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Assassiner le bourgeois qui est en vous avec Yann Kerninon

Posté par Céline le 03.06.09 à 11:02 | tags : philosophie, essai
Ecrivain, philosophe, enseignant et magicien, Yann Kerninon a récemment publié Tentative d'assassinat du bourgeois qui est en moi, un essai au titre éloquent qui, presque un siècle après Dada, cherche à outrepasser l'antagonisme stérile du bourgeois et de l'antibourgeois.

Loin des éternelles considérations sur le sujet qui ont hanté le XXe siècle - Nietzsche, Marx, Bourdieu, situationnistes et autres punks - Yann Kerninon propose une nouvelle façon d'être "non-bourgeois", qui tendrait vers le rire, le swing, l'amour : la vie. Nous avons demandé à ce dandy ennemi de la mauvaise foi de nous expliquer la marche à suivre pour en finir avec les esprits guindés ou cyniques qui plombent la société.
 
Lire l'entretien avec Yann Kerninon sur Fluctuat



De l'amour selon Hunter S. Thompson, Sade et Alain Badiou

Posté par Maxence le 27.04.09 à 10:23 | tags : elucubration, essai, web, philosophie
Hunter S.ThompsonL'amour, le sentiment amoureux, exprime t-il une vérité universelle ? Eprouvons-nous le même amour selon que l'on soit homo, hétéro ou bisexuel ? L'amour est-il synonyme de fidélité ? Doit-on forcément être fidèle quand nous sommes amoureux ? Existe-il une éthique de l'amour ? A contrario, existe-t-il des lieux où cette éthique et nulle et non avenue ? Des lieux où l'amour et l'infidélité sont la norme ? Ces lieux eux-mêmes sont-ils le reflet d'une vérité universelle plus probante ou d'une réelle évolution des moeurs à l'ère du simulacre ?

 

Ce sont à ces questions, et à bien d'autres encore, que nous propose de réfléchir Graham Potts, doctorant en sciences sociales et pensée politique, dans "Love Hurts", un texte publié sur C-Theory, le fameux site philosophique des époux Kroker. A l'aune des textes d'Hunter S. Thompson (Las Vegas parano), des philosophes Alain Badiou et Jean Baudrillard, ainsi que ceux du Marquis de Sade, Potts étudie les rites amoureux contemporains, cherchant à en définir une éthique. Hilarant, Potts s'envole pour Las Vegas où il rejoue un parfait simulacre (Baudrillard toujours) de l'épopée de Thompson tout en tentant de démontrer à la lumière des excès de notre époque (drogues, sexe et rock'n'roll) que la versatilité contemporaine n'est pas forcément acquise socialement (ni forcément souhaitable selon Badiou). Il compose ainsi une fabuleuse et drolatique analyse des investissements pulsionnels et idéologiques qui ont façonné notre société, jusqu'à la mener à l'ère du divertissement et à l'absence totale de morale qui la caractérisent aujourd'hui.

 

A noter que ce texte, comme beaucoup d'autres, est offert gratuitement par C-Theory, célèbre site de pop-philosophie (en ligne depuis 1993) fondé par les Canadiens Arthur et Marilouise Kroker. Indécrottables net addicts toujours sur la brèche, gourous cyber à l'affût du moindre phénomène émergent, Arthur et Marilouise s'imposent comme les observateurs respectés de la révolution de l'information née avec les médias électroniques, et étendent aujourd'hui leur réflexion à d'autres pans de la société et de la pensée. Présents sur tous les fronts, ils unissent cyberculture et street culture, musiques électroniques, arts numériques, nouvelles technologies, philosophie et sociologie iconoclaste en invitant de grands penseurs à venir s'exprimer en ligne sur leur site. Les visiteurs désireux de recevoir mensuellement - et gratuitement - une pleine page de pensée "virtuelle" sont invités à s'inscrire, ils pourront ainsi profiter des lumières de philosophes et metaphysiciens de notre temps (attention, pour anglophones seulement).

 

Lire aussi :

Hunter S. Thompson, la biographie en ligne

Alain Badiou, le soldat philosophe 

 







Le Capital de Marx adapté en comédie musicale... à la chinoise

Posté par Gwenola le 18.03.09 à 17:15 | tags : news, philosophie

Rien n'arrête le progrès. La preuve, Le Capital de Karl Marx débarque maintenant... sur les planches. C'était impensable il y a quelques années encore, mais l'adaption de la bible communiste en comédie musicale est en cours au centre des arts dramatiques de Shanghaï.

 

L'intrigue ? Des travailleurs se font exploiter par leur patron. L'injustice entraîne leur division : certains se rebellent tandis que d'autres tentent de négocier. En pleine crise économique, l'idée est (d)étonnante. Inspiré des shows de Las Vegas, le projet a été confié à He Nian, spécialiste du spectacle d'arts martiaux. Un groupe de musique jouera en live sur les chorégraphies et le chant des acteurs.

 

Qu'en penserait le vieux Marx ?

Le directeur affirme vouloir respecter la pensée de Marx. « Les théories de Marx ne peuvent pas être dénaturées », affirme le chef du projet. De plus, afin d'éviter tout dérapage « politiquement incorrect », des experts chinois superviseront la mise en scène... A l'heure où la Chine troque son idéal communiste contre un système de valeurs axées autour du profit et d'une économie galopante, Marx doit se retourner dans sa tombe. D'autant plus si l'argument financier est le moteur de la création...

 

Un autre défi de taille attend les créateurs : rendre accessible et attractif ce pavé de théories politico-économiques daté de 1867. Quand on sait que des tentatives antérieures d'adaptation à la scène se sont soldées par un échec, le résultat ayant été jugé ennuyeux, on ne peut que rester dubitatif sur la fidélité du show au texte original ou sur les intentions réelles de cette adaptation (rappelons que Le Capital a été fait l'objet d'une adaption cinéma). La comédie musicale va-t-elle flatter l'orgueil national ou faire l'apologie du Parti ?

 

On en saura davantage d'ici l'année prochaine. Le spectacle devrait être prêt début 2010 et sera inauguré à Pékin.

 

Sources : cbc, Actualitté.




Terminator sera-t-il l'un des sujets du bac de philo ?

Posté par Céline le 17.03.09 à 11:11 | tags : news, édition, philosophie
Terminator and philosophyPeut-on faire l'usage que l'on veut des grands classiques ? Après la publication d'un roman mettant en scène les personnages de Jane Austen dans un monde de zombie, un éditeur annonce celle d'un ouvrage associant Terminator... à la philosophie.
 

Intitulé Terminator and Philosophy : I'll Be Back, Therefore I am, et prévu pour mai, ce livre paraît dans une collection lancée en 2006, "Blackwell Philosophy and Pop Culture", dont le principe est justement de mêler une culture à vocation de divertissement (films, télé, jeux vidéos, groupes de rock) à des sujets intellectuels et très académiques (Nietzsche, Platon, ou Descartes).

Par exemple, un titre paru en janvier, Watchmen and philosophy, tentait de définir « la nature du Dr. Manhattan » l'un des personnages du comic d'Alan Moore. Un autre titre à paraître proposera une réflexion autour de la saga Twilight de Stephenie Meyer : « Les vampires qui ne tuent que des animaux et pas des humains sont-ils moralement absous ? »

 

Mais si robots, vampires et super-héros semblent particulièrement bien se prêter à la réflexion philosophique, l'éditeur Blackwell précise cependant que « tous les phénomènes pop ne méritent pas leur place dans la collection ». Par exemple, aucune discussion intelligente n'est, à ses yeux, possible autour de l'émission American Idol (l'équivalent de La Nouvelle Star)... Vraiment pas ?

 

Via

 

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Innsmouth de Lovecraft, la comédie musicale

Jane Austen chez les zombies




Chomsky expliqué aux enfants par le coloriage

Posté par Gwenola le 03.03.09 à 16:54 | tags : news, philosophie

roger leisner

Une révolution haute en couleur se prépare peut-être dans les cours de récréation. Roger Leisner, un américain engagé et non dénué d'humour a eu l'idée de créer un album de coloriage autour de... Noam Chomsky.
 

Pour la modique somme de 5 dollars, le projet réalise le pari d'associer coloriage et militantisme. Les traits du père de la grammaire générative, qui se définit lui-même comme un anarchiste socialiste, servent donc de base de coloriage pour les jeunes artistes en herbes. Mais ce n'est pas tout : l'idée étant d'instruire par le jeu, l'auteur de l'album a décidé d'y associer des extraits de textes tirés des grands ouvrages de Chomsky. Entrecoupé d'une citation, d'un texte court, le dessin favoriserait la réflexion des touts-petits...

 

On pourrait voir là un « cours d'autodéfense intellectuelle », préconisé par Chomsky, adapté au public des moins de dix ans. Ou un bon argument de vente misant sur les affinités politiques des parents militants, pressés de transmettre leurs idéaux à leurs rejetons. Et pourquoi pas une BD Bourdieu, ou un pictionnary Bernard Stiegler ?


En attendant, Roger Leisner, défenseur de justes causes, distille indirectement ses idées et sa science aux bambins. Il envisage déjà de poursuivre son travail par la mise en vente prochaine d'un album photos, toujours sur Chomsky. La série ne fait que commencer...

 

Source: AP

 

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La morale d'Ayn Rand : C'est celui qui le dit qui y est (19)

Posté par Myosotis le 22.12.08 à 11:25 | tags : philosophie, elucubration, littérature en vidéo

Totalement inconnue en France, l'oeuvre de l'écrivain américaine d'origine russe Ayn Rand a bénéficié d'une reconnaissance et d'une aura incroyable dans son pays d'adoption. Ses livres, des romans comme  La Source Vive (The Fountainhead) et la Révolte d'Atlas (Atlas Shrugged), ont eu un écho extraordinaire dans les milieux intellectuels, convertissant des milliers de personnes à sa philosophie si particulière : l'objectivisme. Parmi ses adeptes les plus fameux (on a souvent comparé les admirateurs d'Ayn Rand à des sectaires) figurent des types aussi différents que Steve Ditko, dont on a parlé il y a peu, ou Alan Greenspan, le président de la banque fédérale américaine lequel a déclaré, par exemple, qu'elle lui avait "montré que le capitalisme était aussi moral"; Angelina Jolie, Frank Miller, Vince Vaughn ou Ron Paul, l'ancien candidat à la Présidence.
 
 
Penser : un "acte de choix moral"   
Ce qui frappe chez Ayn Rand, et spécialement dans cette vidéo, c'est la puissance de sa volonté, la détermination que tout un chacun peut saisir dans son regard, dans son phrasé, comme si l'objectivisme avait comme premier pouvoir de rendre les personnes meilleures ou du moins plus solides. Dans La Révolte d'Atlas, elle fait dire à son personnage principal, cette tirade célèbre qui tient lieu ici de manifeste à cette théorie visant à refuser les sentiments, à affronter les faits et à donner les pleins pouvoirs à l'individu raisonnable, pleinement responsable de ses actes et surtout opposé à l'idée de s'en remettre à quelqu'un d'autre pour s'occuper de ses affaires :
 
"Non, vous n'êtes pas tenus de vivre si vous ne le voulez pas ; mais si vous choisissez de vivre, vous devez vivre en êtres humains - par l'effort et le jugement de votre esprit. Non, vous n'êtes pas tenus de vivre en êtres humains : c'est un acte de choix moral. Mais vous ne pouvez pas vivre autrement - et l'alternative est cette vie pire que la mort que vous observez maintenant en vous et autour de vous, cette situation impropre à l'existence, qui vous rabaisse en dessous de l'animal, une situation qui vous entraîne d'année en année à travers une douloureuse agonie, vers une absurde et aveugle autodestruction. Non, vous n'êtes pas tenus de penser : c'est un acte de choix moral. Mais il a fallu que quelqu'un pense pour vous maintenir en vie. Si vous choisissez de vous dérober à la pensée, vous vous dérobez à l'existence en en transmettant la charge à un être moral, en espérant qu'il sacrifiera son bien-être pour vous permettre de survivre dans votre vice."
 
L'oeuvre dangereuse 
La philosophie d'Ayn Rand est empreinte tant de noblesse que d'intransigeance. Elle n'en est pas moins arrivée, à force de croire au primat de l'individu sur les organisations, à condamner les discriminations positives dans les luttes antiracistes (l'organisation ne peut pas se substituer à la morale individuelle), à souhaiter qu'on autorise les discriminations sociales, raciales ou sexuelles en entreprise (selon le même raisonnement), ou à soutenir, après avoir condamné l'engagement des Américains pendant les 2 premières guerres mondiales, puis au Vietnam (la guerre ne saurait être qu'une question d'autodéfense....), l'intervention d'Israël au Kippour en 1973 au motif que "les  Arabes sont une des cultures les moins développées. Ils sont typiquement nomades. Leur culture est primitive et ils éprouvent du ressentiment contre Israël car c'est la seule tête de pont de la science moderne et de la civilisation sur leur continent. Quand vous avez des hommes civilisés qui combattent des sauvages, vous soutenez les hommes civilisés, peu importe qui ils sont. " 
 
Ces prises de position très peu consensuelles ont eu pour conséquence un rejet partiel de ses thèses par les élites progressistes même si le romantisme réaliste et le mysticisme poétique de ses livres ont continué de la rendre séduisante pour bon nombre de hippies sur le retour, de libertaires mais aussi d'ultraconservateurs. La philosophie d'Ayn Rand (comme les livres de Ron Hubbard, d'une certaine façon) est ouverte à toutes les interprétations. Elle semble reposer sur des idées extrêmement séduisantes mais exige un peu trop de l'homme (rigueur, raison, domestication des passions, calme, intelligence, pondération,...) pour que ses applications pratiques et collectives soient indolores socialement.
 
La Source vive et The Fountainhead restent de vrais beaux romans américains emblématiques de cette croyance en une sorte d'homme commun changé en surhomme (on trouve la même philosophie chez Jack London) par sa propre force de caractère, qui est consubstantielle de l'esprit américain. Ayn Rand, ce sont les superhéros, les comités de vigilance, les héros ordinaires. C'est le western, le dépassement de soi, une modernité dynamique, l'individualisme dans ce qu'il y a de plus beau et noble, mais aussi de terrifiant..... Dans les yeux de cette femme, on lit toute l'Amérique, la puissance de son modèle culturel et de sa philosophie vitaliste, mais aussi la douleur d'une vie accumulée, les contradictions morales et l'inaccessible modèle de pureté. Sa lecture fait partie des 5 ou 10 livres qui aident à comprendre les Etats-Unis.   



Bac Philo 2008 : des perles à venir

Posté par Céline le 16.06.08 à 18:42 | tags : news, philosophie
La philo au lycée, ou on adore ou on déteste. Avoir un professeur hors-norme, façon Robbin Williams dans Le Cercle des Poètes Disparus, peut pousser à l'un comme à l'autre. Avoir un papa spinoziste, ou une grande sœur nietzschéenne, aussi.

Mais antécédents sophistes ou pas, tous les candidats au baccalauréat ont dû plancher ce matin pendant quatre heures sur un sujet de philosophie à choisir parmi trois autres.


Pour la section littéraire (épreuve de coefficient 7) :

- La perception peut-elle s'éduquer ?
- Une connaissance scientifique du vivant est-elle possible ?
- Une explication d'un extrait des Cahiers pour une morale de Jean-Paul Sartre.


Pour la section ES (coefficient 4) :

- Peut-on désirer sans souffrir ?
- Est-il plus facile de connaître autrui que de se connaître soi-même ?
- Une explication d'un extrait de De la démocratie en Amérique d'Alexis de Tocqueville.


Pour la section scientifique (coefficient 3) :

- L'art transforme-t-il notre conscience du réel ?
- Y a-t-il d'autres moyens que la démonstration pour établir une vérité ?
- Une explication d'un extrait de Le Monde comme volonté et comme représentation d'Arthur Schopenhauer.

 

Même si ce genre d'épreuve relève du souvenir lointain pour certains d'entre nous, on accordera quand même que disserter sur ce genre de question à huit heures du matin, montre en main, n'est pas si évident. La difficulté principale étant de trouver la juste mesure entre les deux principaux écueils de l'exercice : il ne faut ni recracher son cours, ni se perdre dans des considérations trop générales.

On sait désormais que valider cette épreuve ne revient pas à être un grand philosophe, mais qui sait ? On trouve toujours des perles, y compris de très drôles. En voici quelques-unes, cru 2007 :

"Socrate a été contraint de se suicider lui-même."
"Les principaux philosophes d'aujourd'hui sont BHV et Justine Lévy."
"A la lecture de Freud, chacun peut reconnaître Sally Bido"

Bon courage en tout cas aux bachoteurs comme aux pros de la glandouille, pour le reste des épreuves à venir.




John C.Wright : L'âge d'or et la fin de l'histoire

Posté par Maxence le 21.12.07 à 16:03 | tags : philosophie, roman, science-fiction

La science-fiction est un genre philosophique par excellence. C'est ce qui fait sa richesse et qui fait aussi que les arguments de ses détracteurs prétextant qu'il s'agit d'une littérature pour adolescent boutonneux ne tiennent pas. Et ce n'est pas le cycle (une geste, ou une saga, pour être précis) de L'Oecumène d'or de John C. Wright qui contredira cette affirmation.

Dans L'Oecumène d'Or (The Golden Age en VO) sous-titré Une geste de l'avenir lointain, l'auteur nous présente une société entièrement gérée par des intelligences artificielles, nommées "sophotechs", qui s'occupent principalement de l'aspect juridique, énergétique, stratégique et économique des affaires humaines tout en pourvoyant à leur plaisir dans des univers virtuelles ultra-sophistiqués. Le genre humain s'est donc asservi volontairement pour son plus grand bien. Les planètes de notre système solaire sont toutes colonisées, ou servent de matière première à la Terre. Mieux, dans cette société véritablement post-humaine, la mort a disparu depuis longtemps. Les humains ne se reproduisent plus de manière "naturelle", ou presque, mais effectuent des copies, des doubles, des artefacts les représentants à divers endroit de l'univers. Ils vivent de toute façon plus généralement dans d'immenses simulations informatiques.

Tout semblerait donc (enfin) parfait dans le meilleur des mondes possibles, si ce type de civilisation sclérosée par un confort lénifiant, la quête du plaisir immédiat et le conservatisme rampant, ne comportait pas aussi de gros défauts : l'ennui tout d'abord, le manque de défi et d'ambition ensuite, ainsi que la peur du changement.
Pourtant, dans un univers où le soleil entrera un jour en expansion et réduira les planètes qui l'entourent en cendre, l'humanité devrait se soucier de son avenir. Un avenir qui, pour certains, se situe dans les étoiles. Mais dans une société comme celle de l'Oecumène d'Or, quand les conditions sont optimales, tout changement est considéré comme une dangereuse régression ou au moins comme une dégradation.



L'Oecumène d'or : Une geste de l'avenir lointain
John C. Wright
(Le Livre de Poche)




Greg Egan : l’intégrale des nouvelles, deuxième !

Posté par Maxence le 09.11.07 à 13:06 | tags : philosophie, science-fiction

En guise de "participation" à la politique de développement durable actuelle, imaginez la création par une bande de biologistes renégats d'une forêt génétiquement modifiée, à la fois poumon vert de la planète mais aussi réseau de communication et de calcul biologique, collecteur d'énergie solaire et usine chimique cellulaire, non seulement totalement autonome, mais également capable de se défendre seule contre toutes interventions extérieures.
Ce n'est qu'une des fabuleuses idées présentées par l'écrivain de science-fiction australien Greg Egan dans ce deuxième volet de l'intégrale des ses nouvelles proposées par les éditions du Belial ce mois-ci. Une initiative qui débute rappelons-le, avec Axiomatique en 2006 (voir notre chronique ici) et qui se poursuit donc avec Radieux, second recueil réunissant 10 nouvelles ou novelas, accompagnées d'une bibliographie raisonnée de l'auteur. Rappelons aussi que Greg Egan, en plus d'être l'un des plus grands auteurs de science-fiction vivant, est un humaniste éclairé et un scientifique (mathématicien pour être exacte), ainsi qu'un écrivain engagé qui n'a pas hésité à abandonner son activité quelques années afin de se rendre utile dans le domaine de l'humanitaire. Un besoin de se rattacher au réel et au quotidien qui transparaît continuellement dans son œuvre.

La SF selon Greg Egan est toujours plausible, si ce n'est scientifiquement et minutieusement réfléchie. Pas de bébettes verdâtres couvertes de tentacules ici. Ces récits sont basés sur les dernières avancées techniques, ou théoriques, en matière de physique quantique, de bio-ingénierie, de réseaux informatiques et de technologies de pointe. Ces histoires explorent également l'impact psychologique et philosophique (quand ce n'est pas métaphysique) de ces découvertes sur nos vies et les changements qu'elles impliquent, et impliqueront dans le futur (car aussi proches et réalistes que soient les situations décrites par Egan, il s'agit tout de même de science-fiction, ne l'oublions pas) sur notre espèce, nos civilisations et notre histoire. Quand ce n'est pas sur notre vision du monde, de la vie et de la mort, ou en l'occurrence, parfois de sa disparition, comme c'est le cas dans son roman non traduit à ce jour Diaspora (publication en France prévue en février 2008).

Avec Radieux, le Belial fait donc office d'utilité publique en publiant les nouvelles souvent introuvables aujourd'hui, de cet auteur ambitieux et incontournable de la prospective-fiction actuelle, d'autant que l'on annonce un troisième volume en 2008 !  Ce volume regroupe d'ailleurs le meilleur de l'auteur, de Paille au vent (voir intro de l'article) à Cocon (le scandale d'une manipulation génétique embryonnaire destinée à éradiquer l'homosexualité, glups !) en passant par Monsieur Volition (la découverte de la volonté comme simple rouage du processus hyper-complexe qu'est la conscience humaine, ou "Nietzsche est mort !"), Notre-Dame-de-Tchernobyl (un thriller apocalyptique), Vif Argent (et sa vision au vitriole de ce qu'il appel "le spiritualisme") ou L'Eve mitochondriale (ou "la porté politique de la paléontologie"), chaque récit se compose comme une enquête (et bien souvent une quête) passionnante de bout en bout. Même si l'univers de l'Australien en mêlant hard-science, philosophie et humanité n'est pas exempt de difficultés.

A ce propos, j'invite ceux qui, comme moi, callent sur La Plongée de Planck, à se rendre sur ce sujet du forum du fameux webzine  SF-Fantasy-Horreur-Transfictions du Cafard Cosmique (belle une sur Gérard Klein ce mois-ci), pour y trouver définitions, explications et débats sur le sujet.


Radieux
Greg Egan
Editions Le Bélial




Le Manuel du Contemporain : indispensable !

Posté par Myosotis le 16.10.07 à 10:45 | tags : essai, philosophie

On peut être journaliste et développer en parallèle une pensée pratique digne des meilleurs. C'est ce que démontre Patrice Bollon, adepte de Cioran, auquel il s'est consacré, au fil de ses ouvrages.
Sa Morale du Masque et son Esprit d'époque (réflexion sur le conformisme) nous avaient laissé un très bon (et très net) souvenir, ce qui risque d'être le cas de cette nouvelle livraison. Le Manuel du contemporain fait partie de ces ouvrages de philosophie qui se lisent comme des romans mais qui ne cèdent pas sur le contenu philosophique. Autour d'une question assez basique (comprend-on jamais ou comment comprendre son époque ?), Bollon enchaîne une pensée sous forme de fragments (10 lignes à 3 pages maximum) qui aborde tous les thèmes qui comptent : l'individu, le relativisme, les faux-semblants, la vérité, la démocratie, le pseudo-multiculturalisme,.... Sa vision est à la fois pessimiste et extralucide, nous invitant (c'est une tarte à la crème, mais on a guère fait mieux depuis les Grecs) à regarder la réalité les yeux ouverts et le cerveau en éveil. Ses démonstrations sonnent justes et combatives, s'énoncent dans un style toujours clair et intelligible, percutant et qui sait se ramasser en quelques jolies fusées, dignes de son penseur favori.
Avant de le retrouver prochainement en interview, un petit extrait apéritif qui n'est pas la séquence la plus originale, mais pas non plus la moins intéressante. Ou quand on cherche l'individu dans l'évidence d'un monde pourtant individualiste....  

Faudra-t-il bientôt ériger sur les places publiques les plus symboliques de nos grandes métropoles des statues à l'Individu inconnu ? Le poids des normes dans nos sociétés est devenu tel, d'autant plus écrasant que celles-ci s'exercent désormais avec notre assentiment et notre appui, et le conformisme qui en résulte si généralisé et étouffant qu'on se demande parfois si ces sociétés sont encore en mesure de donner naissance à un seul individu, authentique s'entend. Car de faux individus, qui posent aux esprits libres tout en rabâchant le sens le plus commun de leur époque, on en trouve à foison. Et rien à attendre non plus de ceux qui, parce qu'ils sont nés riches ou puissants, pourraient faire un pied de nez à la société : l'argent ou le pouvoir sont devenus pour eux des absolus, des secondes natures, qu'ils ne songent qu'à faire fructifier encore et encore. Les seuls vrais individus susceptibles d'émerger dans cet univers clos et si faussement respectable ne sauraient plus être que des marginaux tragiques, qui se sont donné le luxe - car c'en est un, et suprême - d'être libres, en maniant alternativement la règle et l'anti-règle, le légal et l'illégal. L'Individu ou la dernière figure possible du Héros ?

Manuel du Contemporain
Patrice Bollon
Seuil




Al-Kindi, le philosophe des Arabes et la raison forte

Posté par Myosotis le 11.10.07 à 17:03 | tags : essai, philosophie

Je poursuis bon an, mal an, mon exploration ("française et blanche") de la littérature et de la philosophie arabe ou persane. Mon absence de méthode et mon ignorance n'ont d'égal que ma curiosité pour des oeuvres, dont il s'avère souvent compliqué de ramener quelque chose d'intéressant pour comprendre l'état du monde, tant le contexte historique de création m'échappe et leur portée sur l'état actuel des civilisations, dont elles sont issues, semble faible.  Abu Yusuf Yaqub ibn Ishaq al-Sabah Al-Kindi, plus connu sous son diminutif d'Al-Kindi est à cet égard un personnage tout à fait singulier. Né en 801, il est l'auteur de 300 ouvrages monumentaux qui touchent à peu près à tous les domaines de la connaissance. Al-Kindi, et c'est son originalité de philosophe, peut être considéré comme l'homme qui a importé la raison grecque (aristotélicienne et platonicienne) dans la pensée arabe. Protégé par le mécenat et la relative paix apportée par les premiers califats abbassides (sunnites donc), Al-Kindi démarre sa carrière en traduisant, à Bagdad, les ouvrages en provenance de la Grèce Antique. Peu doué pour le Grec, selon la légende, Al-Kindi traduit comme il peut et commence assez vite à broder autour des idées qui lui sont proposées par les penseurs d'Occident. De là, il se réapproprie l'idée (inédite dans son univers de pensée) d'une métaphysique pensée comme connaissance des causes des choses, et met en place un système d'analyse causale qui, s'il se rattache en définitive à Dieu (il démontre son existence dans un tour de passe qui n'a rien à envier aux manoeuvres de Descartes, en posant que la linéarité du temps présent ne peut pas se situer sur une ligne infinie et doit donc... avoir un début, lequel ne peut que valider les options créationnistes), préfigure une approche causale proche de la science moderne. L'insertion de "causes intermédiaires" dans les différents processus qu'il décrit l'amène à tutoyer l'inacceptable et à se heurter aux théologiens.

Bizarremment, et alors qu'il passe dans le monde arabe pour un grand savant, les oeuvres les plus marquantes qui ont émergé de lui en Occident, l'assimilent à un savant ésotérique. Publié par les Editions Allia, son De Radiis est paré d'un bandeau "Théorie des Arts Magiques" qui est une forme de tromperie sur la marchandise. On peut trouver également de lui, en cherchant un peu, un Manuscrit sur le déchiffrement des messages cryptographiques, qui introduit plus de mille ans avant notre époque un certain nombre de règles et recommandations permettant de "craquer" les codes secret. Dans le De Radiis justement, Al-Kindi propose une sublime et très poétique métaphysique des sensations, des mots et des éléments qui tente, sur le modèle d'Aristote, de cerner l'articulation des flux de matière (rayons, feu, eau, chair, pensées,...) dans l'harmonie du monde. L'universel (et c'est une surprise) est au centre de la philosophie d'Al-Kindi. il privilégie l'observation tous azimuts comme méthode de compréhension du monde et explique les phénomènes matériels par un système de rayonnement émanant des objets et des personnes. Cette théorie fascinante donne des morceaux réellement épatants comme celui-ci :

Les paroles sont en effet des formes aériennes, et c'est pour cette raison qu'elles sont plus opérantes sur une matière aérienne que sur une autre. (...) De là vient le fait que certains mots, prononcés rituellement, modifient la sensation des animaux, et des hommes en particulier. En effet, l'esprit humain est de nature aérienne, et de ce fait les mots, comme d'autres choses, provoquent facilement un changement en lui. De là vient aussi le fait que des images apparaissent dans le miroir consacré grâce à la prononciation de certains morts, et que parfois se font entendre des paroles non prononcées par l'homme. De là vient aussi le fait que, durant la prononciation de certains mots, des images venues de l'extérieur se forment dans l'imagination, la raison et la mémoire de l'homme envoûté. C'est aussi pour cela que différentes passions sont modifiées dans l'âme humaine grâce à la prononciation de mots, comme par exemple, la crainte, l'espérance, la joie, la douleur, et cela se produit de manière semblable dans les autres animaux. Ou un joli cours de linguistique irakienne du IXème siècle.


De Radiis
Al-Kindi
Allia




Nietzsche et ses poèmes en prose : à mettre en toutes les mains

Posté par Myosotis le 04.10.07 à 15:55 | tags : gallimard, philosophie, poésie

Officiellement, on ne doit à Friedrich Nietzsche qu'un unique recueil de poèmes : Dithyrambes pour Dionysos, recueil sorti à titre posthume quelques années après sa mort en 1900. Ses biographes relèvent tous néanmoins que le philosophe Allemand a toujours maintenu, à presque tous les stades de sa vie, une forte activité d'écriture en vers, en prose ou prose poétique, détachée de son oeuvre de penseur, et au travers de laquelle il condensait sa philosophie en formules ou en fulgurances. La lecture de ces textes, telle qu'elle est présentée dans le volume de la NRF qui lui est consacrée, n'est pas simple pour celui qui n'est pas familier des travaux "principaux" de l'auteur. Mais celle-ci présente un charme troublant en même temps qu'elle provoque par sa puissance et sa simplicité formelle de délicieux moments de stupeur. Tantôt d'inspiration romantique (poésies de jeunesse) ou crépusculaire (aux accents d'Hölderlin), la poésie de Nietzsche est accessoirement un bon moyen pour ceux qui n'en auraient pas le courage, l'occasion ou l'envie de se confronter à la pensée nietzschéenne. On croise ici Zarathoustra sur quelques séquences. Mais, on peut surtout et assez facilement, derrière les vers, entendre les éclats de rire, le cynisme et les outrances provocatrices d'un penseur qui se sent faire table rase du passé. Derrière chaque poème, c'est plus que sa pensée en vers, la voix si particulière de Nietzsche qui transparaît, sa manière de retourner les idées reçues et de les contaminer par sa propre pensée. Un exemple peut en être donné sur cette Résolution en forme de porte d'entrée à sa pensée sur Dieu.

Je serai sage, car cela me plaît,
Et suivant mon propre commandement.
Je loue Dieu d'avoir créé le monde
Aussi bête que possible.
Et si moi, je vais mon chemin
Aussi tordu qu'il est possible,
C'est que le plus sage a commencé là
Et que là le fou _ s'est arrêté.
Toutes les sources sont éternelles
Jaillissent éternellement.
Dieu même - a-t-il seulement commencé ?
Dieu même - ne commence-t-il pas sans cesse ?


Dithyrambes pour Dionysos
Friedrich Nietzsche
NRF Gallimard




Impossible sagesse de Jacques Schlanger, pas si sûr ?

Posté par Myosotis le 28.09.07 à 11:01 | tags : essai, métailié, philosophie

Impossible Sagesse est un ouvrage de philosophie assez admirable par sa simplicité et sa franchise. Les ambitions de Jacques Schlanger (dont on avait lu le passionnant Guide pour un apprenti philosophe) sont des ambitions modestes de penseur qui souhaite se faire comprendre de tous et n'a pas l'intention de rivaliser avec les plus grands. Schlanger ne se prend ni pour Hegel, ni pour Nietzsche, n'a pas la prétention de renouveler le lexique philosophique, ni celle de vous donner le sens de la vie sur un plateau. Sa pensée n'en est pas moins valeureuse et à distinguer des dizaines de manuels de philosophie ou d'ouvrages de vulgarisation qui vous vendent le Bonheur Pour les Nuls ou du concept à la mode Luc Ferry, sans aucune forme de plus-value. Sur un thème assez fondamental (et basique) : l'aspiration de "certains" hommes à la sagesse, Schlanger nous offre ici un essai léger comme une plume et tout à fait didactique. Le mouvement d'Impossible Sagesse s'appuie sur 3 temps successifs qui forment une investigation des manifestations (des symptomes, dirait-on) de la sagesse en l'homme. Pourquoi ressent-on une sorte d'admiration ou d'attirance envers les personnages (réels, philosophiques, les aînés, les religieux, les personnages de roman) qui dégagent un modèle de sagesse ou semblent mener une vie en cohérence avec leur pensée ? Pourquoi est-ce que l'homme semble sans cesse à la recherche d'un point d'équilibre entre ce qu'il vit et ce qu'il pense ? Pourquoi, enfin, et c'est le titre du livre, la sagesse est-elle impossible ? Dans une formulation un peu différente mais plus problématique : à quelle sagesse l'homme moderne peut-il aspirer ?
Schlanger trace un parcours élégant dans la philosophie antique, interrogeant plusieurs pratiques de sagesse, aussi diverses que celles des épicuriens, des stoïciens, analysant les comportements de Marc-Aurèle, d'Epictète, de Platon ou de Diogène. En chacun, il identifie les ressorts de l'admiration, la manière d'affirmer son essence et de vivre sa vie comme on l'entend, par delà les différences de pratique. En cela, il trace un lien direct entre sagesse et liberté, qu'on retrouve dans le deuxième volet de l'essai consacré à la sagesse en littérature. Entre Jacques le Fataliste (déterministe et fataliste, donc) et le magnifique Choukov de Soljenytsine dans une Journée d'Ivan Denissovitch, sobre et humain, Schlanger passe en revue les mécanismes qui font l'homme sage. L'harmonie qui se dégage du roman du goulag et de son personnage principal forment un point d'attraction qui force l'admiration et appelle à un comportement mimétique des hommes communs. Hommes communs, justement, qui sont l'objet du troisième volet. Après avoir examiné les figures exceptionnelles puis les héros de roman, Schlanger ramène habilement la problématique à notre niveau et se demande ce que signifierait rechercher la sagesse pour un homme normal. Le passage de la théorie à la pratique est un peu rude (et on doit le reconnaître, la partie la plus décevante de l'essai) mais conclut subtilement une étude aussi concise que praticable. Le message n'est pas révolutionnaire : comme pour la philosophie, on trouve la sagesse en la prenant pour cible et, seconde idée forte, on ne l'atteint jamais.
Impossible sagesse est non seulement un ouvrage agréable à lire mais aussi un livre qui s'adresse, par son côté "directement opérationnel" (qui n'est pas un gros mot en philosophie), à tous ceux qui sont confrontés dans leur vie à des arbitrages entre leur vie et leur système de valeurs, c'est-à-dire tout le monde. Le livre pourra même présenter l'avantage chez les allergiques de tenter une belle réconciliation avec le genre. A découvrir donc.

Impossible sagesse
Jacques Schlanger
Métailié




Hommage à Jean Baudrillard, philosophe de la (post)modernité

Posté par Maxence le 08.03.07 à 17:29 | tags : news, philosophie

La mort de Jean Baudrillard nous a prit de court ! Que dire qui n'ait pas déjà été dit sur ce philosophe hors normes, dont les réflexions pouvaient apparaître peut-être un peu moins pertinente depuis quelques années mais qui a tout de même largement contribuer à éclairer la pensée du 20ième siècle ? Nous devons l'avouer, nous n'avons rien préparé, c'est pourquoi je me permets de vous copier cet extrait de l'hommage que le ponte canadien de la cyberculture, Arthur Kroker, à rendu aujourd'hui au philosophe français, sur son site et dans le courrier envoyé à tous les abonnés de son mailing list : Comme ses prédécesseurs intellectuels -- Nietzsche, Artaud, et Bataille -- Jean Baudrillard était cette exception culturelle philosophique, un penseur dont les réflexions, refusant d'être simplement culturellement mimétique, était réellement le signe d'une réalité sociale complexe au siècle du post-modernisme. Dans sa pensée il y avait toujours quelque chose simultanément futuriste et antique : futuriste parce que sa théorie de la culture de la simulation était parallèle aux grandes découvertes scientifiques de notre temps, spécifiquement en ce qui concerne la radicale transformation de culture et de la société sous l'impact de la vitesse de la lumière- et de l'espace temps; et antique parce que Baudrillard a toujours été hanté par une énigme pataphysique, à savoir la montée magique du principe de réalité lui-même dans le langage de l'artifice, de la séduction et de la terreur. Nous invitons les anglophones parmi vous (et surtout ceux que cela intéressent) à se rendre sur la page de CTHEORY, le site d'Arthur et Mary-Louise Kroker pour lire la suite de cet excellent article, à la fois résumé de l'oeuvre de Baudrillard, exégèse et hommage.




Axiomatique de Greg Egan : La science-fiction d'après

Posté par Maxence le 09.10.06 à 10:50 | tags : philosophie, science-fiction

A propos de Greg Egan, je lisais quelque part : "Il y a la science-fiction "avant Greg Egan", la science-fiction "après Greg Egan" et, plus important encore, la "science-fiction de Greg Egan". Je ne me souviens plus où ? Toujours est-il que cette affirmation est parfaitement exacte. Je ne sais pas en quelle estime les lecteurs de ce blog tiennent la science-fiction (cette "littérature pour "débiles, geeks boutonneux et adolescents rêveurs", si l'on s'en tient à l'avis général, qui n'est, heureusement, jamais le bon) mais la SF selon Egan, c'est un peu comme la philosophie selon Deleuze... Egan est un auteur difficile (très) mais tellement passionnant. Le littéraire que je suis, a bien été obligé de se faire mal pour passer outre les idées préconçues sur la littérature mais - surtout - sur la réalité (dont la physique, la chimie, les mathématiques, le chaos, la psychologie mais aussi tout bêtement, la sexualité, l'amour, l'humanité sont les principaux ingrédients, comme dans les histoires d'Egan) à l'aune de l'esprit visionnaire d'un auteur de cette trempe.
Première bonne nouvelle, la version d'Axiomatique publiée par Le Bélial est bel et bien la version américaine originale. Soit, 18 nouvelles publiées en tout (les éditions DLM avaient déjà publié, deux fois 4 nouvelles, dans deux recueils différents, et une, isolée, sous le format d'une novella).
Deuxième bonne nouvelle, la traduction est impeccable (ce qui n'est pas un mince soulagement, les lecteurs de SF le savent bien)
Au final, Axiomatique se compose donc d'une série de savoureuses petites nouvelles, globalement assez facile à lire comparée aux romans de l'auteur. Comme son titre l'indique, chaque histoire illustre un thème. Des drogues qui brouillent la réalité et provoquent la conjonction des possibles. Des perroquets génétiquement améliorés qui jouent En attendant Godot. Des milliardaires élaborant des chimères, mi-hommes mi-animaux, pour assouvir leurs passions esthétiques. Des femmes qui accueillent dans leur ventre le cerveau de leur mari le temps de reconstruire son corps. Des enlèvements pratiqués sur des répliques mémorielles de personnalités humaines. Des fous de Dieu inventant un virus sélectif reléguant le SIDA au rang de simple grippe. Des implants cérébraux altérant suffisamment la personnalité pour permettre à quiconque de se transformer en tueur... Comme l'écrivait si bien Christo Datso : Egan s'en prend à ces mirages de l'identité que sont la morale ("Axiomatique"), la mémoire ("le Coffre-fort"), l'enfant ("le Tout-P'tit") et le corps ("la Caresse"). Toutes sont prospectives tout en se situant dans un futur proche, presque aujourd'hui, comme c'est le cas pour la bonne science-fiction. Les textes d'Egan sont souvent ironiques et très noires, concernant notre futur technologique. Lire Axiomatique est une activité viscérale, car à l'instar d'un David Cronenberg, la fiction d'Egan touche à ce que l'on a de plus intime. Ici pas de voyages spatiaux, d'extra-terrestres et de bataille à l'épée laser (ne vous fiez pas à la couverture). Egan examine avec la minutie d'un chirurgien (j'allais dire d'un Ballard, mais Ballard n'est pas un scientifique et il est bien faible comparé à Egan finalement) les mœurs, les sentiments, les élans de personnes, nous, plongées dans le bouillonnement des découvertes scientifiques de notre ère (biotechnologie, xénobiologie, génétique, nanotechnologie...) Au fil des pages, le lecteur acquiert le sentiment poignant de n'être qu'une petit chose, un homoncule n'ayant finalement que très peu d'expérience, en comparaison de ce qu'est la vie biologique et son évolution.

Bref, Axiomatique fait parti de ces livres renversant. De ceux qui vous changent. A propos de Jeff Noon, j'ai été  gentil. Bon, d'accord j'ai un peu insisté. Mais à ceux qui s'extasie sur Palahniuk, Ballard, Thomas Pynchon ou Jonathan Littell, je conseil impérativement la lecture d'Axiomatique de Greg Egan.

Greg Egan, Axiomatique, Les éditions du Bélial




Greg Egan, la totale.

Posté par Maxence le 30.08.06 à 11:39 | tags : news, philosophie, science-fiction

Très très bonne nouvelle, les éditions du Bélial réédite Axiomatique en septembre, soit la totalité des nouvelles de l'écrivain de science-fiction australien, Greg Egan. Considéré (à raison) comme un prodige de la sf, Egan est déjà l'auteur de 5 romans (seulement 4 traduit en français à ce jour : Isolation, L'énigme de l'univers, La cité des permutants et Téranésie.) Sur les 18 nouvelles originales d'Axiomatique, seules 4 furent traduites en français par les feu les éditions DLM (qui en diffusèrent également 4 autres dans un recueil titré Notre-Dame de Tchernobyl, ainsi qu'une superbe novella : Baby Brain, aujourd'hui véritable collectors). Sur le fameux cite Quarante-deux, Christo Datso écrit : Tout comme Descartes qui voulait établir les fondements d'une science véritable, par la remise en cause de toutes les connaissances antérieures , Egan fait œuvre de déconstruction systématique, de destruction délibérée du Sujet, afin de bâtir les fondements d'une nouvelle science, celle de l'homme remodelé, recomposé, dans sa chair et son esprit, par la génétique, les neurosciences, l'informatique… Là où Descartes commençait par s'attaquer aux croyances naïves des sens, usant du doute radical comme méthode, pour aboutir à la certitude qu'il n'y a de sujet que dans la pensée, Egan s'en prend à ces mirages de l'identité que sont la morale ("Axiomatique"), la mémoire ("le Coffre-fort"), l'enfant ("le Tout-P'tit") et le corps ("la Caresse"). Il ne nous reste donc qu'à lire (ou relire) Axiomatique en septembre pour vérifier que le contenu est bien à la hauteur des ambitions de l'auteur...

 




Clement Rosset ou la joie de vivre

Posté par Easywriter le 03.07.06 à 10:29 | tags : news, philosophie

Certains philosophes arrivent à produire une oeuvre à la fois brillante mais encore drôle, accessible et pleine de vie. On ne parle pas ici de Michel Onfray, dont le discours adapté aux medias de son temps dépasse rarement l'anecdotique. A l'inverse, Clément Rosset développe une pensée énergique et exigeante, qui accepte la cruauté du monde : contrairement aux pessimistes radicaux, façon Cioran ou Schopenhauer- qui maudissent le tragique et l'absurde de la vie, l'auteur du réel et son double y voit matière à nourrir la joie de vivre.


La souffrance venant de l'illusion romantique qui consiste à éternellement regretter un autre réel. Or le réel est idiot, affirme Rosset, c'est à dire simple et unique. Tout homme tend à lui susbstituer un double, un réel dans lequel l'indifférence du monde à son égard est conjurée. De même, la croyance en un moi caché mais vrai, un moi intime que masquerait un moi social - représentation truquée du sujet dont celui-ci à conscience et souffre puisque lui-même ne saurait le connaître - est également un leurre. Dans Loin de moi, Rosset étudie cette hantise de soi et du refus de la joie que véhicule cette vision. " Moins on se connaît, mieux on se porte", dit-il dans un de ces aphorismes gentiment provovateurs. C'est tout sauf idiot ou alors à la manière dont l'est le réel : unique, simple, singulier.


Clément Rosset sur France Culture. Affinités électives à 14 h, jeudi 06 juillet.
A lire : Le réel et son double (Folio) et Loin de moi (Minuit).






Machiavel, reviens parmi les tiens

Posté par Myosotis le 01.05.06 à 10:25 | tags : elucubration, philosophie


Il y a 479 ans s'éteignait le florentin Nicolas Machiavel. S'il serait malvenu (et vachement dur) de faire un mauvais cours de philosophie politique en résumant son oeuvre en quelques lignes, je veux simplement rappeler que Machiavel était un mec bien, hé oui, et qu'il n'a jamais mérité son adjectif. Si sa conception de la nature humaine, Machiavel est surtout l'archétype d'un homme politique de terrain (dans le Florence des Médicis) ET penseur comme on en fait plus.
Lorsqu'on s'extasie (s'extasiait) devant la culture de Dominique de Villepin, son panache et sa Mouette à la noix, devant les hommes politiques écrivains de biographie et de bouquins programmatiques best-sellers, on oublie que Machiavel en rentrant chez lui se mettait à sa table de travail et produisait autre chose que de la branlette pour diplomate, retraités ou journalistes télé. Machiavel après le boulot, ça donnait ça et c'était quand même quelque chose non  ?
"Le soir tombe. Je retourne au logis. Je pénètre dans mon cabinet et, dès le seuil, je me dépouille de la défroque de tous les jours, couverte de fange et de boue, pour revêtir des habits de cour redouter la pauvreté, la mort même ne m'effraie pas. Et comme Dante dit qu'il n'y a pas de science si l'on ne retient pas ce que l'on a compris, j'ai noté de ces entretiens avec eux ce que j'ai cru essentiel et composé un opuscule De principatibus où je creuse de mon mieux les problèmes que pose un tel sujet: ce que c'est que la souveraineté, combien d'espèces il y en a, comment on l'acquiert, comment on la garde, comment on la perd.Royale et pontificale; ainsi honorablement accoutré, j'entre dans les cours antiques des hommes de l'Antiquité. Là, accueilli avec affabilité par eux, je me repais de l'aliment qui par excellence est le mien, et pour lequel je suis né. "
Comme dirait Cabrel, c'était mieux avant.  





Ted Chiang : The Devil is in the details

Posté par Maxence le 23.04.06 à 11:03 | tags : denoel, extrait, philosophie, science-fiction

Jeune auteur américain, né en 1967, Ted Chiang fait parti de la génération d'écrivains pour qui science-fiction et métaphysique sont intimement liées. Cet informaticien passionné de mathématiques, dont l'univers est proche de l'Australien Greg Egan propose donc avec ce recueil de nouvelles des metafictions qui révèlent avec talent combien une forme extrême d'intelligence est parfois très proche de la folie.
Extrait :"Callahan appela de Berkeley et ne lui fut d'aucun secours. Il lui promit de continuer d'étudier la question, en affirmant qu'elle avait mis le doigt sur une chose aussi fondamentale que troublante. Il tenait absolument à être tenu informé de ses projets de publication, car si sa formalisation contenait une erreur leur ayant échappé d'autres mathématiciens la relèveraient sans doute. Avec d'évidentes difficultés à suivre ses propos, Renée lui marmonna qu'elle le rappellerait. Communiquer devenait pour elle de plus en plus difficile, ces derniers temps, surtout depuis son accrochage avec Carl. Ses collègues avaient tendance à l'éviter. Elle n'arrivait plus à se concentrer et elle avait fait la nuit précédente un cauchemar où elle découvrait une formalisation lui permettant de traduire des concepts arbitraires sous forme d'expressions mathématiques... et par conséquent de prouver que la vie équivalait à la mort.

La Tour de Babylone de Ted Chiang, Denoël coll. Lunes D'encre, actuellement en librairie.




Slavoj Zizek : Philosopher à coup de marteau.

Posté par Maxence le 05.04.06 à 11:31 | tags : essai, flammarion, livre, philosophie
Jusqu'alors largement ignorée chez nous, l’œuvre du philosophe culte Slavoj Zizek fait enfin l’objet de nombreuses parutions dans notre pays. Philosophe, donc, mais également psychanalyste radical, sa pensée doit être lue attentivement pour être bien comprise. En effet, dans Bienvenue dans le désert du réel, celui que l'on surnomme "la superstar slovène du marxisme pop", met à bas l'idée (utopique selon ses dires) de démocratie libérale et de la supposée bienveillance qui l'accompagne. Alors "nouveau réac" Zizek ? Pas du tout. Dans son livre - au titre faisant bien évidemment référence au film Matrix, quand Morpheus, introduit Néo à la "vraie réalité" d'un monde dévasté par un ground zero planétaire - le penseur insiste simplement sur la nécessité de régler en priorité les problèmes internes à chaque civilisation avant de tenter un rapprochement - ou une opposition simpliste - impossible et brutale entre des cultures aux valeurs par trop éloignées les unes des autres. Ce faisant, il fait bien évidemment référence à la vision réductrice proposée par les médias et la politique américaine post-11 septembre, d'un occident multiple et connecté et d'un islam soit disant régressif et replié sur lui-même. La question que pose Zizek est simple : Comment oser penser que l'on peut faire accepter brutalement les valeurs d'une société occidentale permissive et prétendument libre, alors qu'elle n'est qu'exclusivement dirigée vers l'acquisition de biens matériels, à une civilisation aussi encadrée et dévouée à la communauté que la société musulmane traditionnelle, si nous ne sommes pas capables de réguler nos propres problèmes (chômage, ostracisme, intolérance, retour de l'intégrisme religieux, etc) ? Zizek insiste, par exemple, sur le fait que les déclarations de l'après 11-septembre selon lesquels l'acte terroriste s'explique par le fait que l'islam est une religion intolérante vient  principalement d'intégristes chrétiens eux-même intolérants. Pour Slavoj Zizek, il ne s'agit surtout pas d'imposer de force nos valeurs, ni d'accepter béatement celles des autres, mais d'éternellement peser que ces valeurs représentent et ce qu'individuellement elles peuvent ajouter à l'humanité. Loin d'être un simple appel à la tolérance "de plus", Bienvenue dans le désert du réel est véritablement un manifeste en faveur d'une nouvelle subjectivité.
Bienvenue dans le désert du réel (Flammarion)



Fresh Theorie : que font les jeunes intellectuels ?

Posté par Easywriter le 31.03.06 à 14:34 | tags : essai, extrait, philosophie

- "Il y a une nécessaire hétérogénéité des conditions de la philosophie : c'est toujours pour de mauvaises raisons qu'on en fait, des raisons bien peu 'philosophiques'. Bien sûr, ces mauvaises raisons sont plus ou moins acceptables, il y a des manières plus ou moins 'chic', plus ou moins grossières, d'être forcé à faire de la philosophie. Mais qu'on entre dans la philosophie par Blanchot ou bien par Matrix, c'est le même problème : mauvaises raisons dans les deux cas. Si on est prêt à l'admettre, on s'épargne de pénibles scènes d'auto-justification, mais aussi la traque aux intentions inavouables, l'expertise paranoïaque des compromissions conscientes ou inconscientes (avec la mode du jour, le marché, les fausses gloires de la politique, etc.). Cette hétérogénéïté des conditions de la philosophie, une fois admise, peut-elle devenir à son tour un problème philosophique ? C'est-à-dire : peut-on s'en servir pour faire de la philosophie ?"

C'est ce que se demandent Elie During et Patrice Maniglier dans le collectif branché Fresh Théorie.  Bribes de réponses, filaments d'hypothèses, barbapapa théorique, comme de juste, dans le mag, bientôt.
Fresh Théorie, ouvrage collectif, (Léo Scheer)
Maj : lire la chronique



Conférence sur l'efficacité

Posté par Myosotis le 09.03.06 à 20:17 | tags : conférence, essai, philosophie
J'ai décroché depuis pas mal de temps de la philosophie politique et de l'histoire de la pensée, même si je ne dédaigne pas de temps à autre m'y replonger pour un effort limité. La collection "Libelles" des Puf a sorti ainsi le texte d'une Conférence sur l'efficacité, prononcée il y a quelques années devant un parterre de chefs d'entreprise par le philosophe et sinologue François Jullien. Ce petit texte (une centaine de pages tout au plus) est un véritable bonheur d'intelligence et pourra combler ceux qui s'intéressent d'une façon générale à l'entreprise, aux stratégies politiques et aux différences culturelles.François Jullien est un normalien de 55 ans (ce qui n'est pas vieux pour un penseur) qui s'est spécialisé par goût sûrement et par volonté d'éprouver notre mode de pensée occidentale, dans les comparaisons interculturelles entre notre tradition sociale, guerrière, politique, sociétale et celle de l'Orient, de la Chine en particulier. Sa conférence sur l'efficacité offre ainsi une comparaison, accessible à tous, de deux modèles bâtis sur des socles très différents (la Raison d'un côté, l'Equilibre ou sa recherche de l'autre) et qui pour cette raison produisent de nombreuses zones d'incompréhension. Outre cette technique toujours habile qui consiste à sortir de son modèle pour le questionner, la pensée de Jullien, sous cette forme, a le mérite d'être simple et percutante lorsqu'il parle de commerce international, de la guerre selon Clausewitz ou de la Longue Marche, et cela sans que le lecteur moyen soit distancé. La démarche du penseur présente enfin, et surtout, le mérite rare dans ces sortes de comparaisons interculturelles, de ne pas sombrer dans le relativisme et de décortiquer les ressorts qui sont à l'oeuvre pour bâtir les civilisations avec minutie et respect.

Pour prolonger la réflexion (je m'y suis mis dans la foulée), on pourra évidemment se procurer tout aussi utilement les ouvrages de Jullien et notamment son Traité de l'Efficacité ou son Eloge de la fadeur.




Bégout et des couleurs

Posté par Myosotis le 08.02.06 à 15:28 | tags : essai, livre, philosophie

L'analyse philosophique du monde a des vertus pour le lecteur qu'il est la plupart du temps urgent et plus agréable d'ignorer. La langue philosophique, produite par le philosophe contemporain (le terme de philosophe exclut les personnes qui apparaissent plus d'une fois par semaine à la télévision ou publient des "points de vue" réguliers dans la presse quotidienne), est malheureusement de plus en plus hermétique et inaccessible au profane dont nous sommes. La philosophie d'aujourd'hui (on exagère tout de même un peu) serait ainsi au choix chiante ou inconsistante. Bruce Bégout, au travers de son roman-pensée L'Eblouissement des bords de route et de ses deux essais somptueux Zéropolis et Lieu Commun, avait jusqu'à présent réussi à s'imposer à nous (le lecteur moyen) comme l'exception française qui confirme la règle. Sa philosophie causait français, ne développait pas nécessairement une pensée à cinq ou six tiroirs (ou niveaux de conscience) quand notre intelligence n'en supportait que deux ou trois, et ses thématiques étaient suffisamment reliées à notre monde pour faire surgir des images de cinéma américain ou des émotions de personnes mondaines. Ses livres faisaient 100 pages bien tassées, intuitions géniales comprises. Bégout disait la ville américaine, la route, le motel comme paradigme de la modernité, d'une langue proche - par sa précision, sa concision et sa poésie - des fulgurances de Walter Benjamin.
Avec La Découverte du quotidien, toujours chez Allia, Bégout passe au format maousse, avec 600 pages pour se coltiner frontalement le thème autour duquel il tournait jusqu'à présent, à savoir la phénoménologie du quotidien. En clair, "qu'est-ce que le quotidien ?" et "comment ça fonctionne?" soit, de notre point de vue, la seule question qui mérite d'être examinée. Si sa langue est toujours aussi claire (et c'est une qualité rare, répétons-le) et intelligible, le livre est plus difficile à aborder que les précédents, plus théorique et référencé aussi, ce qui déconcerte autant que lorsqu'on regarde Harry Potter 4 sans avoir vu les trois premiers. Il ne faut pas exclure que cette impression repose aussi (et surtout) sur notre incapacité à comprendre tout ce dont il est question. Disons pour effectuer - en même temps, allons y - un résumé et un jugement sacrilèges de la pensée de Bégout en une dizaine de lignes :
1) que la matière et la manière ont changé mais que la qualité d'exposition est intacte - on lit et on comprend ce dont il est question ;
2) que cette compréhension est renforcée par le sentiment (et c'est une critique) que les grandes idées sont disséquées et reformulées sur des dizaines de pages alors que (peut-être) la forme concise des précédents livres aurait suffi à nous les faire saisir en économisant notre intelligence ;
3) que Bégout nous apporte des éléments décisifs sur le quotidien, à savoir : a- l'homme naît inquiet depuis sa projection dans le monde, hostile et étranger ; b- le quotidien est une construction mentale qui est le travail d'une vie entière ayant pour but de DOMESTIQUER le sentiment d'étrangeté du monde.
4) que Bégout n'écrit pas le livre qu'on veut lire mais son introduction technique - c'est ce qui laisse un arrière-goût d'insatisfaction à la fin du livre ; l'idée qu'il ne nous sert pas assez d'exemples, qu'il ne nous fournit pas (il explique d'ailleurs pourquoi) la phénoménologie du quotidien que nous espérions à la lecture du quatrième de couv' est tenace et fondée, ce n'est pas le livre pour ça et on ne peut pas lui en faire le reproche ;
5) que l'équivalent moderne du Paris, capitale du XIXe siècle de Walter Benjamin, seule oeuvre philosophique ayant réussi à absorber l'ensemble des "symptômes du monde" dans une pensée cohérente et accessible à tous, est toujours à écrire. Bégout tourne autour de ce livre comme une mouche autour d'un pot à miel et on peut souhaiter qu'il s'y jette pour nous un jour ou l'autre. En attendant, sa pensée reste précieuse pour réfléchir avec nos moyens à ce qui nous environne, et on ne lui sera jamais assez reconnaissant pour ça.

Pour ceux que ça intéresserait, on conseillera de jeter un oeil à l'interview de l'auteur sur www.chronicart.com mais aussi à son visage photographié. On ne voit pas assez de philosophes en photos en France (autres que BHL et ses compères) et il est réellement impressionnant de VOIR le visage qui héberge une pensée de cette qualité, comme l'on voit un visage d'artiste, de sage ou de footballeur professionnel, avec circonspection et admiration. (C'est d'ailleurs possible, un post plus bas, illus. ci-dessous.)




Bruce Bégout : j'y retourne

Posté par Eric Arlix le 08.02.06 à 11:55 | tags : essai, livre, philosophie
Super auteur (Bruce Bégout - illus.), super éditeur (Allia), super quatrième de couv' ("pour autant que l'on puisse en juger, il n'y a absolument rien de commun entre le livre Gamma de la Métaphysique d'Aristote et le fait d'acheter son pain chez le boulanger"), super sujet (la découverte du quotidien) pourtant je sature vers la page 277 ("L'inquiétude originelle et la problématicité du monde") sur 600. Convaincu que ce "genre" de livre gagnerait énormément à sortir un peu plus des hyperspécificités philosophiques classiques. Étonnant de la part de Bruce Bégout, ce "changement de braquet" après deux petits livres (2 essais chez Allia, 1 livre de fictions chez Verticales) hyper courts et hyper lisibles. Pressentiment à confirmer dans quelques centaines de pages, j'y retourne.
(illus. Bruce Bégout, photo © Alph. B. Seny, courtesy Editions-verticales.com)
MAJ (11/02/06) : Lire l'avis de Myosotis sur La Découverte du quotidien, le dernier Bruce Bégout



Le lecteur rêve et c'est bien

Posté par Eric Arlix le 03.02.06 à 11:25 | tags : essai, philosophie
Oh oui, une biographie intelligente de Branca plutôt que Mozart. Good, good ! les romans de Leyner en français plutôt que les rééditions d'Ellis en poche. Great la disponibilité en français du Bloemhof* plutôt que le dernier BHL.

* Een Bloemhof van allerley Lieflikheyd sonder vendriet ("Le Jardin de tous les délices sans tristesse"). Texte signé de Vrederick Waarmond mais écrit par les frères Koerbagh en 1668. Lire absolument l'incroyable livre Les lumières radicales, la philosophie de Spinoza et la naissance de la modernité (1650-1750), de Jonathan I. Israel, traduit aux éditions Amsterdam en 2005. Le Bloemhof page 228. Hyper lisible même si votre niveau en philosophie n'est pas top, presque un polar mais attention quand même 1000 pages et 37 euros qui pourraient vous stopper net.





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