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Je n'avais jamais la sensation de dormir. Le matin j'étais plus fatiguée que la veille. Parfois l'interrupteur pour éteindre mon cerveau fonctionnait : les somnifères, des somnifères de cheval. Mais quand ça ne fonctionnait pas, quand je ne m'abattais pas comme une jument dans un sommeil de brute, j'avais le temps de visiter les coins les plus reculés du labyrinthe. Cauchemar, nuit, jour, quel nom portait ce lieu ? Tom avait brûlé. Corps et biens comme on dit, ses biens se montant à des sous-vêtements blancs, et à tout, tout. J'étais avec Tom. J'étais seule. Une écurie en flammes. Un caveau. Un caveau-écurie-soute-labyrinthe, nulle part, des couloirs infinis, des impasses, des oubliettes. Non, quel joli mot bénin que le mot oubliettes. J'étais dans le noir et la cendre du souvenir total. Gouffre au-dessus de moi, sans lumière. Plus de pensée. La douleur au point fixe. J'étais dans la vérité de la mort. Dans la lucidité extrême de l'insomnie.
Un simple récit, phrase après phrase sur un cahier pour raconter la mort de Tom, quatre ans et demi, à Sydney en Australie. Voici le début de la quatrième de couverture du dernier roman de Marie Darrieussecq. L'histoire : Une mère raconte dix ans après la mort de son fils cadet. Une mère prise dans les affres de la douleur engendrée par la mort accidentelle d'un enfant. Moment d'inattention, instant tragique créateur du lourd fardeau de la culpabilité maternelle. Peu de temps après leur installation à Sydney, Tom meurt. Mais, la vie des autres se poursuit. Il faut prendre de nouveaux repères et se créer un quotidien sans Tom. Le mari, en bon chef de famille, prend le relais d'une mère indisponible pour l'aîné et la benjamine en bas âge. Peu à peu, elle perd pied, dépressive, aphone, en prise parfois avec ce qu'elle ressent comme le fantôme de Tom. Au vu des premières sélections des prix littéraires, cet ouvrage semble connaître une sorte d'unanimité. Et pourtant, un seul mot pour résumer la lecture de ce roman semble convenir : ennui. Même pour un esprit empathique, entrer dans cette histoire est une épreuve de force. Se laisser prendre par le récit, être habiter par les personnages relèvent d'une "mission impossible". En arrivant au bout des 247 pages, après bien des digressions temporelles, vous découvrirez enfin comment Tom est mort. Et pas de fausse joie, cela tient en un paragraphe, le dernier d'ailleurs. Alors, pour vous mettre sur la voie, il ne s'agit pas : d'une électrocution, d'un empoisonnement, d'une manoeuvre d'Heimlich qui a échoué. 9 lignes pour conclure sur la description de la disparition de Tom, alors que les détails abondent sinistrement lorsqu'il est question du cadavre et de sa crémation. Ce récit de fiction, qui est loin d'être simple, ne raconte donc pas la mort de Tom, mais les dix ans de tourment de sa mère. Le long chemin de croix d'une pénitente en mal de compréhension, le tout sous la forme d'une narration intellectualisée de sa souffrance de mère endeuillée. Pourquoi est-il difficile d'accrocher ? Sans doute parce que tomber dans un pathos cérébral en multipliant les envolées lyriques ne séduit pas toujours. Sans compter certains épisodes, dont celui au cours duquel la narratrice verse dans le spiritisme, crise mystique passagère avec cette pratique régulièrement remise au goût du jour. Il ne manquait plus qu'une séance de table qui tourne pour que le revival soit complet. A Flu, il a fallu que quelqu'un se dévoue pour lire Tom est mort. Au terme de cette expérience, considérons cela comme son acte de contrition de l'année.
Tom est mort Marie Darrieussecq P.O.L
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Best-seller hivernal, le Roman Russe d'Emmanuel Carrère est une illustration archétypale de ce qu'on n'aime pas : autofiction outrancière, assise marketing reposant en partie sur l'identification complice de la (célèbre) lignée familiale, buzz médiatique, évocation foireuse de la vie privée, le tout, de surcroît, de la part d'un vrai et estimable fictionniste français. S'il est vrai qu'avec L'Adversaire et d'autres ouvrages, Carrère avait déjà tutoyé la fiction-documentaire, la fiction près du corps, il n'avait jamais franchi le pas aussi sottement et choisi de se concentrer sur sa seule et propre histoire. Ici, et tout au long de ces 300 et quelques pages, Carrère nous emmène dans sa vie quotidienne et intime. En caméra embarquée, on le suit en train de tourner un documentaire sur la Russie profonde, en avion, en voiture. Ce "voyage" est l'occasion pour lui de renouer avec ses racines familiales et de fouiller son "secret", la disparition d'un grand-père convaincu de collaboration et vraisemblablement puni pour ses crimes. La figure de ce grand-père, tabou familial dont personne, si ce n'est son oncle, ne lui a jamais parlé, est identifiée comme l'une des clés de son propre équilibre (la famille ne s'en défait pas et son cousin se suicide devant l'insoutenable vérité) et, de fait, comme ce qui l'entrave dans sa vie privée. La quête des origines (vilaine méchante Hélène C d'E qui lui avait caché ça !) soutient la progression de sa passion pour une jeune femme qu'il dit aimer et qui lui cause bien du souci avec ses exigences, ses mensonges et ses sautes d'humeur. Enamouré, Carrère ira même jusqu'à lui infliger la lecture d'une histoire érotique ridicule écrite pour accompagner sa masturbation. Beurk. On n'aurait jamais voulu que ces quelques pages nous tombent sous les yeux, mais c'est trop tard. Toujours est-il que les 3 fils se mêlent et se démêlent : le docu, le grandpa, et le cul, sur 7 plages autofictionnées, en produisant un étrange effet qui oscille entre dégoût, stupeur et tremblements. Le sort de ce Roman Russe est ainsi un peu trop vite fait (il y a de bonnes séquences dans ce travail et Carrère mène son enquête aussi méticuleusement et habilement que lorsqu'il se plaçait dans les pas de JC Romand) mais on ne peut que condamner l'ouvrage "par principe", pour avoir franchi la limite de la pornographie intime. A ce stade, on attend avec impatience que TF1 organise une émission spéciale SALON DU LIVRE avec Laurent Bataille, Guillaume Durand et Pascal Fontaine consacrée aux Confessions Intimes Qui Comptent des Ecrivains Français. Un roman russe Emmanuel Carrère POL


 Oui oui vous avez bien entendu, il existe un prix qui s'appelle texto le prix de la Saint-Valentin. Il récompense le romancier ayant écrit le meilleur roman d'amour. Mon avis est surtout qu'il a récompensé un des romanciers qui donne le plus envie de faire l'amour (illus.) et que les autres étaient moches. D'ailleurs, il y en a même un qui s'appelait Philippe Vilain c'est vous dire. Sinon, J'étais derrière toi n'est pas un mauvais roman, même si à l'époque on avait été brièvement et abusivement élogieux. J'étais derrière toi Nicolas Fargues POL


 "En dépit d'imprévisibles rafles, les "Biegarten" de Clifford Pier sont à la nuit tombée, accueillants aux prostituées professionnelles ou occasionnelles. Et là encore, votre connaissance des langues asiatiques ayant beaucoup progressé depuis que vous naviguez sous pavillon héllénique, vous remarquez parmi les filles une proportion considérable de sujettes du roi de Siam. Lorsque, enfin, vous débarquez au Pirée - pour découvrir que votre armateur a fait faillite et disparu sans laisser d'adresse -, vous ne pouvez résister à la tentation d'une dernière virée dans ces bars à matelots dont cependant vous auriez dû apprendre, à vos dépens qu'ils se ressemblent tous d'un bout à l'autre de la planète".
Extrait d'un article de Jean Rolin, " Bangkok, la traite des Thaïs", initialement paru dans le magazine Lui en 1984. Qu'il aille aux Antipodes ou sur la ligne bleue des Vosges, Jean Rolin est un impeccable écrivain reporter qui ne néglige ni la qualité des informations, ni celle de sa singulière écriture. Parfois, on est au bord de la fiction mais qu'importe :A l'heure où tous les journaux sont écrits de la même façon, où le reportage a perdu la dimension mythique sans laquelle il n'est plus rien, il est bon de relire Jean Rolin, dont les éditions POL compile 25 ans d'articles. 1000 pages d'un journalisme qui n'aurait pas démissionné. L'homme qui a vu l'ours, Jean Rolin. Editions POL.


 C'est dans la trentaine que la vie m'a sauté à la figure. J'ai alors cessé de me prendre pour le roi du monde et je suis devenu un adulte comme les autres, qui fait ce qu'il peut avec ce qu'il est. J'ai attendu la trentaine pour ne plus avoir à me demander à quoi cela pouvait bien ressembler, la souffrance et le souci, la trentaine pour me mettre, comme tout le monde, à la recherche du bonheur. Qu'est-ce qui s'est passé ? Je n'ai pas connu de guerre, ni la perte d'un proche, ni de maladie grave, rien. Rien qu'une banale histoire de séparation et de rencontre. Une banale histoire en effet, mais à travers laquelle Nicolas Fargues parle de lui, de nous, avec élégance et surtout avec une profondeur insoupçonnée dans les premières lignes. Voilà. Il a notre âge, il écrit mieux que nous et il est plus beau. Donc, non, définitvement non, on n'écrira plus une seule ligne sur J'étais derrière toi.
j'étais derrière toi. (POL)
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