Fil d'actu : philosophie  Parutions et actualité des penseurs qui comptent. Voir aussi notre sélection philosophie.
La science-fiction est un genre philosophique par excellence. C'est ce qui fait sa richesse et qui fait aussi que les arguments de ses détracteurs prétextant qu'il s'agit d'une littérature pour adolescent boutonneux ne tiennent pas. Et ce n'est pas le cycle (une geste, ou une saga, pour être précis) de L'Oecumène d'or de John C. Wright qui contredira cette affirmation.
Dans L'Oecumène d'Or (The Golden Age en VO) sous-titré Une geste de l'avenir lointain, l'auteur nous présente une société entièrement gérée par des intelligences artificielles, nommées "sophotechs", qui s'occupent principalement de l'aspect juridique, énergétique, stratégique et économique des affaires humaines tout en pourvoyant à leur plaisir dans des univers virtuelles ultra-sophistiqués. Le genre humain s'est donc asservi volontairement pour son plus grand bien. Les planètes de notre système solaire sont toutes colonisées, ou servent de matière première à la Terre. Mieux, dans cette société véritablement post-humaine, la mort a disparu depuis longtemps. Les humains ne se reproduisent plus de manière "naturelle", ou presque, mais effectuent des copies, des doubles, des artefacts les représentants à divers endroit de l'univers. Ils vivent de toute façon plus généralement dans d'immenses simulations informatiques.
Tout semblerait donc (enfin) parfait dans le meilleur des mondes possibles, si ce type de civilisation sclérosée par un confort lénifiant, la quête du plaisir immédiat et le conservatisme rampant, ne comportait pas aussi de gros défauts : l'ennui tout d'abord, le manque de défi et d'ambition ensuite, ainsi que la peur du changement. Pourtant, dans un univers où le soleil entrera un jour en expansion et réduira les planètes qui l'entourent en cendre, l'humanité devrait se soucier de son avenir. Un avenir qui, pour certains, se situe dans les étoiles. Mais dans une société comme celle de l'Oecumène d'Or, quand les conditions sont optimales, tout changement est considéré comme une dangereuse régression ou au moins comme une dégradation.
L'Oecumène d'or : Une geste de l'avenir lointain John C. Wright (Le Livre de Poche)


En guise de "participation" à la politique de développement durable actuelle, imaginez la création par une bande de biologistes renégats d'une forêt génétiquement modifiée, à la fois poumon vert de la planète mais aussi réseau de communication et de calcul biologique, collecteur d'énergie solaire et usine chimique cellulaire, non seulement totalement autonome, mais également capable de se défendre seule contre toutes interventions extérieures. Ce n'est qu'une des fabuleuses idées présentées par l'écrivain de science-fiction australien Greg Egan dans ce deuxième volet de l'intégrale des ses nouvelles proposées par les éditions du Belial ce mois-ci. Une initiative qui débute rappelons-le, avec Axiomatique en 2006 (voir notre chronique ici) et qui se poursuit donc avec Radieux, second recueil réunissant 10 nouvelles ou novelas, accompagnées d'une bibliographie raisonnée de l'auteur. Rappelons aussi que Greg Egan, en plus d'être l'un des plus grands auteurs de science-fiction vivant, est un humaniste éclairé et un scientifique (mathématicien pour être exacte), ainsi qu'un écrivain engagé qui n'a pas hésité à abandonner son activité quelques années afin de se rendre utile dans le domaine de l'humanitaire. Un besoin de se rattacher au réel et au quotidien qui transparaît continuellement dans son œuvre.
La SF selon Greg Egan est toujours plausible, si ce n'est scientifiquement et minutieusement réfléchie. Pas de bébettes verdâtres couvertes de tentacules ici. Ces récits sont basés sur les dernières avancées techniques, ou théoriques, en matière de physique quantique, de bio-ingénierie, de réseaux informatiques et de technologies de pointe. Ces histoires explorent également l'impact psychologique et philosophique (quand ce n'est pas métaphysique) de ces découvertes sur nos vies et les changements qu'elles impliquent, et impliqueront dans le futur (car aussi proches et réalistes que soient les situations décrites par Egan, il s'agit tout de même de science-fiction, ne l'oublions pas) sur notre espèce, nos civilisations et notre histoire. Quand ce n'est pas sur notre vision du monde, de la vie et de la mort, ou en l'occurrence, parfois de sa disparition, comme c'est le cas dans son roman non traduit à ce jour Diaspora (publication en France prévue en février 2008).
Avec Radieux, le Belial fait donc office d'utilité publique en publiant les nouvelles souvent introuvables aujourd'hui, de cet auteur ambitieux et incontournable de la prospective-fiction actuelle, d'autant que l'on annonce un troisième volume en 2008 ! Ce volume regroupe d'ailleurs le meilleur de l'auteur, de Paille au vent (voir intro de l'article) à Cocon (le scandale d'une manipulation génétique embryonnaire destinée à éradiquer l'homosexualité, glups !) en passant par Monsieur Volition (la découverte de la volonté comme simple rouage du processus hyper-complexe qu'est la conscience humaine, ou "Nietzsche est mort !"), Notre-Dame-de-Tchernobyl (un thriller apocalyptique), Vif Argent (et sa vision au vitriole de ce qu'il appel "le spiritualisme") ou L'Eve mitochondriale (ou "la porté politique de la paléontologie"), chaque récit se compose comme une enquête (et bien souvent une quête) passionnante de bout en bout. Même si l'univers de l'Australien en mêlant hard-science, philosophie et humanité n'est pas exempt de difficultés.
A ce propos, j'invite ceux qui, comme moi, callent sur La Plongée de Planck, à se rendre sur ce sujet du forum du fameux webzine SF-Fantasy-Horreur-Transfictions du Cafard Cosmique (belle une sur Gérard Klein ce mois-ci), pour y trouver définitions, explications et débats sur le sujet.
Radieux Greg Egan Editions Le Bélial


On peut être journaliste et développer en parallèle une pensée pratique digne des meilleurs. C'est ce que démontre Patrice Bollon, adepte de Cioran, auquel il s'est consacré, au fil de ses ouvrages. Sa Morale du Masque et son Esprit d'époque (réflexion sur le conformisme) nous avaient laissé un très bon (et très net) souvenir, ce qui risque d'être le cas de cette nouvelle livraison. Le Manuel du contemporain fait partie de ces ouvrages de philosophie qui se lisent comme des romans mais qui ne cèdent pas sur le contenu philosophique. Autour d'une question assez basique (comprend-on jamais ou comment comprendre son époque ?), Bollon enchaîne une pensée sous forme de fragments (10 lignes à 3 pages maximum) qui aborde tous les thèmes qui comptent : l'individu, le relativisme, les faux-semblants, la vérité, la démocratie, le pseudo-multiculturalisme,.... Sa vision est à la fois pessimiste et extralucide, nous invitant (c'est une tarte à la crème, mais on a guère fait mieux depuis les Grecs) à regarder la réalité les yeux ouverts et le cerveau en éveil. Ses démonstrations sonnent justes et combatives, s'énoncent dans un style toujours clair et intelligible, percutant et qui sait se ramasser en quelques jolies fusées, dignes de son penseur favori. Avant de le retrouver prochainement en interview, un petit extrait apéritif qui n'est pas la séquence la plus originale, mais pas non plus la moins intéressante. Ou quand on cherche l'individu dans l'évidence d'un monde pourtant individualiste....
Faudra-t-il bientôt ériger sur les places publiques les plus symboliques de nos grandes métropoles des statues à l'Individu inconnu ? Le poids des normes dans nos sociétés est devenu tel, d'autant plus écrasant que celles-ci s'exercent désormais avec notre assentiment et notre appui, et le conformisme qui en résulte si généralisé et étouffant qu'on se demande parfois si ces sociétés sont encore en mesure de donner naissance à un seul individu, authentique s'entend. Car de faux individus, qui posent aux esprits libres tout en rabâchant le sens le plus commun de leur époque, on en trouve à foison. Et rien à attendre non plus de ceux qui, parce qu'ils sont nés riches ou puissants, pourraient faire un pied de nez à la société : l'argent ou le pouvoir sont devenus pour eux des absolus, des secondes natures, qu'ils ne songent qu'à faire fructifier encore et encore. Les seuls vrais individus susceptibles d'émerger dans cet univers clos et si faussement respectable ne sauraient plus être que des marginaux tragiques, qui se sont donné le luxe - car c'en est un, et suprême - d'être libres, en maniant alternativement la règle et l'anti-règle, le légal et l'illégal. L'Individu ou la dernière figure possible du Héros ?
Manuel du Contemporain Patrice Bollon Seuil


Je poursuis bon an, mal an, mon exploration ("française et blanche") de la littérature et de la philosophie arabe ou persane. Mon absence de méthode et mon ignorance n'ont d'égal que ma curiosité pour des oeuvres, dont il s'avère souvent compliqué de ramener quelque chose d'intéressant pour comprendre l'état du monde, tant le contexte historique de création m'échappe et leur portée sur l'état actuel des civilisations, dont elles sont issues, semble faible. Abu Yusuf Yaqub ibn Ishaq al-Sabah Al-Kindi, plus connu sous son diminutif d'Al-Kindi est à cet égard un personnage tout à fait singulier. Né en 801, il est l'auteur de 300 ouvrages monumentaux qui touchent à peu près à tous les domaines de la connaissance. Al-Kindi, et c'est son originalité de philosophe, peut être considéré comme l'homme qui a importé la raison grecque (aristotélicienne et platonicienne) dans la pensée arabe. Protégé par le mécenat et la relative paix apportée par les premiers califats abbassides (sunnites donc), Al-Kindi démarre sa carrière en traduisant, à Bagdad, les ouvrages en provenance de la Grèce Antique. Peu doué pour le Grec, selon la légende, Al-Kindi traduit comme il peut et commence assez vite à broder autour des idées qui lui sont proposées par les penseurs d'Occident. De là, il se réapproprie l'idée (inédite dans son univers de pensée) d'une métaphysique pensée comme connaissance des causes des choses, et met en place un système d'analyse causale qui, s'il se rattache en définitive à Dieu (il démontre son existence dans un tour de passe qui n'a rien à envier aux manoeuvres de Descartes, en posant que la linéarité du temps présent ne peut pas se situer sur une ligne infinie et doit donc... avoir un début, lequel ne peut que valider les options créationnistes), préfigure une approche causale proche de la science moderne. L'insertion de "causes intermédiaires" dans les différents processus qu'il décrit l'amène à tutoyer l'inacceptable et à se heurter aux théologiens.
Bizarremment, et alors qu'il passe dans le monde arabe pour un grand savant, les oeuvres les plus marquantes qui ont émergé de lui en Occident, l'assimilent à un savant ésotérique. Publié par les Editions Allia, son De Radiis est paré d'un bandeau "Théorie des Arts Magiques" qui est une forme de tromperie sur la marchandise. On peut trouver également de lui, en cherchant un peu, un Manuscrit sur le déchiffrement des messages cryptographiques, qui introduit plus de mille ans avant notre époque un certain nombre de règles et recommandations permettant de "craquer" les codes secret. Dans le De Radiis justement, Al-Kindi propose une sublime et très poétique métaphysique des sensations, des mots et des éléments qui tente, sur le modèle d'Aristote, de cerner l'articulation des flux de matière (rayons, feu, eau, chair, pensées,...) dans l'harmonie du monde. L'universel (et c'est une surprise) est au centre de la philosophie d'Al-Kindi. il privilégie l'observation tous azimuts comme méthode de compréhension du monde et explique les phénomènes matériels par un système de rayonnement émanant des objets et des personnes. Cette théorie fascinante donne des morceaux réellement épatants comme celui-ci :
Les paroles sont en effet des formes aériennes, et c'est pour cette raison qu'elles sont plus opérantes sur une matière aérienne que sur une autre. (...) De là vient le fait que certains mots, prononcés rituellement, modifient la sensation des animaux, et des hommes en particulier. En effet, l'esprit humain est de nature aérienne, et de ce fait les mots, comme d'autres choses, provoquent facilement un changement en lui. De là vient aussi le fait que des images apparaissent dans le miroir consacré grâce à la prononciation de certains morts, et que parfois se font entendre des paroles non prononcées par l'homme. De là vient aussi le fait que, durant la prononciation de certains mots, des images venues de l'extérieur se forment dans l'imagination, la raison et la mémoire de l'homme envoûté. C'est aussi pour cela que différentes passions sont modifiées dans l'âme humaine grâce à la prononciation de mots, comme par exemple, la crainte, l'espérance, la joie, la douleur, et cela se produit de manière semblable dans les autres animaux. Ou un joli cours de linguistique irakienne du IXème siècle.
De Radiis Al-Kindi Allia


Officiellement, on ne doit à Friedrich Nietzsche qu'un unique recueil de poèmes : Dithyrambes pour Dionysos, recueil sorti à titre posthume quelques années après sa mort en 1900. Ses biographes relèvent tous néanmoins que le philosophe Allemand a toujours maintenu, à presque tous les stades de sa vie, une forte activité d'écriture en vers, en prose ou prose poétique, détachée de son oeuvre de penseur, et au travers de laquelle il condensait sa philosophie en formules ou en fulgurances. La lecture de ces textes, telle qu'elle est présentée dans le volume de la NRF qui lui est consacrée, n'est pas simple pour celui qui n'est pas familier des travaux "principaux" de l'auteur. Mais celle-ci présente un charme troublant en même temps qu'elle provoque par sa puissance et sa simplicité formelle de délicieux moments de stupeur. Tantôt d'inspiration romantique (poésies de jeunesse) ou crépusculaire (aux accents d'Hölderlin), la poésie de Nietzsche est accessoirement un bon moyen pour ceux qui n'en auraient pas le courage, l'occasion ou l'envie de se confronter à la pensée nietzschéenne. On croise ici Zarathoustra sur quelques séquences. Mais, on peut surtout et assez facilement, derrière les vers, entendre les éclats de rire, le cynisme et les outrances provocatrices d'un penseur qui se sent faire table rase du passé. Derrière chaque poème, c'est plus que sa pensée en vers, la voix si particulière de Nietzsche qui transparaît, sa manière de retourner les idées reçues et de les contaminer par sa propre pensée. Un exemple peut en être donné sur cette Résolution en forme de porte d'entrée à sa pensée sur Dieu.
Je serai sage, car cela me plaît, Et suivant mon propre commandement. Je loue Dieu d'avoir créé le monde Aussi bête que possible. Et si moi, je vais mon chemin Aussi tordu qu'il est possible, C'est que le plus sage a commencé là Et que là le fou _ s'est arrêté. Toutes les sources sont éternelles Jaillissent éternellement. Dieu même - a-t-il seulement commencé ? Dieu même - ne commence-t-il pas sans cesse ?
Dithyrambes pour Dionysos Friedrich Nietzsche NRF Gallimard


Impossible Sagesse est un ouvrage de philosophie assez admirable par sa simplicité et sa franchise. Les ambitions de Jacques Schlanger (dont on avait lu le passionnant Guide pour un apprenti philosophe) sont des ambitions modestes de penseur qui souhaite se faire comprendre de tous et n'a pas l'intention de rivaliser avec les plus grands. Schlanger ne se prend ni pour Hegel, ni pour Nietzsche, n'a pas la prétention de renouveler le lexique philosophique, ni celle de vous donner le sens de la vie sur un plateau. Sa pensée n'en est pas moins valeureuse et à distinguer des dizaines de manuels de philosophie ou d'ouvrages de vulgarisation qui vous vendent le Bonheur Pour les Nuls ou du concept à la mode Luc Ferry, sans aucune forme de plus-value. Sur un thème assez fondamental (et basique) : l'aspiration de "certains" hommes à la sagesse, Schlanger nous offre ici un essai léger comme une plume et tout à fait didactique. Le mouvement d'Impossible Sagesse s'appuie sur 3 temps successifs qui forment une investigation des manifestations (des symptomes, dirait-on) de la sagesse en l'homme. Pourquoi ressent-on une sorte d'admiration ou d'attirance envers les personnages (réels, philosophiques, les aînés, les religieux, les personnages de roman) qui dégagent un modèle de sagesse ou semblent mener une vie en cohérence avec leur pensée ? Pourquoi est-ce que l'homme semble sans cesse à la recherche d'un point d'équilibre entre ce qu'il vit et ce qu'il pense ? Pourquoi, enfin, et c'est le titre du livre, la sagesse est-elle impossible ? Dans une formulation un peu différente mais plus problématique : à quelle sagesse l'homme moderne peut-il aspirer ? Schlanger trace un parcours élégant dans la philosophie antique, interrogeant plusieurs pratiques de sagesse, aussi diverses que celles des épicuriens, des stoïciens, analysant les comportements de Marc-Aurèle, d'Epictète, de Platon ou de Diogène. En chacun, il identifie les ressorts de l'admiration, la manière d'affirmer son essence et de vivre sa vie comme on l'entend, par delà les différences de pratique. En cela, il trace un lien direct entre sagesse et liberté, qu'on retrouve dans le deuxième volet de l'essai consacré à la sagesse en littérature. Entre Jacques le Fataliste (déterministe et fataliste, donc) et le magnifique Choukov de Soljenytsine dans une Journée d'Ivan Denissovitch, sobre et humain, Schlanger passe en revue les mécanismes qui font l'homme sage. L'harmonie qui se dégage du roman du goulag et de son personnage principal forment un point d'attraction qui force l'admiration et appelle à un comportement mimétique des hommes communs. Hommes communs, justement, qui sont l'objet du troisième volet. Après avoir examiné les figures exceptionnelles puis les héros de roman, Schlanger ramène habilement la problématique à notre niveau et se demande ce que signifierait rechercher la sagesse pour un homme normal. Le passage de la théorie à la pratique est un peu rude (et on doit le reconnaître, la partie la plus décevante de l'essai) mais conclut subtilement une étude aussi concise que praticable. Le message n'est pas révolutionnaire : comme pour la philosophie, on trouve la sagesse en la prenant pour cible et, seconde idée forte, on ne l'atteint jamais. Impossible sagesse est non seulement un ouvrage agréable à lire mais aussi un livre qui s'adresse, par son côté "directement opérationnel" (qui n'est pas un gros mot en philosophie), à tous ceux qui sont confrontés dans leur vie à des arbitrages entre leur vie et leur système de valeurs, c'est-à-dire tout le monde. Le livre pourra même présenter l'avantage chez les allergiques de tenter une belle réconciliation avec le genre. A découvrir donc.
Impossible sagesse Jacques Schlanger Métailié


La mort de Jean Baudrillard nous a prit de court ! Que dire qui n'ait pas déjà été dit sur ce philosophe hors normes, dont les réflexions pouvaient apparaître peut-être un peu moins pertinente depuis quelques années mais qui a tout de même largement contribuer à éclairer la pensée du 20ième siècle ? Nous devons l'avouer, nous n'avons rien préparé, c'est pourquoi je me permets de vous copier cet extrait de l'hommage que le ponte canadien de la cyberculture, Arthur Kroker, à rendu aujourd'hui au philosophe français, sur son site et dans le courrier envoyé à tous les abonnés de son mailing list : Comme ses prédécesseurs intellectuels -- Nietzsche, Artaud, et Bataille -- Jean Baudrillard était cette exception culturelle philosophique, un penseur dont les réflexions, refusant d'être simplement culturellement mimétique, était réellement le signe d'une réalité sociale complexe au siècle du post-modernisme. Dans sa pensée il y avait toujours quelque chose simultanément futuriste et antique : futuriste parce que sa théorie de la culture de la simulation était parallèle aux grandes découvertes scientifiques de notre temps, spécifiquement en ce qui concerne la radicale transformation de culture et de la société sous l'impact de la vitesse de la lumière- et de l'espace temps; et antique parce que Baudrillard a toujours été hanté par une énigme pataphysique, à savoir la montée magique du principe de réalité lui-même dans le langage de l'artifice, de la séduction et de la terreur. Nous invitons les anglophones parmi vous (et surtout ceux que cela intéressent) à se rendre sur la page de CTHEORY, le site d'Arthur et Mary-Louise Kroker pour lire la suite de cet excellent article, à la fois résumé de l'oeuvre de Baudrillard, exégèse et hommage.


A propos de Greg Egan, je lisais quelque part : "Il y a la science-fiction "avant Greg Egan", la science-fiction "après Greg Egan" et, plus important encore, la "science-fiction de Greg Egan". Je ne me souviens plus où ? Toujours est-il que cette affirmation est parfaitement exacte. Je ne sais pas en quelle estime les lecteurs de ce blog tiennent la science-fiction (cette "littérature pour "débiles, geeks boutonneux et adolescents rêveurs", si l'on s'en tient à l'avis général, qui n'est, heureusement, jamais le bon) mais la SF selon Egan, c'est un peu comme la philosophie selon Deleuze... Egan est un auteur difficile (très) mais tellement passionnant. Le littéraire que je suis, a bien été obligé de se faire mal pour passer outre les idées préconçues sur la littérature mais - surtout - sur la réalité (dont la physique, la chimie, les mathématiques, le chaos, la psychologie mais aussi tout bêtement, la sexualité, l'amour, l'humanité sont les principaux ingrédients, comme dans les histoires d'Egan) à l'aune de l'esprit visionnaire d'un auteur de cette trempe. Première bonne nouvelle, la version d'Axiomatique publiée par Le Bélial est bel et bien la version américaine originale. Soit, 18 nouvelles publiées en tout (les éditions DLM avaient déjà publié, deux fois 4 nouvelles, dans deux recueils différents, et une, isolée, sous le format d'une novella). Deuxième bonne nouvelle, la traduction est impeccable (ce qui n'est pas un mince soulagement, les lecteurs de SF le savent bien) Au final, Axiomatique se compose donc d'une série de savoureuses petites nouvelles, globalement assez facile à lire comparée aux romans de l'auteur. Comme son titre l'indique, chaque histoire illustre un thème. Des drogues qui brouillent la réalité et provoquent la conjonction des possibles. Des perroquets génétiquement améliorés qui jouent En attendant Godot. Des milliardaires élaborant des chimères, mi-hommes mi-animaux, pour assouvir leurs passions esthétiques. Des femmes qui accueillent dans leur ventre le cerveau de leur mari le temps de reconstruire son corps. Des enlèvements pratiqués sur des répliques mémorielles de personnalités humaines. Des fous de Dieu inventant un virus sélectif reléguant le SIDA au rang de simple grippe. Des implants cérébraux altérant suffisamment la personnalité pour permettre à quiconque de se transformer en tueur... Comme l'écrivait si bien Christo Datso : Egan s'en prend à ces mirages de l'identité que sont la morale ("Axiomatique"), la mémoire ("le Coffre-fort"), l'enfant ("le Tout-P'tit") et le corps ("la Caresse"). Toutes sont prospectives tout en se situant dans un futur proche, presque aujourd'hui, comme c'est le cas pour la bonne science-fiction. Les textes d'Egan sont souvent ironiques et très noires, concernant notre futur technologique. Lire Axiomatique est une activité viscérale, car à l'instar d'un David Cronenberg, la fiction d'Egan touche à ce que l'on a de plus intime. Ici pas de voyages spatiaux, d'extra-terrestres et de bataille à l'épée laser (ne vous fiez pas à la couverture). Egan examine avec la minutie d'un chirurgien (j'allais dire d'un Ballard, mais Ballard n'est pas un scientifique et il est bien faible comparé à Egan finalement) les mœurs, les sentiments, les élans de personnes, nous, plongées dans le bouillonnement des découvertes scientifiques de notre ère (biotechnologie, xénobiologie, génétique, nanotechnologie...) Au fil des pages, le lecteur acquiert le sentiment poignant de n'être qu'une petit chose, un homoncule n'ayant finalement que très peu d'expérience, en comparaison de ce qu'est la vie biologique et son évolution.
Bref, Axiomatique fait parti de ces livres renversant. De ceux qui vous changent. A propos de Jeff Noon, j'ai été gentil. Bon, d'accord j'ai un peu insisté. Mais à ceux qui s'extasie sur Palahniuk, Ballard, Thomas Pynchon ou Jonathan Littell, je conseil impérativement la lecture d'Axiomatique de Greg Egan.
Greg Egan, Axiomatique, Les éditions du Bélial


Très très bonne nouvelle, les éditions du Bélial réédite Axiomatique en septembre, soit la totalité des nouvelles de l'écrivain de science-fiction australien, Greg Egan. Considéré (à raison) comme un prodige de la sf, Egan est déjà l'auteur de 5 romans (seulement 4 traduit en français à ce jour : Isolation, L'énigme de l'univers, La cité des permutants et Téranésie.) Sur les 18 nouvelles originales d'Axiomatique, seules 4 furent traduites en français par les feu les éditions DLM (qui en diffusèrent également 4 autres dans un recueil titré Notre-Dame de Tchernobyl, ainsi qu'une superbe novella : Baby Brain, aujourd'hui véritable collectors). Sur le fameux cite Quarante-deux, Christo Datso écrit : Tout comme Descartes qui voulait établir les fondements d'une science véritable, par la remise en cause de toutes les connaissances antérieures [4], Egan fait œuvre de déconstruction systématique, de destruction délibérée du Sujet, afin de bâtir les fondements d'une nouvelle science, celle de l'homme remodelé, recomposé, dans sa chair et son esprit, par la génétique, les neurosciences, l'informatique… Là où Descartes commençait par s'attaquer aux croyances naïves des sens, usant du doute radical comme méthode, pour aboutir à la certitude qu'il n'y a de sujet que dans la pensée, Egan s'en prend à ces mirages de l'identité que sont la morale ("Axiomatique"), la mémoire ("le Coffre-fort"), l'enfant ("le Tout-P'tit") et le corps ("la Caresse"). Il ne nous reste donc qu'à lire (ou relire) Axiomatique en septembre pour vérifier que le contenu est bien à la hauteur des ambitions de l'auteur...


Certains philosophes arrivent à produire une oeuvre à la fois brillante mais encore drôle, accessible et pleine de vie. On ne parle pas ici de Michel Onfray, dont le discours adapté aux medias de son temps dépasse rarement l'anecdotique. A l'inverse, Clément Rosset développe une pensée énergique et exigeante, qui accepte la cruauté du monde : contrairement aux pessimistes radicaux, façon Cioran ou Schopenhauer- qui maudissent le tragique et l'absurde de la vie, l'auteur du réel et son double y voit matière à nourrir la joie de vivre.  La souffrance venant de l'illusion romantique qui consiste à éternellement regretter un autre réel. Or le réel est idiot, affirme Rosset, c'est à dire simple et unique. Tout homme tend à lui susbstituer un double, un réel dans lequel l'indifférence du monde à son égard est conjurée. De même, la croyance en un moi caché mais vrai, un moi intime que masquerait un moi social - représentation truquée du sujet dont celui-ci à conscience et souffre puisque lui-même ne saurait le connaître - est également un leurre. Dans Loin de moi, Rosset étudie cette hantise de soi et du refus de la joie que véhicule cette vision. " Moins on se connaît, mieux on se porte", dit-il dans un de ces aphorismes gentiment provovateurs. C'est tout sauf idiot ou alors à la manière dont l'est le réel : unique, simple, singulier. Clément Rosset sur France Culture. Affinités électives à 14 h, jeudi 06 juillet. A lire : Le réel et son double (Folio) et Loin de moi (Minuit).


  
Il y a 479 ans s'éteignait le florentin Nicolas Machiavel. S'il serait malvenu (et vachement dur) de faire un mauvais cours de philosophie politique en résumant son oeuvre en quelques lignes, je veux simplement rappeler que Machiavel était un mec bien, hé oui, et qu'il n'a jamais mérité son adjectif. Si sa conception de la nature humaine, Machiavel est surtout l'archétype d'un homme politique de terrain (dans le Florence des Médicis) ET penseur comme on en fait plus. Lorsqu'on s'extasie (s'extasiait) devant la culture de Dominique de Villepin, son panache et sa Mouette à la noix, devant les hommes politiques écrivains de biographie et de bouquins programmatiques best-sellers, on oublie que Machiavel en rentrant chez lui se mettait à sa table de travail et produisait autre chose que de la branlette pour diplomate, retraités ou journalistes télé. Machiavel après le boulot, ça donnait ça et c'était quand même quelque chose non ? "Le soir tombe. Je retourne au logis. Je pénètre dans mon cabinet et, dès le seuil, je me dépouille de la défroque de tous les jours, couverte de fange et de boue, pour revêtir des habits de cour redouter la pauvreté, la mort même ne m'effraie pas. Et comme Dante dit qu'il n'y a pas de science si l'on ne retient pas ce que l'on a compris, j'ai noté de ces entretiens avec eux ce que j'ai cru essentiel et composé un opuscule De principatibus où je creuse de mon mieux les problèmes que pose un tel sujet: ce que c'est que la souveraineté, combien d'espèces il y en a, comment on l'acquiert, comment on la garde, comment on la perd.Royale et pontificale; ainsi honorablement accoutré, j'entre dans les cours antiques des hommes de l'Antiquité. Là, accueilli avec affabilité par eux, je me repais de l'aliment qui par excellence est le mien, et pour lequel je suis né. " Comme dirait Cabrel, c'était mieux avant.


Jeune auteur américain, né en 1967, Ted Chiang fait parti de la génération d'écrivains pour qui science-fiction et métaphysique sont intimement liées. Cet informaticien passionné de mathématiques, dont l'univers est proche de l'Australien Greg Egan propose donc avec ce recueil de nouvelles des metafictions qui révèlent avec talent combien une forme extrême d'intelligence est parfois très proche de la folie. Extrait :"Callahan appela de Berkeley et ne lui fut d'aucun secours. Il lui promit de continuer d'étudier la question, en affirmant qu'elle avait mis le doigt sur une chose aussi fondamentale que troublante. Il tenait absolument à être tenu informé de ses projets de publication, car si sa formalisation contenait une erreur leur ayant échappé d'autres mathématiciens la relèveraient sans doute. Avec d'évidentes difficultés à suivre ses propos, Renée lui marmonna qu'elle le rappellerait. Communiquer devenait pour elle de plus en plus difficile, ces derniers temps, surtout depuis son accrochage avec Carl. Ses collègues avaient tendance à l'éviter. Elle n'arrivait plus à se concentrer et elle avait fait la nuit précédente un cauchemar où elle découvrait une formalisation lui permettant de traduire des concepts arbitraires sous forme d'expressions mathématiques... et par conséquent de prouver que la vie équivalait à la mort.
La Tour de Babylone de Ted Chiang, Denoël coll. Lunes D'encre, actuellement en librairie.


 Jusqu'alors largement ignorée chez nous, l’œuvre du philosophe culte Slavoj Zizek fait enfin l’objet de nombreuses parutions dans notre pays. Philosophe, donc, mais également psychanalyste radical, sa pensée doit être lue attentivement pour être bien comprise. En effet, dans Bienvenue dans le désert du réel, celui que l'on surnomme "la superstar slovène du marxisme pop", met à bas l'idée (utopique selon ses dires) de démocratie libérale et de la supposée bienveillance qui l'accompagne. Alors "nouveau réac" Zizek ? Pas du tout. Dans son livre - au titre faisant bien évidemment référence au film Matrix, quand Morpheus, introduit Néo à la "vraie réalité" d'un monde dévasté par un ground zero planétaire - le penseur insiste simplement sur la nécessité de régler en priorité les problèmes internes à chaque civilisation avant de tenter un rapprochement - ou une opposition simpliste - impossible et brutale entre des cultures aux valeurs par trop éloignées les unes des autres. Ce faisant, il fait bien évidemment référence à la vision réductrice proposée par les médias et la politique américaine post-11 septembre, d'un occident multiple et connecté et d'un islam soit disant régressif et replié sur lui-même. La question  que pose Zizek est simple : Comment oser penser que l'on peut faire accepter brutalement les valeurs d'une société occidentale permissive et prétendument libre, alors qu'elle n'est qu'exclusivement dirigée vers l'acquisition de biens matériels, à une civilisation aussi encadrée et dévouée à la communauté que la société musulmane traditionnelle, si nous ne sommes pas capables de réguler nos propres problèmes (chômage, ostracisme, intolérance, retour de l'intégrisme religieux, etc) ? Zizek insiste, par exemple, sur le fait que les déclarations de l'après 11-septembre selon lesquels l'acte terroriste s'explique par le fait que l'islam est une religion intolérante vient principalement d'intégristes chrétiens eux-même intolérants. Pour Slavoj Zizek, il ne s'agit surtout pas d'imposer de force nos valeurs, ni d'accepter béatement celles des autres, mais d'éternellement peser que ces valeurs représentent et ce qu'individuellement elles peuvent ajouter à l'humanité. Loin d'être un simple appel à la tolérance "de plus", Bienvenue dans le désert du réel est véritablement un manifeste en faveur d'une nouvelle subjectivité. Bienvenue dans le désert du réel (Flammarion)


- "Il y a une nécessaire hétérogénéité des conditions de la philosophie : c'est toujours pour de mauvaises raisons qu'on en fait, des raisons bien peu 'philosophiques'. Bien sûr, ces mauvaises raisons sont plus ou moins acceptables, il y a des manières plus ou moins 'chic', plus ou moins grossières, d'être forcé à faire de la philosophie. Mais qu'on entre dans la philosophie par Blanchot ou bien par Matrix, c'est le même problème : mauvaises raisons dans les deux cas. Si on est prêt à l'admettre, on s'épargne de pénibles scènes d'auto-justification, mais aussi la traque aux intentions inavouables, l'expertise paranoïaque des compromissions conscientes ou inconscientes (avec la mode du jour, le marché, les fausses gloires de la politique, etc.). [...] Cette hétérogénéïté des conditions de la philosophie, une fois admise, peut-elle devenir à son tour un problème philosophique ? C'est-à-dire : peut-on s'en servir pour faire de la philosophie ?"
C'est ce que se demandent Elie During et Patrice Maniglier dans le collectif branché Fresh Théorie. Bribes de réponses, filaments d'hypothèses, barbapapa théorique, comme de juste, dans le mag, bientôt. Fresh Théorie, ouvrage collectif, (Léo Scheer) Maj : lire la chronique


J'ai décroché depuis pas mal de temps de la philosophie politique et de l'histoire de la pensée, même si je ne dédaigne pas de temps à autre m'y replonger pour un effort limité. La collection " Libelles" des Puf a sorti ainsi le texte d'une Conférence sur l'efficacité, prononcée il y a quelques années devant un parterre de chefs d'entreprise par le philosophe et sinologue François Jullien. Ce petit texte (une centaine de pages tout au plus) est un véritable bonheur d'intelligence et pourra combler ceux qui s'intéressent d'une façon générale à l'entreprise, aux stratégies politiques et aux différences culturelles.François Jullien est un normalien de 55 ans (ce qui n'est pas vieux pour un penseur) qui s'est spécialisé par goût sûrement et par volonté d'éprouver notre mode de pensée occidentale, dans les comparaisons interculturelles entre notre tradition sociale, guerrière, politique, sociétale et celle de l'Orient, de la Chine en particulier. Sa conférence sur l'efficacité offre ainsi une comparaison, accessible à tous, de deux modèles bâtis sur des socles très différents (la Raison d'un côté, l'Equilibre ou sa recherche de l'autre) et qui pour cette raison produisent de nombreuses zones d'incompréhension. Outre cette technique toujours habile qui consiste à sortir de son modèle pour le questionner, la pensée de Jullien, sous cette forme, a le mérite d'être simple et percutante lorsqu'il parle de commerce international, de la guerre selon Clausewitz ou de la Longue Marche, et cela sans que le lecteur moyen soit distancé. La démarche du penseur présente enfin, et surtout, le mérite rare dans ces sortes de comparaisons interculturelles, de ne pas sombrer dans le relativisme et de décortiquer les ressorts qui sont à l'oeuvre pour bâtir les civilisations avec minutie et respect. Pour prolonger la réflexion (je m'y suis mis dans la foulée), on pourra évidemment se procurer tout aussi utilement les ouvrages de Jullien et notamment son Traité de l'Efficacité ou son Eloge de la fadeur.


L'analyse philosophique du monde a des vertus pour le lecteur qu'il est la plupart du temps urgent et plus agréable d'ignorer. La langue philosophique, produite par le philosophe contemporain (le terme de philosophe exclut les personnes qui apparaissent plus d'une fois par semaine à la télévision ou publient des "points de vue" réguliers dans la presse quotidienne), est malheureusement de plus en plus hermétique et inaccessible au profane dont nous sommes. La philosophie d'aujourd'hui (on exagère tout de même un peu) serait ainsi au choix chiante ou inconsistante. Bruce Bégout, au travers de son roman-pensée L'Eblouissement des bords de route et de ses deux essais somptueux Zéropolis et Lieu Commun, avait jusqu'à présent réussi à s'imposer à nous (le lecteur moyen) comme l'exception française qui confirme la règle. Sa philosophie causait français, ne développait pas nécessairement une pensée à cinq ou six tiroirs (ou niveaux de conscience) quand notre intelligence n'en supportait que deux ou trois, et ses thématiques étaient suffisamment reliées à notre monde pour faire surgir des images de cinéma américain ou des émotions de personnes mondaines. Ses livres faisaient 100 pages bien tassées, intuitions géniales comprises. Bégout disait la ville américaine, la route, le motel comme paradigme de la modernité, d'une langue proche - par sa précision, sa concision et sa poésie - des fulgurances de Walter Benjamin. Avec La Découverte du quotidien, toujours chez Allia, Bégout passe au format maousse, avec 600 pages pour se coltiner frontalement le thème autour duquel il tournait jusqu'à présent, à savoir la phénoménologie du quotidien. En clair, "qu'est-ce que le quotidien ?" et "comment ça fonctionne?" soit, de notre point de vue, la seule question qui mérite d'être examinée. Si sa langue est toujours aussi claire (et c'est une qualité rare, répétons-le) et intelligible, le livre est plus difficile à aborder que les précédents, plus théorique et référencé aussi, ce qui déconcerte autant que lorsqu'on regarde Harry Potter 4 sans avoir vu les trois premiers. Il ne faut pas exclure que cette impression repose aussi (et surtout) sur notre incapacité à comprendre tout ce dont il est question. Disons pour effectuer - en même temps, allons y - un résumé et un jugement sacrilèges de la pensée de Bégout en une dizaine de lignes : 1) que la matière et la manière ont changé mais que la qualité d'exposition est intacte - on lit et on comprend ce dont il est question ; 2) que cette compréhension est renforcée par le sentiment (et c'est une critique) que les grandes idées sont disséquées et reformulées sur des dizaines de pages alors que (peut-être) la forme concise des précédents livres aurait suffi à nous les faire saisir en économisant notre intelligence ; 3) que Bégout nous apporte des éléments décisifs sur le quotidien, à savoir : a- l'homme naît inquiet depuis sa projection dans le monde, hostile et étranger ; b- le quotidien est une construction mentale qui est le travail d'une vie entière ayant pour but de DOMESTIQUER le sentiment d'étrangeté du monde. 4) que Bégout n'écrit pas le livre qu'on veut lire mais son introduction technique - c'est ce qui laisse un arrière-goût d'insatisfaction à la fin du livre ; l'idée qu'il ne nous sert pas assez d'exemples, qu'il ne nous fournit pas (il explique d'ailleurs pourquoi) la phénoménologie du quotidien que nous espérions à la lecture du quatrième de couv' est tenace et fondée, ce n'est pas le livre pour ça et on ne peut pas lui en faire le reproche ; 5) que l'équivalent moderne du Paris, capitale du XIXe siècle de Walter Benjamin, seule oeuvre philosophique ayant réussi à absorber l'ensemble des "symptômes du monde" dans une pensée cohérente et accessible à tous, est toujours à écrire. Bégout tourne autour de ce livre comme une mouche autour d'un pot à miel et on peut souhaiter qu'il s'y jette pour nous un jour ou l'autre. En attendant, sa pensée reste précieuse pour réfléchir avec nos moyens à ce qui nous environne, et on ne lui sera jamais assez reconnaissant pour ça.
Pour ceux que ça intéresserait, on conseillera de jeter un oeil à l'interview de l'auteur sur www.chronicart.com mais aussi à son visage photographié. On ne voit pas assez de philosophes en photos en France (autres que BHL et ses compères) et il est réellement impressionnant de VOIR le visage qui héberge une pensée de cette qualité, comme l'on voit un visage d'artiste, de sage ou de footballeur professionnel, avec circonspection et admiration. (C'est d'ailleurs possible, un post plus bas, illus. ci-dessous.)



Super
auteur (Bruce Bégout - illus.), super éditeur (Allia), super quatrième de couv'
("pour autant que l'on puisse en juger, il n'y a absolument rien de commun
entre le livre Gamma de la Métaphysique d'Aristote et le fait d'acheter son
pain chez le boulanger"), super sujet ( la découverte du quotidien) pourtant
je sature vers la page 277 ("L'inquiétude originelle et la problématicité
du monde") sur 600. Convaincu que ce "genre" de livre
gagnerait énormément à sortir un peu plus des hyperspécificités philosophiques
classiques. Étonnant de la part de Bruce Bégout, ce "changement de
braquet" après deux petits livres (2 essais chez Allia, 1 livre de
fictions chez Verticales) hyper courts et hyper lisibles. Pressentiment à
confirmer dans quelques centaines de pages, j'y retourne. (illus. Bruce Bégout, photo © Alph. B. Seny, courtesy Editions-verticales.com) MAJ (11/02/06) : Lire l'avis de Myosotis sur La Découverte du quotidien, le dernier Bruce Bégout


Oh oui, une biographie intelligente de Branca plutôt que Mozart. Good, good ! les romans de Leyner en français plutôt que les rééditions d' Ellis en poche. Great la disponibilité en français du Bloemhof* plutôt que le dernier BHL. * Een Bloemhof van allerley Lieflikheyd sonder vendriet ("Le Jardin de tous les délices sans tristesse"). Texte signé de Vrederick Waarmond mais écrit par les frères Koerbagh en 1668. Lire absolument l'incroyable livre Les lumières radicales, la philosophie de Spinoza et la naissance de la modernité (1650-1750), de Jonathan I. Israel, traduit aux éditions Amsterdam en 2005. Le Bloemhof page 228. Hyper lisible même si votre niveau en philosophie n'est pas top, presque un polar mais attention quand même 1000 pages et 37 euros qui pourraient vous stopper net.


D'Auschwitz au goulag, le XXe siècle aura connu l’inimaginable. Cette époque à la limite du pensable, Hannah Arendt en fut précisément l’analyste par excellence. Morte il y a tout juste trente ans (elle s’est éteinte le 4 décembre 1975 à New York), figure majeure de la pensée contemporaine, cette ancienne élève de Heidegger et Jaspers ne se déroba jamais devant le réel et la nécessité de "penser l’événement", aussi abominable soit-il. Juive allemande, elle dut fuir les persécutions nazies dès 1933. Exilée en France puis aux Etats-Unis, elle tira de cette expérience une analyse aussi profonde qu’originale du phénomène totalitaire: paru en 1951, Les Origines du totalitarisme constitue en effet un effort monumental et systématique de compréhension d’un mode de contrôle des masses alors radicalement nouveau... Philosophe, enseignante (universités de Californie, Chicago, Columbia, Princeton), Hannah Arendt fut également journaliste : pour le compte du New Yorker, elle suivit le procès à Jérusalem d’Adolf Eichmann, le logisticien de la Solution finale. Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1963) demeure un monument de journalisme réflexif… Quant à sa relation avec Martin Heidegger, captivante et ambiguë, elle excède le cadre de la pensée pure pour plonger dans le romanesque – que recèle, fatalement, toute vie de philosophe. Heidegger, le penseur de l’oubli de l’Etre, grand contempteur de la modernité techniciste et sympathisant du régime national-socialiste. Arendt, la politique, lectrice de son temps et contrainte de fuir l’antisémitisme hitlérien… Leur passion, à bien des égards scandaleuse, constitue à coup sûr une des grandes histoires parallèles de la philosophie. Pleurant son amie disparue, Hans Jonas aura ces mots, sublimes : "Avec ta mort tu as laissé le monde un peu plus glacé qu'il n'était". Ce monde froid, si froid, duquel notre présent procède.


 Marseille, terre de luttes... Le mot est facile, surtout à l'heure où les traminots de la RTM mènent la vie dure à Gaudin. La ville a l’humeur un brin insurrectionnelle et il ne fait pas bon la chatouiller de trop près… Logiquement, c’est dans cette cité familière des luttes sociales que les pirates d’ Agone ont choisi de s’établir. Rien d’étonnant, non plus, à en juger par le catalogue (résolument « critique » et solidement ancré à gauche) que cette (jeune) maison d’édition, patiemment, étoffe : Pierre Bourdieu, Jacques Bouveresse, Max Weber, Karl Kraus, Noam Chomsky, Guy Hocquenghem, Serge Halimi, Loïc Wacquant ( même si…) Mise en page soignée et originale, appareils de notes ultra complets, variété des formats et des collections… Du travail d’orfèvre pour une politique éditoriale d’une grande qualité. Agone édite également une revue éponyme, agone, dont la dernière livraison, «Domestiquer les masses», vient de paraître. Sur le mode de Manières de voir (mais en plus « feuillu »), agone n°34 se présente comme une compilation d’articles, récents ou plus anciens (Chomsky, Pasolini, Orwell...), sur la question de la communication de masse et des manipulations qu’elle véhicule. Plusieurs objets d’étude (« Lille 2004 », la falsification de la critique des médias, la télévision, le développement durable, les Nations unies…) pour différents aspects d’un même phénomène. Précis, rigoureux, militant. La prochaine parution, prévue pour le printemps 2006, sera consacrée aux Guerres de Karl Kraus. Il est fort probable que Flu en touche (au moins) deux mots…


Qui a dit que le Louvre, à part La Joconde
et Belphégor, c’était à se tirer une balle?
En tout cas, pas nous. Et certainement pas depuis que
le musée ouvre ses portes à Michel Foucault.
Rassurez-vous, rien de surnaturel là-dessous : si
l’esprit de Foucault planera sur l’auditorium du Louvre, lundi 7 novembre à 20h30, c’est Hugues Quester qui en
sera le véhicule, lisant quelques textes piochés dans Surveiller et punir… La soirée prend place au sein d’un "cycle d’accueil de grandes personnalités extérieures au monde des musées"
qui propose, en plus des lectures, des débats et
projections. L’invité inaugural ? Robert Badinter, célèbre pour son combat contre la peine de mort. La thématique ? " Regards sur la prison ". Que
Foucault soit présent dans un cycle consacré à la
chose carcérale, rien d’étonnant : fondateur du Groupe d'information sur les
prisons (GIP), ses travaux sont indispensables pour qui veut comprendre les mécanismes d'enfermement. En l’insérant dans une série de lectures consacrées à Oscar Wilde et Jean Genet, le Louvre rappelle que si Foucault fut un des plus grands philosophes du XX e siècle,
il fut aussi un fabuleux styliste, animé par un souci
esthétique constant. La lecture de ses textes sera
donc l’occasion de (re)découvrir "l’écrivain"
Foucault, toujours présent au côté du penseur.
Foucault, Wilde, Genet : les scandaleux entrent au Louvre. Raison
de plus pour s’y précipiter… ( programme complet).


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