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Les poètes, d'hier et aujourd'hui, encensés ou ignorés. Parutions, lectures, rééditions... Voir aussi notre sélection livres de poésie.

Jean Lescure : les beaux silences de 1968

Posté par Myosotis le 08.05.08 à 11:15 | tags : gallimard, poésie
"Ici le chemin commence à descendre/

le petit jour une fois encore / le grès frôleur le grain frileux/

le gris/

comme les coursives assourdissantes d'un bateau vide/ l'insomnie traversée/

quels coteaux renaissent d'une épaule si blonde/est-ce la cendre ou la brume/ dans quels jardins ou quels marais/

plus bas qui m'attend/ chargée de mémoire/

j'aime/dans la lenteur/

que la maison ce matin vienne au monde/mal dessillée mal ressuyée des songes."

On triche à peine en englobant le poète oulipien Jean Lescure dans le grand bal de mai 1968. Ses Drailles dont cette "Saint Jean d'été" est tirée ont beau être sorties en recueil en novembre 1968 chez Gallimard, leur rédaction est antérieure à notre nouvelle année de ré(f)vérence. Difficile néanmoins de faire plus 1968, sa vie, son oeuvre qu'avec Jean Lescure, homme à la vie et au parcours au moins aussi (plus, disons le) admirable que sa poésie. Engagé en 1934 avec le Comité de Vigilance Antifasciste, Lescure est d'abord connu pour avoir été le secrétaire de Giono, période Cahiers du Contadour. C'est en temps que directeur de la revue Messages que le poète gagne ses lettres de noblesse et devient l'un des hommes de lettres et de poésie les plus actifs de la résistance littéraire. Messages est évidemment et assez vite interdite mais paraît depuis Bruxelles. Lescure collabore aux Lettres françaises et participe avec Gide, Camus, Sartre et Michaux à L'Insoumission collective de la littérature, manifeste rebelle paru en 1943 (si je ne me trompe pas).

A la libération, il bosse à la Radio puis se lance dans la fondation du socle administratif actuel du cinéma français sous la conduite d'André Malraux. ll occupera dans ce domaine de hautes responsabilités. Son amour de la littérature trouvera des prolongements dans son oeuvre poétique et dans sa fréquentation assidue des réunions mensuelles de l'Oulipo, la fameuse association montée par Queneau et le mathématicien François Le Lionnais pour parler livres et mathématiques.

Homme de mots, Lescure était un poète du silence incomparable. Ses Drailles (chemins de montagne, de pierres et de terres) sont le plus beau symbole de son écriture : minérales, antiromantiques, économes mais sculpturales au sens propre du mot. Lescure essayait de faire de ses poèmes des concrétions calcaires, plus ou moins épaisses et vulgaires selon leurs conditions d'élaboration, pleines d'éléments naturels (du vent, du sable, de la pierre, du blanc), et simplement posées là, droites et fières contre l'absurde. Ses vers sont souvent imperméables mais bizarremment lumineux comme si l'élément d'indistinction qui les faisait tenir debout leur conférait des propriétés de transparence paradoxale. Décédé en 2005, Lescure est l'exemple même du poète français inconnu ou presque en dehors des cercles spécialisés dont l'oeuvre mériterait un retour en grâce. On rêverait de le voir étudié à côté de ses contemporains, les Eluard et autres.


John Skelton : slameur au XVIe siècle...

Posté par Céline le 22.04.08 à 12:26 | tags : poésie, news

Vous vous imaginez peut-être que dans l'Angleterre puritaine du XVIe siècle, sous le règne d'Henri VIII, on s'ennuyait à la cour royale ? John Skelton, poète de la Renaissance jusqu'alorstotalement méconnu en France (et qui n'a rien à voir avec un chanteur britannique au nom assez proche), est la preuve que non.

Ce magicien des mots est l'inventeur des "skeltoniques", un système de versification ultra-moderne, où les vers sont libres et courts, et où les rimes plates peuvent se répéter jusqu'à douze fois de suite. De forme très orale, les poèmes sont faits pour être déclamés.
Autrement dit, Skelton aurait fait du slam avant l'heure ! Il est d'ailleurs admiré par un certain nombre de rappeurs (dont Eminem), qui reconnaissent le poète comme le précurseur de leur art.

 

A la cour, Skelton est poète officiel du roi : il passe pour un surdoué et un insolent. Il est l'auteur notamment d'une trilogie satirique, constituée de Vas-y, Perroquet, cause !, Clout le Plouc et Faîtes un tour à la cour, récemment traduite en français, et qui prenait pour cible le cardinal Wolsey, premier ministre du roi Henri VIII. L'autre tête de turc de Skelton, c'est Martin Luther, dont la Réforme le rendait méfiant :

 

Certains d'entre eux sentent du bec
C'est de Luther le vin blanc sec [...]
Leur personne est un peu suspecte :
Ils forment de Luther la secte.

Le poète est moderne jusque dans la manière dont il menait sa vie, extravagante et sulfureuse. Prêtre, il vécut en concubinage et fit un enfant. Courtisan, il était criblé de dettes et recherché par ses ennemis. A faire pâlir de jalousie les plus grands Mister Provoc actuels. Vous allez pouvoir découvrir la poésie féroce de ce maestro de l'anti-conformisme, avec la traduction proposée par Les Belles Lettres, dans une édition bilingue.

 

John Skelton

Vas-y, perroquet, cause ! suivi de Clout le plouc et de Faites un tour à la cour : Edition bilingue français-anglais, traduit de l'anglais par Pierre Trouillier, Les Belles Lettres (avril 2008)

Pour les anglicistes (attention, c'est du "vieil anglais") un site propose quelques morceaux de poésie de Skelton.


Aimé Césaire : la Martinique orpheline de son poète

Posté par Solaris le 17.04.08 à 14:26 | tags : poésie, news

 

Aimé Césaire, le père de la négritude, s'en est allé.

La mort décrit un cercle brillant au-dessus de cet homme
la mort étoile doucement au dessus de sa tête
la mort souffle, folle, dans la cannaie mûre de ses bras
la mort galope dans la prison comme un cheval blanc
la mort luit dans l'ombre comme des yeux de chat
la mort hoquette comme l'eau sous les Cayes
la mort est un oiseau blessé
la mort décroît
la mort vacille
la mort est un patyura ombrageux

la mort expire dans une blanche mare de silence.

Gonflements de nuit aux quatre coins de ce petit matin
soubresauts de mort figée
destin tenace
cris debout de terre muette
la splendeur de ce sang n'éclatera-t-elle point ?


D'une existence consacrée à la poésie, la littérature et aussi à la politique, restent des écrits ; ainsi que des mandats d'élu, signe d'une confiance renouvelée pendant près de 50 ans.

Homme de gauche, sa carrière politique débute avec son élection en tant que député de Martinique, sous l'étiquette du Parti communiste français (1945). Il participe alors à la création d'un nouveau statut pour les quatre anciennes colonies françaises (Martinique, Guadeloupe, Guyane et Réunion), les futures DOM. Il est également élu maire de Fort-de-France. "Papa Césaire" administrera la capitale foyalaise sans interruption de 1945 à 2001, avant de céder la place à son dauphin Serge Letchimy et d'être gratifié du titre de maire honoraire.

L'écrivain guadeloupéen Daniel Maximin souligne d'ailleurs l'investissement absolu de Césaire pour son île natale : "Un des mots les plus forts dans son oeuvre, c'est "bâtir". En tant que maire de Fort-de-France, l'obsession c'était d'édifier, de construire en dur pour faire face aux cyclones de l'histoire et de la géographie."

Un militant, un homme engagé dont les idées et les luttes imprègnent l'oeuvre. En 1950, son Discours sur le colonialisme sonne le rappel du réveil des identités culturelles. Il y dénonce l'oppression exercée par l'Occident sur le Tiers-Monde.

Toutefois, c'est Cahier d'un retour au pays natal qui demeure l'ouvrage incontournable du maître. Séduit par l'universalité de Césaire, par sa poésie surréaliste, l'écrivain français André Breton l'édite et le préface. 65 pages incarnant les débuts de sa quête identitaire et devenant, notamment, la référence des intellectuels noirs des générations à venir.

Depuis mercredi dernier, l'état de santé du poète martiniquais s'était dégradé. Souffrant de troubles respiratoires et cardiologiques, il avait été hospitalisé à Fort-de-France. Il nous a quittés ce jeudi matin à l'âge de 94 ans.

Sur mon étagère, le fameux livret orange délavé de Cahier d'un retour au pays natal. Et me reviennent les lointains échos d'un cours de français suivi sur les bancs d'un certain lycée Schoelcher à Fort-de-France, où j'ai lu pour la première fois Césaire.


[...] monte, Colombe
monte
monte
monte
Je te suis, imprimée en mon ancestrale cornée blanche.
monte
lécheur de ciel
et le grand trou où je voulais me noyer l'autre lune
c'est là que je veux pêcher maintenant la langue maléfique de la nuit en son immobile verrition !



Aimé Césaire (1913-2008), Cahier d'un retour au pays natal


Bob Dylan, le lauréat

Posté par Céline le 09.04.08 à 12:32 | tags : poésie, prix, news

 

Bob Dylan est bien plus qu'un chanteur. Un poète qui met ses mots en musique, s'approprie le monde en image et mélodie, multipliant ainsi à l'infini la puissance d'évocation de ses textes.

Le jury du Prix Pulitzer, qui récompense traditionnellement des travaux journalistiques, a décerné lundi une mention spéciale au chanteur, comme cela était déjà arrivé pour d'autres grands musiciens, comme John Coltrane ou Thelonious Monk.

Le jury explique qu'il salue cet artiste "pour son profond impact sur la musique pop et la culture américaine, à travers des compositions lyriques au pouvoir poétiques extraordinaire." Dylan avait déjà été nommé au Prix Nobel de littérature en 1997 : c'est dire comme son talent littéraire est désormais reconnu par toutes les instances.

 

Les influences du chanteur font plus qu'apparaître sous forme d'allusions ou de citations dans son oeuvre, elles font partie de lui. Allen Ginsberg, Dylan Thomas, Arthur Rimbaud, pour rappeler les plus évidentes.

Dylan a encore ceci de poétique qu'il a toujours su rester Dylan, cela même lorsqu'il explorait jusqu'à l'extrême le principe de l'altérité. Le "Je est un autre" écrit par Rimbaud, Dylan ne l'a pas seulement chanté. Gamin au chapeau de cow-boy, provocateur en détresse, tombeur de femmes, chrétien à la foi exacerbée : autant de figures saisies par Todd Haynes dans son film consacré au chanteur, I'm Not There (dont vous pouvez lire la critique sur Flu).

Le nom choisi par les fans de Bob Dylan pour sa nouvelle tournée, Never Ending Tour, consacre aussi à sa manière le poète qu'il est. Poète celui qui, par la diversité de son œuvre (rock, folk, country, blues, jazz), par les multiples conversions qui ont jalonné son existence, apprend que l'on peut se renouveler en restant définitivement soi-même.

 

Un Extrait de "My Back Pages", de l'album Another Side Of Bob Dylan (1964). (Ce morceau a été largement repris, et a notamment été interprété, pour l'anniversaire des 30 ans de carrière du chanteur, par Roger McGuinn, Tom Petty, Neil Young, Eric Clapton, George Harrison et Dylan lui-même.)

 

Crimson flames tied through my ears
Rollin' high and mighty traps
Pounced with fire on flaming roads
Using ideas as my maps
"We'll meet on edges, soon," said I
Proud 'neath heated brow.
Ah, but I was so much older then,
'm younger than that now.

 

(Des flammes brillantes pendaient à mes oreilles
De mes hauteurs et de mes pièges puissants
Poussé avec feu sur des routes flamboyantes
J'utilisais mes idées comme des cartes
"Nous nous verrons bientôt sur la rive", disais-je
Fier d'être près de la chaleur du sommet.
Ah, mais j'étais tellement plus vieux alors,
Je suis plus jeune que ça maintenant.)

 

Half-wracked prejudice leaped forth
"Rip down all hate," I screamed
Lies that life is black and white
Spoke from my skull. I dreamed
Romantic facts of musketeers
Foundationed deep, somehow.
Ah, but I was so much older then,
I'm younger than that now.

 

(Des préjugés à demi-ruinés me poussaient vers l'avant
"Renversez toute haine", criais-je,
Des mensonges qui disaient que la vie est noire et blanche
Sortaient de mon cerveau. Je rêvais que
Les actions romantiques des mousquetaires
Reposaient sur des idées profondes.
Ah, mais j'étais tellement plus vieux alors,
Je suis plus jeune que ça maintenant.)

 

Le site officiel de Bob Dylan


Rumi : le poète qui fait tourner les têtes

Posté par Myosotis le 07.03.08 à 16:25 | tags : poésie

Parmi les grands poètes persans, Rumi, pour les intimes, n'est pas le moindre.

Né dans l'actuel Afghanistan, en 1207, Rumi s'installe à Konya, au centre de la Turquie actuelle, avec sa famille pour fuir les invasions mongoles du début du XIIIème siècle. Son père dirige une madrasa. Il lit Esope et commence à écrire des poèmes mystiques qui seront plus tard rattachés à la veine proto-soufiste (il est également une figure tutélaire des derviches tourneurs).

Rumi prend l'époque à rebours et est connu pour avoir fréquenté à l'époque des chrétiens et des juifs, en plus de sa rencontre décisive avec Shams e-Tabrizi, un derviche errant, qui le bouleverse et devient son meilleur ami. Son oeuvre est constituée de recueils de paroles et surtout du Mathnawî, un ensemble allégorique de 40 000 et quelques vers.

Plus de 700 ans après sa mort, c'est un poète aujourd'hui très apprécié des Turcs et des Iraniens dont les vers, ramassés et poétiques, font preuve d'une certaine charge morale mais aussi d'une grande sensibilité. La traduction "modernisée" de "Sur le lit de mort" est un bel exemple de cette liberté d'expression et de la vivacité de ses approches poétiques.


Sur le lit de mort


Va t'en, pose ta tête sur un oreiller, dors, laisse moi tranquille;
laisse moi brisé, vanné par le voyage que j'ai entrepris cette nuit,
Enveloppé par la vague de la passion jusqu'à l'aube.
Tu peux rester auprès de moi et me pardonner,
Ou alors, si tu préfères, être cruelle et foutre le camp pour de bon,
Eloigne toi de moi et des emmerdes;
Joue la sécurité, évite le danger,
Nous rampons jusque dans les recoins de la souffrance humaine,
libérant un torrent de larmes folles
Tandis qu'un tyran au coeur de pierre massacre son monde,
Et Personne n'est là pour dire : "Préparez vous à payer le prix du sang".
La foi dans le Roi vient facilement lorsque tout va bien,
Mais sois lui fidèle et déguste maintenant, amant palôt
Il n'y a pas de remède à cette douleur, juste la mort,
Alors pourquoi est-ce que je devrais dire : "Libère moi de cette douleur ?"
La nuit dernière, j'ai rêvé
D'un vieux type dans les jardins de l'amour
Qui d'un signe de la main, disait : "Viens un peu ici."
Sur le sentier, Amour est émeraude,
La belle verte qui garde du souffle du dragon,

Je me perds.
Si tu es l'un de ces hommes érudits,
Lis plutôt du classique,
L'histoire des luttes des hommes
Et ne t'embarque pas sur des vers médiocres.

(traduction libre)


Emily Dickinson : Superstar de la poésie romantique

Posté par Myosotis le 18.01.08 à 10:29 | tags : poésie, le seuil

Avec un nouveau NRF Gallimard et ce Points Poésie en édition bilingue, l'actualité Emily Dickinson a été plutôt chargée ces derniers mois, signe que la native de Amherst a de nouveau la cote. Il faut dire que la vie de la (relativement) belle Emily est triste à mourir et suffisamment crève-coeur pour convertir tous les amateurs de poésie.

"Ce monde n'est pas une Conclusion./Il y a une vie au-delà/Invisible, comme la Musique/ Mais positive, comme le Son/ Elle fait signe, elle déconcerte/

La philosophie, connaît pas/ Et, à travers une Enigme, enfin/ La Sagacité finit par se faufiler / La deviner tourmente les clercs/ Pour l'avoir, les Hommes ont enduré

Le mépris des Génération/ Et la Crucifixion montré du doigt/

La Foi glisse, et rit et reprend des forces/ Rougit, devant témoin / Tire sur uune brindille de Preuve / Demande à une Girouette, le chemin

De grands Gestes, de la Chaire / Roulent de puissants Alléluias / Aucun Narcotique pour calmer la Dent / Qui grignote l'âme"

 


Gottfried Bürger n'a pas eu 361 ans le 1er janvier 2008

Posté par Myosotis le 31.12.07 à 10:20 | tags : poésie, roman

Gottfried August Bürger fait partie, comme Isaac Asimov, des écrivains nés le 1er janvier (ou le 31 décembre, selon les sources). Si on choisit d'en parler aujourd'hui, ce n'est pas seulement pour cette raison (même si... un petit peu quand même), pas plus qu'on ne souhaite placer 2008 sous le signe des amitiés franco-allemandes (encore que...), mais bien parce qu'il mérite une petite évocation en ces temps de libation.
Le bon Bürger est donc né le 1er janvier 1747 dans le centre de l'Allemagne. Il est mort 47 ans plus tard (toujours en Allemagne) après une carrière assez bien remplie de poèmes romantiques. Sa célébrité, qui lui vaudra un beau buste au Walhalla, le panthéon allemand, Bürger la tient autant à ses ballades sublimes et réellement émouvantes (à l'image de cette Merveille des fleurs reproduite ici et qui nous fait démarrer l'année avec le coeur artichaut) qu'à son implication dans la lecture et la relecture des traditions populaires.
Son oeuvre la plus célèbre est la traduction, réinvention des Aventures du Baron de Münchausen qui reste, dans son genre loufoque et ultraromanesque, un monument des amoureux de la fiction totale. Bürger, entre 1786 et 1789, se consacre à la mise en forme de ces récits plus ou moins anonymes et les change grâce à son talent en un monument de la littérature européenne. On ne saurait trop conseiller à ceux qui n'ont jamais lu les aventures du Baron de lâcher leur Tartarin de Tarascon (qui en est l'un des "produits dérivés" franchouillards) pour s'y coller dès à présent.
Bürger reste, à cette époque, assez connu pour sa vie sentimentale agitée. Il fait partie des personnes qui ont aimé deux soeurs, en même temps, ou à la suite, ce qui n'est jamais sans complications. La Molly de ses poèmes (il ne s'en cache pas) et qu'il épousera à la mort de sa première femme (sa soeur aînée donc) est plus jeune et plus sexy que sa légitime. On imagine les tensions que ces rapports triangulaires ont pu créer dans un foyer qu'ils ont d'ailleurs partagé un temps.
Entre ses romances et ses reprises de légendes populaires, Bürger fournit quelques travaux théoriques sur l'art d'écrire qui n'ont à ma connaissance pas été traduits en français (ou du moins pas vendus depuis longtemps). On trouve, en revanche, ses meilleurs textes en bonne place dans les anthologies et les recueils spécialisés.
Sans vous le recommander chaudement, son oeuvre constitue un détour intéressant, si vous aimez la chaleur humaine et les émotions qui titillent le coeur.

DANS une vallée silencieuse brille une belle petite fleur ; sa vue flatte l'œil et le cœur, comme les feux du soleil couchant ; elle a bien plus de prix que l'or, que les perles et les diamants, et c'est à juste titre qu'on l'appelle la merveille des fleurs./ Il faudrait chanter bien long-temps pour célébrer toute la vertu de ma petite fleur et les miracles qu'elle opère sur le corps et sur l'esprit ; car il n'est pas d'élixir qui puisse égaler les effets qu'elle produit, et rien qu'à la voir on ne le croirait pas./ Celui qui porte cette merveille dans son cœur devient aussi beau que les anges ; c'est ce que j'ai remarqué avec une profonde émotion dans les hommes comme dans les femmes, aux vieux et aux jeunes, elle attire les hommages des plus belles âmes , telle qu'un talisman irrésistible./ Non, il n'est rien de beau dans une tête orgueilleuse, fixe sur un cou tendu, qui croit dominer tout ce qui l'entoure ; si l'orgueil du rang ou de l'or t'a raidi le cou, ma fleur merveilleuse te le rendra flexible, et te contraindra à baisser la tête./ Elle répandra sur ton visage l'aimable couleur de la rose, elle adoucira le feu de tes yeux en abaissant leurs paupières ; si ta voix est rude et criarde, elle lui donnera le doux son de la flûte, si ta marche est lourde et arrogante, elle la rendra légère comme le zéphyr./ Le cœur de l'homme est comme un luth fait pour le chant et l'harmonie, mais souvent le plaisir et la peine en tirent des sons aigus et discordants : la peine, quand les honneurs, le pouvoir et la richesse échappent à ses vœux ; le plaisir, lorsque ornés de couronnes victorieuses, ils viennent se mettre à ces ordres./ Oh ! comme la fleur merveilleuse remplit alors les cœurs d'une ravissante harmonie ! comme elle entoure d'un prestige enchanteur la gravité et la plaisanterie ! Rien dans les actions alors, rien dans les paroles qui puisse blesser personne au monde ; point d'orgueil, point d'arrogance, point de prétentions !/ Oh! que la vie est alors douce et paisible ! Quel bienfaisant sommeil plane autour du lit où l'on repose ! La merveilleuse fleur préserve de toute morsure, de tout poison ; le serpent aurait beau vouloir te piquer, il ne le pourrait pas !/ Mais, croyez-moi, ce que je chante n'est pas une fiction, quelque peine qu'on puisse avoir à supposer de tels prodiges. Mes chants ne sont qu'un reflet de cette grâce céleste, que la merveille des fleurs répand sur les actions et la vie des petits et des grands./ Oh! si vous aviez connu celle qui fit jadis toute ma joie : la mort l'arracha de mes bras sur l'autel même de l'hymen ; vous auriez aisément compris ce que peut la divine fleur, et la vérité vous serait apparue, comme dans le jour le plus pur./ Que de fois je lui dus la conservation de cette merveille ! elle la remettait doucement sur mon sein, quand je l'avais perdue ; maintenant un esprit d'impatience l'en arrache souvent, et toutes les fois que le sort m'en punit, je regrette amèrement ma perte.//Ô toutes les perfections que la fleur avait répandues sur le corps et dans l'esprit de mon épouse chérie , les chants les plus longs ne pourraient les énumérer : et comme elle ajoute plus de charmes à la beauté, que la soie, les perles et l'or, je la nomme la merveille des fleurs, d'autres l'appellent la modestie.


Rien de tel pour démarrer l'année en beauté et en mentant.


Poésie et hermétisme : Partie de neige de Paul Celan

Posté par Myosotis le 20.12.07 à 15:57 | tags : poésie, le seuil

Archipaillettes de minerai, tout au ond de l'effervescence, patriarches.

Tu t'en tires / en faisant / comme si, avec eux, parlaient / des angiospermes, leur disant / une parole
franche. / Trace calcaire trompette.
Le perdu trouve / dans les dolines karstiques /
pauvreté, clarté.

Parmi les reproches qu'on fait parfois à la poésie et qui expliqueraient son manque de succès (?) auprès des "affreuses masses populaires", figure en bonne place celui de l'hermétisme et du détachement du réel.

C'est exactement ce pourquoi il faut fréquenter la poésie de Paul Celan, écrivain juif allemand-austro-hongrois-russe-roumain-ukrainien (au fil des changements d'appartenance de sa province natale), né en 1920, suicidé en 1970 (probablement après s'être jeté dans la Seine) et qui est souvent considéré comme l'un des plus grands poètes en langue allemande du XXe siècle. Son hermétisme se nourrit du réel et ne constitue pas une limite à la découverte de son travail, mais une condition.

Après Auschwitz, Celan (pour faire simple) va réapprivoiser les mots et tenter de leur faire dire ce qu'ils ne peuvent plus dire : le silence d'après, le silence qui suit l'extermination et entoure le présent.

Il triture la matière, réduit les mots à rien, simplifie la structure poétique de façon radicale jusqu'à la désosser, à faire de ses poèmes des alignements de mots, de monosyllabes, de sons qui bizarremment convoquent une petite musique souvent élégante et énigmatique.

Partie de neige : Edition bilingue français-allemand (ou la Part de Neige selon les traductions) est un recueil tardif qui sera publié après sa mort et qui regroupe des textes poussant à l'extrême cette "nouvelle non-doctrine".
L'hermétisme est évidemment total, puisqu'on n'y comprend pas grand-chose (il suffit de lire le petit poème qui précède pour s'en rendre compte), mais ce n'est pas parce que Celan fait le malin. Bien au contraire, son hermétisme est un hermétisme fructueux qui étrangement incorpore une dose gigantesque de réalité. Celan se passionne pour les termes scientifiques, mélange l'organique et le technique pour évoquer la texture d'un réel à la fois désacralisé et presque effrayant.

Le titre du recueil (qui ressort au Seuil dans une traduction que les spécialistes ont loué pour sa justesse et qui est sûrement très bonne) évoque à la perfection l'impression que donne la confrontation avec ses séquences poétiques : celle de marcher sur du vent, un matin enneigé, quand on se pêle les miches. Tout est silence, mystère et douceur. Il y a chez Celan une froideur humaine qui inspire le respect et la crainte. On ressent à la fois la peine qui soutient l'assemblage des mots, la douleur qui les relie, en même temps que l'immense force nécessaire à leur arrachement au... néant. A partir du milieu des années 60, le poète fréquente les hôpitaux psychiatriques. Cela ne se sent pas ici. On est pas chez Artaud, dans l'éruption.

Celan est un homme mort depuis le début. La démonstration vivante qu'on peut encore écrire après tout ça. On cite souvent sur ce sujet Adorno qui avait affirmé (un peu vite) qu'aucune poésie ne serait plus possible après l'extermination des juifs. Il y avait une part de vrai dans ces propos mais une part seulement. Il se trouve que des poètes comme Celan ont racheté par leurs expériences (et d'une certaine façon par leur vie) le droit pour tous les autres de prolonger l'aventure. Pour ceux qui ont suivi ça sur le blog Musiques, le travail d'un type comme Scott Walker, dernière période, lorgne vers ces horizons là et use des mêmes instruments. De là à dire que Celan et Walker sont à mettre sur le même plan, il y a un pas que je ne franchis pas.


Partie de neige : Edition bilingue français-allemand
Paul Celan


Ginsberg et la balade des squelettes (américains)

Posté par Myosotis le 26.11.07 à 17:37 | tags : youtube, poésie

Il y a une éternité maintenant Allen Ginsberg enregistrait pour la postérité un album de poésie intitulé The Ballad of Skeletons en compagnie de Paul McCartney et de Philip Glass. Quelques années plus tard et deux ans avant sa mort, sur une scène londonienne, l'un des personnages essentiels de la beat generation, se faisait assister d'un guitariste obscur, membre d'un groupe oublié de Liverpool, pour l'accompagner dans sa diatribe contre l'Amérique puritaine, militariste, arc-boutée sur les valeurs familiales et antigay. Cet enregistrement assez exceptionnel dans son genre témoigne de la vigueur d'une poésie peu prisée en Europe : politique, engagée, révolutionnaire et hautement mélodique.
Aujourd'hui, Ginsberg est mort et coincé entre Burroughs et Kerouac dans les manuels d'histoire beat. Mc Cartney toujours vivant (encore que...) peine à faire croire qu'il a été l'espace d'une soirée plus politique que son comparse à lunettes.
Cette version de La balade des squelettes, emballée en moins de 7 minutes, reste un témoignage rarement égalé (Sonic Youth accompagnant Burroughs peut-être, Lou Reed lisant Edgar Allan Poe, sûrement pas) de l'alliance pourtant évidente de la musique pop et de la poésie. Leo Ferré s'essaiera à mettre Baudelaire en musique. Murat reprendra le flambeau quelques années plus tard, mais sans parvenir à se défaire d'un certain faisandage. On n'entend pourtant rien ici qu'une évidence : la poésie est faite de mots, de sons et d'idées qui vont bien ensemble.
Les Beats sont les seuls à avoir rendu le mot CIA super-tendance, à avoir fait swinguer les "multinationales", le "fascisme" et les "shoots" avec élégance. Rien que pour ça, ils méritent un mausolée à ciel ouvert.  
  

Concours de poèmes : and the winner is...

Posté par Easywriter le 19.11.07 à 15:57 | tags : poésie, concours de poèmes

Bon ben voilà, après avoir dépouillé les milliers de commentaires et le courrier pléthorique parvenu à la rédac de Flu, nous sommes en mesure de vous annoncer le vainqueur.
Il s'agit de : ISA, qu'on applaudit bien fort.
Myosotis et 2 Goldfish avaient voté pour Rien ne s'efface et Solaris avait choisi Chanson pour la lune.
Pour ma part, j'avais sélectionné Douce Poil. Comme quoi à la différence des jurés du Renaudot, la rédaction de Fluctuat est d'une intégrité totale.
La lauréate gagne un superbe coffret Les Fleurs du Mal

Ci dessous, re-publication du poème gagnant :

Combien de fois
J'ai pleuré pour toi,
Combien de jours
J'ai manqué d'amour,
Combien d'années
Je t'ai aimé.
Juste une seconde
Et je perds mon monde,
Juste une minute
M'amène à ma chute,
Juste une heure
Et je me meurs.
Mais mon ange me sourit
Et petit à petit
Je me reconstruis.
Et tant pis pour lui
S'il part dans l'oubli.
Enfin, je revis !


Vita Nova : Avant la divine comédie

Posté par Myosotis le 19.11.07 à 10:14 | tags : roman, gallimard, poésie

Dire de Béatrice ce qui ne fut jamais dit d'aucune autre

Après ce sonnet m'apparut une vision admirable, dans laquelle je vis des choses qui me firent prendre la résolution de ne plus rien dire de cette bienheureuse tant que je ne pourrais pas traiter d'elle plus dignement.

Et pour atteindre à ce but, j'étudie vraiment autant que je peux, comme elle le sait. Si bien qu'autant qu'il plaira à Celui qui fait vivre toute chose, si ma vie dure encore quelques années, j'espère pouvoir dire d'elle un jour ce qui jamais ne fut dit d'aucune autre.

Et après, plût à Celui qui est sire de la courtoisie que mon âme s'en puisse aller voir la gloire de sa dame, c'est-à-dire de cette Béatrice bienheureuse, laquelle glorieusement contemple la face de Celui "qui est per omnia secula benedictus".

A quelques jours ou années de La Divine Comédie, on voit qu'on n'y est pas encore. Vita Nova qui est ressorti, il y a quelques mois, dans une nouvelle traduction par notre MBK national, n'est pas un brouillon de la Divine Comédie, mais l'oeuvre d'un poète déjà sublime à qui il manque l'étincelle. Dante n'a peut-être pas, à cette époque, encore eu l'idée-déclic, mais travaille d'arrache-pied et accumule du matériel pour nourrir sa vision. On ne sait évidemment pas quand, ni dans quelles conditions le projet jaillit "d'entre les ténèbres de son esprit", mais le moins que l'on puisse dire c'est que la lumière fut, comme sur cette illustration de Gustave Doré et qu'elle fut pour longtemps et probablement toujours.


Jacques Prévert soutient la grève de la SNCF

Posté par Myosotis le 14.11.07 à 10:44 | tags : poésie, élucubration

Novembre est une saison propice à la poésie et aux conflits sociaux. En 1933, une grève importante secouait l'industrie automobile française et mettait à l'arrêt les entreprises Citroën et Renault, aboutissant à une résolution du conflit un rien sauvage : dizaines d'arrestations, mais retrait du projet de la marque au chevron (Citroën), qui proposait alors une baisse de la rémunération de ses ouvriers de l'ordre de 15 à 20 % (rien que ça).
Le poète Jacques Prévert qui passait par là (pas que....) en profitait pour nous offrir ces quelques vers qui, s'ils ont bien vieilli, peuvent avec quelques modifications bien placées, trouver encore un certain écho.
Jouons par exemple à remplacer Citroën par SNCF, à faire rimer Fillon avec Millions, et on obtient déjà quelque chose de pas mal du tout.

SNCF
À la porte des maisons closes C'est une petite lueur qui luit... Mais sur Paris endormi, une grande lumière s'étale : Une grande lumière grimpe sur la tour, Une lumière toute crue. C'est la lanterne du bordel capitaliste, Avec le nom du tôlier qui brille dans la nuit./
Sarko ! Sarko !/ C'est le nom d'un petit homme, Un petit homme avec des chiffres dans la tête, Un petit homme avec un sale regard derrière son lorgnon, Un petit homme qui ne connaît qu'une seule chanson, Toujours la même./
Bénéfices nets... Millions... Millions.../
Une chanson avec des chiffres qui tournent en rond, 500 voitures, 600 voitures par jour. Trottinettes, caravanes, expéditions, auto-chenilles, camions.../
Bénéfices nets... Millions... Millions...Fillon... Fillon... /
Et le voilà qui se promène à Deauville, Le voilà à Cannes qui sort du Casino/
Le voilà à Nice qui fait le beau Sur la promenade des Anglais avec un petit veston clair, Beau temps aujourd'hui ! le voilà qui se promène qui prend l'air,/
Il prend l'air des ouvriers, il leur prend l'air, le temps, la vie Et quand il y en a un qui crache ses poumons dans l'atelier, Ses poumons abîmés par le sable et les acides, il lui refuse Une bouteille de lait. Qu'est-ce que ça peut bien lui foutre, Une bouteille de lait ? Il n'est pas laitier... Il est Sarko.
Il a son nom sur la tour, il a des colonels sous ses ordres. Des colonels gratte-papier, garde-chiourme, espions. Des journalistes mangent dans sa main. Le préfet de police rampe sous son paillasson./
Fillon ? Sarko ? Millions... Millions...
Et si le chiffre d'affaires vient à baisser, pour que malgré tout Les bénéfices ne diminuent pas, il suffit d'augmenter la cadence et de Baisser les salaires des ouvriers
Baisser les salaires
Mais ceux qu'on a trop longtemps tondus en caniche, Ceux-là gardent encore une mâchoire de loup Pour mordre, pour se défendre, pour attaquer, Pour faire la grève... La grève...
Vive la grève !

Bonne gambade.


Poésies adolescentes : Mais oui c'est fini. Votez maintenant!

Posté par Easywriter le 06.11.07 à 01:10 | tags : poésie, concours de poèmes

Mille Feuilles est totalement squatté ce matin par une débauche de poèmes pourr maladroits et/ou touchants. Depuis plusieurs semaines maintenant une soixantaine d'ex-aspirants versificateurs rivalisent de style pour remporter vos suffrages.

Bon ok, la plupart d'entre eux font semblant d'avoir trouvé dans un carton poussiéreux un poème qu'ils ont écrit il y a six mois. Personnellement c'est peut-être cette démarche qui me touche le plus. Bref... le succès ayant dépassé nos rêves les plus débridés, nous publions la totale aujourd'hui.

Il reste maintenant à voter pour le meilleur, ou le pire si vous préférez, d'entre eux.
En commentaire de cette notule, apportez votre voix à celui que vous préférez même si c'est le vôtre. Un coffret Fleurs du Mal est à gagner. Les quatre rédacteurs de Mille Feuilles arbitreront ensuite selon des critères qui resteront d'une opacité totale. Pour lire l'ensemble, cliquez sur Concours de poèmes

Pour finir, voici le mien, hors concours bien entendu, comme celui de Myoso d'ailleurs :

Mes nuits vous sont promises

Et tout me sera dû

De vos anciennes traîtrises

De vos promesses vaincues

Mes nuits vous sont promises

Vos sueurs froides, vos angoisses nues !

Précision : version non complète d'un poème écrit à 28 16 ans environ, une nuit d'insomnie. Depuis j'ai retrouvé le sommeil et abandonné la poésie. Qui a dit ouf ?


Le 150e anniversaire des Fleurs du Mal fêté en musique par Gallimard

Posté par Solaris le 31.10.07 à 11:21 | tags : gallimard, concours de poèmes, poésie, jeux littéraires

En 1857, paraît l'ouvrage de Charles Baudelaire Les Fleurs du mal. Cette publication engendre alors un tollé, conduisant le poète et son éditeur devant la justice. Condamné à des amendes et à la suppression de six poèmes, Baudelaire doit attendre 1861 pour qu'une seconde parution de son oeuvre majeure se produise. Quant à la condamnation, elle ne sera levée qu'en 1949.
A l'occasion du 150e anniversaire de cette première édition du recueil et de son procès, Gallimard sort une édition complète des Fleurs du mal, sous coffret spécial avec un CD 12 titres réalisé par Jean-Louis Murat, sur des mélodies inédites de Leo Ferré.

Sur Flu, le concours de mauvaise poésie s'achève bientôt. Un concours sans lauréat, quelle misère ! C'est pourquoi, la sortie de ce coffret a inspiré les membres de la rédaction, qui se sont dit : "Voilà la récompense appropriée !"
Vous avez donc jusqu'au 5 novembre, minuit, pour proposer votre composition. Et l'heureux gagnant sera désigné le 15 novembre.
A vos archives pour dénicher la perle rare !


Voir la liste de tous les concours
Participez au concours de poésie


Non-Concours de BONNE poésie : Allégeance de René Char

Posté par Myosotis le 19.10.07 à 12:20 | tags : elucubration, poésie

La différence entre une bonne et une mauvaise poésie est parfois très mince. Le succès de René Char, dont on fête cette année le centenaire de la naissance (voilà pourquoi ses livres refleurissent comme par magie en vitrine des librairies de province), peut s'expliquer à cette manière qu'il a de tenir ses vers sur la ligne de l'ultra-sincérité. Ses mises en place sont souvent simples, son vocabulaire immédiatement intelligible, les sentiments exprimés dans la ligne pure de ses auteurs favoris, soupçon d'hermétisme compris : Rimbaud, Alfred de Vigny.
Son oeuvre se partage elle-même (disons qu'elle subit deux attractions) entre la tentation surréaliste (à laquelle il s'abandonnera sur le collectif Ralentir Travaux) et la tentation quasi-élégiaque dont est tiré ce poème. Pour l'anecdote, rappelons (même si cela ne se sent pas) que René Char était un rugbyman averti et un coeur de madeleine, qui faisait à peu près la taille d'un Sébastien Chabal (1m92). On peut donc faire de la bonne et de la mauvaise poésie, sans peur du ridicule, à peu près dans n'importe quelle condition. La poésie, contrairement aux autres sports (à l'exception des fléchettes) est une discipline ultra-démocratique. Allégeance, le poème qui suit, est un assez bon exemple de la poésie de Char, vigoureuse, directe et un rien mélancolique. On y trouve des formules heureuses et d'autres qui fonctionnent moins (comme ici, cette histoire de méridien...). Mais, l'impression de fulgurance et d'une justesse générale l'emporte haut la main.

Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus ; qui au juste l'aima ?
Il cherche son pareil dans le voeu des regards. L'espace qu'il parcourt est ma fidélité. Il dessine l'espoir et léger l'éconduit. Il est prépondérant sans qu'il y prenne part.
Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s'inscrit son essor, ma liberté le creuse.
Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus ; qui au juste l'aima et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas ?
 

in Eloge d'une Soupçonnée
René Char


18 octobre : à vos retraites, citoyens ! (le méchant poème des retraités)

Posté par Myosotis le 18.10.07 à 04:00 | tags : elucubration, poésie

La poésie est, rappelons-le, un art qui s'exerce depuis toujours, et dans des situations pour le moins inattendues.
Chacun de nous connaît les poésies élégiaques, les grands cycles épiques, les poésies érotiques, les poésies sacrées, les poésies médiévales à la gloire des chevaliers. Auxquelles il faut ajouter désormais les mauvaises poésies de jeunesse. Il ne faut pas oublier pour autant l'existence de poésies du travail, car celles-ci reviennent en force. Parfaites pour accompagner un discours hiérarchique ou accompagner un collègue vieillissant vers la sortie, célébrer un hommage ou se recueillir sur le souvenir d'une époque révolue, les poésies du travail sont à apprécier autour d'une bouteille de Vouvray pétillant, d'un pain surprise, et à quelques mètres de la pointeuse (histoire de pouvoir se faire la malle dès que les premiers seront partis). Elles correspondent, toutes proportions gardées, aux blues qu'on chantait il y a près de deux siècles dans les plantations, la musicalité et la détresse en moins.  

A quelques heures de la grande grève qui marquera (peut-être) la mort du syndicalisme à la française (telle qu'on le connaissait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale), il faut apprendre dès maintenant le poème des retraités (dont l'auteur est ici anonyme) et espérer qu'on ne nous le récitera pas trop tard, aussi laid soit-il.

LA RETRAITE

Enfin, après tant d'années de dur labeur,
l'heure est arrivée, un petit pincement au coeur.
La liberté, ne plus travailler,
mais c'est dur d'arrêter.

Quand toute votre vie n'a été façonnée,
oeuvrée, employée qu'à besogner.
Mais la page est tournée.
On va mettre la main à la pâte, pour s'occuper.
Différemment, on va faire, ce dont on toujours eu envie,
se donner de la peine, pour piocher.
Et avoir de belles fleurs cet été.

Ouvrager, restaurer, des petits trucs usés.
Se promener, visiter le monde entier.
Mais pas trop dépenser, car l'argent est vite avalé.
Se préoccuper de sa famille avec facilité,
puisque notre disponibilité, n'est plus privée.

On va faire des loisirs, des amis, familiers
et tout ce que l'on voulait faire, avec volonté,
témérité, on va s'y employer.

Au début, on va se sentir un peu perdu, c'est évident.
On a jamais rompu le travail, même en état grippal.
Mais là, ça y est on est plus enchaîné
si on s'ennuie, on peut toujours aider,
dans les oeuvres caritatives, ou des écoliers.

Mais le plus important, on n'a plus à pointer.
A dire, le pourquoi du comment, quand on est crevé.
Ah ça va avoir du bon, et puis les années ont passé
c'est tout juste, si on a vu les enfants grandir, évoluer.

On était souvent irritable, car fatigué,
l'on va se laisser glisser avec sérénité,
porter, se traîner, se transformer,
pour leur offrir, pas un passé....
mais un avenir modifié.

Les beaux jours vont arriver, on va exploiter,
tirer parti, s'enrichir, de ce qu'on a pas pu exploiter.
Utiliser ce don on a appris, pour faire pousser,
progresser, nos petits-enfants, rendre service,
deviendra une priorité.

Et puis on n'est pas vieux, donc merci la VIE,
pour cette RETRAITE servie, au bon moment,
qui nous grandit,
car nous avons quand même travaillé sans répit.


Nietzsche et ses poèmes en prose : à mettre en toutes les mains

Posté par Myosotis le 04.10.07 à 15:55 | tags : gallimard, poésie, philosophie

Officiellement, on ne doit à Friedrich Nietzsche qu'un unique recueil de poèmes : Dithyrambes pour Dionysos, recueil sorti à titre posthume quelques années après sa mort en 1900. Ses biographes relèvent tous néanmoins que le philosophe Allemand a toujours maintenu, à presque tous les stades de sa vie, une forte activité d'écriture en vers, en prose ou prose poétique, détachée de son oeuvre de penseur, et au travers de laquelle il condensait sa philosophie en formules ou en fulgurances. La lecture de ces textes, telle qu'elle est présentée dans le volume de la NRF qui lui est consacrée, n'est pas simple pour celui qui n'est pas familier des travaux "principaux" de l'auteur. Mais celle-ci présente un charme troublant en même temps qu'elle provoque par sa puissance et sa simplicité formelle de délicieux moments de stupeur. Tantôt d'inspiration romantique (poésies de jeunesse) ou crépusculaire (aux accents d'Hölderlin), la poésie de Nietzsche est accessoirement un bon moyen pour ceux qui n'en auraient pas le courage, l'occasion ou l'envie de se confronter à la pensée nietzschéenne. On croise ici Zarathoustra sur quelques séquences. Mais, on peut surtout et assez facilement, derrière les vers, entendre les éclats de rire, le cynisme et les outrances provocatrices d'un penseur qui se sent faire table rase du passé. Derrière chaque poème, c'est plus que sa pensée en vers, la voix si particulière de Nietzsche qui transparaît, sa manière de retourner les idées reçues et de les contaminer par sa propre pensée. Un exemple peut en être donné sur cette Résolution en forme de porte d'entrée à sa pensée sur Dieu.

Je serai sage, car cela me plaît,
Et suivant mon propre commandement.
Je loue Dieu d'avoir créé le monde
Aussi bête que possible.
Et si moi, je vais mon chemin
Aussi tordu qu'il est possible,
C'est que le plus sage a commencé là
Et que là le fou _ s'est arrêté.
Toutes les sources sont éternelles
Jaillissent éternellement.
Dieu même - a-t-il seulement commencé ?
Dieu même - ne commence-t-il pas sans cesse ?


Dithyrambes pour Dionysos
Friedrich Nietzsche
NRF Gallimard


Concours de mauvaise poésie : Un jour de juin

Posté par Solaris le 13.09.07 à 10:14 | tags : poésie, concours de poèmes


Dans le ciel qui s'embrase,
les nuages langues de feu vengeur
les oiseaux, vols des noirs présages
les vents, annonciateurs d'orages
les avions, avec la pluie
des hommes,
suspendus dans la nuée
aux corolles brillantes
trop brillantes
pantins, inertes sous leurs ficelles, aux corps criblés de haine
avant d'avoir touché le sol.
Au loin, implacable spectateur, le disque écarlate s'éloigne
laissant sur la mer des trainées de sang
Il va saluer, derrière l'horizon,
les bateaux qui attendent.
C'était un jour de juin.


Nb Solaris : Ce poème est proposé par Tiwitio qui précise "En s'ennuyant en cours d'histoire..."

Nous vous rappelons que vous pouvez également proposer votre (vos) poème (s) d'adolescence
en cliquant par ici.
Toutes les explications pour ce concours
sont par ici.


Concours de mauvaise poésie - Dimanche 20 août

Posté par Solaris le 09.09.07 à 10:20 | tags : poésie, concours de poèmes

Je voudrais écrire un poème
Ou bien savoir dessiner
Chanter écrire ou composer
Pour décrire ce que j'aime
Mais pour faire ça
L'envie ne suffit pas
Tes vers sont bêtes
Ils ne ressemblent à rien.
Mais ils évitent que t'embêtes
N'est-ce pas ? C'est déjà bien.
D'ailleurs je m'en fous éperdument
De faire des vers plats,
Des rimes à rien.
Ce qui compte pour moi, pour l'instant
C'est d'occuper ma pensée par n'importe quoi
De ne plus penser à rien.
Pour m'empêcher de pleurer
Pour m'empêcher de crier
De leur hurler mon chagrin
A tous ceux qui ne comprennent rien.
Qui se foutent de moi
Qui s'imaginent Dieu sait quoi.
Mais surtout pas que je puisse être triste
Que je puisse désirer être seule
Tu divagues de plus en plus
Ma pauvre amie.
Peut-être vaut-il mieux pour finir
Que tu pleures, que tu cries.


NB Solaris : Ce poème est proposé par Otir qui indique "Daté sur le manuscrit. Année supposée en fonction de l'endroit où je l'ai retrouvé : 1973. Âge : 15 ans révolus. Circonstances (supposées) : état dépressif. Mon amie dont j'étais éperdument amoureuse ne m'a pas écrit, les amis de mon frère aîné se moquent (apparemment) de mes sautes d'humeur, tandis que je m'apprête à leur demander de m'emmener au Larzac avec eux (et je tomberai amoureuse transie de l'un d'entre eux peu après ce poème).
Nous vous rappelons que vous pouvez également proposer votre (vos) poème (s) d'adolescence en cliquant par ici.
Toutes les explications pour ce concours sont par ici.


Concours de mauvaise poésie : Insomnies

Posté par Solaris le 08.09.07 à 11:30 | tags : poésie, concours de poèmes

J'peux pas dormir
Y a trop de lumière
Dans ton sourire
Ça m'fout les nerfs
Et puis, le bruit
De ton sourire,
Et puis, la nuit,
Les souvenirs.
Sors de ma tête
Dégage d'ici
Faut que ça s'arrête
Ces insomnies.

Nb Solaris : Ce poème est proposé par Cyz qui précise "Age approximatif : 15 ans. Historique : Ecrit une nuit d'insomnie, après avoir été éconduit par une demoiselle qui voulait "qu'on reste amis"."
Nous vous rappelons que vous pouvez également proposer votre (vos) poème (s) d'adolescence
en cliquant par ici.
Toutes les explications pour ce concours sont par ici.


Concours de mauvaise poésie : La douche

Posté par Solaris le 07.09.07 à 11:30 | tags : poésie, concours de poèmes

J'imagine ton corps sur lequel coulent les gouttes,
De chacun de tes pores perlent chacun de mes doutes,
Je m'imagine seul devant ta nudité,
Devoir courber l'échine devant une telle beauté.
Je voudrais contempler encore un petit peu,
Et continuer de rêver sans passer aux aveux,
J'imagine ma main glisser dans tes cheveux,
Puis courir le matin pour t'ouvrir les yeux,
Pour qu'enfin tu puisses voir que nous sommes deux.


Nb Solaris : Ce poème est proposé par Pitoum qui indique "Voilà, j'étais jeune (14/15 ans) et je draguais Hélène, une fille qui habitait à deux pas de chez moi et que j'avais rencontré sur Internet. Et elle m'avait révélé que son fantasme c'était de faire l'amour sous la douche (Hélène, si tu nous lis, j'ai une belle douche à Grenoble maintenant...)."
Nous vous rappelons que vous pouvez également proposer votre (vos) poème (s) d'adolescence en cliquant par ici.
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Concours de mauvaise poésie : Un livre

Posté par Solaris le 06.09.07 à 18:20 | tags : poésie, concours de poèmes


Un livre,
C'est comme un rêve,
ça vous rend ivre
sur la grève
d'une plage,
Sans fin,
On en tourne la page,
Pour en savoir la fin.


Nb Solaris : Ce poème est proposé par Melux qui indique "Ecrit à 8 ans, pour la fête des pères. Dédié à mon père, grand lecteur, et rêveur..."
Nous vous rappelons que vous pouvez également proposer votre (vos) poème (s) d'adolescence en cliquant par ici.
Toutes les explications pour ce concours sont par ici.

Concours de mauvaise poésie : Je t'aime mais toi tu ne m'aimes pas

Posté par Solaris le 06.09.07 à 11:02 | tags : poésie, concours de poèmes

Plus ça va
Et moi ça va
Plus je te vois
Et moins j'y crois
Pour elle je suis la haine
Et pourtant je l'aime.

 

Nb Solaris : Poème envoyé par Vince qui pécise "Ecrit il y a bien longtemps en cours de français en seconde (quand j'étais amoureux, à l'époque, de Floriane...)."
Nous vous rappelons que vous pouvez également proposer votre (vos) poème (s) d'adolescence en cliquant par ici.
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Concours de mauvaise poésie : Les allumettes

Posté par Solaris le 05.09.07 à 18:03 | tags : poésie, concours de poèmes

Les allumettes ça brulent
Faut faire attention, sinon on hurle
La beauté de leur flamme
Douce et fine robe de feu
Étincelante comme une lame
M'habite corps et âme
Gratter leur la tête
Pour laisser apparaitre
Ces jolies blondinettes





Nb Solaris :
Ce poème est proposé par b0b0 qui indique "Poème écrit après une brûlure d'allumette à l'anniversaire de ma petite soeur."
Nous vous rappelons que vous pouvez également proposer votre (vos) poème (s) d'adolescence en cliquant par ici.
Toutes les explications pour ce concours sont par ici.


Concours de mauvaise poésie : Un blason de la joue ou jeu d'une blasée

Posté par Solaris le 05.09.07 à 15:03 | tags : poésie, concours de poèmes

Ton joug tu imposes
Tu es toute rose
D'avoir trop joué
Toute la journée
Une joue en feu
En joue, feu !
Soudainement, tu te creuses
Lorsque tu n'es pas heureuse
Tu perds tes couleurs
Face à ce malheur
Tu n'es plus enjouée
Tu n'es plus qu'un jouet
Loin de te dégonfler
Te revoilà comme tu plais !
Joufflue à souhaits
Reine du visage
Comment être sage
Quand on espère seulement
Te croquer à pleines dents.

Nb Solaris : Ce poème est proposé par Pah qui indique "Blason écrit en 5 minutes chrono sur ordre de la professeur de littérature, à 16 ans."
Nous vous rappelons que vous pouvez également proposer votre (vos) poème (s) d'adolescence en cliquant par ici.
Toutes les explications pour ce concours sont par ici.




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