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Les poètes, d'hier et aujourd'hui, encensés ou ignorés. Parutions, lectures, rééditions... Voir aussi notre sélection livres de poésie.

Fêtons l'Europe en poésie avec Antoni Grabowski

Posté par Myosotis le 20.11.09 à 14:04 | tags : elucubration, poésie

Je parierais un bras (ou un doigt mineur) que 90% (je suis sympa) des gens ignorent tout d'Antoni Grabowski. A l'heure où l'on vient de désigner Van Rompuy, pour le meilleur et pour le rire compte tenu des circonstances, comme une sorte de Président de l'Europe (au rabais), il était tout naturel de revenir rapidement sur l'oeuvre poétique d'un des premiers Européens de la poésie.

Antoni Grabowski est un homme du XIXème siècle (il est mort en 1921), polonais, ingénieur chimiste de formation, connu surtout pour avoir été le "père de la poésie en Espéranto". On pourrait débattre longtemps de l'intérêt de cette langue vivante... morte, des promesses qu'elle suscita en son temps et des limites évidentes qu'elle rencontra très vite. Grabowski crut au pouvoir de l'espéranto toute sa vie durant (il parlait lui-même une trentaine de langues couramment d'après la légende) et plus encore et par dessus tout au pouvoir des mots, ce qui tombe bien, parce que cela définit assez bien la poésie. Grabowski fit beaucoup de traduction et composa quelques poèmes directement en espéranto.

Exemple de choix avec son jour de pluie et démonstration simplissime. L'Espéranto, c'est comme l'Europe. Ca sonne bien quand on le lit mais franchement on n'y comprend pas grand chose.

La Pluva Tago

La tago malvarma, malgaja,sensuna;
Ne haltas la ventoj kaj pluvo aûtuna;
Vinujo je l' muro putranta sin tenas,
Sed ĉiu ekblovo foliojn deprenas,
Kaj la tago-malvarma, sensuna.

Mia vivo malvarma, malgaja, sensuna:
Ne haltas la ventoj kaj pluvo aûtuna;
Miaj pensoj sin tenas je tempoj pasintaj,
Sed falas en vento esperoj velkintaj,
Kaj la tagoj - malvarmaj, sensunaj.

Ekhaltu, ho, koro malgaja, ne plendu!
Post nuboj la suno radias - atendu!
Ne sola vi tiel kun sorto hatalas,
En la vivon de ĉiu la pluvo ja falas,
Kelkaj tagoj - malvarmaj, sensunaj.




Poèmes pour l'identité nationale : la contribution de Joseph Myosotis d'Arbaud

Posté par Myosotis le 16.11.09 à 15:49 | tags : elucubration, poésie
Je n'y peux rien mais l'idée m'est venue ce matin. Si je veux être utile à mon pays, il me faut participer absolument au grand débat sur l'identité nationale qu'organise le noble et byzantin Eric Besson. Mais qu'ai-je à dire sur le sujet ? J'ai regardé l'Equipe de France ce samedi soir, j'ai fait mon service militaire, j'ai la peau blanche mais peut passer pour un bougnoule après 2 jours sans rasoir, je parle un français impeccable et je l'écris bien. J'ai écouté le nouvel album de Diam's et ai trouvé ça un peu fort et plutôt mal rimé. Est-ce que pour autant j'ai des idées sur l'identité nationale ? Pas sûr. Ce qu'il faudrait pour défendre la patrie, ce sont bien des poèmes. Il faut l'avouer, la poésie n'a jamais servi qu'à ça. C'est pour cette raison qu'elle a été inventée et pour cette raison qu'elle a été si longtemps plébiscitée. Rien de tel qu'un bon poème pour exalter l'amour de la patrie et de nos terres agricoles. Mais que dire ?

 

Je peux faire un poème d'amour, un poème de sexe mais PAS un POEME NATIONAL. Il faut trouver un bon angle et s'y tenir, des images originales et surtout du fond qui ne sonne pas trop con. Je ne voudrais pas qu'on m'associe sur le site du grand débat à un Sous Grand Corps Malade, voire à un petit corps sain(t) qui met des petits corsets aux idées étriquées, qui tricote et fricote avec les salauds. Allons voir ce qui s'est fait jusqu'ici. Je pense Barrès, Maurras, quand on savait encore composer des sonnets et puis balancer de grandes idées qui tuent en vers.

Parce que le Seine Saint Denis style et puis les Ndiaye Racaille qui mettent la France sur la paille, vaille que vaille, je m'en tamponne le corail (?), et mitraille la marmaille de contrebande. Ouais, c'est pas fameux. France en trance, je danse et balance ma panse, tu es ma chance depuis ma tendre enfance, tu me berces d'aisance (comme une fosse ?), France, ma France, en toi, ma lance s'engouffre et oups, trop tôt, venu quand j'y pense. Yo ! Ca ne va pas du tout. Pas le rythme. Pas le temps. Pas d'idées. Encore mieux se balancer un remix de Touchard.

Quand ouf ! Il n'y a jamais eu de poésie NATIONALE mais quasi exclusivement des poésies régionalistes. Oui, il faut être régionaliste pour faire des odes à la France, le félibrige, les basques, les bretons, provence, poètes picards. Ce sont les vrais poètes nationaux. Joseph d'Arbaud, poème de Camargue. Les chevaux, le delta, le Rhône. Voilà la France comme on les aime : des gitans, des étalons et de la verdure qui se jette dans la mer. Tour de passe-passe. Remplace Arles par une tare, remplace Provence par France et ma contribution est chaude : Eric Besson, mon traître adoré, ma contribution qui va te faire triper (à ta mode de cancre). Ma FRANCE remix par Joseph Myosotis et zou :

 

"Si un mélange abominable /et le désordre universel / n'emportaient pas notre Race / avec les races d'ailleurs ; / si la barbarie qui, à la porte / heurte, voilà plus de sept cents ans, / passait enfin au large / et respectait nos enfants,

À la fête de notre foi, / nous te conduirions, fer à taureaux, (JE N'AI PAS REUSSI A REMPLACER TAUREAUX !) / toi que maniaient nos ancêtres / de la Provence au pays ch'ti ; / toi qui, partout, aux jours de fêtes / fais retourner toutes les têtes / et palpiter les rubans / signal de la bagarre / et des battements de mains.

TRIDENT, ARME DE FRANCE / ARME DES CHEFS ET DES MARINS, / JE TE HAUSSE AU NOM DES CROYANCES, / SUR TA HAMPE DE CHÂTAIGNIER / Plus fier dans ma selle gauloise / qu'un jouteur sur le palier de la barque, / que souffle sur les salicornes / libyen, vent du large ou des monts, / je t'abreuverai du sang des pourceaux. " ("Pourceaux" est-il bien approprié pour désigner les étrangers qui envahissent not'bo pays ?)

 

L'original, dans ce très bel article critique dépasse évidemment ma pâle copie mais il faut contribuer et initier ici le GRAND CONCOURS DE POESIE NATIONALE pour goinfrer celui qui se tiendra désormais dans la 3ème fosse du 8ème cercle des enfers selon le maître Dante, l'ami Besson le Simoniaque, léché par les flammes, pendu par les pieds et n'ayant les jambes à l'air qu'au genou. A moins qu'au monstrueux monstre, n'aille mieux le 9ème cercle des traîtres (c'est ce qu'on dit de lui, non ?), pleurer des larmes de cristal qui forment sur ses yeux globuleux une congère magistrale. Oh non. La poésie nationale vivra et nous non.







La mort d'Edgar Poe a-t-elle été une bonne chose pour lui ?

Posté par Myosotis le 07.10.09 à 16:47 | tags : elucubration, poésie

Si 1849 avait été 2009, et si Poe avait vécu jusqu'à aujourd'hui (admettons), il est probable que ce mercredi 7 octobre aurait été un jour de deuil international. Edgar Allan Poe serait mort il y a 160 ans tout rond et nous ne serions pas nés pour en parler. A moins que.... le problème des distorsions temporelles est toujours assez délicat à manier. Disons, pour faire simple, que Poe a disparu il y a bien longtemps et qu'il n'avait pas à l'époque la reconnaissance qu'il a aujourd'hui. Un peu éloigné de ses rêves de jeunesse (il rêvait très grand de célébrité et d'honneurs), Poe n'en était pas moins un artiste reconnu, rémunéré assez cher par des magazines et un écrivain confirmé. Son Corbeau (publié au début de l'année 1845) lui avait valu pas mal de succès mais Poe n'avait pas pu en profiter. Son épouse était morte un ou deux ans plus tard et Poe avait suivi, un peu seul (il avait eu l'idée et l'occasion de se remarier mais n'était pas allé au bout, sa prétendante, une poétesse, ayant exigé de lui qu'il renonce à l'alcool), un peu drogué, malade, souffrant du coeur et d'on ne sait trop quoi. La mythologie Poe, évidemment, n'existait pas, pas plus que la notion encore embryonnaire de poète maudit qui viendrait avec la fin du XIXème siècle.

 

Du coup, mort à 40 ans à Baltimore, Poe avait tout le temps devant lui pour devenir l'une des figures incontournables de la littérature internationale. Son oeuvre devait croître, prospérer avec les ans pour devenir l'une des plus influentes des XIXème et XXème siècles, servant de réservoir pour la littérature (gothique), le cinéma et tous les arts passés, présents et à venir. Certains ont débattu pour savoir si Poe était méchant, s'il était vraiment mort ou juste passé de l'autre côté, s'il était ambitieux, s'il était arriviste (il essaya de trouver un temps une planque dans l'administration). Pour la petite histoire, Poe aurait pu tout simplement être mort connement. Une légende veut (et elle est étayée par plusieurs ouvrages) qu'il ait été ramassé à demi ivre par des militants politiques chargés de soutenir des candidats à l'élection du shérif de la ville. Les militants avaient coutume à l'époque de faire ingurgiter à des inconnus des cocktails de bibine et de narcotiques, puis de les emmener en téléguidage remplir leur rôle citoyen au bureau de vote. Poe aurait pu les rencontrer par hasard, se laisser entraîner et n'aurait pas résisté à l'absorption du breuvage. La goutte d'eau qui fait déborder le vase. La mort. Pour la bonne bouche et pour fêter l'événement, on relira agréablement et en vo (je ne me risquerai pas à une traduction maison après Baudelaire et quelques autres) l'un de ses poèmes les plus "optimistes" (je plaisante), le joli The Happiest Day. Le poème est sublime et se lit comme souvent chez Poe comme un formidable texte de pop music. J'avais une prof de lettres qui disait aux cancres en s'énervant : "Putain, mais lisez au moins Poe." Comment est-ce qu'on peut ne pas aimer Poe ?

 
I. The happiest day-the happiest hour
My seared and blighted heart hath known,

The highest hope of pride and power,
I feel hath flown.

II. Of power! said I? Yes! such I ween
But they have vanished long, alas!
The visions of my youth have been--
But let them pass.

III. And pride, what have I now with thee?
Another brow may ev'n inherit
The venom thou hast poured on me--
Be still my spirit!

IV. The happiest day--the happiest hour
Mine eyes shall see--have ever seen
The brightest glance of pride and power
I feel have been:

V. But were that hope of pride and power
Now offered with the pain
Ev'n _then_ I felt--that brightest hour
I would not live again:

VI. For on its wing was dark alloy
And as it fluttered--fell
An essence--powerful to destroy
A soul that knew it well.

 

 

Le poème est tiré du joli réservoir de littérature en ligne, l'endroit où l'on trouve tout ce qu'on veut lire et ne pas lire.




Le rapport entre Hölderlin et Michael Jackson est pourtant évident

Posté par Myosotis le 14.07.09 à 10:00 | tags : poésie, elucubration

Le temps est un truc étrange, tout le monde le sait. Il ne faut pas être fan de Terry Pratchett et de son Disque Monde pour le savoir, même si cela peut aider à prendre en considération les différents niveaux de ridicule (7 ou 8 selon les saisons) auxquels il (le Temps) nous amène parfois. Le temps donc est bizarre et encore plus lorsqu'il s'insinue dans le cerveau humain pour prendre le nom de "mémoire". Il mêle les éléments, les emmêle, les triture et les concasse en César du pauvre pour aboutir à des jaillissements insoupçonnés et qui potentiellement réussissent à relier tout à tout, tout avec tout. Voyez Ségolène Royal et son adage spécial "tout est dans tout", vraisemblablement la maxime la plus intelligente et politique prononcée depuis des centaines d'année. Exemple in situ et pour mieux se faire entendre.

 

Quel est le point commun entre Michael Jackson, le 14 juillet et Hölderlin, le plus grand poète allemand de tous les temps (et Goethe c'est du bobtail ?) ? Point commun ? Bof. L'absurdité du temps. Si l'on considère que Hölderlin est un poète révolutionnaire, bouleversé par la révolution française, membre des jeunes Stiflers qui planteront un arbre de la liberté sur les bords de la rivière Neckar et poète de révélation pour Hegel et Schelling, il apparaît difficile de ne pas associer Hölderlin, fut-il allemand, aux pensées qui peuvent nous traverser l'esprit lorsqu'on prépare le 14 juillet ou le 13 et son feu d'artifice. Difficile alors dans la chaleur des célébrations républicaines de ne pas évoquer le décès récent, matraqué chez nous avec la délicatesse d'un Panzer, du biennommé King of Pop. Et alors ?, demande la raison. Hé c'est bien sûr, répond la mémoire loufoque. En faisant le pont avec la Révolution Française, on éclaircit fondamentalement la liaison entre Hölderlin et Michael Jackson. La réponse se trouve alors à portée de recueil, de poésie celui-là (pas de cercueil, attention). Hölderlin a donné aux alentours de 1793 une description incroyablement précise de Michael Jackson et de la magie de son Moonwalk. En changeant quelques mots mal placés voilà ce que ça donne.

 

"Michael Jackson. C'est lui que j'aimerais Chanter, pareil à Hercule, ou/ A l'île voisine, où, détenu et sauvé, rafraîchi/ Par l'eau de mer froide, hors du désert/ Du flot, du flot immense, Pélée. Mais ça ne va/ Pas.

Son destin est tout autre. Bien plus miraculeux./ Plus riche, à danser. Imprévisible Depuis le sien la fable./ Alors Je voudrais chanter le voyage des gens nobles vers Neverland, et la souffrance errante à Staples Center, / Et l'empereur Bambi. / Mais que Mon ardeur même ne m'expose. Comprendre cela Nous le devons avant tout. Comme l'air du matin sont proprement les noms Depuis le King of Pop. / Deviennent rêves. Tombent, comme l'erreur, Sur le cœur et le tuent, si pas un seul/ Ne les pèse à leur poids, ne comprend. Mais l'homme attentif Vit le visage du dieu, / Autrefois, lorsque, au mystère du vin, assis/

Tous ensemble, à l'heure du concert, Michael Jackson, dans sa grande âme, l'ayant choisie, Proféra la mort, et l'amour ultime, car jamais Il n'avait eu assez de mots, Pour dire le bien, en ce temps, et d'affirmer ce qui s'affirme. Mais sa lumière était La mort. Car pauvre est la colère du monde. Mais il le savait. Tout est bien. Après quoi il mourut. Mais ses amis purent voir encore, courbée, malgré tout, devant Dieu/ La forme de celui qui s'absente, comme lorsque/ Un siècle se penche, pensifs, dans la joie de la vérité, une dernière fois. Ils s'attristèrent pourtant, car alors Le soir était venu./

Etre pur en effet Face à un tel visage, est destin, une vie, avec un cœur, Et qui dure au-delà de la moitié. Mais beaucoup de choses sont à éviter./ Trop D'amour, dans l'adoration, Est dangereux, le plus souvent blesse. / Mais ils ne voulaient quitter/ Ni le visage de Michael Jackson ni leur patrie. Cela leur était inné Comme le feu dans le fer, tandis qu'allait A leur côté, comme une peste, l'ombre de l'amour. C'est pourquoi il leur envoya Stevie Wonder, et la demeure en vérité Trembla et les orages de Dieu grondèrent. "

 

A quoi tient le sacrilège. Deux mots. Et Jésus devient MJ ou vice versa comme à la parade. C'est Hölderlin qui est plus grand que les deux autres, tout simplement.

 

 




La petite annonce oubliée de Rimbaud

Posté par Céline le 03.06.09 à 14:34 | tags : poésie, news
Exalté à quinze ans, désabusé à vingt, Arthur rimbaud a abandonné très tôt la littérature. Comme le rappelle ce petit billet publié dans le numéro de Books du mois de juin :
 
« Dans ses éditions du 7 et du 9 novembre 1874, le Times de Londres publia cette petite annonce, en anglais : "Parisien (20 ans), de haute distinction littéraire et linguistique, excellente conversation, serait heureux d'accompagner un gentleman (de préférence un artiste), ou une famille désirant voyager dans les pays du Sud ou en Orient. Bonnes références - A.R., No. 165, King's Road, Reading."

Rimbaud faisait ainsi ses adieux à sa vie de poète. Ce texte ne figure pas dans la nouvelle édition des œuvres complètes du poète, publiée dans La Pléiade par André Guyaux. Minuscule lacune relevée par l'impitoyable Graham Robb dans le Times Literary Supplement, à propos d'un travail qu'il considère par ailleurs comme tout à fait exceptionnel. »

 

Retrouvez toute l'actualité par les livres du monde dans le nouveau numéro de Books et sur le site Booksmag.




Un hommage à Nerval, le vrai fou d'amour

Posté par Myosotis le 22.05.09 à 09:53 | tags : poésie, littérature en vidéo

La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance,
Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs,
Sous l'olivier, le myrte, ou les saules tremblants,

Cette chanson d'amour qui toujours recommence ?...

Reconnais-tu le Temple au péristyle immense,
Et les citrons amers où s'imprimaient tes dents,
Et la grotte, fatale aux hôtes imprudents,
Où du dragon vaincu dort l'antique semence ?...

Ils reviendront, ces dieux que tu pleures toujours !
Le temps va ramener l'ordre des anciens jours ;
La terre a tressailli d'un souffle prophétique...

Cependant la sibylle au visage latin
Est endormie encore sous l'arc de Constantin
- Et rien n'a dérangé le sévère portique
 

Pourquoi après tout ne pas fêter aujourd'hui en poésie le 201 ème anniversaire de la naissance de Gérard de Nerval ? Parce qu'on ne fête pas les 201ème anniversaires de naissance en général ou parce qu'on ne vit généralement pas jusqu'à cet âge avancé... Ce n'est pas une raison suffisante s'agissant d'un poète qui se pendit (c'est gai) un soir de Noël et qui, toute sa vie, défia les règles de la raison. Fasciné par Napoléon et son épopée dans ses premières années, Gérard de Nerval était un type bizarre : il considérait, ce qui était plutôt rare à l'époque, que l'Allemagne était un pays ami de la France et "notre mère à tous". Il faut dire que sa mère y était morte alors qu'il n'avait que deux ans.

 

Affilié à la veine romantique, membre du Cénacle, entre Théophile Gautier, Hugo et Pétrus Borel), Gérard de Nerval eut une carrière étrange, entre la poésie et le journalisme, avant de littéralement devenir dingue d'amour. Il tomba en admiration devant une jeune actrice, Jenny Colon, qu'on imagine sexy et ronde à souhait, avant de devenir à moitié fou lorsque celle-ci en épousa un autre. Le poète quitta, à partir de cette époque (la fin des années 1830, début 1840) le monde réel pour souffrir d'hallucinations et de flash métahistoriques (il voyait l'Allemagne, sa mère, des royaumes pro-prusse partout) qui le conduisirent à l'internement.

Quelque peu remis de ses émotions, Gérard de Nerval noya sa folie dans des voyages dont il tira des récits incroyables. Le plus célèbre reste son Voyage en Orient, tout simplement l'un des plus beaux récits de voyage de l'époque. De retour en Europe, sa santé mentale ne s'arrangea pas puisqu'il repassa à maintes reprises par la case Asile avant de fêter Noël dignement. Tandis que l'époque préféré exalter la figure plus aventurière et sexy de Rimbaud, un peu plus tard, le vrai fou d'amour, l'Amok du XIXème siècle, c'est sans conteste Gérard de Nerval. Il ne faut pas l'oublier. A l'image de ce Delfica habité, sa poésie est brillante, ultraclassique et savoureusement ravagée par le mélange des époques, des champs de réalité, la fusion des images et des dimensions.

 

En bonus : lecture de Fantaisie, son plus beau poème peut-être. Mais qui est cette femme qui apparaît à la fenêtre ? 1. la mort 2. son amour perdu ? 3. sa mère 4. Yvonne de Galais ?

 

Gérard de Nerval - Fantaisie



Julia Palombe danse la poésie érotique

Posté par Myosotis le 10.05.09 à 10:30 | tags : littérature en vidéo, elucubration, sexe et littérature, poésie
 
L'Internet n'est pas le paradis de l'érotisme et encore moins des littératures érotiques. Il faut faire de réels efforts pour tomber sur quelque chose d'intéressant : des vieux textes, des ouvrages littéraires, rarement illustrés, des conversations et des écrits qui ne sombrent pas directement dans le graveleux, le porno et le hardcore, devenus depuis... hum... tout le temps, l'alpha et l'omega de l'offre en ligne. Sur Youtube, la censure régnant, on peut peut-être plus facilement trouver son compte si on ne recherche pas les sensations fortes et s'offrir quelques réels frissons innocents. Quelques lectures de texte en ligne, du Baudelaire, du Crébillon (en cherchant bien), quelques images volées, beaucoup d'adolescentes qui lisent, déclament.... cela ne va généralement pas très loin.
 
Et puis, il y a cette étrange vidéo promotionnelle, un teaser énigmatique pour un spectacle (un pestacle, un sex live show) de littérature érotique : Baudelaire (encore lui) et d'autres, lus, chantés, dansés par Julia Palombe. Spectacle de poésie érotique, striptease littéraire, crée par Julia Palombe et réalisé par le légendaire John B. Root. Oh bon sang ! Il y a le numéro de téléphone. Je laisse un massage,.... un message. Voici que la littérature érotique est sauvée. Mieux que Lucchini, mieux que Robert Hossein en Angélique, mieux que Daniel Pennac en Bartleby, que les interminables Monologue du Vagin qui ont plombé des générations d'amateurs de théatre, Julia Palombe ? Sûrement, peut-être.
 
Il ne s'agit pas de ça (la chose) mais bien d'une véritable danseuse, une vraie, avec des chaussons, au service des arabesques littéraires et caresses versifiées, qui a déjà dansé Neruda et Cervantes, rien que ça. A voir sûrement, si on vous en laisse le temps, ou à recevoir en spectacle privé, à domicile et en bon bourgeois. Désolé.



Carol Ann Duffy, la poète royale qui inspire des réalisateurs en herbe

Posté par Gwenola le 07.05.09 à 18:10 | tags : poésie, littérature en vidéo
Carol Ann Duffy, première femme à obtenir le rôle de "poète royal" (poet laureate) a beaucoup fait parler d'elle ces derniers jours. Au-delà de la polémique entourant son homosexualité, Duffy est aussi l'auteur d'un poème controversé - Education for leisure - condamné l'année dernière à être retiré des programmes scolaires, car accusé de faire l'apologie de la violence.
 
Le poème évoque la jeunesse, son aspiration à plus d'attention, son errance. Il mentionne notamment le jet d'un poisson rouge dans la cuvette des toilettes ("I pour the goldfish down the bog. I pull the chain. I see that it is good.") et s'achève sur l'image angoissante d'une jeunesse déambulant dans les rues armée de couteaux à pain, faisant explicitement référence au fléau qu'est l'arme blanche en Angleterre. En voici les premiers vers : "Today I am going to kill something. Anything./I have had enough of being ignored and today/I am going to play God."("Aujourd'hui je m'apprête à tuer quelque chose. N'importe quoi. J'en ai assez d'avoir été ignoré et aujourd'hui, je vais jouer à Dieu").
 
Il n'en fallait pas plus pour susciter une polémique en Angleterre, et pour que le texte soit banni du programme du CGSE (équivalent du brevet des collèges) : les évocations de couteaux et de la mort du poisson ayant été perçu comme de possibles incitations à la violence (on songe à cette occasion aux incriminations du même type parfois faites aux jeux vidéos).
 
Aujourd'hui le poème est toujours disponible dans les manuels mais n'est plus étudié dans le cadre du CGSE. Etonnant, quand on sait que le monarque anglais vient d'octroyer à son auteur la fonction de poète officiel de la cour d'Angleterre. A en croire pourtant le nombre de vidéos d'adolescents inspirés par le poème circulant sur le web (la plupart ont été réalisées dans le cadre d'un exercice scolaire), on ne doute pas de l'intérêt que la poésie de Duffy peut susciter chez ces élèves. Les ados semblent metttre du coeur à l'ouvrage dans leurs petits films artistiques, dont les influences sont peut-être à chercher du côté de l'Elephant de Gus Van Sant ou des films de Larry Clark.


 
 
 
 



Aimé et regretté Césaire...

Posté par Gwenola le 17.04.09 à 14:13 | tags : news, poésie
Il y a tout juste un an, le chantre de l'anti-colonialisme Aimé Césaire s'éteignait à Fort-de-France, à l'âge de 94 ans. Sur fond de grogne sociale dans les dom-tom, c'est un peuple ému qui s'apprête à lui rendre hommage aujourd'hui.
 
Objet d'un véritable culte en Martinique et figure emblématique des Antilles françaises, le poète avait fondé aux côtés du Sénégalais Léopold Sédar Senghor et du Guyanais Léon-Gontran Damas le mouvement dit de la « négritude ». Le concept ? Une poésie où s'exprime la violence explosive de la révolte, la conscience retrouvée de l'identité noire, la fierté, enfin, des racines africaines... et la haine de l'oppression culturelle française.
 
Hommage et polémique
Pas revanchard, l'Etat français aussi lui avait rendu les honneurs en organisant une cérémonie en Martinique pour ses obsèques, avec la présence officielle et contestée de Nicolas Sarkozy ... qui avait d'ailleurs oublié (?) de régler la facture ! Drôle de tribut. Pour rappel, l'auteur du Discours sur le colonialismee (1950), et des poèmes fougueux du Cahier d'un retour au pays natal a toujours été ignoré de son vivant par les autorités française. La mémoire du fondateur du Parti Progressiste Martiniquais (PPM) est honorée bien tardivement. Pour les retardataires, voici tout de même une petite séance de rattrapage :

Césaire Factory : Un récital poétique est organisé à la grande halle de La Villette dans le cadre de l'exposition « Kréyol Factory » ce soir vendredi 17 avril à 19h. Jaques Martial fera résonner haut et fort dans nos oreilles la voix du poète par une lecture des Cahiers d'un retour au pays natal.

Timbré ! : Césaire l'affranchi se voit offrir un timbre à son effigie. Les philatélistes et les fans du poètes pourront se le procurer dès aujourd'hui au Secrétariat d'Etat à l'Outre-mer, au 27 rue Oudinot.

Recueil : Enfin, une anthologie thématique, les Cent poèmes d'Aimé Césaire, nous replonge dans les plus beaux morceaux de poésie de Césaire, sélectionnés et présentés par l'écrivain et ami guadeloupéen Daniel Maximin aux éditions Omnibus (214 pages, 31 euros). Il n'est jamais trop tard pour (re)découvrir cet auteur qui aimait à dire « Je n'ai pour arme que ma parole ».
 
Lire aussi :
 



William Blake : le génie qui excuse tout ou à peu près....

Posté par Myosotis le 16.04.09 à 17:48 | tags : littérature en vidéo, poésie, elucubration

William Blake est un génie, de la poésie, du mysticisme, de la gravure, de la lithographie, de la peinture et d'un tas d'autres choses. Il n'a pas inventé l'assiette décorée (celle qui trône dans la salle à manger de votre belle-mère) mais a fait d'elle une oeuvre spirituelle et transcendante pour les siècles et les siècles. C'est entendu. L'exposition de ses oeuvres au Petit Palais est l'événement littéraire (qui n'en est pas un) de l'année.

 

 

Exceptionnelle. Sûrement une révélation visuelle, bien qu'il ne soit pas certain que l'homme d'aujourd'hui soit capable (je dis bien capable) de saisir exactement la culture (folle) dont parlait Blake. Ses illustrations sont des miracles picturaux mais aussi des énigmes pour l'interprétation, dont nous n'avons pas en notre possession le dixième des clés. Du coup, Blake est obscur, branché et permet les pires absurdités. On a fait de lui le Jim Morrisson des poètes parce qu'il avait donné à Huxley le nom de son essai (The Doors of perception) qui donnerait son nom au groupe du Lézard débraillé. Soit. Blake a été conjugué à la sauce Jarmush, cité par Belmondo dans Le Corps de mon ennemi, mais aussi par Alan Moore, c'est déjà mieux, à la fin de From Hell.

 

Il fait l'objet de dizaines, de centaines, de milliers de vidéos qui, comme celles qui sont sélectionnées ci-dessous, font de lui le poète ultime : inspiré, fou, possédé, le poète rêveur capable de faire descendre ses visions prophétiques et insensées dans des figures communes ou vouées à le devenir : un tigre, un agneau, un arbrisseau, une... nouvelle Jerusalem. Si ces tentatives sont plutôt... ratées, elles prennent Blake par le bon bout et le seul qui vaille peut-être pour le découvrir : se confronter à l'oeuvre et regarder si elle nous plaît. Lire "Jerusalem", "Le Mariage", "Les Chants d'Innocence" et faire ce que l'on peut.

Ceux qui lisent l'anglais pourront se procurer la biographie impeccable de Peter Ackroyd. Le livre a une tendance poussée à voir le génie en Blake et à voir la folie et le manque de hauteur dans son entourage. Blake était misogyne, sauf en ce qui concerne sa femme, ce qui n'est déjà pas mal. Il n'était pas si marrant que ça et a mis dans sa vie une sacrée mauvaise foi. Les principes oui, mais point trop n'en faut, si on veut réussir dans l'artisanat de l'art. Blake aurait pu prendre exemple sur Shakespeare qui avait su, lui, concilier plus habilement génie et business. S'agissant de Blake, tout est bon à savoir, rien n'est inutile, sa vie, son oeuvre, tout n'est que poésie, mystère et exotisme à l'anglaise. Qu'on comprenne ou qu'on ne comprenne pas, le message est simple : il faut apprendre à lire les yeux fermés. Ole !

 

The Tyger

 
Poison Tree

 

The Lamb



Voir le diaporama de l'expo William Blake

Pour ceux qui veulent aller plus loin et y aller en VO, c'est ici.




Le bateau ivre : Rimbaud dans tous ses états

Posté par Myosotis le 03.04.09 à 11:01 | tags : poésie, littérature en vidéo, élucubration
"Le bateau ivre" est l'un des poèmes les plus fameux de Rimbaud, celui par lequel il gagna ses galons de poète "voyant", comme il l'exposait lui-même l'année de sa composition en 1871. Le poème, un bateau qui rompt ses amarres comme le poète avec la norme, l'esprit avec la raison, la vision avec l'ordre, est un poème programmatique, qui expose en une longueur exceptionnelle chez Rimbaud (vingt et quelques strophes), la substance du travail qui sera effectué par la suite.
 
Sur le net, le poème est celui qui donne lieu peut-être au plus de développements (à égalité avec la poésie romantique du "Dormeur du Val") sous forme de commentaires composés (pour les élèves de lycée), d'essais mais aussi de peintures, de dessins, de films illustrés etc. Le Bateau Ivre se déguste à toutes les sauces, pour le meilleur parfois et pour le pire le plus souvent. Dans les trois exemples sélectionnés, on voit toute la vanité que peut avoir une rendition qui tente de transformer la matière rimbaldienne en ce qu'elle n'est pas : la funky attitude ne lui va pas, ni celle qui tend à faire de Rimbaud ce type aux semelles de vent qu'on habille en marin et en bohémien ceinturé d'un accordéon.
 
Ni funky, ni réaliste populaire, ni marin, ni gitan, ni soldat, ni rien : le seul Rimbaud qui marche en images est celui de ces 3 ados qui lui offrent ce qu'il mérite : un petit film au poil à l'esthétique Gus Van Sant, mélancolique, épuré et baladeur. Rimbaud est un poète qui étrangement (pour ce qu'il est populaire) ne souffre pas la récupération, le travestissement, l'habillage. Lu par des acteurs célèbres, il devient lourd et toc. Lu par des gens qui savent lire, il ne dégage plus rien. Il ne produit ses meilleurs effets que débarrassés de tous les artifices, tel qu'en lui-même, une série de vers écrits par un jeune homme d'à peine 17 ans, qui monte à Paris, lus par d'autres jeunes hommes d'à peu près le même âge et avec des rêves pleins la tête.
 
Le bateau ivre scolaire par Alexandre, Aymeric, Valentin
 
Le bateau ivre néoréaliste par Madrillet
 
Le bateau ivre Funky par Alain Ligier




Le printemps des poètes rend hommage à Jean Tardieu

Posté par Myosotis le 04.03.09 à 10:01 | tags : poésie, news

Jean Tardieu a été choisi pour incarner cette année Le Printemps des Poètes (du 2 au 13 mars) : ce qui est plutôt judicieux et finalement assez osé. Mort en 1995, le poète, dramaturge et homme de radio reste, bien que contemporain, assez peu connu et apprécié des lecteurs.

 

Tardieu est un type insondable, aux poèmes parfois aussi légers que du Prévert ou du Eluard, mais aussi foncièrement angoissé et sombre, sur ses meilleures strophes. Il se raconte que le jeune Tardieu comprit très vite qu'il serait écrivain et poète et qu'il reçut pour toute récompense une conscience névrotique et une nature angoissée qui le menèrent assez souvent au bord du déséquilibre, tout au long de sa vie. Cette part d'ombre qu'il interroge dans ses meilleurs ouvrages le rend hautement fréquentable, lui qui traduisait d'autres immenses « torturés de l'âme et des sentiments » comme Goethe et Hölderlin.

 

Dans ce poème bien tourné, c'est presque le Tardieu grand public qu'on vient chercher. Celui qui s'amuse à rapprocher le poète-écrivain de l'artisan, à faire de la poésie un travail manuel (le recueil Poèmes pour la main droite fait écho aux Concertos pour la main gauche). On appréciera la légèreté et la malléabilité du vers libre, les effets comptés ainsi que la chute un rien angoissante du poème : ce gars qui dépose les armes et sort du cadre est aussi terrifiant que VGE, un soir d'élection, qui se lève de sa chaise et dit bonsoir.

 

Outils posés sur une table


Mes outils d'artisan
sont vieux comme le monde
vous les connaissez
je les prends devant vous :
verbes adverbes participes
pronoms substantifs adjectifs.
Ils ont su ils savent toujours
peser sur les choses
sur les volontés
éloigner ou rapprocher
réunir séparer
fondre ce qui est pour qu'en transparence
dans cette épaisseur
soient espérés ou redoutés
ce qui n'est pas, ce qui n'est pas encore,
ce qui est tout, ce qui n'est rien,
ce qui n'est plus.
Je les pose sur la table
ils parlent tout seuls je m'en vais.

in Formeries, 1976.


Tardieu est parti mais sa poésie continue d'avancer. Ceux qui veulent aller plus loin liront son touchant On vient chercher monsieur jean, ses Histoires Obscures (poèmes) ou encore mieux ses Jours Pétrifiés.




Mallarmé et les fantômes japonais : C'est celui qui le dit qui y est (21)

Posté par Myosotis le 23.01.09 à 15:48 | tags : élucubration, poésie, littérature en vidéo
 
"Et du Minuit demeure la présence en la vision d'une chambre du temps où le mystérieux ameublement arrête un vague frémissement de pensée, lumineuse brisure du retour de ses ondes et de leur élargissement premier, cependant que s'immobilise, (dans une mouvante limite), la place antérieure de la chûte de l'heure en un calme narcotique de moi pur longtemps rêvé ;

Mais dont le temps est résolu en des tentures sur lesquelles s'est arrêté, les complétant de sa splendeur, le frémissement amorti, dans l'oubli, comme une chevelure languissante, autour du visage, éclairé de mystère, aux yeux nuls pareils au miroir, de l'hôte, dénué de toute signification que de présence. C'est le rêve pur d'un Minuit, en soi disparu."

 

Il fallait oser le parallèle entre l'Igitur de Mallarmé et les films de fantôme chinois. C'est peu ou prou ce que propose cette vidéo réellement réussie (ça change) qui entreprend de filmer l'infilmable, au travers de cette évocation. Le poème, conte, cycle, comme on voudra, n'est pas coton à résumer. Disons qu'avec lui, Mallarmé choisit de s'enfoncer au bout de sa nuit. Un être (incarné à ce sens) décide dans la nuit de devenir une partie du néant ou de fusionner avec lui. Dans sa dissolution, une sorte de transmutation se produit qui aboutit à un flash type "conscience de soi" paranormale et à une sorte d'irradiation de joie. Hum... pas sûr d'être clair. Disons qu'Igitur est un monument théorique qui relie dans un mouvement hypnotique un travail sur le verbe, son apparition, son explosion, sa sublimation et un travail sur l'être, ce que se trouve être assez exactement les histoires de fantômes japonais, à la Ring et surtout Kaïro, avec les tâches aux murs et les mouvements entre les mondes.

 

Ce bref extrait montre à quel point Mallarmé est resté contemporain et à la pointe du progrès. La thématique de l'être au non-être, du corps au fantôme, de la dissolution et de la réincarnation est au coeur de nombre de projets émergeants, qu'il s'agisse d'avant-garde artistique, de cinéma (on l'a dit) mais également de réflexions sur les nouvelles technologies. Le devenir-spectre, la renaissance digitale sont autant de notions qui sont sous-jacentes quelques dizaines d'années avant leur actualisation dans le discours mallarméen. Ce qui frappe ici encore plus évidemment, c'est aussi cette capacité du verbe mallarméen à suggérer ce lent mouvement de dissipation. La place des mots est essentielle dans le schéma d'Igitur, leurs glissements, leurs inversions, les découpages de ponction viennent peu à peu couper l'être de sa consistance et produire l'impression globale d'étrangeté. Au final, on a l'impression (pas tout à fait fausse) saisissante que c'est le verbe qui découpe le corps et le recompose vers la fin du livre. Cette opération, clinique, poétique et mystique, est aussi glaçante que bluffante.

 
Lire aussi :



Le poème d'Elizabeth Alexander pour Obama

Posté par Céline le 21.01.09 à 12:39 | tags : poésie, littérature en vidéo, news
 
L'ère Obama a commencé. Dans le froid, dans la foule, l'espoir, etc... et en poésie. Hier à Washington, l'écrivain Elizabeth Alexander a accompli la lourde mission de réciter, devant un parterre de centaines de milliers de personnes, son poème composé sur la demande d'Obama pour la cérémonie d'investiture.
 
Composé de 14 tercets, en rimes libres, et intitulé "Praise Song for the Day : A Poem for Barack Obama's Presidential Inauguration", ce poème faisait écho à certains des thèmes abordés par le président des Etats-Unis dans son discours, en rendant hommage au labeur quotidien, en appelant à la responsabilité de chacun, en rappelant, enfin, les sacrifices qui ont rendu cette élection possible. Alexander a cependant évité toutes références explicites à des sujets politiques, ou encore à Obama lui-même. Avec quelques accents "Whitmaniens", son poème célèbre notamment le travail accompli par des anonymes :
 
"Sing the names of the dead who brought us here / who laid the train tracks, raised the bridges, / picked the cotton and the lettuce, built / brick by brick the glittering edifices".
 
"Chantons le nom des morts qui nous menés ici / qui ont posé les rails de nos trains et bâti nos ponts / Cueilli le coton et la laitue, et construit / brique par brique, nos édifices éclatants."
 
Professeur à l'Université de Yale, Elizabeth Alexander est l'auteur de cinq recueils de poésie, et d'un essai intitulé The Black Interior. A ces livres s'ajoute désormais le texte d'inauguration prononcé hier,  et qui sera publié à partir du 6 février par l'éditeur Graywolf Press à 100 000 exemplaires. Rappelons que le texte de la poète Maya Angelou "On the Pulse of the Morning", écrit pour la cérémonie d'investiture de Clinton en 1993, s'était vendu à plus d'un million d'exemplaires.
 
La retranscription de "Praise Song for the Day" disponible sur le site du NY Times.
 
Lire aussi :



Joyeux Anniversaire Horace !

Posté par Myosotis le 27.11.08 à 16:26 | tags : élucubration, poésie

Rien de tel pour la jouer has been, ancien combattant ou lettré snobinard : aujourd'hui, on fête le... hum... 2016ème anniversaire de la mort d'Horace et c'est un truc à ne pas rater, parce qu'Horace est peut-être le plus épatant des poètes latins (on parlera d'Ovide une autre fois). Rien de tel pour se remémorer le souvenir des cours de latin, des versions et des thèmes, que de relire la langue de cet homme né d'un père semi-esclave, libéré et qui s'enrichit (c'est ce qu'on raconte) en servant d'intermédiaire au cours de transactions.

 

Le père d'Horace prenait, sur les opérations qu'il finançait (des ventes de bestiaux, des achats de céréales, des enchères...) une commission de 1%, ce qui était pas mal pour l'époque mais fait aujourd'hui petit joueur par rapport aux pontes de la Société Générale ou de la BNP (7 euros pour encaisser un chèque, et quelques-uns de plus pour une carte de fidélité...). C'est avec l'argent du business que papa Horace finança les études de son fils et lui permit d'aller étudier en Grèce. Après l'assassinat de Jules César (en 44 avant JC, l'autre JC), Horace devient un guerrier et dirige une légion à 21 ans dans le conflit qui oppose Brutus et l'armée des Libérateurs à Octave et Marc Antoine. Après la victoire de ces derniers, Horace repart de rien. Ses biens ont été saisis et il doit à Mécène, le confident d'Octave, que lui a présenté son ami Virgile, de se refaire une place au soleil des arts, cette fois. Le reste appartient à l'histoire des lettres classiques. On fait une pièce de théâtre avec sa vie, il écrit des Odes, des Epîtres et des choses fabuleuses, mettant en place une poétique extrêmement énergique, ultraviolente (souvent) et très incisive. Ses écrits sont réputés assez élaborés et pétris de doubles sens. Son carpe diem quam minimum credula postero n'est pas contrairement à sa légende un hymne hédoniste à la partouze, à l'abus de drogue et à la consommation de plaisir post-cercle des poètes disparus mais bien un manifeste pour une jouissance rationnelle et ascétique des plaisirs périssables. Horace, malgré la jupette, n'était pas un marrant mais un être exigeant, à vif et dont la poésie reflétait l'inquiétude et le sentiment d'insécurité existentielle permanents.

 

2016 ans après donc, Horace dispose d'un espace impeccable sur le net sur lequel on peut relire à peu près tout ce qu'il a écrit, en version originale (latine, donc) et en traduction française. Il faudrait décerner un prix aux administrateurs du site Espace Horace (www.espace-horace.org), si bien fait et qui porte en plus un super titre, moderne et plein d'allant, susceptible d'attirer les jeunes générations. Pour le plaisir, cette petite ode tout à fait appétissante et qui nous change des Christine Angot, Marc Lévy et autres trucs habituels. Ah, respirez le doux parfum de l'Antiquité, du préchristianisme, de Rome et Tivoli dans le petit matin.... 

 

Hélas ! Postumus, mon cher Postumus, comme elles s'enfuient vite nos années... et toute notre piété ne saurait retarder ni les rides, ni la vieillesse toute proche, ni la mort indomptée. /Non, mon ami, quand bien même, chaque jour qui passe, tu sacrifierais trois cents taureaux, pour te rendre favorable Pluton, le dieu sans larmes qui retient le géant Tityos et Géryon aux trois corps, l'onde infernale nous la traverserons tous, un jour, nous qui sommes nourris des fruits de la terre, que nous soyons rois ou humbles paysans./ C'est en vain que nous nous préserverons de Mars, le dieu violent, c'est en vain que nous éviterons le déferlement des flots grondants de l'Adriatique, en vain encore qu'à l'automne nous éviterons l'Auster malsain./ Inévitablement, il nous faudra aller voir le sombre et languissant Cocyte au cours errant, et l'infâme descendance de Danaüs, et Sisyphe, le fils d'Éole, condamné à un labeur perpétuel./ Il faudra laisser ces terrains, cette maison, cette épouse aimée ; et de tous ces arbres cultivés avec soin aucun ne suivra son éphémère maître, hormis l'odieux cyprès./ Un plus digne héritier videra tout ce Cécube conservé à l'abri de cent clés et rougira le pavement de ce vin orgueilleux, de ce vin supérieur même à celui servi aux dîners des pontifes./

(Pour ceux qui aiment ça, d'après mes recherches, personne n'a appelé son enfant Postumus depuis une bonne tricentaine d'années...)




L'Amérique de John Lofland et de Joe Biden

Posté par Myosotis le 07.11.08 à 15:00 | tags : news, poésie

Troisième tentative d'exploration poétique de l'Amérique profonde, au travers cette fois du très mal connu John Lofland, poète de la première moitié du XIXème siècle (il meurt en 1849) et implanté au Delaware, l'état (prétexte) d'implantation de Joe Biden, colistier de l'ami O. le superprésident. Plus que sa poésie (difficile de mettre la main dessus à vrai dire et tout le monde s'en tamponne aujourd'hui), c'est la vie de John Lofland qui paraît la plus intéressante.

 

Fils d'un fermier devenu marchand, Lofland est à la ramasse pendant l'enfance et semble pénalisé par des qualités de compréhension nettement inférieures à la moyenne : il lit très tard et est considéré par les gens de sa famille comme un benêt. Etrangement, il décolle à l'adolescence et s'engage dans des études de médecine. A la fac, il découvre les joies de la vie en communauté et commence à produire des poèmes satiriques sur la vie médicale qui font le bonheur de ses collègues. Surnommé le Barde de Milford, il se lance dans le théâtre et commence à se saoûler avec une énergie incroyable. Diplôme en poche, il retourne à Milford pour se consacrer à sa carrière littéraire. Le père de la femme à qui il était promis le considérant comme un poivrot réussit à empêcher son mariage. Lorsque sa promise épouse un autre homme, Lofland déprime et reste cloîtré chez lui pendant 3 années complètes.

 

Au début des années 1830, il se fait un petit nom en qualité de poète et publie dans la Gazette du Delaware. Il complète sa consommation d'alcool par une addiction sévère à l'opium (laudanum) qui ne le quittera plus jusqu'à sa mort. Il déménage ensuite pour Baltimore (l'une des villes les plus peuplées d'alors) où il se lie d'amitié (toxicomane) avec un auteur autrement plus mémorable : Edgar Allan Poe,  hé oui. Lofland et Poe se font concurrence en beuveries, en orgies et en binge drinking. Lofland enchaîne les comas éthyliques et les cures de désintoxication tandis que Poe devient Poe. Il parvient peu à peu réguler sa consommation de drogue et écrit beaucoup à cette époque. John déménage une ultime fois ensuite pour prendre la tête d'un journal célèbre à cette époque, Le Blue Hen's Chicken. Il mourra peu après de tuberculose. Négligé, dépassé par la gloire d'autres auteurs, Lofland tombe dans l'oubli. les textes de Lofland sont marqués par des qualités dramatiques indéniables et par un goût prononcé pour le macabre et le romantisme à l'anglaise, en même temps qu'un intérêt pas si fréquent pour le féminisme, la cause des Native Americans (les Indiens) et les minorités. Ici, un poème un brin Delawariste, appelé tout bêtement Delaware, qui sent l'Amérique de la Liberté à plein nez. Traduit à la maison.

 

Cher Petit Delaware, état où je suis né,
Tu n'es qu'un point minuscule, mais pas le dernier parmi les grands
C'est là que j'ai posé mes pauvres pieds
Et là qu'au Ciel j'ai adressé mes prières ferventes
Pour que ta gloire en majesté un jour s'élève
Et accroche les sourires des patriotes aux nuages

 

Patrie de mes pères, berceau des braves
Crèche de génies et tombeau du tyran 
Pour toi, j'ai tiré le fil doré de la louange
Et chanté la gloire des jours passés

 

Quelle joie, O Delaware, pour toi,

 

Depuis qu'une résistance ferme a libéré la nation 
De n'être plus ce sombre endroit que l'ignoble Nord usait
Pour couler la plus noble des races humaines
Ainsi puissent les fils de la liberté toujours se tenir debout
Et montrer leur affection à la vieille Terre d'Albion 
Mais quand l'oppression montre sa chaîne de fer
Alors la liberté doit déchirer le lien en pièces
Tout commerce cesse fissa, la vengeance déchaînée gronde
Et la Tyrannie fait rugir les cieux
L'homme doit oublier son frère
Et égorger la paix dans une atrocité humaine
Le lion tremble d'entendre au loin
Le tumulte ronflant de la guerre prochaine
Qui fait trembler jusqu'à l'Angleterre, avec ce jugement définitif : 
La liberté de notre pays doit rester immense et inaliénable.




John Haines, poète d'Alaska : un hommage à Sarah Palin

Posté par Myosotis le 06.11.08 à 12:16 | tags : news, poésie

Sarah Palin aura été le rayon de soleil conservateur de cette campagne américaine : binoclarde, sexy jusqu'au porno, drôle et spectaculairement réac, la chasseuse de grizzli caribouldingue aurait aisément mérité de remplacer le vieux John McCain clamsé à la première occasion et élu à la majorité des deux tiers, rien que pour la beauté du geste et la portée (humaine) d'une expérience politicienne, citoyenne et stratégique qui aurait pris (comme dans un bon roman SF) la planète entière en otage.

 

Un monde meilleur où les mongoliens (même noirs) auraient enfin accès à l'égalité des chances et aux grands espaces, courant libres comme dans une publicité Royal Canin, où on pourrait dégainer son gun en fonte sans craindre de se faire mettre en slip dans l'arrière-boutique d'un supermarché ou d'un commissariat de quartier. Palin, c'est l'Alaska Idéal pour tous, la cabane au Canada pour ceux qui n'ont plus rien, la vie avant la vie et la mort après l'amour, ce genre de programmes dont on rêverait tous pour ses voisins.

 

En hommage à cette ex-candidate venue du froid et qu'on ne reverra plus jamais (prions Dieu que cela arrive un jour en France, des disparitions-sublimations d'hommes politiques), petit poème américain du grand John Haines, poète né en Virginie en 1924 mais qui gagna ses lettres de noblesse en Alaska et enseigna longtemps à l'Université de Fairbanks. Haines est un beau poète naturaliste connu pour avoir joué à Thoreau à partir de 1947 et dans des conditions terribles. Haines se bâtit une cabane en Alaska et vécut pendant 25 ans (à côté Thoreau ressemble à un gars qui s'équipe au Vieux Campeur) de sa pêche et de sa chasse. Il traqua, pista le caribou, le loup, l'ours et fit, dixit sa biographie officielle, du gel et du froid "ses meilleurs amis". 

 

Je n'ai jamais essayé de jouer au tarot avec des courants d'air mais ceux de Fairbanks (d'Helena aujourd'hui, puisqu'il a déménagé dans le Montana) devaient être franchement sympas pour inspirer de telles séquences. Haines est très coté aujourd'hui, mais, derrière son côté rustre, un anti-Palin par le menu. Il passe pour un écolo et un progressiste quand la vice-ex-présidente se la joue pro-life, et pour un badigeonnement de l'intérieur des cuisses et des forêts aux hydrocarbures. Il y a de la beauté chez Haines et du gras double chez Palin. Paix à son âme.       

 

D'entre le tranquille peuple du givre / Je me rappelle un Esquimau / qui marchait un soir/ Sur la route de Fairbanks//

Une lampe consumait des ombres/ Sur la table devant nous/la lumière nous venait comme si de loin/ elle passait la peau jaune d'une tente//

Des milliers d'années s'écoulèrent./ Des gens étaient entassés sur les rives du fleuve à sécher du poisson/ Au soleil. Les femmes le dos courbé/ Etiraient grattaient des peaux/Animées d'une patience furieuse.  

Les pointes transperçaient de partout l'herbe de l'automne humide/ les quartiers de viande étaient planqués empilés en caches hautes/comme mémoire rouge contre la blancheur 

Cela faisait un bail que nous étions loin de chez nous / Les empreintes de pas de l'homme marchant seul/ sur une route glacée d'Asie/ craquèrent écrasées dans les ténèbres/ Avant de s'évanouir.

(Traduction libre comme toujours.)

 




Obama président, Countee Cullen poète

Posté par Myosotis le 05.11.08 à 15:30 | tags : news, poésie

En ces temps de liesse interplanétaire et de célébration Obamesque, rien de tel qu'un petit poème "de couleur", comme on disait dans le temps,  pour rappeller ce qu'on rêve évidemment de ne plus voir ou rencontrer dans la Nouvelle Amérique (rêvons toujours, cela ne coûte pas cher aujourd'hui) : un incident. L'auteur de ce court poème (pas forcément brillant disons le) est un poète au tout début du siècle (1903), du nom de Countee Cullen.

 

Cullen peut être associé au mouvement dont nous avions parlé il y a quelques mois et qui s'appelle la "Renaissance de Harlem", mouvement sans précédent de création multiculturelle (photo, poésie, essai, peinture) intervenu dans les années 1920. Pour la première fois, peut-être, les oeuvres d'art... noires s'échappent des cercles de couleur et commencent à séduire les Blancs. Les premières barrières tombent et des types comme Cullen, Langston Hughes, Claude McKay et quelques autres se font connaître dans leur pays et même à l'international. Adopté très jeune par un pasteur méthodiste, Cullen est un poète précoce puisqu'il eut la chance de faire des études à l'Université et de démarrer ses créations poétiques à l'âge de 14 ans. A 20 ans, il publie son premier recueil, Color, et entre à Harvard comme qui vous savez.

 

Elevé par des blancs, il présente la particularité d'avoir rallié l'Ecole de Harlem un peu tardivement et d'avoir adopté un peu plus tard des thèmes liés à la condition des noirs, se voyant reprocher (comme quoi l'histoire se répète sans fin) de n'être pas un vrai Noir ou du moins de ne pas partager pleinement les problèmes des Noirs. D'une manière générale, sa poésie est une poésie à l'ancienne inspirée des romantiques anglais comme Keats et Shelley, mais intègre peu à peu des éléments modernes, davantage dans ses thèmes que dans la forme.

 

Un jour que je me baladais dans le vieux Baltimore/ Le coeur et la tête en joie / Je croisais un gars de Baltimore/ Qui me fixait, qui me fixait/ Là, au fond des yeux

J'avais 8 ans et j'étais tout petit alors/ Il était blanc et pas franchement plus gros que moi/ J'ai souri et il a répondu / Comme ça en claquant la langue/ "Sale Négro !"

J'ai parcouru toute la ville de Baltimore / Je l'ai arpentée de Mai à Décembre/ Mais la seule chose dont je me souviens/ Parmi toutes les choses que j'aie vues ou faites là-bas/ C'est de ce truc là.

(Traduction très libre)

 

Countée Collen est mort en 1946 et né à nouveau cette nuit.

 

Photo : Countee Cullen à Central Parl, © Carl Van Vechten




William McGonagall, le pire poète de Grande Bretagne

Posté par 2goldfish le 27.10.08 à 09:55 | tags : poésie

Il y a quelques mois de ça, William McGonagall a fait mieux que J.K. Rowling a une vente aux enchères où trente cinq de ses poèmes sont partis pour 600 livres de plus qu'une collection des premières éditions d'Harry Potter dédicacées. McGonagall, écossais qui a vécu entre 1825 et 1902, est en effet reconnu pour être le pire poète au monde (au moins dans le Royaume Uni qui ne voit pas plus loin que son nez).

Tisserand à Dundee en Ecosse, McGonagall a eu une révélation à l'âge de quarante-sept ans : il était un poète et pas seulement ça, il était l'un des tout meilleurs. Il entreprit donc d'écrire sur tous les sujets qui lui importait : la reine, les faits divers, les ponts, les autres poètes... Il les lisait souvent dans la rue, ou bien il pénétrait dans les taverne pour donner une lecture impromptue de ses oeuvres moralisatrices sur les méfaits de l'alcool. Ces dernières étaient les favorites de tous ceux qui en étaient venu à apprécier les nombreuses occasions de jeter de la nourriture sur le poète indifférent à l'accueil du public. Sa métrique bancale, son mauvais emploi des métaphores et son vocabulaire limité lui ont permis très vite de se distinguer comme l'un des meilleurs poètes de sa génération... dans la catégorie "mauvaise poésie".

A cette même époque pourtant, en France, on se mettait aux vers libres, aux versets et on se libérait des vieilles règles de la poésie qu'on a toutes oubliées aujourd'hui (on a même pratiquement oubliée la poésie, à vrai dire). Comment donc ont vieillit ces poèmes naïfs ? Je vous laisse en juger avec cet extrait de son plus célèbre poème, "The Tay Bridge Disaster", soigneusement (mal) traduit par mes soins :

 

Beautiful Railway Bridge of the Silv’ry Tay!
Alas! I am very sorry to say
That ninety lives have been taken away
On the last Sabbath day of 1879,
Which will be remember’d for a very long time.

‘Twas about seven o’clock at night,
And the wind it blew with all its might,
And the rain came pouring down,
And the dark clouds seem’d to frown,
And the Demon of the air seem’d to say-
“I’ll blow down the Bridge of Tay.”

 

Beau pont ferroviaire de Tay l'argentée !

Hélas! Je suis désolé d'annoncer

Que quatre-vingt dix vies ont été emportées

En 1879, au dernier Sabbat de l'an

Dont on se souviendra pour un très long temps

 

Il était sept heure, la nuit,

Et le vent soufflait autant qu'il le puis,

Et la pluie vint se déverser,

Et les nuages noirs semblèrent se fâcher,

Et le démon de l'air parut crier

"Je vais souffler le pont de Tay"

 

McGonnagal, pas comme le pont, ne s'est jamais démonté : il avait écrit une ode à la gloire du pont du temps où il tenait, il en écrit une autre pour le nouveau qu'on bâtit par la suite. 




Entendre Baudelaire et Keats parler ? C'est possible...

Posté par Myosotis le 24.10.08 à 14:51 | tags : elucubration, littérature en vidéo, poésie

Vous aviez déjà eu envie d'entendre Baudelaire, Emily Dickinson ou John Keats dire de la poésie en vrai ? Nous non, mais visiblement les types responsables de ces animations incroyablement.... hideuses, avaient placé très haut dans la liste de leurs fantasmes cette idée d'animer les grands poètes disparus. Le résultat est évidemment à la hauteur de l'idée originale. Oui, John Keats donne son poème comme si vous y étiez : imaginez vous à Rome au XIXème siècle, Piazza Navona (Keats habitait là à la fin de sa vie, on peut visiter sa maison, voir son lit de mort, son pot de chambre, ses lettres, cela vaut le déplacement), Keats est là, près de vous, maladif et déprimé, et comme toujours, envisage le pire. Et le pire, ce n'est pas la guerre, pour une fois, non, le pire c'est évidemment la mort qui prend trop jeune et vous entraîne de l'autre côté du miroir. Keats est là, respire en 3D et vous lance comme cela la bouche en coin et le visage comme métamorphé au botox du futur ces quelques vers magiques qu'on vous redonne ici en quasi intégralité. Le sommet de la poésie romantique, le sommet du sommet de la beauté faite vers et, il faut l'avouer (sus au chauvinisme) un cran au dessus du Balcon de Baudelaire. Hérésie.
On ne va pas mettre en balance ici Keats et Baudelaire qui n'ont à peu près rien à voir ensemble, si ce n'est qu'ils respiraient tous les deux le bonheur et souffraient visiblement, terriblement d'une déformation congénitale et réellement handicapante des lèvres inférieures et supérieures. Parions que s'ils avaient pu voir ces animations, les deux géants auraient trépassé dans l'heure ou composé des vers autrement plus déprimants et sombres que les leurs.

When I have fears that I may cease to be........
When I have fears that I may cease to be
Before my pen has glean'd my teeming brain,
Before high piled books, in charactry,
Hold like rich garners the full-ripen'd grain;
When I behold, upon the night's starr'd face,
Huge cloudy symbols of a high romance,
And think that I may never live to trace

Their shadows, with the magic hand of chance;
And when I feel, fair creature of an hour!
That I shall never look upon thee more,
Never have relish in the faery power
Of unrelenting love:--then on the shore
Of the wide world I stand alone, and think
Till Love and Fame to nothingness do sink.



Ben Laden, ce poète

Posté par Céline le 22.09.08 à 15:33 | tags : news, poésie

On savait de Ben Laden qu'il était le terroriste le plus recherché du monde pour certains, un prince et un véritable héros pour d'autres. On connaît son parcours, ses inquiétantes photos, et toutes les mauvaises blagues qui circulent à son sujet. On ne savait pas vraiment qu'il était poète. C'est le Sunday Times du 21 septembre qui nous l'apprend : il fut un temps où Ben Laden était "un orateur de fin de repas très demandé".

Les poèmes du fondateur d'Al-Qaida, enregistrés sur des cassettes dans les années 90, à diverses occasions (mariages et autres banquets), avaient été retrouvés en Afghanistan après les attaques du 11 septembre. Alors que le FBI y a cherché attentivement les traces de quelques messages codés, le Professeur Flagg Miller, spécialiste de poésie arabe (Univerty of California, Davis), les a étudiés à son tour et en a conclu que "Ben Laden est un poète doué à la versification très habile". Ce qui explique en partie que "les gens l'enregistraient et faisaient circuler les cassettes, comme on le fait pour des chansons pop".

 

Les vers de Ben Laden présentent leur propre auteur comme un "poète guerrier", dont la parole doit mener ses disciples à un refuge idyllique dans les montagnes de l'Hindou Kouch. Miller remarque que Ben Laden fait de la montagne une métaphore fréquente : "En tant que frontières, les montagnes sont ce qui séparent les arabes les uns des autres, mais elles peuvent également protéger des tentations du monde profane." Ces poèmes font aussi souvent le récit des morts sanglantes de jeunes moudjahiddin, se basant à la fois sur une "théologie radicale" et sur la tradition du hamasa (une tradition de poèmes guerriers destinés à capter l'attention des jeunes hommes). Ils semblent alors conçus pour "exciter une jeunesse contrariée, en leur offrant une opportunité d'échapper à leur village et à leurs aînés", ajoute le professeur Miller, qui travaille d'ailleurs à un ouvrage sur "la poésie de Ben Laden et son rôle dans le Jihad".

 

Alors que des extraits tirés des fameux enregistrements vont être publiés dans le prochain numéro de la revue Language and Communication, d'autres spécialistes de la culture arabe voient d'un mauvais œil la découverte de ces cassettes, estimant qu'"elles paraissent aussi puériles et brutales que des vidéos ultra violentes, réalisées avec un talent infime dans le seul but de convaincre les esprits sensibles de jeunes hommes sanguinaires".

Pour le moment, les cassettes vont être envoyées à l'université de Yale, où elles seront réparées, afin d'être mises à disponibilité des chercheurs en 2010.

On avait déjà entendu parler du terrorisme poétique. Parlera-t-on bientôt d'une poétique du terrorisme ?

 

 

Source : "Pray silence for Bin Laden the wedding poet",

Le site propose d'écouter l'extrait d'un poème récité par Ben Laden, accompagné d'une traduction en anglais...




Ahmed Chawqi : La Fontaine éqyptien ?

Posté par Myosotis le 04.09.08 à 15:09 | tags : poésie

Je poursuis avec mes faibles moyens mon exploration de la poésie arabe et la chose n'est pas simple. Beaucoup me disent que les poésies traduites ne valent rien et que toute approche d'une poésie sans maîtrise de la langue originelle n'a aucun sens. Je veux croire que cette objection qui revient étrangement beaucoup plus dans la langue des "natifs" arabes que lorsqu'on s'attaque à la poésie chinoise, à la poésie russe ou à la poésie anglaise, n'a pas de sens. Une traduction est une traduction qui, si elle est bien faite, doit à défaut de renvoyer le sens exact de l'original, en suggérer l'impact et en trouver la correspondance dans la langue d'accueil.

Parmi mes découvertes récentes, la poésie de l'Egyptien, Ahmed Chawqi, constitue peut-être une exception à la règle, tant elle semble (traduite) calée sur les standards européens, tout en revendiquant une arabité forte et une identité qui en fait l'un des poètes les plus respectés du monde arabe.

 

Ahmed Chawqi est né en 1868 au Caire, mort en 1932. Il a composé pour le théâtre (on dit de lui qu'il est le premier à avoir écrit du théâtre poétique arabe), des romans qui sont jugés passables par les critiques (je n'en ai pas trouvé aucune traduction) et surtout des poèmes à foison. Sa vie est assez intéressante pour celle d'un poète de cette époque. Né dans une bonne famille (des origines turques, kurdes et grecques), Ahmed Chawqi est introduit très tôt à la cour du khédive d'Egypte. Il put à ce titre voyager et effectuer une partie de ses études en France, où, au lieu de lire ce qui s'écrivait alors en matière de poésie, il se gorgea des classiques : Molière, Racine et surtout La Fontaine dont il allait par la suite reprendre les formes élancées dans son recueil de fables (et poésies) appelé Ach-Chawqiyyat, et dont on peut trouver la traduction dans quelques bibliothèques.

 

Chawqi bouffe du classique et repart courtiser dans son pays vers le début des années 1890. Il gagne sa place dans la vie culturelle du Caïre jusqu'à l'aube de la Première Guerre Mondiale où il est exilé par les Anglais en Andalousie. Pendant cette période, il compose des poésies nostalgiques qui rappellent avant l'heure les vers de feu Mahmoud Darwich, dont on parlait il y a peu (ici).

Après 5 ou 6 ans d'exil, où il en profite pour étudier l'histoire d'Al-Andalus et plancher sur une histoire de l'Islam et de ses "hommes valeureux", le poète rentre chez lui où il pratiquera une poésie plus populaire mais plus difficile appréhendée ici puisque tournée ouvertement vers la religion et l'adoration du Prophète. Le poème ci-dessous écrit pendant cette dernière période n'en garde pas moins une vraie et belle fraîcheur. La traduction est sans doute excellente et donne à apprécier le caractère extrêmement moderne de l'écriture d'Ahmed Chawqi, la manière à la fois simplissime et juste selon laquelle se déploient ses vers. Son rapport au temps (n'en déplaise à certains qui verraient les "Africains" enfermés dans une boucle sans fin !) est identique à ce qu'on rencontre chez les poètes occidentaux.

 

LA MONTRE

J'ai une montre en métal,
telle que nul n'en possède ;/ elle se presse et languit,
comme un cœur persévérant./ Ses aiguilles et le temps
sont en conflit permanent. / Elle marche et moi, je traîne ;
peu me chaut qu'elle s'arrête./ Je la vois, sans m'irriter,
avancer puis retarder.

Mais je la porte puisqu'elle
me trompe ainsi sur le temps.

 




Jan Neruda, peintre de Paris

Posté par Myosotis le 25.08.08 à 14:49 | tags : essai, poésie

Il est peu probable que notre interface nécro-automatique sorte aujourd'hui le nom et la photographie du grand écrivain et poète tchèque Jan Neruda, tant celui-ci est tombé aux oubliettes de la littérature de ce côté-ci du continent. Neruda a donné son nom à un autre écrivain, Pablo, beaucoup plus connu que son inspirateur, en plus d'avoir laissé une trace indélébile dans sa ville natale (Les Contes de Mala Strana). Jan est pourtant l'un des piliers de l'Ecole de Mai et un bel exemple, dans la seconde moitié du XIXème siècle, d'une écriture libre et libérale.

Journaliste émérite, grand voyageur, et amateur de feuilletons, Neruda a notamment laissé de superbes Tableaux Parisiens, écrits à la hâte lors d'un voyage à Paris, entrepris peu avant l'épisode Communard. Neruda s'intéresse à la ville elle-même mais aussi aux parisiens : il décrit les mouvements, les pauvres, les classes, dans une déambulation appliquée et splendide qui rappelle (avant l'heure) les tableaux ultérieurs de Walter Benjamin. Neruda écrit sur les flâneurs, sur la police secrète. Il semble savoir que la vérité des villes est sous leur surface. Dans cet extrait, Neruda est à son meilleur : son écriture est attentive au moindre détail, descriptive, souple et expressive comme un pinceau.

 

"D'autres tourbillons humains se forment : dans le jardin du Luxembourg, jeunes et vieux, nantis et humbles prennent plaisir à jouer à la balle ; au Palais de Justice, les nerfs se tendent à craquer lors des procès ; à la Morgue, on pleure et on se lamente. La Morgue est une petite bâtisse basse, à proximité immédiate de la Seine qui lui apporte ses victimes les plus nombreuses. Tout cadavre inconnu trouvé à Paris est amené à la Morgue. On l'y déshabille, on le lave - si nécessaire est - et on le met sur une couchette noire cerclée de métal jaune, le visage tourné vers une verrière d'où le public peut le regarder. Un petit tuyau arrose le visage des noyés de manière à ce qu'ils restent plus frais. Les vêtements qui ont été enlevés sont suspendus au dessus du corps. Il y a une douzaine de couchettes mais j'ai vu au plus cinq cadavres en une journée. C'est le spectacle d'un couple de vieillards qui m'a le plus impressionné. Ils étaient allongés comme s'ils sommeillaient et un sourire flottait presque sur leurs visages : ils étaient apaisés au suprême degré. Ces pauvres gens s'étaient probablement profondément endormis, usés par l'âge, comme un ouvrier après un dur et long labeur. L'homme simple ne traversera pas le pont voisin sans s'arrêter à la Morgue ; il est toujours poursuivi par la crainte secrète d'y trouver quelqu'un de cher. Quand la Morgue est fermée - ce qui se produit quand on dispose de nouveaux corps - une foule dense s'agglutine devant la petite maison. J'y ai vu l'épouse et la fille d'un ouvrier qui n'était pas rentré chez lui depuis plusieurs jours. Elles avaient les yeux en feu d'avoir pleuré et leurs traits étaient marqués par une terrible et immense tension. Les personnes présentes s'écartaient avec compassion, les deux femmes se faufilèrent jusqu'à la vitre : leur regard parcourut en un éclair les cadavres. À nouveau rien. Nouvelle incertitude et nouveaux sanglots, un état plus éprouvant encore qu'une certitude.

Passons le pont Saint-Michel, prenons la rue sur notre droite et nous nous trouvons dans un nouveau tourbillon plus vivant et plus gai, celui des étudiants qui sortent d'un cours de médecine. Ce fameux étudiant parisien est toujours partisan du mariage sauvage avec les grisettes et d'un libéralisme résolu et puissamment explosif dans les périodes difficiles ; il n'a rien de frappant dans son aspect extérieur et, en général, ne ressemble en rien à un étudiant. Il fait ses universités le plus confortablement du monde même s'il vit dans le besoin. L'étudiant français m'a paru plus âgé que l'étudiant tchèque. On le suivra dans ses divertissements à la Closerie des Lilas et ailleurs pour faire plus ample connaissance et saisir tout de lui, y compris ces comptes très étranges du Grec (un juif) dont parle Murger dans son savoureux roman La vie de Bohême. Le Grec lui prête de l'argent, par exemple un demi-franc, lui reprend ses vieilles chaussures et lui achète de la pommade à moustaches, du "tabac morave", une canne ; en bref, il lui retire le plus consciencieusement du monde jusqu'à sa chemise."

 

S'il était là aujourd'hui, Neruda irait à Paris Plage ou au festival, histoire de voir ce que les Parisiens sont devenus. Il se promènerait dans la ville-musée avec un caméscope ou un carnet à spirales et boirait une bière en terrasse dans un bistrot du 11ème.




La bombe de Gregory Corso : C'est celui qui le dit qui y est (13)

Posté par Myosotis le 20.08.08 à 10:31 | tags : élucubration, poésie, roman
 
Il n'y a pas grand monde généralement pour défendre les qualités littéraires de Gregory Corso, l'un des quatre chevaliers de la Beat Generation (avec Kerouac, Burroughs, Gingsberg). Corso n'a écrit qu'un seul roman, The American Express, une sorte de farce bizarre où le narrateur attend des chèques qui n'arrivent pas, et quelques poèmes dont tout le monde se contrefout. Son plus célèbre reste "BOMB", un poème calligraphique en forme de champignon nucléaire qu'il balada ensuite sur les scènes de plusieurs festivals anti-nucléaires, comme celui qui est filmé ici à Rocky Flats, à Denver dans le Colorado. "BOMB" est un poème excellent dont voici la flèche ou le pied du champignon.
 
Yes Yes into our midst a bomb will fall
Flowers will leap in joy their roots aching
Fields will kneel proud beneath the halleluyahs of the wind
Pinkbombs will blossom Elkbombs will perk their ears
Ah many a bomb that day will awe the bird a gentle look
Yet not enough to say a bomb will fall
or even contend celestial fire goes out
Know that the earth will madonna the Bomb
that in the hearts of men to come more bombs will be born
magisterial bombs wrapped in hermine all beautiful
and they'll sit plunk on earth's grumpy empires
fierce with moustaches of gold
 
 
Ce qui est fascinant chez Corso, par delà ce qu'il écrit, c'est évidemment sa vie. Enfant de deux immigrés italiens, Corso est très vite abandonné par sa mère (qu'il croit retournée en Italie) et délaissé par son père. Livré à lui-même dans Little Italy, il continue d'aller à l'école pendant quelques années alors qu'il vit dans la rue. Il finit arrêté et commence une carrière de petit délinquant qui, de fil en aiguille, le conduit à 14 ans à la prison de Clinton, célèbre pour ses exécutions capitales (chaise électrique) et pour la férocité de ses pensionnaires. A cause de (ou grâce à) son âge et son joli minois, Corso devient le chouchou des prisonniers. Il occupe par hasard la cellule dans laquelle était détenu, quelques mois avant lui, Lucky Luciano et s'acoquine avec quelques gros poissons de la Mafia. Pendant son séjour, Corso dévore la librairie de la prison (enrichie par une donation de ce même Luciano) et se met en tête de devenir poète.
 
Libéré à 19 ans, il retourne à New York où il fait la connaissance de Gingsberg qui en tombe amoureux (sans suites réelles puisque Gingsberg se mettra à la colle ensuite avec Orlovsky) au Pony Stable Bar, un club lesbien où Corso s'est fait "adopter" par les filles et est hébergé comme artiste en résidence. Il intègre peu à peu la joyeuse bande de la Beat Generation etc. Le plus spectaculaire est que Corso retrouvera sa mère dans les dernières années de sa vie. Alors qu'il croyait celle-ci retournée en Italie, comme le lui avait dit son père, sa mère n'avait jamais quitté le New Jersey. Les retrouvailles sont évidemment émouvantes. Corso apprend que sa mère a dû l'abandonner après avoir été elle-même violée et brutalisée par son père devenu fou. Mère et fils développent une relation très intense jusqu'à leurs morts respectives. Le "chaînon manquant" (ce manque de la mère) qui avait déterminé plus ou moins toute sa vie et une bonne partie de son oeuvre, était retrouvé. Corso passera ses dernières années (il meurt en 2001) à essayer de lutter contre la marketisation outrancière du mouvement Beat.
 
 
Ce qui frappe dans "Bomb" (1958), c'est bien entendu l'intensité de la prestation de Corso, un homme déterminé et presque illuminé (très catholique). L'oeil est habité par le texte et le texte... par l'oeil. Il faut apprécier le contraste de la violence verbale et la passivité idiote des post-hippies. Pour l'anecdote toujours, il faut savoir que le poème anti-nucléaire était parfois perçu très mal lors des rassemblements, tout simplement parce que Corso avait réussi à suggérer par la voix, l'impact d'une bombe et qu'il dégageait, comme on peut le voir ici, une sorte d'énergie barbare peu compatible avec l'idéologie Peace & Love. Le texte du poème lui-même est ambigu entre répulsion et fascination pour les dégâts nucléaires.



Mahmoud Darwich : un mort, une nostalgie, des poèmes

Posté par Myosotis le 14.08.08 à 10:47 | tags : cimetière, poésie

"Tu meurs près de mon sang et revis dans la farine
nous avons créé le jasmin
pour que le visage de la mort disparaisse de nos mots
va loin dans les nuages et les plantations
i
l n'y a pas de temps pour l'exil et pour ce chant ...
jette-toi dans le courant de la mort qui nous entraîne
pour que nous tombions malades de la patrie simple et
du jasmin probable
va vers ton sang qui est prêt à se répandre
va vers mon sang unifié à ton siège
il n'y a pas de temps pour l'exil ...
ni pour les belles photos qu'on accroche
sur les murs des avenues
ni pour les funérailles
ni les vœux

Les oiseaux ont écrit leurs oraisons funèbres et m'ont égaré
les champs se sont dénudés et m'ont accueilli
va loin dans mon sang ! va loin dans la farine !
pour que nous tombions malades de la patrie simple et
du jasmin probable
ô Ahmad le quotidien !
ô nom de ceux qui sont à la recherche de la rosée
et de la simplicité des noms
ô nom de l'orange
ô Ahmad l'ordinaire !
comment as-tu effacé la différence verbale
entre le rocher et la pomme
entre le fusil et la gazelle ?
il n'y a pas de temps pour l'exil et pour ce chant
Nous irons dans le Siège jusqu'à la fin des capitales
va en profondeur dans mon sang
deviens des échelles
ô Ahmad l'Arabe ... résiste !!

il n'y a pas de temps pour l'exil et ce chant."
in Ahmad al Arabi, opéra poétique de Mahmoud Darwich et Marcel Khalifé (1984).

 

Selon ce qu'on raconte, la mort est la seule personne qui n'est jamais en retard, toujours en avance. Celle de Mahmoud Darwich ne fait pas exception puisque le plus connu des poètes palestiniens (israélien) est mort il y a quelques jours maintenant à l'âge de 67 ans. La presse a relayé massivement cette information, sans jamais citer une seule de ses oeuvres comme si c'était un symbole plus qu'un poète qui disparaissait. Mahmoud Darwich, écrivain de langue arabe, était non seulement le président de l'union des écrivains palestiniens mais aussi une sorte de prêcheur d'espoir (un "malade d'espoir" disait-il), d'optimiste permanent accroché à un rêve de paix qui n'est jamais venu. De formation communiste (il est passé par l'Ecole du parti à Moscou), Darwich avait intégré l'OLP jusqu'à appartenir à son comité exécutif. Longtemps exilé, il était rentré au pays en 1995.

 

De lui, je ne connais que deux choses : un étrange opéra en arabe, Ahmad al Arabi, emprunté à la bibliothèque il y a quelques années et jamais rendu (l'amende doit maintenant être monstrueuse mais j'ai changé d'adresse) et dont vous trouverez ci-dessus la traduction d'un passage. L'opéra est en arabe mais dégage un sentiment de nostalgie pour la terre et les racines perdues qui caractérise la poésie de Mahmoud Darwich. Pour le reste, un très beau et complet La Terre nous est étroite qui reprend des poèmes de l'auteur composés entre 1966 et 1999 et qu'on trouve assez facilement dans la NRF Gallimard. La poésie de Darwich, traduite, y paraît à la fois classique (les critiques lui prêtent des audaces formelles qu'on perçoit assez mal) et monomaniaque. Darwich est obsédé par la perte du pays, la perte de la terre, la perte du souvenir. Sa poésie est à la fois lyrique et épique. Elle s'inscrit de façon permanente et indélébile dans un mode nostalgique qui lui donne à la fois un côté passéiste mais aussi une vigueur folle. Sans que cela soit comparable (encore que...), on retrouve souvent dans ses vers l'énergie mal canalisée et vitale que l'on peut percevoir chez le Genet splendide et indépassable du Captif Amoureux.

Les pro-Israéliens rappelleront (on le fera pour eux) que Darwich, opposant farouche aux accords d'Oslo, avait aussi sa face sombre, comme lorsqu'il écrivit ces vers pour le moins ambigus à l'adresse des Juifs : "Alors quittez notre Terre, Nos rivages, notre mer, Notre blé, notre sel, notre blessure". Le poète précisera qu'il ne parlait que de quitter la bande de Gaza et la Cisjordanie. La poésie de Darwich est de toute façon inséparable du conflit au Moyen-Orient et de son identité qui n'aura administrativement jamais existé ailleurs que dans son coeur.

 

Un site est consacré à l'oeuvre de Mahmoud Darwich

 







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