Fil d'actu : polar 
Après « La Crucifixion en jaune », fameuse tétralogie consacrée aux déboires tragi-comiques d'un photographe anglais fétichiste, et amateur de jeunes japonaises (dont le titre est un hommage à Henry Miller, autre amateur de jeunes, ou moins jeunes femmes), le français Romain Slocombe délaisse un temps ses japonaiseries favorites pour s'attaquer au monde de l'art contemporain, et en particulier celui de la scène body-art et performance, sans oublier de pointer un doigt vengeur en direction de la politique locale Française (en l'occurrence ici, Lyonnaise) en matière de culture. [...]
Lire la suite Romain Slocombe Mortelle résidence Éditions du Masque



Cela devait arriver. Avec sa manie d'inclure objets hype, références musicales et manies contemporaines dans ses romans, l'ex-pape du Cyberpunk William Gibson a fini par réinventer la "chick litt", cette littérature légère et branchée pour jeune fille moderne. A sa manière à la fois ironique et visionnaire, la parution de Code Source fait de Gibson l'écrivain contemporain le plus ancré dans notre modernité, et le plus lucidement mordant quand il s'agit de se moquer gentiment de l'homo habitus du 21e siècle. Omniprésence et références continues à la pop culture, séjours dans des hôtels de luxe, nouveaux comportements liés au technologies de l'information et marques nommées à tout bout de champ, Gibson décrit un monde ridicule dans lequel l'apparence est tout, mais contre lequel ses personnages, éternelle rebelles without a cause, se battent constamment, à leur façon étrangement apathique et décalée. Un monde dans lequel même les espions utilisent le Ipod comme disques durs externes, où les fugitifs cours en Adidas GSG9, portent du Prada, boivent de la Red Bull et écoutent du reggaetón. Lire l'entretien avec William Gibson Lire la chronique de Code Source


On se demande bien ce qui a pu pousser les classieuses (et graphiquement inégalables) éditions Zulma à entreprendre la réédition (qu'on espère complète) des oeuvres de Sax Rohmer, excentrique écrivain anglais, consacrées à ce chien jaune de Fu Manchu. C'est en tout cas, si ce n'est une idée de génie, une excellente inspiration. Le feuilleton romanesque de Rohmer qui se décline sur au bas une vingtaine de volumes est époustouflant de talent et de dynamisme et égale n'importe quel roman d'aventure contemporain de William Gibson à Ian Fleming.
Le premier tome ici présenté baptisé Le mystérieux docteur Fu Manchu (ou the Insidious Dr Fu Manchu) date de 1913 (ce qui ne nous rajeunit pas...) et marque la genèse de la saga. Rohmer qui était un écrivain à moitié fou (excentrique du moins, travesti, dépensier, d'origine prolétarienne, puis richissime et ruiné) y introduit son célèbre duo comique et policier... Lire la suite http://www.njedge.net/~knapp/FuFrames.htm Le mystérieux docteur Fu Manchu de Sax Rohmer Editions Zulma - 320 pages


Jerry Stahl nous avait bien fait rire avec A poil en civil, publié chez Rivages en 2005, même si ce roman, le troisième du jeune auteur américain, également scénariste pour Hollywood, ne nous avait pas non plus laissé de souvenirs plus mirobolants qu'une lecture agréable et une bonne tranche de rigolade (ce qui n'est déjà pas si mal en soit, mais cela ne suffit pas).
Moi, Fatty est d'une ambition autre ! A travers la biographie imaginaire de Roscoe Arbuckle, dit "Fatty", célèbre acteur du muet et première personnalité à faire fortune en profitant de l'essor de ce qui allait devenir Hollywood, alors un repère de saltimbanques, de managers rusés et d'escrocs, Stahl s'attaque aussi aux prémisses de l'industrie des médias du divertissement, à la naissance du voyeurisme, à l'inexorable ascension, enfin, de l'incroyable "l'usine à rêve" que nous connaissons aujourd'hui. Lire la suite Moi, FattyJerry Stahl Rivages Thriller


La trilogie "Millenium" de Stieg Larsson (dont le premier volume, Les Hommes qui n'aimaient pas les femmes, a été chroniqué il y a longtemps déjà sur Fluctuat) rend accroc comme ces séries TV que tout le monde suit, sans trop oser s'en vanter, et de façon quasi-obsessionnelle. Comme pour l'autre best-seller qu'est Harry Potter, il se passe là quelque chose qui a peut-être bien à voir avec la sorcellerie.
Parus pour la première fois en 2004 en Suède, les trois polars de la série n'ont depuis pas cessé d'étendre leur succès. En Suède mais aussi en France (près d'un million d'exemplaires vendus), tout le monde se laisse happer par les aventures du journaliste Mikael Blomkvist, et de sa comparse Lisbeth Salander, une punkette rachitique et bisexuelle pour qui l'informatique n'a aucun secret. Les ingrédients d'une histoire si bien menée ? Prenez un couple improbable. Ajoutez-y des références à l'universelle Fifi Brindacier (l'héroïne de la romancière Astrid Lindgren, dont l'auteur a toujours été fan). Eliminez comme des grumeaux toute invraisemblance qui pourrait subsister dans l'enquête policière, et enfin versez sur le tout une critique acerbe du "modèle scandinave". Si on se permet ici de parler de ce livre comme d'une recette qui marche, c'est que Stieg Larsson a toujours semblé très sûr de son coup. Selon son ami Mikael Ekman, avec lequel il a publié une étude sur le nationalisme suédois, Stieg aurait évoqué dans ces termes son projet de rédiger un polar : "pour faire du blé et assurer une retraite pépère consacrée entièrement à l'écriture". Il réitère ces propos auprès de son éditrice Eva Gedin au moment où elle lui achète son manuscrit, assurant que "Millenium" serait son "assurance-retraite". Stieg Larsson avait bien calculé. Dommage pour lui qu'il n'ait pas vécu assez longtemps pour en profiter. Ses fans regrettent surtout de ne jamais voir sortir la suite des trois premiers volumes parus : Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette, et La reine dans le palais des courants d'air. Ils pourront toutefois se consoler avec les adaptations pour le cinéma et la télévision qui devraient bientôt voir le jour.


Ceux à qui la nature parle, ceux qui apprécient par exemple les paysages désolés filmés par Ethan et Joel Coen et décrit par Cormac McCarthy, les contrées sauvagesde Jim Harrison et le sud profond de James Lee Burke, ne resteront pas indifférent à la lecture de Faites-nous la bise, dernier roman de l'américain Daniel Woodrell paru en poche chez Rivages/noir ce mois. Après le turbulent La Fille aux cheveux rouge tomate et le grinçant Sous la lumière cruelle, Woodrell part à la rencontre de ses racines campagnardes à travers ce "roman noir rural" truculent et quasi-autobiographique.
A travers l'histoire classique d'une vendetta générationnelle vue par un des membres les mieux lotis du clan, Doyle - l'écrivain de la famille - Faites-nous la bise brosse avec tendresse et ironie la saga d'une famille originaire des Ozark, terre rocailleuse et inhospitalière du sud profond des Etats-Unis. "Trois petites secousses", c'est ce qui valut aux Redmond de se voir déchue de leurs terres et de perdre ainsi fortune et considération. Trois petites pressions des doigts du grand-père "Panda", sur la gâchette d'un revolver un jour de marché, et ç'en était fait du destin de toute une lignée de Redmond. Lire la suite Daniel Woodrell Faites-nous la bise Rivages/Noir


Tout le monde aime tellement Bruce Wagner qu'on finirait par s'en méfier. De son roman Toujours L.A., James Ellroy a dit (en préface s'il vous plaît) que c'était une tragédie spirituelle et Bret Easton Ellis que c'était "Le grand roman hollywoodien". Certes de ces deux zigues on avait pris l'habitude de ne pas tout avaler.
Mais quand Salman Rushdie dit de Wagner que c'est un visionnaire déguisé en farceur, que David Cronenberg voit en lui un "Joyce dont Hollywood est Dublin", on se dit qu'il commence à y avoir un peu trop de monde pour une banale entente de bidonneurs associés ( et en monnaies sonnantes et trébuchantes éventuellement remerciés). Et encore vous fait-on grâce des papiers énamourés de la presse East-Coast... En croisant les destinées de trois personnages à Hollywood - un acteur en plein boom, une lose et une secrétaire nympho - Wagner décrit la cauchemardesque industrie du rêve. Pour ce qu'on en a lu jusqu'ici ( cette notule n'est pas une critique littéraire) Wagner s'essaie à un genre où certains américains (Easton Ellis en tête) excellent régulièrement : trouver dans les gestes anodins la marque des névroses contemporaines et être capable de saisir une vie entière en quelques fulgurances, le tout ponctué par un sens aigu du name-dropping ( et de la surenchère trash). CONCOURS : En attendant de pouvoir vous en dire plus et de papoter ensemble autour de l'ouvrage, on vous propose d'en gagner dix. Ainsi que dix exemplaires de "Un sur deux" de Steve Mosby autre thriller salué outre-Atlantique et dont on reparlera également bientôt.


Les yeux pour pleurer c'est tout ce qu'il vous reste quand vous refermez ce quatrième épisode des enquêtes de Jack Taylor. Le Dramaturge nous présente un Jack Taylor (faussement) assagi, engourdi même, mais toujours en proie à ses démons intérieurs. Taylor ne fume plus, ne se drogue plus, ne boit plus et fréquente la messe. On croit rêver ! Mais tout va rapidement se décanter et basculer dans le cauchemar. Dites vous bien que cette fois, Ken Bruen n'épargnera rien, mais alors, rien du tout, à son personnage fétiche, qui va encore flirter avec l'abîme. Et "quand tu regarde dans l'abîme...", bref, vous connaissez la suite.
Jack Taylor est donc repenti. Son fournisseur des beaux quartiers en prison, il est obligé de faire abstinence. Libéré malgré lui de sa dépendance à la coke, il arrête l'alcool dans la foulée. Le destin semble pourtant l'avoir mauvaise puisque c'est justement son ex-dealer qui le charge d'enquêter sur la mort soit-disant accidentelle de sa soeur, trouvée au pied d'un escalier avec un livre de J. M. Synge coincé sous le corps. Bientôt, une autre étudiante est découverte, elle aussi morte, couchée sur un livre du dramaturge irlandais. Subissant pressions amicales et mauvais conscience, Jake Taylor se sent obligé de réagir et se trouve rapidement confronté à une milice paramilitaire, les pikmen. Entre gnons dans la gueule, visions de wisky et nez qui coule, le détective le plus foireux - et le moins motivé de la planète - va mener son enquête la plus pathétique à ce jour. Ecrit dans un contexte international catastrophique (l'ouverture de la guerre en Irak), Le Dramaturge est le roman traduit en français le plus dur et le plus désespéré de Ken Bruen. L'auteur qui nous avait habitué à un humour noir et grinçant avec sa série R&B, s'enfonce d'un cran dans la noirceur sans espoir de retour. Par delà le récit d'une enquête des plus vaseuse et l'attachement sadomasochiste que Bruen manifeste envers son personnage, l'auteur se fait l'écho d'une société en totale perte de repères, en l'occurrence, celle d'une Irlande en pleine croissance économique mais paradoxalement toujours plus intolérante, sectaire et finalement apeurée. Sa galerie de personnage délaisse le côté grotesque et convivial des précédents épisodes pour affiner encore sa vision socio-politique pessimiste au travers des yeux chassieux de Jake Taylor et de ses amis. Le Dramaturge est un roman qui secoue. Ames sensibles passez votre chemin (et pour une fois cela n'a rien à voir avec le nombre de litre d'hémoglobine versé, il n'y en a pas, ou presque, mais avec les sentiments), ce livre est une vraie tragédie et on le referme démolit. Le dramaturge Ken Bruen (Serie Noire/Gallimard)


Belle initiative des excellentes éditions Rivages qui sortent simultanément une réédition de feu la revue Polar Spécial Ellroy au format de poche et Tijuana Mon amour, un troisième recueil de nouvelles et d'articles de l'écrivain américain, qui clôt (provisoirement) la publication des textes courts et inédit de James Ellroy.
Une façon certainement, pour l'éditeur, de faire patienter les lecteurs avisés qui se demandent peut-être, et à raison, ce que devient le troisième volet de la trilogie Underworld U.S.A, mais passons, c'est toujours un plaisir de retrouver l'écrivain de polar et de série noire le plus talentueux de sa génération. Après Crimes en série et Destination morgue, Tijuana Mon amour réunit donc une série d'inédits initialement parus chez Rivages au printemps 2000 dans le cadre d'une campagne promotionnelle de vente en ligne sur le site d'Alapage. Le livre comprend "Hush-Hush" et l'émouvant "Tijuana Mon amour" deux nouvelles autour du savoureux personnage de Danny Getchell, journaliste véreux et éditeur de l'Indiscret, le journal à sensations d'Hollywood ("Hush-Hush" ou "Chut" en VO). Le reste est une suite d'articles prétexte à analyser de manière critique le fonctionnement de la société américaine au regard des crimes qui passionnent - ou passionnaient - l'Amérique, des années 50 à aujourd'hui, quand il ne s'agit pas de dénoncer (par la bande) sa violence et sa corruption, qu'elle soit policière, politique médiatique ou économique (ou tout ça à la fois), dans la droite ligne de Crime en série et Destination Morgue. Toujours cynique et parfois même brutalement ironique, Ellroy peut parfois sembler un rien détaché de toute cette actualité d'époque et cela fatiguera peut-être le lecteur en mal de récit nerveux dans lequel l'auteur s'impliquerait plus frontalement. Reste le plaisir de lire, et relire, cette plume acérée avec ses partis pris souvent borderline, ses descriptions saisissantes, scabreuses ou tout simplement sanglantes, et sa galerie de personnages mythiques, qui font tout le charme pour le moins vénéneux de l'œuvre et de son auteur. La réédition de la revue Polar Spécial Ellroy quant à elle est passionnante en tout point, surtout pour ceux qui n'ont pas eu la chance (c'est mon cas) de lire l'originale. En plus des articles d'époque (situés entre 1988 et 1992), ce volume se voit augmenté de nombreux inédits qui poursuivent la réflexion sur l'œuvre de l'américain. L'édition originale de Polar s'arrêtant à White Jazz, dernier roman de la tétralogie de Los Angeles, il était important d'augmenter ce volume de l'actualité que constitue les deux premiers volets d'Underworld U.S.A. (soit American Tabloid et American Death Trip). C'est pourquoi en plus des très bons articles et analyses de Michel Lebrun, Jean-François Guérif, Michel Abescat, Jean-Louis Touchant et Bruno Corty, on découvre deux inédits de Jean-Pierre Deloux ainsi qu'une étude de Natacha Lallemand sur Ellroy et les Femmes. A cela viennent s'ajouter les nouvelles inédites de l'auteur, une bibliographie/filmographie remise à jour, un document éloquent de Stéphane Bourgoin sur les serial killers, un autre de David Goodis sur Le Dahlia Noir et un dialogue délirant de Jean-Bernard Pouy etTonino Benacquista. Rien à jeter donc, pour le fan d'Ellroy, dans ce très bon complément thématique à son œuvre. Tijuana Mon amour James Ellroy Polar Spécial Ellroy Collectif (Ed. Rivages et Rivages/Noir)


Rencontre avec Laurent Fétis, dont le dernier roman Un grand bruit blanc est publié dans la collection Polar Rock des éditions Mare Nostrum.
Votre dernier roman, Un grand bruit blanc chez Mare Nostrum mélange fantasy et polar dans une ambiance electro-techno, c'est une chose que vous aviez envie de faire depuis longtemps, immortaliser vos nuits dans un polar ? Je parle toujours (plus ou moins) de choses vécues, relatées, vues ou ressenties, donc il était logique que j'insère des éléments ou des nuits entières dans mes textes.
Le monde que vous décrivez c'est le monde de la nuit, ses codes, ses rites, ses modes. Sa face strass et paillettes et celle, plus obscure, des psychopathes de tout poil. Vous avez aussi une réputation de fêtard et clubber invétéré. Vous aviez envie de faire de cet univers un portrait réaliste ou au contraire, de le rendre encore plus fou ? En réalité, je sors aussi pour bosser (oui personne ne va me croire)... Outre les "castings" nocturnes (personnages, situations, dialogues), je réfléchis souvent mieux vers 4 heures du matin, après avoir bu quelques cocktails colorés, à fond sur le dancefloor, les idées viennent. Il m'arrive d'avoir des visions assez marquées et parfois très fortes. Généralement, je trouve les fins de mes romans en club ou en after. Le réalisme peut surgir de la folie et vice versa. Ecrire sur ces moments, en y ayant participé "physiquement" est très important pour moi. J'essaye de sauver des impressions fugaces, des instants très forts qui ont tendance à s'évaporer. J'ai pratiquement 500 pages sur les années 2003/2006, de chroniques de soirées, de concerts, de démos, de films de l'étrange festival etc...
Quel sera votre prochain projet ? Un roman toujours, polar ? Généraliste ? SF ? Je viens de boucler la suite du Lit de béton. Cela devrait s'appeler Guerre en enfer !, court roman très spécial, que j'ai voulu assez insoutenable. Entre SF/roman de guerre/gore, avec également une parabole sur le monde de l'entreprise... Sinon, je reprends en ce moment mon opus cyber-punk et d'autres textes mis de côté. Je profite également de mon blog tout neuf pour ressortir des nouvelles et mettre quelques chroniques de soirées en ligne.
Consultez l'interview de Serguei Dounovetz, directeur de la collection Polar Rock des éditions Mare Nostrum Retrouvez la chronique de Serial loser de Pierre Hanot


Michael Jones est un ancien espion du MI-6, mis à la retraite après avoir subi une expérience mystérieuse qui a rendu sa peau grise et son humeur massacrante. Comme le reste des espions décommissionnés du monde, il est assigné à résidence à Los Angeles où il survit en jouant les détectives dans la communauté bigarrée des ex-espions de L.A. Le premier album commence quand un vieil homme fortuné l'engage pour retrouver une bobine de film qui lui a été volée. Le vieux a aussi trois filles, dont une a été kidnappée et l'intrigue est calquée plus ou moins fidèlement sur celle du Grand Sommeil de Chandler. Aussi, la bobine que Jones doit retrouver contient un film pornographique tourné par Hitler dans son bunker en 1944. 
Les connaisseurs auront immédiatement identifié un pitch de Warren Ellis (scénariste de BD à ne pas confondre avec son homonyme violoniste et comparse de Nick Cave). Bourré d'idées dans tous les sens, d'obscénité, de violence et d'amertume mais basé sur un genre qu'il respecte finalement plus qu'il ne le subvertit. C'est à la fois la principale qualité et le principal défaut d'Ellis : ses scénarios sont souvent squelettiques, des prétextes pour nous caser des concepts plus ou moins intéressants. C'est d'autant plus vrai avec l'utilisation du roman de Chandler, déjà tellement exploité par deux films, trois même en comptant The Big Lebowski. Ici, nous avons plutôt de la chance. Le bouquin s'ouvre sur une petite leçon d'urbanisme, se perd un peu dans les histoires d'espions génétiquement modifiés, puis nous parle un peu des affres du porno "gonzo".
La vraie force de Desolation Jones se trouve dans le dessin de J.H. Williams III, connu principalement pour son boulot sur Prométhéa. Un choix pas vraiment évident : les compositions alambiquées et les grands écarts stylistiques, qui faisaient des merveilles pour les visions mystiques, d'Alan Moore ne semblaient pas a priori adaptés à un polar terre à terre. Cependant, Williams s'en tire finalement très bien, ne se lâchant que dans les flashbacks et des scènes d'action visuellement épatantes, mais plutôt confuses. Le reste du temps les feux d'artifices sont assurés par le coloriste José Villarubia, dont les choix parfois extrêmes fonctionnent la plupart du temps plutôt bien, assurant une ambiance unique à chaque séquence.
Desolation Jones manque de substance, mais offre suffisament de bonbons pour l'oeil et le cerveau pour qu'on ne regrette pas sa lecture. Et puis si ça peut vous rassurer, on ne voit jamais le film d'Hitler. Desolation Jones, Tome 1 : Made in England Warren Ellis, J.H. Williams III Panini


Il aura fallu pas moins de 7 ans (si je ne me trompe pas) pour passer du tome 3 publié chez feu Semic d'Astro City à ce magnifique tome 4, sous-titré des Ailes de Plomb, sorti il y a 2 mois maintenant chez Panini. L'univers créé par Kurt Busiek, dessiné par Brent Anderson et Alex Ross (couvertures uniquement), est l'un des plus passionnants des univers new comics, ces séries qui visaient après les ravages causés par Alan Moore (je caricature) sur les superhéros à en redorer le blason et l'amour à l'ancienne. Astro City comme le Top Ten du même Moore se situe comme une tentative réussie de mêler les codes super-héroïques et le monde du polar, dans une ambiance old school (type golden age, mais sans son côté kitsch) prenante et classieuse, qui lorgne par sa lenteur et sa langueur du côté des Marvels de Ross justement, l'album fondateur de cette veine-hommage. Le scénario des Ailes de plomb constitue la principale qualité de ce recueil qui se lit indépendamment des autres tomes. Un héros loser en acier appelé Steeljack sort de prison et regagne, la queue entre les jambes, son quartier de prédilection, une zone paumée d'Astro City, peuplée de cloches et de loubards qui n'ont pas vraiment le vent en poupe. Obsédé par sa propre destinée, par la mort de sa mère et le crime qu'il a commis enfant, SteelJack peine à trouver un sens à sa vie et traîne sa misère jusqu'à ce que les habitants de ce Hell's Kitchen de comics lui demandent d'enquêter sur une série de meurtres mystérieux (pas de cadavres) perpétrés dans les milieux lumpenprolétaires de la petite truanderie. Steeljack ne doit pas renouer avec le milieu sous peine de retourner en prison, où il a passé plus de la moitié de son existence. Mais sans autre espoir de réinsertion, il finit par accepter et se met sur la piste du tueur et de ses motivations, allant d'échec en échec et faisant coïncider son enquête avec un travail d'analyse sur soi qui donne de l'épaisseur au recueil.
De temps à autre, les pages sont éclairées par le passage des Anges, les super-héros qui veillent sur Astro City et semblent, du haut de leur piédestal, et sous le regard de Steeljack le banni, mépriser la vulgate. Les Anges fascinent et en imposent, mais restent longtemps inaccessibles. Des Ailes de Plomb est une exploration sous forme de polar du rapport entre le commun et le fantastique. Le rythme est volontairement ralenti pour qu'on puisse apprécier les déambulations de Steeljack dans son propre passé et le passé des autres. La rencontre avec un vieux super-héros hidalgo, El Hombre, dégradé pour avoir voulu briller une fois de trop (il a payé un supervilain pour se faire mousser) va changer la donne de l'enquête et donner un éclairage nouveau sur les ambiguïtés et la concurrence qui règnent entre les héros. Les êtres à sauver comptent-ils pour eux ? Superman et les autres travaillent-ils parfois pour soigner leur ego ? Quid de la compétitition chez les bonnes soeurs ? Le thème du succès ou de la décadence des super-héros est omniprésent dans les comics d'aujourd'hui : on le retrouve chez Gaiman, mais aussi dans l'excellente série 52, qui poursuit son bonhomme de chemin en France (ah, Booster Gold). Il n'est pas étonnant que les 2 personnages clés qui s'interrogent sur ces questions soient des types associés aux métaux précieux que sont l'or (Booster Gold) et l'argent (SteelJack).
Astro City diffuse de la mélancolie sur un rythme presque dangereux pour la santé. L'univers dessiné par Anderson est nettement moins sombre et torturé que le Sin city de Miller, mais bénéficie d'une force immédiate et d'une lisibilité affective et artistique qui lui confèrent un impact sur le lecteur presque aussi important. Ceux qui pensent que Miller en fait parfois trop dans la noirceur et le jeu d'ombres trouveront leur compte ici dans un récit équilibré et suffisamment traditionnel pour ne pas dérouter. L'album est un vrai plaisir pour les yeux (à ce titre, le personnage de Steeljack est un bonheur) et offre des arrières plans réalistes, sur lesquels il est très agréable de s'attarder. Astro City est une belle réussite qui fera un beau cadeau de Noël pour les ados et les adultes.
Astro City : Des ailes de plomb Busiek / Anderson / Ross Panini


Pete Dexter est connu pour avoir écrit Deadwood, ouvrage dont l'adaptation télévisuelle donna à HBO une de (parait-il je n'en ai vu qu'une infime partie) ses meilleures séries. A Deadwood, ville pionnière du Far-West, les lois se faisaient par et pour les plus forts, aucun idéal de justice ou de fraternité ne venant transcender la réalité boueuse des hommes aux prises avec leurs obsessions. Il en va de même dans Paperboy et la Floride rurale des années 1960 qui ressemble évidemment moins à la ville branchaga et aseptisée de Nip/Tuck qu'à une province pourrie du Middle-West. Totalement obsédés par leurs désirs, les personnages y oublient tout et tous : un journaliste d'investigation qui travaille à l'édification de son propre mausolée au détriment de ses articles, son acolyte psychorigide qui traque sans répit la vérité des faits divers sordides pour oublier celle autrement problématique de son homosexualité, le frère de ce dernier, narrateur distancié moins intéressé par le journalisme qu'il côtoye de loin que par son angoissante frustration sexuelle.
On pourrait également évoquer leur père patron de presse obsédé par sa succession ou une femme au goût maniaque pour les condamnés à mort, mais ce serait risquer de résumer le livre à une série de portraits excessifs.
Or, Paperboy c'est aussi cette machine infernale qui conduit deux reporters du Miami Times contre-enquêtant sur le meurtre d'un shérif à la plus infâme des méprises. Prêts à tout pour faire libérer un "innocent" prestement envoyé dans le couloir de la mort par des autorités peu regardantes sur les procédures.
Lui-même ancien journaliste d'investigation, Pete Dexter n'a aucune raison de croire au mythe romantique de l'enquête journalistique qu'il démonte sans retenue mais dont il épuise tambour battant toutes les possibilités narratives. A mesure qu'avance la trépidante intrigue qu'on vous laisse découvrir, les personnages ont de plus en plus de mal à masquer leur banale et pathétique vérité. "Il n'y a pas d'homme intact" conclut Dexter. De Paperboy personne ne sortira indemne.
PS : La nouvelle collection "Roman noirs", format poche, de Points, est d'excellente facture tant sur le fond que sur la forme. Cinq lots des cinq premiers ouvrages (dont Paperboy) sont à gagner dans notre jeu concours.
Participez au Concours : Cinq romans noirs à gagner.


Il ne fait pas bon traîner dans les rues de Londres, en cette fin de siècle, surtout quand des morts-vivants en pleine forme y rodent à la recherche du futur casting de leur prochain snuff movie. Oui, car le personnage de Lit de béton de Laurent Fétis c'est brutalement réveillé en 1980 dans la morgue du comté de Chester en Angleterre. Depuis, il zone dans la capitale Britannique et vit grand train grâce aux commandes que des pervers de tout poil lui passent à des fins de satisfaction personnelle. Un marché qui prend de l'ampleur chaque année, même si les vedettes principales des films produits par notre zombie, finissent toujours de manière tragique, la plupart du temps dispersées en petits morceaux aux quatre coins de la ville. "Une carrière n'est parfaite que si elle s'achève rapidement et de façon spectaculaire", telle pourrait être la devise de Red Eyes Production. Seulement voilà, notre bonhomme immortel, ne s'est jamais posé les bonnes questions. Pas un seul instant il ne se demande comment et surtout pourquoi la "vie" (ou plutôt, en l'occurence, la mort) lui a réservé ce curieux destin. Des questions qu'il va bien être obligé de se poser le jour où "la plus belle saloperie de toute la ville", comme il aime à se nommer lui-même rencontre plus monstrueux que lui...
Avec Lit de Béton c'est clair, Laurent Fétis nous sert une sorte de comics littéraire brutal et ignoblement drôle, comme du Spawn, ou du Bret Easton Ellis qui aurait des visées dans le domaine de la série B. Evidemment peu crédible, cette histoire franchement gore est pourtant fascinante pour peu qu'on y entre sans a priori. Elle se lit en une journée avec autant de plaisir qu'une bonne BD ou un roman décadent de la fin du XIXe siècle. L'oiseau de nuit qu'est Laurent Fétis décrit mieux que tout autre le Londres nocturne, cette jungle de béton, ses lieux sordides, ses faunes interlopes, sa misère psychologique et morale, et les situations scabreuses qui en découlent. Sa peinture sous-jacente de la société occidentale - et de ses mœurs - à la fin des 90's, est d'une sauvagerie peu commune, tout en restant parfaitement neutre et atone. La violence de Fétis est celle des bourreaux en col blanc. Son portrait de la psychologie du tueur pourrait également être un cas d'école. Terriblement pervers, l'anti-héros choisit sa proie avec soin, et c'est le lecteur qui est finalement malmené du début à la fin. Âmes sensibles s'abstenir, pour les autres, foncez !
Lit de béton Laurent Fétis Edition Baleine


Dans un post préparatoire à cette chronique, je comparais Lynda Barry à Kathy Acker. Une relation hasardeuse, qui s'avère finalement assez juste tant les univers de la papesse du trash américain et de cette brillante illustratrice (voir image) sont proches.
Née en 1956 Lynda Barry est l'auteur du comics Ernie Pook's Comeek. La fille du boucher est son premier roman. Et quel roman ! La fille du boucher est l'histoire contée à la première personne d'un traumatisme enfantin vécu dans l'Amérique fantôme des 70's, celle du chômage et de la récession, de Ted Bundy et de Henry Lee Lucas, de Massacre à la Tronçonneuse ou de La Colline à des yeux. Dans cette Amérique trash (Lynda Barry dirait "crade"), Roberta, 16 ans est une ado tourmentée, et elle a ses raisons. Affligée d'une mère sadique et d'un père psychopathe, elle décide de raconter sa vie dans son journal intime après s'être fait arrêter par la police les poches pleines d'acides. Une existence que l'on ne souhaiterait pas à son pire ennemi et qui culmine par le massacre du Lucky Chief Motel, où elle est trouvée errante et couverte de sang, serrant dans ses bras Cookie, sa petite chienne galeuse. Pourtant, Roberta n'est pas l'innocente victime qu'elle paraît être. Enlevée par un père pressé de retrouver les différentes parts de "l'héritage familial" disséminées au quatre coins de la Californie, elle est aussi dressée par celui-ci. Or, cet homme dangereusement instable, boucher de formation, s'obstine à voir en elle "Clyde", le garçon qu'il n'a jamais eu, tout en la forçant à cultiver des talents qui peuvent s'avérer pour le moins dangereux.
La fille du boucher est donc un roman double. Furieux road-movie sanglant, c'est aussi la chronique de la déchéance ordinaire au coeur d'une petite ville américaine abandonnée de Dieu. Ainsi, tandis que le lecteur fait connaissance avec les compagnons d'infortune de Roberta - l'étrange Vicky, "meilleure amie" auto-proclamée, La Tortue (un hippie dégingandé échappé d'un hôpital psychiatrique pour adolescents en compagnie du grand Wesley, son double charismatique), et "le Fil", le frère souffreteux de Vicky - il apprend également, chapitre après chapitre, le lourd secret que la jeune fille porte sur ses épaules. Le récit prend alors la forme d'une ellipse hélicoïdale en folie, qui s'empresse de se fondre en une spirale infernale, délirante et meurtrière, où se croisent débiles mentaux, victimes de la mafia recyclées en pâté pour chat, improbables travestis obèse, et bien d'autres freaks encore. Pour décrire cet univers, Lynda Barry ne pouvait user d'une langue plate ou banale. Pour accentuer l'intensité des échanges et des situations vécues par Roberta, elle émaille son texte de coupures brutales, de mises en majuscules hurlées comme autant de break singeant la brutalité des soubresauts langagiers qui animent ses protagonistes. Un style saisissant, à la fois brut et sophistiqué, qu'elle manie avec une férocité et une passion que nous n'avions plus lu depuis longtemps. Une écriture, enfin, entièrement dédiée à son récit et à la violence qui l'habite. On ne voit, à la rigueur que l'excellent Un goût de rouille et d'os le recueil de nouvelles de Craig Davidson, ou le dernier Palahniuk, pour rivaliser. A la lecture de La fille du boucher, on a surtout envie de paraphraser Cormac McCarthy et de dire "Non, ce pays n'est pas fait pour la jeune femme". Un magnifique premier roman et un véritable un uppercut littéraire.
La fille du boucher Lynda Barry Panama


Rentrée littéraire placée sous le signe de la nouveauté aux éditions Points.
En effet, une collection de genre sera prochainement lancée. Intitulée Roman noir, entre Points Policier et Points Thriller, celle-ci ne comptera qu'une dizaine de sortie par an, et privilégiéra des écrivains français et étrangers (anglo-saxons, américains, sud-américains...) aux univers romanesques étonnants et captivants, peuplés de personnages insolites.
Le lancement de Roman noir aura lieu le 8 novembre. 5 ouvrages seront disponibles en librairie :
Thierry Jonquet, Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte Pete Dexter, Paperboy Tim Willocks, Bad city blues Gil Scott-Heron, Le vautour Enrique Serna, La peur des bêtes
Consultez le dossier Rentrée littéraire.


La principale originalité de Fell a été perdue en traversant l'océan : Warren Ellis et Ben Templesmith proposaient outre-Atlantique un comic book plus court, plus compact, moins cher et sans pub contenant une histoire complète à chaque numéro. Un concept marketing sensé sauver le comic book en mal de nouveaux lecteurs. En France, nous n'avons que l'édition intégrale des huit comics, soit huit histoires courtes remplies de tous les clichés ellisiens : un protagoniste taciturne, une jolie femme qui s'attache vaguement à lui, une société en déréliction et des perversions toujours plus trash et imaginatives.
Le pitch ici, c'est "Richard Fell, inspecteur intègre et talentueux, se retrouve à cause d'un incident mystérieux dans son passé muté dans Snowtown, ville "retournée à l'état sauvage", abandonnée par tout et tous. Là bas, il résout les affaires les plus glauques. Il sera le seul à ne pas laisser tomber Snowton." Ajoutez bien sûr un vague "intérêt romantique" à Rich Fell et une inexpliquée nonne avec un masque de Nixon pour le quota de bizarre, et vous avez un indéniable signe que Warren Ellis est surproducteur depuis quelques années déjà.
Sauf que... si Ellis fait ces choses, c'est qu'il sait les faire à peu près bien les yeux bandés. Et il se trouve que cette fois-là il était vraiment en forme, brodant des enquêtes rondement menées autour de faits divers trouvés sur le net : "Par où est rentré l'alcool qui a tué cet homme médicalement incapable de l'avaler par la bouche ?", "Où est passé le bébé qui aurait dû se trouver dans l'utérus de ce cadavre ?" (je l'avais déjà vu dans The Shield celui là, tiens) ou bien sur le mode "Où est Charlie ?" l'épisode "Où est l'homme à la ceinture de bombe ?". Le format strict qui oblige les histoires à être bouclées en seize pages de neuf cases chacune fait qu'on n'a jamais le temps de s'ennuyer, tout est raconté avec punch et concision. C'est simple et efficace.
Et puis il y a Ben Templesmith qui élève le tout un cran au dessus. Il travaille consciement dans la lignée de Bill Sienkiewicz et Dave McKean : un trait simple, parfois caricatural, un peu de collages ainsi que des couleurs riches et sales, qui débordent souvent les traits, ici pour figurer l'atmosphère étouffante de Snowtown qui déteint inévitablement sur tous les personnages. Le découpage strict empêche heureusement trop de fantaisie. L'indulgence avec eux-mêmes des deux modèles de Templesmith les rend trop souvent illisible. Ici, rien ne passe avant la narration. On est pas surpris d'apprendre que le modèle d'Ellis et Templesmith pour Fell était le Spirit de Will Eisner. Il y avait dans un épisode du Spirit deux fois plus d'idées en deux fois moins de pages, mais Fell se débrouille pas trop mal quand même. Et tient très bien sur ses deux jambes à lui.
Fell 1 : Snowtown Warren Ellis et Ben Templesmith Delcourt


Edwin Marsal est cadre à la CETEC, grosse société d'ingénierie bordelaise. Dégoûté par un emploi ingrat, l'évolution de sa boîte et l'arrogance d'un petit chef de quatre ans son cadet, ce Français d'origine irlandaise pète un plomb (et accessoirement la gueule de son chef de service) et décide de refaire sa vie. A presque 40 ans, il plaque son boulot et quitte sa maison située en face du bassin d'Archachon pour Collioure dans les Pyrénées Orientales. Sur la route, il rencontrera Remy, et ensemble ils débarqueront chez Francis, un ami peintre du second. Embarqué dans une cocasse histoire de faux, Marsal joue maintenant les détectives amateurs spécialistes de l’art de la région à la recherche des oeuvres d'un mystérieux peintre écossais, ancien architecte urbaniste qui vient finir sa vie à Ceret, dans la misère. De son côté, Francis tourne un peu à vide dans la jolie ville Catalane et il n'hésitera pas beaucoup quand il se verra proposer un "emploi" de portraitiste à Saint-Brice, sur le bassin d’Arcachon. Un bassin menacé par des promoteurs immobiliers sans scrupules. Le voilà lui aussi embarqué dans une sombre histoire où l'Histoire, la grande, celle de la Seconde Guerre mondiale, géant de la petro-chimie allemande, commando spetsnaz et tueur de sang (très froid) se croiseront. Avec son second polar chez le Catalan Mare Nostrum, François Darnaudet nous propose donc un roman double, ou plutôt un "polar deux en un", hésitant continuellement entre deux histoires et deux eaux, Atlantique ou Méditerranée. Entre deux côtes et deux rives, peut-être à l'image de son auteur. Ecrivain discret, mais prolifique, François Darnaudet a déjà frayé sur les rives de la science-fiction (ou du fantastique pour être exact), du polar, du roman noir et de l'essai. A la fois enquête et quête existentielle, Les ports ont tous la même eau suit les pérégrinations de ces deux quadras au mal de vivre lancinant avec bonhomie, humour et (souvent) mélancolie. Finalement Marsal et Francis ne mènent jamais vraiment "d'enquêtes" ou bien ce sont eux qu'ils cherchent, en empruntant des chemins peu (ou plus) visités. Darnaudet en profite alors pour revenir sur un épisode peu glorieux de notre histoire, celui de la collaboration, ses amours malheureuses, les fruits tragiques qui en résultèrent et les innocents malmenés par l'histoire. Plus près de nous, l'écrivain explore aussi les vicissitudes de la vie d'artiste, la solitude contemporaine et l'errance, le tout sur fond de Chet Baker ou de Jimmy Scott, dans un livre gémeaux, généreux et fort comme une gorgée de Bordeaux (ou de Collioure, au choix). François Darnaudet fait parti de ces écrivains qui aiment à partager, et si vous avez de l'affection pour les personnages "plus grands que nature" ("bigger than life" diraient nos "amis américains", Jim Harrison et Thomas McGuane), les livres qui vous envoient sur d'autres pistes, en l'occurrence ici celles de la peinture, du bon vin du Sud, de la musique et surtout de deux régions magnifiques, décrites avec tout l'amour dont est capable un écrivain, alors vous aimerez le Darnaudet nouveau. Même si le roman se déroule dans deux régions différentes, il est important de faire une parenthèse. Nous sommes ici dans le domaine du "polar Catalan". Une étiquette encore officieuse qui s'impose tranquillement et que l'on doit à Philippe Salus, fondateur des éditions Mare Nostrum. Courageux, cet éditeur régional développe depuis 4 ans une collection de polars Catalans qui rencontrent un vif succès et s'est vu couronnée le 23 avril dernier (jour de la San Jordi, date emblématique pour tout Catalan) d'une belle anthologie de nouvelles policières "locales" : Noirs du Roussillon. Signalons également la création d'une collection de "Polar Rock", avec déjà deux nouveaux romans parus. Les initiatives de ce genre n'étant pas si courantes, nous en reparlerons bientôt.
Les ports ont tous la même eau François Darnaudet Mare Nostrum


 Vous vous souvenez de William Gibson et de son Identification des Schémas traduit au Diable Vauvert en 2004, dont vous trouverez une très bonne chronique ici ? Et bien on pourrait facilement le rapprocher de cet excellent Glyphes de Paul McAuley, à une différence près tout de même, le processus "d'indentification" intervient ici à l'envers. Dans Identification des Schémas, Cayce Pollard l'héroïne de Gibson, était capable de deviner d'un seul coup d'œil si un logo s'imprimera sur votre rétine, et surtout, dans votre inconscient. Dans Glyphes se sont les signes qui reconnaissent le système nerveux humain et s'y inscrivent brutalement, parfois irrémédiablement. Dans le roman de McAuley, Alfie Flowers, photographe freelance, est sensible aux motifs actifs appelés "glyphes" par les spécialistes. Ces formes dont les propriétés fascinantes ne sont connues que de quelques personnes, sont les reflets des motifs entoptiques codées dans notre cortex cérébral, ceux que nous voyons quand nous fermons les yeux très forts ou mettons nos poings sur nos paupières en appuyant. Problème, ils ont un pouvoir de suggestion capable de subvertir toute volonté humaine. Utilisé à l'occasion de pratiques rituelles depuis l'aube de l'humanité dans la région qui deviendra l'actuelle Irak, ces glyphes et leur pouvoir de suggestion n'intéresse pas que les archéologues et les scientifiques. C'est ce que découvre Alfie Flowers après avoir photographié un glyphe dans les rues de Londres. Il pense avoir découvert une piste sur la disparition de son père, lui aussi photographe, mais aussi espion au MI6 durant la guerre froide et se retrouve traqué par des mercenaires, des membres des services spéciaux et des savants fous.
Sur cette base digne du thriller de plage le plus banal, Paul McAuley signe un excellent roman d'aventure. Plus fantastique que réellement science-fictionnesque malgré sa parution dans la fameuse collection Ailleurs & Demain de Robert Laffont, Glyphes est aussi remplie de références archéologiques et abordes les dernières théories en ce domaine (l'hypothèse magique et chamanique des gravures et peintures préhistoriques, entre autre). Son auteur nous emmène également des rues de Londres à celles d'Istanbul, du bidonville de Diyarbakir aux plaines de l'Irak en guerre et au Kurdistan. Plus encore, Glyphes est un voyage dans le temps, celui du bassin de la Mésopotamie, les grands empires sumériens, babyloniens et assyriens. Des civilisations et des sociétés puissantes et déjà organisées en administration, régnant sur le monde connu tandis que les indigènes de l'Europe étaient encore vêtues de peaux de bêtes et se barbouillaient de sucs végétaux (p.253). Ces qualités littéraires et cette érudition n'étonneront pas ceux qui connaissent déjà Paul McAuley, auteur du très bon Les Diables Blancs, traduit l'an dernier dans la même collection, mais surtout des Conjurés de Florence, une uchronie autour de la vie de Léonard de Vinci, et Féérie, un brûlot controversé qui lança le genre cousin du cyberpunk en ces temps de biotechnologies triomphantes nommé "Biopunk". Et le rapprochement avec William Gibson dans tout ça ? Si l'on excepte la similitude du thème logotypes/glyphes spécialement conçu pour orienter la volonté de celui qui les regarde et de nombreux intérêts communs (la même fascination pour la façon dont les technologies de pointe finissent toujours par trouver le chemin de la rue, la même obsession pour la communication, son histoire et ses codes sous-jacents et une passion partagée pour les théories de la conspiration), il tient surtout dans le mécanisme narratif de McAuley. Dans Glyphes comme dans Identifications des Schémas, l'intrigue prend son temps, McAuley excelle dans les descriptions savoureuses du Londres contemporain et de ses personnages évoluant dans le "demi-monde du travail indépendant" (comme il l'écrit lui-même). Le récit s'enrichie des pérégrinations de ses personnages, des intrigues souterrains des services secrets, de l'histoire des religion et de notre héritage historique. A la manière de la meilleure science-fiction (au sens large), il ne s'agit pas ici d'une vaine tentative d'accrocher le lecteurs avec force effets pyrotechniques, mais d'ancrer le récit dans un tout. En plus d'être un excellent thriller et une parfaite lecture de plage, Glyphes procure le sentiment de lire un roman global et profondément humain dans lequel la trame n'est pas une excuse pour un étalage de délire SF, mais une base de réflexion sur la magie et la science, la religion, la nature de l'espèce humaine et la manière dont celle-ci, de tout temps, a bâtit des empires dont le principal vecteur d'expansion est la communication. Paul McAuley Glyphes Robert Lafont (coll. Ailleurs & Demain)


Quand je traverse le centre-ville peu après minuit, les migrations de population en sont à leur début. L'air des rues et des trottoirs est chargé d'une impatience mêlée à cette incompréhensible tension désespérée et agressive qui caractérise le plus souvent la vie nocturne islandaise. Ça démarre tout juste dans les bars et les cafés. Il règne un calme reposant avant que la tempête de la fête nocturne vienne s'abattre. Un homme portant une perruche dans une cage serait des plus déplacés dans tout ce tintouin. Peut-être est-ce pour cela que j'ai emmené Snaelda avec moi ce soir. Peut-être savais-je que le fait de me sentir responsable d'elle était la seule chose susceptible de m'empêcher de perdre pied. Peut-être savais-je que rien d'autre ne parviendrait à éloigner de moi ces souvenirs de techniques de drague imbéciles, d'humour idiot et forcé et de bonne humeur qui ne laisse derrière elle que du néant. En arrivant à la maison, je me tourne vers Snaelda qui, après s'être balancée, cramponnée à son perchoir tout au long du chemin, attend maintenant avec impatience d'être ramenée chez elle : - Et toi, ma chérie, qu'est-ce que tu en penses ? Tu crois que quelque chose est en train de fermenter en moi ? La quatrième de couv annonce « un roman plein d'humour, de vivacité et de suspense »... Alors oui, Einar, alcoolique en rémission, ne nous épargne pas ses sarcasmes, son regard désillusionné. En matière d'humour, on y trouve donc notre compte. Pour le reste, Arni Thorarinsson ne nous a toujours pas convaincus. Sous forme de journal intime, il livre un polar dans lequel seuls les états d'âme de son personnage principal prévalent, et cela au détriment de l'intrigue policière. Contrairement à nos homologues allemands ou danois, nous sommes davantage hermétiques à la banquise qui nous rend assez frileux... Sur le mag : Pour les amateurs, un article traitant en profondeur les polars scandinaves. Consultez aussi le dossier Rentrée littéraire.
Le temps de la sorcière Arni Thorarinsson Métailié



Je vous avais promis de reparler de Ken Bruen, certainement la découverte polar de 2005/2007. Dans son cas, c'est aussi "la série de l'été", puisque c'est au tour de Fayard de se lancer courageusement dans "la course à Bruen" (notre agent au bunker nous glisse que Bruen y aurait suivi Reynal... Les amitiés "de comptoirs" étant souvent les plus intenses, nous accorderons donc foi à cette rumeur malgré la non confirmation de l'auteur). Ceci étant, ce genre de détails donne une idée assez juste du talent du bonhomme, je trouve. Vous en connaissez beaucoup des écrivains de polar qui en un peu moins de deux ans sont déjà sollicités par deux grandes collections de roman policier vous ? Mmmh ? Même Ellroy en son temps n'a pas eu les faveurs de la presse, des lecteurs et des éditeurs aussi rapidement. Espérons que cela ne monte pas à la tête de notre irlandais déglingué favoris et que ses romans resteront d'aussi bonne tenue que les.... aaaaah, déjà NEUFS parus depuis 2005 !
Fayard a décidé d'en finir avec la loi des séries et de proposer du Bruen indépendamment de ces récits fétiches, ceux de Jack Taylor et de R&B (ceux qui ne comprennent rien, doivent se rendre là pour réviser). C'est ainsi que le lecteurs alléché découvre pas moins de deux romans de Bruen en même temps dans les rayons, En effeuillant Baudelaire et Hackman blues. Du second je ne pourrais rien vous dire, ne l'ayant pas encore lu. Je peux en revanche vous parler du premier et vous dire encore une fois que c'est du très grand Bruen. "T'as la bouche en cul de poule." C'est la première chose qu'elle m'a dite, sympa non ? En plus, c'est faux. Bon d'accord, j'aurais tendance à serrer un peu les lèvres, mais c'est pas pour ça qu'elles sont en cul de poule. Enfin, pas totalement. C'est parce que j'ai les dents qui avancent"... Voilà pour l'intro. Pour l'intrigue, c'est assez simple tout en étant parfaitement retors. En effeuillant Baudelaire raconte comment transformer monsieur tout-le-monde, en l'occurrence un petit comptable terne et coincé "typicaly british", en monstre sans moral et en psychopathe en puissance. Il faut dire que manipulation, manque de confiance en soit, gros sous, abus de substances chimiques et turpitudes sexuelles vont généralement bien mal ensemble et Bruen est un fin psychologue. Cette chronique de la dépravation morale pendant les années Thatcher est comme d'habitude impayable mais aussi empreinte d'un certain moralisme "à rebours" comme c'est souvent le cas chez l'irlandais, qui donne souvent l'impression de célébrer les pires travers du genre humain tout en les combattant avec flegme et distanciation. De Hackman blues, on dit que c'est "un mix radical de culture littéraire, de poésie, d'ultra violence et d'esprit rock, avec une bonne dose d'humour cruel et ravageur", ce qui en général n'engage que l'éditeur, mais dans le cas de Bruen, on peut lui faire confiance, c'est en général exactement ce qui fait de l'écrivain l'une des meilleures lectures du moment. Echange en ping-pong littéraire avec son lecteur (en lisant Bruen, vous pouvez être sûr de découvrir au moins trois nouveau auteurs par livres), minutieuses références musicales, poésie et philosophie, usages de tout ce que la planète compte de produits stupéfiants et humour tordu sont ici largement envisageables. En un mot : Foncez ! Ken Bruen - En effeuillant Baudelaire et Hackman blues(Fayard Noir)


Avec un titre pareil (pas assez original pour une saga de l'été), on pouvait se faire un peu de souci pour cette Villa des Mystères, inspirée du nom de la plus célèbre et...mystérieuse maison de Pompéi. Sur fond de balade touristique dans Rome (ce dont on ne se lasse pas), ce roman policier de David Hewson dissimule, sous sa couverture de carte postale, un bon petit polar distrayant, bien ficelé et documenté. L'enquête repose sur le rapprochement de deux affaires qui, de prime abord, n'ont rien en commun : la découverte conservée, dans la tourbe, du cadavre d'une jeune fille blonde, fenouil en poche (fenouil, oui, fenouil, mais je n'en dirai pas plus), sur un terrain vague de Rome par deux touristes en goguette, et la disparition supposée d'une jeune fille de bonne fille, elle-même blonde et jolie, embarquée à croucrou par un mystérieux motard devant les yeux de sa mère entre deux âges (mais bien conservée). L'enquêteur-personnage principal ne brille pas par son originalité mais peu importe : rappelons que les inspecteurs, détectives, journalistes ne servent à rien dans le polar et agissent souvent en trompe l'oeil pour cacher les coutures de l'intrigue.
Hewson nous propose (pour ce qui semble être sa deuxième sortie) un flic à la Mike Hammer rital, un rien désoeuvré, séducteur, qui aime boire et ne refuse pas de coucher avec le témoin précédemment cité. Le flic a du flair, de l'intuition et de la ténacité (c'est le nouveau modèle à la mode - plus simple à écrire qu'un Sherlock Holmes et plus "postmoderne") et lève, avec l'aide de quelques amies bien installées dans leurs seconds rôles, une passionnante affaire de vieux rite orgiaque venu des anciennes adorations dyonisiaques, partouzes à la romaine, sacrifices de vierges blondes et chantages vaguement crapuleux. Ajoutez à cela, en fond de roman, une intéressante sitcom au sein de la mafia : un vieux caïd en fin de vie qui se fait souffler sa nana chaudasse et ambitieuse par un fils cinglé et érotomane; un vieil universitaire qui a pris une overdose de frises érotiques antiques et s'est mis en tête de tirer des coups gratuits et j'en passe. Le tout donne un très roboratif entremêlement d'archéologie pour les nuls, de précis de culture romaine et de suspense qui s'achève dans un dénouement tout à fait correct : une belle vengeance des familles et quelques meurtres enchaînés, une morale et tout et tout. Si l'on excepte une légère chute de rythme dans le dernier tiers (une centaine de pages où la fin se met en place un peu laborieusement), la Villa des Mystères est un livre qui peut passer sans trop de difficulté le test du sac de plage. A lire plutôt au soleil, en regardant les culs qui jouent au volley, hommes ou femmes selon disponibilité... Ingrid Chauvin sort de ce blog.


 Dominique Sylvain est l'écrivain de polar qui monte depuis quelques livres. Elle en profite pour sortir ces dernières semaines coup sur coup une édition refondue de Barka!, l'un de ses meilleurs livres, et ce nouveau roman dont le titre est tiré d'une expression de Alphonse Allais : l'Absence de l'ogre. Rapprochée un peu trop souvent de Fred Vargas (difficile de comparer les deux oeuvres), puisque les deux femmes ont sensiblement le même âge et le même éditeur, Sylvain n'en a pas encore les ventes à plusieurs 0, ni la maestria. L'absence de l'ogre se veut un roman de son temps mais évolue dans un Paris qui sent, malgré tout, Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, le bobo et la toc attitude. Tout part ici de la mort d'une jeune rockeuse dans un parc parisien. La jeune femme qui est à deux doigts de signer pour une maison de disques (oups, je l'ai dit, mais vous n'en ferez rien avant la page 210) couchait jusqu'alors avec un artiste peintre doué et faisait squatt commun avec une bande de hippies chic dans un ancien bâtiment appartenant à une vieille religieuse et sur le point d'être revendu à des méchants spéculateurs immobiliers, intéressés notamment par un joli jardin classé au patrimoine historique (ou un truc de ce genre qui donne lieu à des descriptions botaniques et à un récit de voyage plombant parallèle au roman). Le coupable tout trouvé est un jardinier sorti de nulle part, colosse au coeur d'or, et Billy Budd de pacotille, porté disparu depuis le soir du crime, et qui cache... un monstrueux secret : il est américain, venu de New Orleans pour fuir on ne sait quoi. Dans sa chambre d'hôtel, on retrouve le CD de la miss et quelques preuves accablantes mais....le colosse a une ancienne amie qui ne croit pas en sa culpabilité : la strip-teaseuse américaine la plus célèbre du polar française, la bien nommée héroïne n°1 de Sylvain, la belle et blonde Ingrid Diesel (désolé). Ingrid Diesel avait perdu la trace de son ami depuis une vingtaine d'années, jour où celui-ci l'avait sauvé d'un viol collectif assuré (dommage!) et va, avec sa fidèle copine Lola, une flic démissionnaire, faire éclater la vérité aux yeux du monde (dût-elle pour ça prendre l'avion pour les USA - et hop, petit voyage de quelques chapitres pour une séquence bidon dans la trace de Katrina l'ouragan). En route, on se débrouillera avec ce qui nous tombe sous la main : du chantage, des tentatives de meurtre et des meurtres tentés qui réussissent, des Gardiens de parc changés en Watchmen, des scènes de sexe torrides avec des sexes d'homme qui vont à l'intérieur des femmes et font du chaud et du bien dedans, des commissaires avec des prénoms russes qui sont prêts à quitter leur femme (méchante et hargneuse) pour céder à un coup de foudre digne de Voici, etc. Si l'intrigue est plutôt consistante (voire complexe et pas facile à suivre dans son dénouement), les personnages attachants et le contexte parisien soigné sur le fond et la forme, Sylvain n'en parvient pas pour autant à nous faire croire à la réalité de ce qu'elle raconte. Le polar sent la couture à plein nez, les gimmicks disséminés ça et là pour produire de l'effet, le tout enveloppé dans une langue qui pue la vieille France et l'effet de style. Là où Vargas (tant qu'à comparer, allons-y) réussit à intriquer les morceaux (culture, enquête, obsessions) qui constituent la chair de son roman en un tissu dense et unitaire, Sylvain présente au final une maille lâche, élaborée mais qui laisse passer l'air au milieu. Du coup, si on peut se laisser envelopper facilement dans la toile de cette Absence de l'Ogre, par beau temps (ça tombe bien), il est sûr que son écriture ne passera pas l'automne. Gageons néanmoins que Dominique Sylvain a, dans les jambes, un mauvais succès planétaire à la Anna Gavalda (Satan, sors de ce superbe corps bourgeois !).



Il aura fallut un peu moins de deux ans pour que l'édition française s'aperçoive des qualités proprement déchirantes (dans le sens "Putaiiiin, ça déchire !") de l'irlandais Ken Bruen. Ce revirement on le doit principalement à Aurélien Masson, le tout jeune directeur de la Série Noire chez Gallimard, découvreur français de Bruen. De fait, il est difficile de passer à côté de Ken Bruen dans les rayons des librairies ces temps-ci puisque outre la Série Noire qui publie l'intégralité de sa série "Jack Taylor" et de celle de R&B (pour "Robert and Brant"), Fayard Noir se lance également dans la course avec En effeuillant Baudelaire et Hackman Blues, publiés coup sur coup en mai dernier. Mais arrêtons nous un instant sur le dernier volume en date de R&B, Blitz. Pour ceux qui n'avaient pas suivi les épisodes précédents signalons que Bruen, grand fan d'Ed Mc Bain devant l'éternel à voulu rendre hommage à son 87ième District dans cette suite de courts romans coups de poing, situés dans les quartiers Est de Londres. Après Les Mac Cabés (quel titre ! Pendez le traducteur !) dans lequel l'inspecteur Robert perdait tragiquement son frère, que Brant se remettait lentement d'une précédente affaire et que l'agent Falls (une des seules noires de la police de Brixton) s'enfonçait lentement mais sûrement dans l'addiction, les deux flics les plus borderline de Londres doivent faire face dans Blitz à un tueur en série visant spécialement la police. Avec l'inébranlable Brant dans le collimateur, le tueur ne se doute pas qu'il est lui-même la cible d'une sorte de violence bien plus frappadingue que la sienne. Autre fait notable, l'arrivée de Porter Nash (un des meilleurs personnages de Bruen), flic homosexuel et provocateur, qui donne un nouveau et truculent relief à la petite équipe. Présenté comme ça, on pourrait penser que Bruen est à l'origine d'une mythologie un brin modernisée de celle de Dirty Harry, or, pas du tout. Robert & Brant ne sont ni ripoux (pas vraiment, hormis dans les bars où Brant ne paie jamais un verre), ni particulièrement violents. Ils font juste parti de ces personnes, de plus en plus rares, qui décident de mener leurs existences à l'instinct pour le bonheur de ceux qu'ils aiment et le malheur des autres. Justicier ambiguë, R&B traite leurs problèmes de manière souvent radical mais on se surprend le plus souvent à approuver silencieusement. Avec Bruen, on s'aperçoit paradoxalement qu'être un anarchiste est plus facile quand on est flic. Quand au style ? Hé bien c'est du minimalisme plein d'éloquence, des personnages attachants, des dialogue incisifs hilarants dans le plus pur style "ping-pong", des références musicales en continue et des intrigues pleine de raccourcis, ou au contraire, de détours surprenants. Comme dans la série des Jack Taylor, les "enquêtes" de Bruen ne nous emmènent jamais là où l'on s'attend. Je sais, ça semble parfaitement bateau dit comme ça, mais chez Bruen c'est quelque chose. Bruen est clairement un des plus grands auteurs de polar de notre temps et il le prouve à chaque nouvelle parution. Justement, quand est-il de ses romans chez Fayard ? D'un tout autre tonneau, ils ne s'inscrivent dans aucune "série" et peuvent se lire indépendamment, ce qui est nouveau pour les lecteurs français de l'irlandais. Mais ma chronique est déjà trop longue alors, promis, vous en saurez plus demain ou dans la semaine... Stay Tuned ! Ken Bruen - Blitz (La Série Noire)


Au début des années 00, James Crumley, l'ours hardboiled de la "danse" du même nom vit une période de dépression intense. Presque huit ans au fond du gouffre, qui le cloueront au lit et iront jusqu'à lui faire perdre toute envie d'écrire. Il s'en explique d'ailleurs pudiquement dans les remerciements qui ouvrent Folie Douce, roman édité en 2005 (chez Fayard Noir) et réédité en poche ce mois. Folie Douce est donc une forme de bilan de dépression nerveuse. Entre trip halluciné, autodérision et gueule de bois, Crumley plonge C.W. Shugrue (son personnage fétiche au côté de Milo Milodragovitch, avec lequel l'auteur alterne les "enquêtes" d'un livre à l'autre, exception faite des Serpents de la Frontière qui voit la réunion de nos deux anti-héros) dans une histoire très noire et quasi-suicidaire. L'art de la digression, l'intrigue indémêlable à la Chandler, la violence et la noirceur sont toujours là, mais au delà des clichés se cache un étrange sentiment de détestation, chose plutôt rare chez le solide cow boy du Montana qu'on aime voir en James Crumley.
Bien sûr, la pulsion de mort habite tous ses romans depuis le début mais dans Folie Douce l'autocritique et la noirceur atteint un point telle que l'auteur va jusqu'à s'en prendre à lui-même et à son œuvre avec une férocité inaccoutumée. Ici, Shugrue devra encore une fois affronter les noirs démons du secret et de la névrose, et se frotter au pire enemi d'un homme : son meilleur ami. Une course sauvage pour le privé à la petite semaine, plus tout jeune et passablement éprouvé par la vie (voir, les Serpents de la frontière), avec qui l'auteur n'est pas tendre pour autant. Difficile en effet de ne pas faire le parallèle entre ses polars plein d'une psychologie brut de décoffrage, mêlant philosophie Nietzschéenne et mythe de l'ouest sauvage où tout se règle encore à coup de revolver, et le portrait sans concession du psychiatre manipulateur de Folie Douce. A la manière du Krummel (Notez la quasi homonymie) de Un pour marquer la cadence son premier roman, un recit post-viêt-nam, les situations vécues par les personnages de Crumley font souvent l'objet d'exutoires sado-masochistes et sanglants, expression du mal être et de la culpabilité porté par l'auteur depuis le viêt-nam. Une période évoquée au fil des pages, mais dont l'auteur ne dit rien ou presque, hormis dans le premier roman suscité. Hélas, et tant mieux, avec Folie Douce Crumley rate sa cible, en l'occurence lui-même, puisque c'est la tendresse et l'émotion qui prédomine chez le lecteur à la lecture de ce portrait à charge. De fait, peu d'auteurs sont capable d'une telle honnêteté, malheureusement, cet exercice purificatoire ne semble pas avoir moralement réussi au principal intéressé dont on attend pourtant les romans avec toujours autant d'impatience. Go on James ! James Crumley - Folie Douce (Folio Policier)


|
|