu lieu en Irlande entre 2005 et 2008 (le roman est écrit juste avant la crise) Taylor vend son appartement et achète un billet pour New York !
Alors, Jack Taylor Goes America ? Vraiment ? La suite nous le dira, car le destin, lui, n'a pas encore dit son dernier mot...



Le polar a le vent en poupe et les éditions Parigramme ne s'y sont pas trompé en lançant Noir 7.5, une collection de roman noir se déroulant dans le Paris contemporain.
Maison d'édition bien connue des amoureux de la "plus belle capitale du monde", et plus généralement de la région Île de France, Parigramme est spécialisé depuis plusieurs années dans le domaine du guide touristique, mais aussi de la littérature jeunesse et des beaux-livres faisant le tour des lieux emblématiques, curiosités et multiples activités proposées par la capitale et ses environs.
Noir 7.5, marque donc les premiers pas de l'éditeur dans la fiction. Sous la direction d'Olivier Mau, auteur de polar (au Fleuve Noir), dessinateur et scénariste, la collection propose de réactualiser la vision que nous entretenons du polar Parisien depuis le Nestor Burma de Léo Malet. Il est vrai que notre idée du roman noir à Paris en reste trop souvent aux clichés d'après-guerre, et les trois premiers titres de Noir 7.5 se présentent donc de manière à la fois respectueuse et novatrice, comme une rénovation du mythe parisien, avec ses tensions, zones d'ombres et ses secrets.
Afin d'ouvrir le bal, c'est à Lalie Walker (psychothérapeute, auteur entre autre pour La Baleine), avec une intrigue se déroulant au célèbre marché Saint-Pierre dans le monde des marchands de tissu (Aux malheurs des dames), Caroline Sers (Des voisins qui vous veulent du bien) et l'excellent Romain Slocombe (L'Infante du rock) que revient la dure tâche de redonner du lustre et du mystère - avec la classe et l'irrévérence requise - à la grande tradition du roman noir made in France, ou plutôt, "made in Paris". Du 18ème arrondissement au Père-Lachaise, en passant par la Coupole, la Goutte d'Or et Belleville, les incontournables Barbès et Pigalle, mais surtout un ton et du style, Noir 7.5 plonge avec bonheur le polar dans le Paris d'aujourd'hui.
Voir aussi : entretien avec Romain Slocombe sur Fluctuat

Dans les romans de Jack O Connell, les mots "déjanté", "gothique", "décapant" trouvent aisément - et intégralement - leur sens. L'écrivain, qui vient de publier Dans les limbes chez Rivages, a signé pas moins de cinq polars, qui tous retracent les aventures de Quinsigamond, vraie ville de fous inspirée de son Worcester natal. Invité au festival des Belles étrangères, O'Connell est donc un auteur que nous recommandons chaudement à tous ceux qui apprécient les fresques à la fois ténébreuses et hautes en couleurs.
En bref. Pharmacien dépressif et insomniaque, Sweeney débarque à Quinsigamond afin que son fils Danny, six ans et plongé dans un profond coma, y reçoive des soins spécialisés dans la célèbre clinique du docteur Peck. Mais ce n'est pas dans cette ville aux paysages industriels ruinés que Sweeney trouvera le sommeil et la paix. Entre des neurologues perchés, une infirmière aussi sexy qu'inquiétante, ou une bande de bikers shootés au liquide céphalorachidien des patients de la clinique, sur qui doit-il compter ? La réponse se trouve peut-être dans l'univers de Limbo, une bd sur des monstres qu'il lit et relit inlassablement, posté au chevet de son fils, jusqu'à en perdre la boule... (Lire la chronique de Dans les limbes)
Extrait. "Être un monstre, qu'est-ce que cela signifie ? Pour les monstres du Goldfaden, cela signifia au début, pendant une brève période, qu'ils étaient des stars. Ils avaient été triés sur le volet, assemblés au fil des années et des kilomètres par Tedeo Bluett, forain extraordinaire et héritier du Goldfaden Carnival, le premier - et peut-être le plus illustre - de tous les cirques itinérants de l'ancienne Bohême."
Rencontrez-le. Jack O'Connell fera plusieurs étapes dans le cadre des Belles étrangères (il rencontrera notamment le 16 novembre les détenus de la maison d’arrêt de Fleury Mérogis) : plus d'infos.
Digne héritier de Manchette et de Giovanni, il était l'un des auteurs phares du polar français. Thierry Jonquet est mort dimanche à Paris, à l'âge de 55 ans, ont annoncé aujourd'hui les éditions du Seuil.Engagé - même s'il détestait ce mot - généreux, prolifique, l'écrivain avait signé une vingtaine de romans, variant le plus souvent ses thèmes d'un livre à l'autre, mais imprimant à chacun la même noirceur : « Des intrigues où la haine, le désespoir se taillent la part du lion et n'en finissent plus de broyer de pauvres personnages auxquels je n'accorde aucune chance de salut », écrivait-il dans Rouge, c'est la vie (1998). Son expérience de travail dans le milieu hospitalier, notamment en gériatrie et dans un établissement psychiatrique, auront sans doute orienté son écriture vers les motifs sans issue que sont la mort, la folie.
De son premier livre, Mémoire en cage, à Jours tranquilles à Belleville, en passant par Mygale et Les Orpailleurs, Thierry Jonquet n'a cessé de vouloir saisir la réalité du monde, à travers des histoires qui lui étaient d'ailleurs inspirées, le plus souvent, par la lecture de la presse : "En lisant les journaux je suis consterné par la violence qu'ils décrivent, par la barbarie de notre monde. Au lieu de ruminer cela tout seul dans mon coin, j'écris des romans à partir de ce matériau de faits divers." Lui qui avait rejoint la Lutte ouvrière, puis la Ligue communiste révolutionnaire, fut aussi celui qui détourna les codes du roman noir traditionnel pour dire la détresse des démunis et des laissés-pour-compte, comme dans Ad vitam aeternam (2002) ou Mon vieux (2004). Pour son dernier livre, Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, il avait reçu la médaille d'honneur de la Licra.
Sur Fluctuat : lire un entretien avec Thierry Jonquet réalisé en 1999.
Photos © BALTEL/SIPA
Le meilleur roman de Ken Bruen n'appartenant à aucun cycle (ni celui de Robert & Brant ni celui de Jack Taylor) est certainement London Boulevard, un hommage au fameux film de Billy Wilder, Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard, 1950).
A son habitude, avec son humour noir et pince sans rire, Bruen en donne une version incisive aux dialogues inoubliables, remplaçant le scénariste par un ex-taulard et la vedette du muet par une comédienne de théatre oubliée. Il n'est pas étonnant de voir Hollywood, actuellement avide de remake, optionner l'excellente adaptation de l'irlandais.
Comme l'annonce l'auteur avec fierté sur son site officiel, c'est donc le scénariste oscarisé William Monahan (Les Infiltrés pour Martin Scorsese, Mensonges d'état pour Ridley Scott) également producteur et réalisateur (The Chaser) qui adaptera et dirigera sous peu London Boulevard à l'écran. Les principaux rôles iront à Keira Knightley et Colin Farrell que l'on imagine bien dans le costume taillé sur mesure de cynique irlandais n'attendant plus rien de la vie, bien trop lucide pour avoir peur même quand sa vie en dépend.

D'après Raymond Chandler, son principal disciple et admirateur, autre génie du lieu, Hammett a « sorti le crime de son vase vénitien et l'a remis à sa place, dans le caniveau ». Propagateur de la fiction hard boiled, le roman de "dur à cuire", et du roman noir (un vrai roman, mais du crime et sans justification), Hammett a posé les contradictions de la société américaine du temps du capitalisme sauvage (...)
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