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L'actualité éditoriale des éditions Métailié.

Le Virtuose... porte bien son nom

Posté par Myosotis le 07.04.08 à 12:21 | tags : métailié, roman
Cette affaire-là va mal finir. A force d'en parler et d'en lire, à force d'enquiller les excellents ouvrages de la bibliothèque hispano-américaine de Métailié, on va finir par y prendre goût et faire des infidélités définitives à notre ligne anglo-saxonne. Le virtuose, court roman de 192 pages, nous vient du Chili.
 
Son auteur qui nous est inconnu, comme à chaque fois ou presque, compte déjà 5 traductions dans la même collection sur lesquels on va se jeter dès qu'on en aura l'occasion. Hernán Rivera Letelier a 58 ans et est originaire d'une région désertique et minière du pays (les mines de nitrate d'Atacama) où il a notamment travaillé comme ouvrier puis employé (dixit la biographie officielle).
 
Peu importe à vrai dire ce qu'il a fait avant. On peut prendre son pied (ah,ah, blague à retardement) avec ce Virtuose, sans rien y connaître du Chili, des mines de salpêtre, voire même du football sud-américain.
 
 
Métailié - 192 pages - sortie le 20 mars 2008

 

 

 


Lidia Jorge : Psy, vampires et autres soucis quotidiens

Posté par Myosotis le 26.03.08 à 12:31 | tags : métailié, roman

Totalement ignorant en littérature portugaise (et hispanique en général), je n'avais jamais entendu parler de Lidia Jorge, 62 ans et hauteur d'une petite dizaine de romans, bénéficiant semble-t-il d'une belle réputation critique dans son pays, avant de tomber sur ce Nous combattrons l'ombre qui, disons le, m'a convaincu : 1) qu'il n'était pas idiot de lire des livres portugais 2) que ceux de Lidia Jorge n'étaient probablement pas les pires pour démarrer.

Nous combattrons l'ombre, malgré son titre qui ne veut rien dire, nous emmène dans une aventure fictive (et littéraire) assez originale, entre le roman policier qui n'en est pas un (des espions, du mystère, des femmes fatales et d'autres qui le sont moins) et le roman d'analyse psychologique qui s'amuse dans la grande tradition judéo-américaine avec un divan autrichien, une psychanalyste à la dérive et des clients agités du bocal.

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Lidia Jorge

Nous combattrons l'ombre

Métailié - mars 2008

 


Le dernier voyage de Bruno Poissonnier : canal épique

Posté par Myosotis le 29.02.08 à 15:12 | tags : roman, métailié

La lecture du quatrième de couverture de ce Dernier voyage ne laissait pas présager un aussi bon livre. L'histoire est assez simple et tient dans les 128 bonnes pages de ce court roman, sorti il y a quelques années dans une petite maison d'édition avant d'être repris pas Métailié. Un vieux marinier, Raymond, et sa vieille péniche années 30, le Gueule d'Amour, acceptent par orgueil un dernier long voyage pour Arles alors que le trajet était promis à deux péniches type F1 appartenant à des industriels-mariniers et frères incarnant une nouvelle génération d'entrepreneurs. Le chargement est finalement éclaté sur les deux bateaux qui se font un étrange pari : celui qui arrive le premier à bon bord...gagne (mais quoi ?).

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Le Dernier Voyage

Bruno Poissonnier

128 pages - Métailié - Suite Littérature

 

 


Un homme changé : un nazi au grand coeur, excellent roman américain

Posté par Myosotis le 11.02.08 à 15:30 | tags : métailié, roman

 

La librairie anglo-saxonne de chez Métailié dévoile mi-février un nouveau roman de l'écrivain américain Francine Prose qui, s'ajoutant aux récentes publications de cette maison d'édition peu exposée, contribue une nouvelle fois à la rendre indispensable. Francine Prose est une universitaire new-yorkaise de 60 ans qui avait notamment fait parler d'elle, il y a quelques années, avec un bon livre Blue Angel, paru en 2001, sur le harcèlement sexuel. Bonne juriste et peintre habile des classes moyennes supérieures blanches, elle aime travailler au corps les contradictions de l'Amérique et étudier d'un point de vue décalé l'enracinement des valeurs fondamentales du pays (la tolérance, la liberté d'expression, la liberté etc).

 

Un Homme changé est un roman à la fois intelligent, intimiste et utile. Il raconte (je la fais courte) l'histoire d'un jeune néo-nazi américain, Vincent Nolan, issu de l'Amérique profonde (pauvreté, famille tuyau de poële comme on dit, chômage, magouille, fumettes et petites embrouilles) qui, un jour, sous le coup d'un trip aux acides dans une rave (!), décide de changer de vie. Vincent Nolan vole le fric de Raymond, son mentor de la grande Maison de la Fraternité Blanche, son 4x4 et débarque à New York où il pousse la porte d'une institution Anti-Raciste, humanitaire et dirigée par la figure tutélaire d'un vieux juif rescapé des Camps de la Mort. L'irruption du nazi repenti, de sa musculeuse présence, de ses tatouages et crâne rasé, bouscule le petit monde des faiseurs de Bien (l'association oeuvre pour la libération de divers réfugiés politiques et peine à trouver des donateurs) qui y voit vite un moyen de doper la collecte des dons. Accueilli par Bonnie, l'assistante Bridget Jonesque (pas de mari, pas de sexe mais des illusions pleins la tête) du président, et ses deux adolescents, Vincent Nolan devient la coqueluche des milieux humanitaires et la preuve vivante que l'homme peut... changer et réformer son système de valeurs.

 

Sous ce petit résumé se devine assez mal la finesse de Francine Prose qui élabore un roman à la fois très réaliste (le personnage de Vincent Nolan est parfait), un rien satirique (les séances de dons et la peinture des joyeux donateurs figurent parmi les bons moments du livre) et globalement émouvant. L'arrivée d'un nazi dans une famille américaine standard est à elle seule une source de comique et de situations cocasses : Vincent Nolan vole la marijuana de l'aîné des enfants, devient une sorte de figure paternelle de substitution qui peu à peu remplace un père complètement odieux (et médecin). Il y a quelques grosses ficelles dans ce roman (le nazi devenu gentil, la femme qui en tombe amoureuse) mais qui jamais ne viennent entraver la fluidité du récit. La métamorphose de Nolan en gentil nazi archétypal est un vrai tour de force. Le balourd transforme sa mémoire, le récit de sa vie pour en faire une sorte de conte épique, donnant à l'Amérique exactement ce qu'elle veut entendre. On déplorera seulement que la résolution de l'intrigue (l'arrivée de Raymond le vengeur sur un plateau télé où Nolan se produit) intervienne aussi brutalement - un coup de poing dans la gueule - et que le tout s'ouvre sur une sorte de happy-end aussi inquiétant que l'était le début du livre.

Sans être un chef d'oeuvre, cet Homme changé est un vrai bon livre "à l'américaine", un roman à la fois convaincant sur le fond et plutôt réussi sur la forme, en même temps qu'une leçon comique d'éducation civique.

 

Un homme changé de Francine Prose

 

Métailié - sortie le 14 février 2008

 


John Burnside et les petits maîtres du roman

Posté par Myosotis le 04.01.08 à 16:48 | tags : roman, métailié

Rentrée littéraire 2008 nous voici et pas mécontents de démarrer en douceur avec cette virée inquiétante dans une Ecosse embrumée.
Le roman de John Burnside fait partie de ces romans de "petits maîtres" qui font souvent mieux ou aussi bien que ceux des pointures et autres génies supposés de la littérature.

Ces empreintes du diable démarrent ainsi atrocement bien, nous plongeant dans une ambiance un peu trop mystérieuse pour ce que la suite du roman a à dire mais dans laquelle on se complaît dès les premières pages.
A Coldhaven, une bourgade de l'Est de l'Ecosse, nous rapporte l'auteur, on raconte que des empreintes de pas... "fourchues" ont été signalées un matin d'hiver, dans la poudreuse.
De celle-ci, on ne saura pas grand chose de plus si ce n'est que les habitants, de génération en génération, ont supposé que le Malin avait traîné ses guêtres dans le coin et peut-être y était encore.

Bien plus tard, de nos jours, une tranquille mère de famille, sur la corde raide psychologique, prend la légende à la lettre et croît voir en son mari l'hôte du démon. Elle se suicide avec son automobile et zigouille deux de ses trois enfants, laissant son mari (un gros beauf, mais pas plus animé que ça) avec leur premier enfant, une jeune fille de quatorze-quinze ans, belle comme le jour et en pleine floraison.

Lire la chronique dans son intégralité

Toute la rentrée littéraire 2008 est sur le mag livres.


Les Empreintes du diable (the Devil's Footprints)

224 pages - 18 euros - Métailié - sortie le 18 janvier 2008
A noter que l'auteur sera à la librairie Le Merle moqueur (51 rue de Bagnolet à Paris 20) le jeudi 24 janvier à 20 heures.


Le naufrageur de Francesco De Filippo : l'odyssée albanaise

Posté par Myosotis le 02.10.07 à 11:52 | tags : métailié, roman

Le naufrageur est l'une des bonnes surprises de cette année 2007 au rayon étranger, d'habitude consacré presque exclusivement à nos amis anglo-saxons.
C'est un roman italien, né de la plume d'un Napolitain de 47 ans, et qui bénéficie d'un remarquable travail de traduction d'un habitué de nos chroniques (bonnes et mauvaises), le romancier de polar Serge Quadruppani. Si le roman surprend à ce point par son excellence, c'est qu'il nous amène sur la seule force de sa narration (un style, une "voix" comme on dit dans les milieux autorisés) sur des territoires qu'on n'aurait jamais imaginé visiter.

Le naufrageur raconte la vie et l'oeuvre d'un gamin appelé Pjota qui va tenter d'échapper à sa misérable condition (l'intrigue démarre au début des années 80) en faisant "carrière" dans la mafia albanaise. Pjota, qui a une quinzaine d'années au début de l'histoire, est élevé par une sorte de famille préhistorique, inculte, violente, mesquine. Il survit en rêvant d'aventure et en compulsant une cargaison de livres qu'il a dissimulée dans une sorte de caverne d'AliBaba.[...]

Retrouvez l'intégralité de la chronique.

Le Naufrageur
Francesco de Filippo
Métailié

Consultez le dossier Rentrée littéraire.    


Impossible sagesse de Jacques Schlanger, pas si sûr ?

Posté par Myosotis le 28.09.07 à 11:01 | tags : philosophie, essai, métailié

Impossible Sagesse est un ouvrage de philosophie assez admirable par sa simplicité et sa franchise. Les ambitions de Jacques Schlanger (dont on avait lu le passionnant Guide pour un apprenti philosophe) sont des ambitions modestes de penseur qui souhaite se faire comprendre de tous et n'a pas l'intention de rivaliser avec les plus grands. Schlanger ne se prend ni pour Hegel, ni pour Nietzsche, n'a pas la prétention de renouveler le lexique philosophique, ni celle de vous donner le sens de la vie sur un plateau. Sa pensée n'en est pas moins valeureuse et à distinguer des dizaines de manuels de philosophie ou d'ouvrages de vulgarisation qui vous vendent le Bonheur Pour les Nuls ou du concept à la mode Luc Ferry, sans aucune forme de plus-value. Sur un thème assez fondamental (et basique) : l'aspiration de "certains" hommes à la sagesse, Schlanger nous offre ici un essai léger comme une plume et tout à fait didactique. Le mouvement d'Impossible Sagesse s'appuie sur 3 temps successifs qui forment une investigation des manifestations (des symptomes, dirait-on) de la sagesse en l'homme. Pourquoi ressent-on une sorte d'admiration ou d'attirance envers les personnages (réels, philosophiques, les aînés, les religieux, les personnages de roman) qui dégagent un modèle de sagesse ou semblent mener une vie en cohérence avec leur pensée ? Pourquoi est-ce que l'homme semble sans cesse à la recherche d'un point d'équilibre entre ce qu'il vit et ce qu'il pense ? Pourquoi, enfin, et c'est le titre du livre, la sagesse est-elle impossible ? Dans une formulation un peu différente mais plus problématique : à quelle sagesse l'homme moderne peut-il aspirer ?
Schlanger trace un parcours élégant dans la philosophie antique, interrogeant plusieurs pratiques de sagesse, aussi diverses que celles des épicuriens, des stoïciens, analysant les comportements de Marc-Aurèle, d'Epictète, de Platon ou de Diogène. En chacun, il identifie les ressorts de l'admiration, la manière d'affirmer son essence et de vivre sa vie comme on l'entend, par delà les différences de pratique. En cela, il trace un lien direct entre sagesse et liberté, qu'on retrouve dans le deuxième volet de l'essai consacré à la sagesse en littérature. Entre Jacques le Fataliste (déterministe et fataliste, donc) et le magnifique Choukov de Soljenytsine dans une Journée d'Ivan Denissovitch, sobre et humain, Schlanger passe en revue les mécanismes qui font l'homme sage. L'harmonie qui se dégage du roman du goulag et de son personnage principal forment un point d'attraction qui force l'admiration et appelle à un comportement mimétique des hommes communs. Hommes communs, justement, qui sont l'objet du troisième volet. Après avoir examiné les figures exceptionnelles puis les héros de roman, Schlanger ramène habilement la problématique à notre niveau et se demande ce que signifierait rechercher la sagesse pour un homme normal. Le passage de la théorie à la pratique est un peu rude (et on doit le reconnaître, la partie la plus décevante de l'essai) mais conclut subtilement une étude aussi concise que praticable. Le message n'est pas révolutionnaire : comme pour la philosophie, on trouve la sagesse en la prenant pour cible et, seconde idée forte, on ne l'atteint jamais.
Impossible sagesse est non seulement un ouvrage agréable à lire mais aussi un livre qui s'adresse, par son côté "directement opérationnel" (qui n'est pas un gros mot en philosophie), à tous ceux qui sont confrontés dans leur vie à des arbitrages entre leur vie et leur système de valeurs, c'est-à-dire tout le monde. Le livre pourra même présenter l'avantage chez les allergiques de tenter une belle réconciliation avec le genre. A découvrir donc.

Impossible sagesse
Jacques Schlanger
Métailié


Les Dames de nage

Posté par Solaris le 25.09.07 à 15:57 | tags : métailié, news, roman

A l'occasion du Festival International de Géographie organisé du 4 au 7 octobre prochain à Saint-Dié-des-Vosges, le prix Amerigo Vespucci sera décerné à Bernard Giraudeau pour Les Dames de nage.
Le dernier roman du comédien et réalisateur français a précedemment reçu le Prix littéraire des Sables d'Olonne en septembre. Il a aussi été récompensé par le Prix des lecteurs de L'Express (juin 2007).


Les dames de nage

Bernard Giraudeau
Métailié


Les dames de nage lauréat aux Sables d'Olonne

Posté par Solaris le 12.09.07 à 15:26 | tags : métailié, news, roman

Les dames de nage, roman écrit par le comédien et réalisateur Bernard Giraudeau, est le lauréat 2007 du Prix littéraire des Sables d'Olonne. Le jury composé de personnalités était présidé par Régine Deforges.
A travers les histoires d'amour de ses personnages, Bernard Giraudeau signe une invitation au voyage de l'Afrique à l'Amérique du Sud. Son écriture est franche, lyrique, tout en s'affranchissant d'une éventuelle mélancolie.
Cet ouvrage a précédemment été plébiscité par le grand public, recevant même le Prix des lecteurs de L'Express (juin 2007).

Les dames de nage
Bernard Giraudeau
Métailié


Ground XO : Cognac, luxe et... rien du tout

Posté par Myosotis le 27.08.07 à 16:00 | tags : roman, metailié

Christophe Leibowitz-Berthier est le héros récurrent de l'auteur (et avocate) Hannelore Cayre, et lui-même... Avocat, plutôt dans la panade au début du roman puisqu'il est alcoolique à un degré assez avancé, il commence à avoir de sérieuses emmerdes dans sa vie professionnelle à cause de sa dépendance (il suit un traitement psychologique d'office). Ground XO est sa 3ème apparition (je n'ai pas lu les deux autres encore, mais ne manquerai pas de le faire) et part d'une belle et bonne idée mais qui, malheureusement, n'est pas exploitée à fond et prive ce polar honnête d'une (bonne) partie de notre enthousiasme. L'accroche est la suivante : Christophe L-B, avocat à la dérive et alcoolique, hérite de parts dans la société des Cognacs Berthier et entreprend (parce qu'au bout de 20 ans il en a soupé de son boulot), de se consacrer au développement de sa nouvelle entreprise.
BONNE IDEE DONC (la plus drôle) : Inspiré par le succès du Cognac parmi les Noirs Américains et les rappeurs particulièrement, Christophe L-B décide d'inventer le "gangsta cognac français", c'est-à-dire de faire du Cognac Berthier (et contre les traditions) la boisson branchée des cailleras de banlieue parisienne. Ce socle audacieux (et très bien trouvé) promettait beaucoup et nous entraîne sur une bonne moitié du roman le sourire aux lèvres : l'avocat recrute un rappeur-dealer du nom de Termite qui est chargé de composer une chanson en l'honneur du produit. Le héros fraie avec la racaille, nous entraîne dans ses plans sur la comète, tout en continuant d'avoir un pied mal assuré dans son ancienne vie. Il joue au sauveteur de racaille pour protéger sa combine et se met en danger. L'enjeu narratif se déporte malgré tout vers l'issue de son pari : réussira-t-il dans sa grande campagne promotionnelle ? Et là, plouf. Hannelore Cayre choisit d'exécuter son affaire en 126 pages et nous laisse sur notre faim, même si la plupart des séquences font rire. Le rap de Termite est assez décevant et le dénouement intervient beaucoup trop tôt pour nous satisfaire. Les pistes ouvertes à grand frais dans les 80 premières pages (on aurait aimé notamment faire vivre ce nouveau cognac Ground XO dans les cités, que l'auteur s'y rende avec ses personnages, etc) sont bouclées en un tour de ligne. On se rentre, malgré nous, illico presto, et fortune même pas faite pour le héros (ce à quoi il fallait s'attendre). 
Ground XO montre, s'il en était encore besoin, qu'il ne suffit pas d'une très bonne idée pour faire un excellent roman - rappelons le, 5% imagination, 95% de travail, pourcentages à débattre - mais qu'une excellente idée peut donner l'illusion que l'auteur a fait son travail. Si Ground XO se lit avec plaisir, on en retire pas moins le sentiment qu'Hannelore Cayre s'est évité par légèreté (manque de travail, de temps ?) un bien meilleur ouvrage. Ce qui est évidemment dommage pour elle, pour nous et surtout pour l'idée à laquelle elle n'a pas sû rendre justice (le crime le plus grave que peut perpétrer un auteur dans la hiérarchie des peines littéraires).

Ground XO
Hannelore Cayre
Métailié

Retrouvez aussi le dossier Rentrée littéraire.


Croquez la pomme avec les Demoiselles de Vigàta

Posté par Solaris le 20.08.07 à 14:40 | tags : extrait, roman, métailié

Puis, un vendredi, en parlant dans la sacristie avec le curé qu'elle allait voir un jour sur deux, il advint que Luisina raconta que son mari était en train de se soigner pour ne plus bégayer.
- Ah, très bien, et qui le soigne ?
- Un docteur qui habite à la Pension Eva.
- Qui habite où ? !
- A la pension Eva, c'est ce qu'il m'a dit, Minicuzzo.
Aussitôt, le curé parut possédé par le diable. Il se mit à pousser des cris, à dire que Minicuzzo était une personne dégueulasse et indigne.
- Mais pourquoi ?
Et le curé lui expliqua ce qu'était la pension Eva, qu'il y avait là des femmes et ce que venaient y faire les hommes. Luisina ne broncha pas, elle ne pleura pas, ne se désespéra pas. Elle rentra à la maison l'air tranquille et content, prépara à manger comme d'habitude, s'endormit comme d'habitude.
Quand le lendemain à huit heures et demie du soir, Minicuzzo s'apprêta à sortir, Luisina voulut en avoir le coeur net :
- Tu vas à la Pension ?
- Oui.
Dans la matinée, en parlant avec la bonne, elle avait réussi à savoir où était situé le bordel. Elle s'habilla et dedans son sac à main glissa un poids de fer de deux kilos qu'elle prit sur la balance.

Ecrivain tardif et prolifique, l'italien Andrea Camilleri nous livre La Pension Eva. Environ 150 pages (pourrait-on en supporter davantage ?), pour relater l'apprentissage sexuel d'un jeune sicilien dans les années 1940.
Écriture naïve : sa lecture fut pénible tant les fautes récurrentes et volontairement insérées dans le récit fatiguent les membres de la communauté " SOS bonne orthographe " dont je suis. Adopter le phrasé d'un enfant de primaire, pourquoi pas. Mais ce choix de style ne passe pas forcément avec tout le monde. Clichés à répétition, à commencer par le lieu principal : une maison close de Vigàta, transformée en véritable cour des miracles. Les demoiselles d'Avignon à la sauce Camilleri, Gloups, cela laisse dubitatif. (Et pas de fausse vertu de ma part en ce qui concerne les bordels.)
Alors, certes, il y a de la bonne volonté, et pas de doute, il y aura des amateurs pour cet ouvrage. D'ailleurs, comme de coutume (enfin cela risque d'en devenir une), le bébé sera sous peu refilé à une bonne âme de mon entourage (" Tu n'as pas apprécié ? Donne, ça m'intéresse de le lire. "), qui tentera d'en déceler le meilleur afin de pondre un commentaire démontant tout ce qui est écrit ci-dessus.

La pension Eva
Andrea Camilleri
Métailié

Consultez le dossier de la rentrée littéraire.


Ensorcellement raté !

Posté par Solaris le 02.08.07 à 14:51 | tags : extrait, métailié, roman, polar

Quand je traverse le centre-ville peu après minuit, les migrations de population en sont à leur début. L'air des rues et des trottoirs est chargé d'une impatience mêlée à cette incompréhensible tension désespérée et agressive qui caractérise le plus souvent la vie nocturne islandaise. Ça démarre tout juste dans les bars et les cafés. Il règne un calme reposant avant que la tempête de la fête nocturne vienne s'abattre.
Un homme portant une perruche dans une cage serait des plus déplacés dans tout ce tintouin. Peut-être est-ce pour cela que j'ai emmené Snaelda avec moi ce soir. Peut-être savais-je que le fait de me sentir responsable d'elle était la seule chose susceptible de m'empêcher de perdre pied.
Peut-être savais-je que rien d'autre ne parviendrait à éloigner de moi ces souvenirs de techniques de drague imbéciles, d'humour idiot et forcé et de bonne humeur qui ne laisse derrière elle que du néant.
En arrivant à la maison, je me tourne vers Snaelda qui, après s'être balancée, cramponnée à son perchoir tout au long du chemin, attend maintenant avec impatience d'être ramenée chez elle :
- Et toi, ma chérie, qu'est-ce que tu en penses ? Tu crois que quelque chose est en train de fermenter en moi ?

La quatrième de couv annonce « un roman plein d'humour, de vivacité et de suspense »...
Alors oui, Einar, alcoolique en rémission, ne nous épargne pas ses sarcasmes, son regard désillusionné. En matière d'humour, on y trouve donc notre compte. Pour le reste, Arni Thorarinsson ne nous a toujours pas convaincus. Sous forme de journal intime, il livre un polar dans lequel seuls les états d'âme de son personnage principal prévalent, et cela au détriment de l'intrigue policière. Contrairement à nos homologues allemands ou danois, nous sommes davantage hermétiques à la banquise qui nous rend assez frileux...


Sur le mag : Pour les amateurs, un article traitant en profondeur les polars scandinaves.
Consultez aussi le dossier Rentrée littéraire.

Le temps de la sorcière
Arni Thorarinsson
Métailié

 

 


Nerofumo c'est presque le Pérou

Posté par Myosotis le 25.07.07 à 16:11 | tags : metailié, lectures de plage, roman

Avec Nerofumo, voici encore un excellent exemple de livre dont on attend pas grand chose à l'ouverture et qui se révèle plus qu'une heureuse surprise, un vrai et grand plaisir de lecteur. L'inquiétude initiale tenait à 2 choses :
1) le livre est présenté comme un docu-fiction et non comme un vrai roman. Le récit est tiré, il est vrai, de documents authentiques retrouvés par l'un des auteurs lors d'un héritage et remis en perspective romanesque pour valoriser leur intérêt historique, après une première présentation lors d'un congrès scientifique en italie. Devant le produit fini, on ne voit plus les coutures : la construction romanesque est à la hauteur du texte, littéraire et élaborée, soignée et inventive.
2) la 4ème de couverture a de quoi effrayer le lecteur à la veille des vacances : Pérou, XVIème siècle, Espagne, l'univers des Jésuites et des indiens, sans qu'on ait lu ici les mots magiques : intrigue policière, déroulé cool à la mode Nom de la Rose ou Controverse de Valladolid. Dans les faits, Nerofumo est un passionnant document d'archives en même temps qu'un roman fascinant par ses implications.

L'idée de départ est assez simple à résumer : un frère Jésuite, chargé d'une mission d'audit (inquisitoriale) dans un couvent espagnol (à la fin du XVIème siècle) fait la connaissance d'un Indien Péruvien alors qu'il se promène près du cimetière local. L'Indien engage la conversation et va lui raconter l'histoire incroyable du frère Blas Valera, mort il y a une vingtaine d'années (normalement - tout est évidemment dans ce "normalement", qui ne prendra sens que si vous lisez le livre) frère né de la liaison d'une indigène et d'un prêtre dégénéré sexuel, devenu la légende noire de la compagnie de Jésus, pour avoir contesté la vision de l'histoire officielle. Banni de son propre ordre pour avoir moqué l'apport civilisateur de l'Espagne dans le Nouveau Monde, Blas Valera, qui est un vrai caractère historique ayant accompagné la conquête du Pérou, totalement effacé des mémoires par les Jésuites après sa disgrâce, est le véritable héros de Nerofumo.

Le livre est le récit du duel intellectuel que se livrent le frère ouvert d'esprit, modèle de l'esprit des (pré)Lumières avec quelques siècles d'avance, et le soi-disant bouseux sud-américain. Le Péruvien s'avère un redoutable philosophe et se lance (entre deux chiques de coca) dans un exposé d'une véracité et d'une précision implacables sur les atrocités commises par les Conquistadores et par l'Eglise en particulier.
La première partie est un exposé barbare des méthodes utilisées par les espagnols pour s'assurer une conquête facile du pays, un annuaire des perversions sexuelles (on enc***, on saigne, on inceste à tout va) développées par les hommes de dieu au contact des indigènes, de leurs femmes et petites filles. L'indien instruit le procès à charge et les charges sont lourdes, devant un confesseur médusé. Plus on avance dans la vie de Blas et plus l'on s'associe à l'injustice faite aux péruviens originels, plus on marche du côté du faible, ce vieil homme qui n'en finit pas de parler et apprend à son témoin qu'il est sur le point de tuer quelqu'un. Derrière le dispositif des récits enchassés (l'homme qui rencontre un homme qui raconte l'histoire de quelqu'un qui lui raconte etc), Clara Miccinelli et Carlo Animato réussissent à tisser une intrigue impeccable, à asseoir une situation humaine (la confrontation amicale et intellectuelle) qui sert d'écrin idéal à la révélation de leur matériau historique. C'est toute une époque faite d'aventures, de sauvagerie et de faux-semblants, l'époque des Conquistadores, des nouvelles qui se perdent en mer et des (dés)honneurs mal placés qui nous saute ici à la figure. Etonnamment, on navigue au fil des 300 et quelques pages de ce Nerofumo entre du Sade (le début glaçant), le roman gothique, entre Le Nom de la rose d'Umberto Eco (en moins savant et indigeste) et les grands récits sud-américains, la langue dense et épaisse de Nostromo, les délires hypnotiques et visuels d'un Fitzcarraldo.
Les meilleurs moments de littérature se situent vers la fin lorsque les "conspirateurs" ont l'idée d'un manuscrit-confession faits de dessins et de lettres, écrit dans une langue bâtarde et mêlée pour changer le regard du monde sur ce qui s'est passé. Que le document ait existé ou pas, il s'agit de la plus belle trouvaille de ce livre : une sublime invention qui unit Babel et Sodome, la question des livres sacrés et de leur pouvoir sur les hommes. Si l'on ajoute à ça, un dernier rebondissement du meilleur effet, on a encore une fois en main un livre qui mérite amplement d'aller à la plage ou à la montagne avec vous, voire de faire un bout de chemin à la rentrée sur les tables des libraires.

 


Ce que les hommes appellent amour

Posté par Myosotis le 02.07.07 à 09:48 | tags : metailié, roman, extrait

"1888/ 9 janvier

Eh bien, voilà donc aujourd'hui un an que je suis rentré d'Europe. Ce qui m'a remis en mémoire cette date, pendant que je prenais mon café, c'est le cri d'un vendeur de balais et de plumeaux : "À mes balais ! À mes plumeaux !" Les autres matins aussi je l'entends, mais cette fois il m'a rappelé le jour où j'ai débarqué, le jour où j'ai retrouvé mon pays, mon quartier du Catete, la langue qui est la mienne. Le même cri, oui, qu'il y a un an, en 1887, et peut-être lancé par la même bouche.
Au cours des mes trente et quelques années de service diplomatique, j'étais bien revenu quelquefois au Brésil, en congé. Mais tout le reste du temps - ce qui n'est pas peu -j'avais vécu à l'étranger. Si bien que j'ai d'abord craint de ne pas me réhabituer à la vie d'ici. Et puis cela s'est fait. Bien sûr, je garde le souvenir de gens et de choses qui maintenant sont loin, divertissements, paysages, usages, mais je ne me consume de nostalgie pour rien. C'est ici que j'ai ma place, ici que je vis, ici que je mourrai.

Cinq heures de l'après-midi

Je viens de recevoir un billet de ma soeur Rita : je le joins à ce cahier :

9 janvier

Mon frère,
Je viens seulement de me rappeler qu'il y a juste un an tu rentrais d'Europe, ta retraite prise. Il est trop tard pour aller au cimetière de Saint-Jean-Baptiste sur la tombe de notre famille, en action de grâces pour ton retour; j'irai demain ; je te demande de m'attendre et de m'accompagner. Il me tarde de te revoir.
Ta vieille soeur, Rita
Voilà qui ne s'impose guère, à mon avis, mais j'ai répondu oui."

Tout est élégance, amour et mélancolie dans ce roman-journal de Machado de Assis, l'un des grands auteurs brésiliens du XIXème siècle, sorti ces derniers jours aux éditions Métailié. L'auteur, à l'image de ces premiers mots, est de retour au Brésil après une vie de diplomate et tardera à retrouver une place dans le monde et dans la société. Sans être un récit morbide, Ce que les Hommes appellent amour est un livre triste comme la mort qui vient bien avant sa manifestation physique. On peut s'entendre vieillir et voir, pendant des années, le monde et la vie passer devant soi, sans qu'ils ne touchent ou ne nous affectent. Le héros de Machado de Assis, lui, est un être sensitif que la vie rend insensible malgré lui, un voyeur sentimental qui aimerait mais ne peut plus....

Il y a de meilleurs romans que celui-ci, de plus passionnants, mais peu d'aussi justes et qui procurent cette même sensation dérangeante et agréable à la fois, de voir une existence filer entre les pages... avec le sourire.


Ce que les hommes appellent amour

Posté par Myosotis le 19.06.07 à 10:57 | tags : métailié, roman

Etrange impression que celle laissée par la lecture de ce roman brésilien de Machado de Assis. Ecrit au XIXème siècle, le livre fait figure aujourd'hui (avec son auteur - inconnu au bataillon pour moi qui n'y connaîs rien, rappelons-le, en littérature sud-américaine), de classique de la littérature de l'époque. Machado de Assis est un écrivain, semble-t-il archétypal, d'une bourgeoisie vieillissante, vaguement internationaliste, mêlant récits de la vie quotidienne et vues désabusées et pessimistes sur le monde. Dans ce roman-journal, un vieux diplomate de retour dans son pays après des années passées à l'étranger tient un journal quotidien où il relate les événements de sa vie d'aujourd'hui, ses pensées et états d'âme.
Cela n'aurait rien d'intéressant si Machado ne plaçait ce "héros malgré lui" au coeur d'une intrigue amoureuse qui nous tiendra en haleine pendant les 2/3 du livre. Le narrateur fait le pari avec sa soeur qu'une jeune veuve, dont le mari vient d'être emporté, se remariera. Il devient dès lors le principal observateur du théâtre des sentiments qui se noue dans les quartiers chics de Rio, tombe sous le charme de la belle affligée, puis commente avec une délicatesse et une justesse d'analyse son lent réveil aux émotions. La forme du journal intime (qui ne nous rappelle presque que des mauvais souvenirs en France) est ici utilisée à l'ancienne, abritant des lettres que l'auteur s'envoie à lui-même, des pensées mélancoliques et élégantes qui font penser, par leur modernité, leur tristesse mais également leur énergie contemplative, aux livres de Serge Doubrovsky. La comparaison peut paraître évidemment déplacée à 100 ans de distance mais Machado De Assis épouse le même mode narratif mais aussi la gamme de sentiments du pape franco-juif de l'auto-fiction, ce savant mélange de philosophie, de confession et de jugement distancié sur l'existence. Bien sûr, il faut, en plus, se coltiner chez le brésilien une bonne dose de descriptions datées des us et coutumes de la bonne société (je vais chez l'un, je vais chez l'autre, je prends le thé et je discute dans le boudoir,...) qui peut perdre en route le lecteur qui ne se souvient plus que la Princesse de Clèves est le livre le plus sexy du monde.

La fin du livre, si elle ne sert pas les intérêts amoureux de notre homme, s'envole vers les cimes littéraires, posant avec une efficacité à nous tirer les larmes une appréciation mi-cruelle, mi-lucide, sur le passage du temps, le vieillissement et le sens de la vie. Machado De Assis réussit avec Ce que les Hommes appellent amour un livre qu'on trouve étonnamment peu... brésilien et un grand moment de littérature d'anticipation. Ceux qui goûtent l'autofiction telle qu'on la pratique aujourd'hui (les histoires de mandarine et les liaisons jet-set) auront intérêt à venir y voir.

Ce que les hommes appellent amour
Machado de Assis
Métailié

 


Les hommes sans visage

Posté par Myosotis le 04.06.07 à 18:22 | tags : roman, métailié, extrait

(Les hommes sans visage)

Ils n'avaient pas de visage. Certains affichaient un large sourire de tête de mort, l'ivoire clair des dents illuminant la chair déchirée, des cavités profondes à la place des yeux. D'autres ne possédaient même pas de sourire - tout ce qu'il y avait d'humain en eux avait été arraché en une fraction de seconde par l'explosion de la mine. Euclides évitait de lever les yeux. Il circulait entre les pupitres et tout ce qu'il voyait c'était des jambes, des chaussures,; des pantlons élimés mais propres, des souleirs éculés et cependant cirés, brillant comme s'ils étaient neufs. Certains de ces hommes n'avaient qu'une chaussure. Que faisaient-ils de celle qui était superflue ? Peut-être achetaient-ils la paire en commun avec un autre mutilé. Le type qui avait perdu le pied droit cherchait quelqu'un qui n'avait plus le gauche et ils allaient acheter ensemble des souliers. Euclides détestait les mines. mine : engin de guerre camouflé ou dissimulé qui contient des matières explosives, et qui sert à détruire des remparts, des tranchées des individus, etc (dictionnaire Aurélio.) D'aucuns arment les mines de façon à tromper et à blesser les sapeurs. On peut, par exemple, attacher une grenade à la base de la mine; le sapeur désarme la mine, respire avec soulagement, "une de moins", tire dessus et ce faisant dégoupille à son insu la grenade... un... deux... trois... Boum !

Cet extrait n'est pas forcément caractéristique du ton et du mouvement de cette Guerre des Anges mais donne un aperçu du talent narratif et descriptif de l'auteur, de la qualité de sa réflexion romanesque.


Rue de la Miséricorde : attention chef d'oeuvre

Posté par Myosotis le 25.05.07 à 11:50 | tags : roman, métailié

Les grands romans ne préviennent pas et se dénichent parfois là où et quand on ne s'y attend pas. Alors que je m'engageais tranquillement vers la lecture de ce qui paraissait, d'après la quatrième de couverture, un simple récit de marins fin XIXème siècle, brésilien et vaguement homoérotique, le chef d'oeuvre est apparu. Rue de la Miséricorde, auquel on préférera son titre original Bom-Crioulo (qui n'est autre que le surnom du héros, et signifie Bon-Noir), est un roman historiquement et littérairement parfait.
Ecrit par un jeune homme d'à peine trente ans, qui aura l'élégance mystérieuse de décéder deux ans après de la tuberculose, Bom-Crioulo raconte l'amour fou d'un marin-colosse brésilien et noir pour un jeune mousse capricieux et docile appelé Aleixo. En balançant une telle histoire en 1895, Caminha n'est pas le premier à parler d'homosexualité masculine évidemment mais tranche par la frontalité de son exposition et l'absence de culpabilité qui inspire Bom-Crioulo (la coutume voulant, à l'époque, que l'histoire homosexuelle soit reniée ou atténuée avant la fin). Tout ici est écrit et pensé avec la plus grande fluidité : le béguin entre le colosse d'ébène et son matelot aux allures de presque-fille, le passage à l'acte monstrueusement sensuel dans un recoin de la goélette, jusqu'à la chambre-pension qui sert de refuge aux amoureux. Caminha est aussi à l'aise dans la description des scènes de mer et de marine que dans la description des sentiments du héros. Très vite, le lecteur est amené à se poser des questions sur les sentiments du jeune homme et sur l'issue funeste que le sort réservera à un tel couple. Caminha entretient le suspense en ouvrant quelques pistes, comme celle du capitaine qu'on raconte ouvert et lui-même sensible à ce genre de choses. Mais l'ouverture ne débouchera sur rien et le livre cheminera vers sa fin en mode tragédie.
La langue, le traitement et le projet du romancier sont irréprochables tout au long des 168 pages de ce court roman, posant Boum-Crioulo au niveau qu'on pensait inatteignable de deux de ces aînés : le Billy Budd de Hermann Melville, chef d'oeuvre d'indécision et qui reproduit d'une certaine façon un type semblable de relation inégalitaire (Melville y met plus de retenue et crée un trio plus qu'un simple duo), d'une part, Querelle de Brest, de l'autre, soit l'un des plus beaux romans de Jean Genet et celui où la concentration de ses thèmes de prédilection est la plus forte. Il y a de tout cela dans cette Rue de la Miséricorde : un côté canaille dans la description des scènes de vie maritime, de l'amitié, de la sensualité et, surtout, une issue sublime et follement romantique. Le thème le plus fort, par delà l'amour qui relie les deux êtres du même sexe, est sûrement la captation de l'esprit et de la raison de l'aîné par le désir sexuel et amoureux. L'amour est une prise de possession du tempérament par la chair, de l'homme par l'homme, du faible par le fort (et non l'inverse). La détresse de Bom-Crioulo, délaissé peu à peu par son jeune amant, est d'une justesse et d'une beauté à faire frémir, au point qu'on a pu dire de ce personnage (et plus généralement du roman) qu'il était l'Othello homo. La comparaison n'est même pas usurpée tant ce livre, moderne et classique à la fois, mérite d'être découvert et ce, bien sûr, quelles que soient nos obédiences sexuelles.


La guerre des anges de José Eduardo Agualusa

Posté par Myosotis le 23.05.07 à 12:13 | tags : roman, métailié

Ceux qui, comme moi, ne sont pas familiers de la littérature sud-américaine et encore moins lorsqu'elle est écrite par un... auteur angolais, prendront un plaisir immense à lire un roman qui ouvre instantanément de nouvelles perspectives socio-culturelles tout en restant, sur le plan littéraire, dans les eaux ultrabalisées du polar barbouze. La guerre des anges de l'Angolais José Eduardo Agualusa, auteur de 47 ans vivant entre l'Angola, le Brésil et le Portugal, est un roman révolutionnaire ou qui parle de révolution sociale, un roman qui aborde frontalement la question du racisme anti-noir dans un Brésil qu'on associe ici plus à ses danseuses, à son équipe de football et à son pain de sucre qu'à ses gangs, ses trafiquants de drogue et ses flics contre-révolutionnaires.
L'intrigue se déroule principalement dans la seule ville de Rio et plus particulièrement dans les morros et favelas de Rio, d'où Jararaca, un jeune chef de bande ultracharismatique et intelligent, décide de provoquer une révolution des gueux. Les misérables s'arment auprès d'un vieux trafiquant angolais et se soulèvent contre une police corrompue et répressive qui a tué quelques enfants par accident. Dans cette pétaudière, un journaliste noir angolais... et nain, Euclides, tente de dénouer les liens entre son pays d'origine et ce nouveau frémissement d'une jeunesse héroïque. La Guerre des Anges a ainsi des élans pasoliniens lorsque Agualusa décrit la beauté et l'énergie rebelle des insurgés, leur courage et leur côté tête brûlée. L'auteur nous emmène dans les coulisses sombres d'un pays qui n'a pas coupé les ponts avec l'Afrique et dont les héros puisent leurs revenus dans le trafic de drogues. Le lecteur prend évidemment fait et cause pour les révolutionnaires et n'a plus qu'à se laisser guider par le mouvement épique et la belle galerie de personnages qu'aligne l'auteur.
Le principal talent d'Agualusa est, en effet, de donner corps à un Brésil souterrain autour de personnages admirablement bien croqués : le journaliste nain (et gay) est à la fois touchant et d'une grande justesse, le rappeur fou et camé Jacaré, un grand méchant exhubérant, les femmes brésiliennes sont ici sublimes et omniprésentes, comme Anastacia la spécialiste sensuelle des paradis artificiles et des vagins dentés, Florzinha, la femme fatale dont le double viendra régler ses comptes, ou Monte, l'exécuteur des basses oeuvres usé par l'Histoire.

Le seul reproche qu'on pourra faire à Agualusa est finalement de négliger pour ses ressorts la peinture de sa révolution, de ne pas s'attacher assez aux jeunes hommes et aux combats pour s'attarder sur les intrigues d'arrière-cour. Cette faiblesse est le prix à payer pour faire vivre et nous émouvoir avec ses caractères, mais empêche la Guerre des Anges d'être tout à fait autre chose q'un polar socio-critique passionnant et efficace. L'auteur est passé assez près d'un grand roman et nous d'une révélation.

La guerre des anges
José Eduardo Agualusa
Métailié

 


Rue de la miséricorde, premier roman gay ?

Posté par Myosotis le 22.05.07 à 15:35 | tags : extrait, metailié, roman

 

 

"Bom-Crioulo, cependant, commençait à ressentir les prémices d'une tristesse, chose qui ne lui arrivait que très rarement. Il se souvenait du grand large, de la premier fois où il avait vu Aleixo, et il était préoccupé, soucieux, en pensant à la nouvelle vie qui l'attendait et à sa relation avec le mousse, au tour qu'allait prendre cet attachement, né pendant le voyage, et menacé à présent par les règles, les contraintes du métier militaire. Aleixo pouvait être muté sur une autre unité en moins de vingt-quatre heures. - Qui pouvait en outre l'assurer que lui-même, Bom-Crioulo, servirait encore sur la corvette... ? Instinctivement, il cherchait le gamin du regard, il brûlait de ce désir avide de le voir, de l'avoir toujours auprès de lui, menant la même vie de travail et de discipline, grandissait à ses côtés comme un frère inséparable et cher. D'un autre côté, il était tranquille, car la plus grande preuve d'amour, Aleixo lui avait donnée sur une simple avance, un simple regard. Quoiqu'il leur advienne, il leur faudrait garder intact le souvenir de cette nuit glacée, passée endormis dans les bras l'un de l'autre sous le même drap, à la proue de la corvette, pareils à un couple de fiancés dans la ferveur brûlante des premières heures partagées. Bom-Crioulo, lorsqu'il repensait à cette scène, se sentait balayé par une fièvre érotique extraordinaire, une vague de sensualité irrépressible.... Il comprenait clairement à présent que ce qu'il avait vainement cherché du côté des femmes, il le rencontrerait seulement avec un homme. Il n'avait jamais pensé abriter en lui une pareille anomalie, ne se souvenait pas s'être une fois dans a vie interrogé sur ses prédispositions en matière de sexualité."

1895. Cela s'entend dans le style et le choix des mots, mais pas dans les intentions et la modernité du propos. Difficile d'isoler ici la folie et la violence du désir qui vont monter progressivement en Bom-Crioulo pour balayer son existence, son passé et ce qui lui restait d'honorabilité. Je ne sors pas le terme à tout bout de champ (encore qu'un peu trop souvent) mais cette Rue de la Miséricorde (dont le titre original Bom-Crioulo bien meilleur, désigne simplement le héros du livre), roman brésilien d'Adolfo Caminha, le mérite amplement d'où qu'on se place : le roman est un chef d'oeuvre. Chef d'oeuvre historique, premièrement et bien qu'on s'en tamponne, qui fait peut-être de lui l'un des premiers romans ouvertements homosexuels de la fin du XIXème siècle. là où les Wilde, les Proust et les gays européens ont peur de ruiner leur réputation et font tourner les allusions dans les back-librairies (usant de pseudonymes), Caminha raconte frontalement l'histoire d'amour éternelle entre deux marins : le grand Noir Boum-Crioulo (traduction le Bon Noir) et le jeune mousse Aleixo, cocotte de navire, soigné et capricieux par éducation. La modernité elle-même est devancée, lorsque les deux hommes s'unissent sur le pont, et qu'on sent frémir le déséquilibre physique entre l'homme devenu bête et le jeune puceau, aux allures de jeune adolescente.

Rue de la Miséricorde est, ce sera le point 2, l'un des plus beaux récits réalistes de marins de son époque. La marine brésilienne y est peinte comme ce qu'elle devait être : un milieu rude et injuste. Caminha rejoint ici les plus belles pages de Conrad, de Melville ou de London quand il parle des caractères des capitaines, de la cruauté des membres d'équipage et de la solidarité qui se noue et dénoue entre les hommes. Il n'y a rien de plus facile que d'ennuyer à coups de descriptions réalistes de voiles et d'équipée maritime. Rue de la Miséricorde, même si c'est majoritairement,un roman de marins qui se passe à quai, a le souffle épique des grands récits corsaires. Les récits de tempête sont de toute beauté, ponctués qu'ils sont par les instants où Boum-Crioulo s'apaise, où le rythme tombe, pour retrouver son mousse. Sur le plan littéraire, enfin, il suffit de dire et redire que Rue de la Miséricorde est au niveau de Billy Budd et de Querelle de Brest.


Tango d'Elsa Osorio

Posté par Easywriter le 10.04.07 à 10:22 | tags : roman, métailié

NB Easywriter : Cette lecture est proposée par Montsé, qu'on ne présente plus. Vous pouvez aussi faire oeuvre d'exégèse ou d'élucubration, en proposant vos lectures (vade retro attaché(e)s de presse!!)

- Vous dansez ?Il espère qu’elle n’a pas remarqué son accent. Elle se lève, l’air grave, et ils s’enlacent. Très vite Luis va oublier ses craintes et sentir le sol sous ses pieds, le corps d’une femme en totale harmonie avec le sien, faire exploser son imagination… Ces quelques mots saisis au hasard dans un livre me séduisent d’emblée. OK, je le prends, me suis-je dit.

J’entame donc la lecture de Tango avec enthousiasme ; enthousiasme qui s’essouffle vite en réalité : « Mais qu’est-ce que c’est que ce bouquin ! Qui est-ce qui parle ? Luis ou Ana ? Je ne comprends rien ? Et qui sont Asuncion et Hernan ? Des fantômes surgis du passé qui viennent se mêler des conversations ? » Je me perds dans la lecture tant la narration saute sans cesse d’un personnage à un autre, d’une époque à une autre. Et puis, je m’aperçois qu’au-dessus de ces voix entremêlées, s’élève une autre voix : Celle du tango ! Dès lors, je commence à lire le roman comme on apprend à danser, non pas en me braquant sur la complexité des pas, comme je le faisais avec le désordre narratif de l’histoire, mais entraînée par la musique. Car le style est chantant, simple, mais vivant et original !

Tango est une entité, une âme. L’âme les « tangueros ». Il raconte l’histoire de l’Argentine à travers deux familles que tout sépare : Leur position sociale, leur travail, leurs ambitions... Il se plaît à tutoyer ses protagonistes : Avec la main experte du Moscovite sur ta taille, ton corps ouvert à son intention, tu t’es enfin initié sur une de mes pistes. Le parquet disjoint du Royal, un tapis rouge, que tu brodas d’arabesques, agile, sensuelle et majestueuse. Tu sus, nous sûmes tous les deux, à cet instant, que rien ni personne ne t’arracherait à ce parquet où toi et moi allions nous donner vie. N’est-ce pas Astor Piazzolla, compositeur de tangos et joueur de bandonéon réputé, qui disait : « Le tango n’est pas une danse, c’est une obsession ! Pour le danseur c’est une partie intégrante de sa vie, comme manger ou dormir. Erotique, passionnée et mélancolique il est complice non seulement du corps mais aussi de l’âme ». C’est exactement ce que nous offre Elsa Osario. Chacun de ses personnages est étroitement lié à l’histoire du tango : Vicente, cet homme riche et influent qui associe le tango à une musique de lupanar, Carlota, sa jeune maîtresse qui ne vit que pour danser ou encore Hérnan, tanguero émérite qui répand le tango dans tout Paris et puis Juan, le compositeur… Génération après génération, les deux familles vont vivre leur amour ou leur haine du tango, ses figures, ses cortes, ses ganchos et ses quebradas.
La nuit, j’ai du mal à fermer le livre malgré le sommeil qui finit quand même par me rattraper. Mes yeux se ferment, et je ne sais comment, je me retrouve à mon tour abandonnée, plaquée contre le corps d’un homme, ma jambe dénudée, gainée de bas résille, remontant le long de sa jambe ; une main ferme agrippe ma cuisse et tandis que je ploie au rythme de la musique, je fredonne les paroles d’un tango, réminiscences de mon enfance :

La noche que me quieras
Desde el azul del cielo,
Las estrellas celosas
Nos miraran passar.
Y un rayo misterioso
Hara nido en tu pelo
Luciernagas curiosas que veran

Que eres mi consuelo…

Tango
Elsa Osorio
Métailié


Un acte d'amour : un Ecossais en Sibérie

Posté par Myosotis le 13.03.07 à 10:44 | tags : roman, extrait, métailié

Ancien envoyé spécial du Guardian en Russie, l'Ecossais James Meek n'est pas loin de réussir avec cet Acte d'Amour, salué unanimement par la presse, un "classique instantané" ou un grand livre parfait. Dans les hautes terres sibériennes, dans les années 1920, période où les Rouges communistes regagnent pied à pied leur territoire envahi par les Blancs et ici par une LégionTchéque perdue, Meek nous raconte une histoire d'amour résolument inédite mêlant âme russe, cannibalisme, révolution, exil et sens du sacrifice. Un acte d'amour est un livre passionnant. Pour ma part, sans conteste, LA lecture de ce 1er trimestre 2007, voire des quelques trimestres qui ont précédé et suivront.
"Vous n'avez jamais ignoré combien j'étais croyant, combien je croyais en chaque mot des Evangiles, comment j'étais persuadé que, quand les paroles des apôtres et des prophètes semblaient contradictoires, c'était parce que je n'avais pas la sagesse suffisante pour les appréhender pleinement. Je crois que vous saviez combien je croyais au paradis, un paradis céleste et terrestre à la fois, celui d'Adam et Eve avant qu'ils ne goûtent au fruit défendu. C'est ce paradis-là que je m'imaginais, l'Eden, pas les cieux où vous et moi marcherons main dans la main sous le regard bienveillant de Dieu, où nous foulerons une praires sans fin, escortée par les anges. Je ne crois pas que vous ayez compris le trouble qui était le mien à voir notre monde si éloigné de l'Eden, à nous voir si différents des anges, vous et moi. Je ne pouvais supporter que les paysans se croient destinés à vivre dans la misère pour l'éternité; de les voir se soûler et se battre, avoir faim, de voir leurs bébés mourir de maladie ou de famine au sein de leur mère, de voir tous ces gens parcourir des centaines de kilomètres à travers la boue noire pour aller embrasser une icône de renom. Je ne supportais pas que nos usines transforment les paysans en autant d'engrenages de leur vaste machine. Je ne supportais pas le mensonge généralisé; les avocats mentaient parce que c'était leur travail, les bureaucrates mentaient quand ils se prétendaient honnêtes, les prêtres quand ils se vantaient d'être vertueux, les docteurs quand ils affirmaient être capables de guérir les malades, et les journalistes colportaient des mensonges sur les autres menteurs...."

Extrait de la longue et très belle lettre qu'envoie le mari hussard à son épouse pour lui annoncer qu'il s'est fait couper... le kiki, pour devenir un ange shaman. Un acte d'amour est aussi un livre sur le mysticisme.

 

 


Qui est Lou Sciortino ?

Posté par Myosotis le 14.02.07 à 10:47 | tags : roman, polar, métailié

Entre Mafia Blues, le Parrain et la série les Soprano, ce Qui est Lou Sciortino ? est un vrai bon polar mafieux humoristique. Ecrit par un Ottavio Cappelani que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam, et traduit par Serge Quadruppani, dont je parlais l'autre jour, Qui est Lou Sciortino ? vaut plus que pour son intrigue (pas si évidente à saisir et globalement pas passionnante) pour ses qualités littéraires et sa galerie de personnages. La majeure partie du roman se passe en Sicile où vont s'affronter, directement mais surtout indirectement, des familles rivales, de souche ou venues d'Amérique, pour de vagues histoires... mafieuses. L'auteur prend un plaisir fou, et nous avec, à décrire les générations de mafieux, aussi déjantées les unes que les autres, écartelées entre les traditions poussées et entretenues jusqu'à la caricature (les fameux babbequious "barbecues" qui rythment la vie des familles) et les activités plus ou moins modernes. L'un des parrains est fan de série Z et utilise un réseau de production de films débiles pour blanchir de l'argent. Sur le plan lexical, Qui est Lou Sciortino ? s'amuse en déclinant à l'infini le style gangster et bénéficie sûrement de l'excellent boulot du traducteur. L'un s'exprime dans une langue truffée de mots anglais, l'autre use d'une langue vulgaire, les vieux parlent en langage codé, les femmes babillent, et elles sont les seules, dans une langue libre et sensuelle,..... On aurait aimé d'ailleurs, et c'est le reproche qu'on peut faire à ce livre, que les personnages croqués avec autant de facilité et de bonheur soient plus "rentabilisés" par l'intrigue. En multipliant les points de vue, Cappelani ne tire pas le meilleur parti de ses scènes d'installation et des situations qu'il a mises en place. A cette réserve près, Lou Sciortino se lit avec le plaisir des livres dont on attendait pas grand chose et qui nous donnent un peu plus.

Qui est Lou Sciortino ?
Ottavio Cappellani
Métailié


Les yeux du coeur : dans les coulisses d'une dictature

Posté par Myosotis le 23.01.07 à 09:21 | tags : polar, métailié

Encore un excellent polar des Editions Métailié, ces Yeux du coeur, à la couverture féline, nous emmènent dans les pas d'un détective chilien qui enquête, vingt ans après, sur les disparitions successives d'anciens amis de fac. Inventé par l'écrivain Ramon Diaz-Eterovic, apparemment très connu dans son domaine, le personnage d'Heredia, le privé, personnage récurrent, constitue l'un des principaux atouts de ce livre. Heredia vit dans un quartier populaire de Santiago, avec son chat Simenon, à qui il parle et qui lui répond, il boit pas mal, écoute de la musique classique et ne croit plus en grand chose. Sorte de croisement entre Maigret (joué par Bruno Cremer, lent et lourd) et Mike Hammer, il est entouré assez classiquement de tout un réseau d'indics qui vont du vieux flic, au journaliste, en passant par le clodo ancien notable.

L'originalité de Ramon Diaz est ici de jouer sur les codes du polar ultraclassique tout en les installant dans un contexte qui ne nous est pas familier, à savoir celui du Chili, de son contexte politique, de son passé désastreux où chacun se livre à un moment ou un autre à la délation pour sauver sa peau. Dans les Yeux du Coeur, c'est la disparition d'Andrès, un homme droit en passe de se présenter à la présidence pour un parti de gauche, qui met le feu aux poudres. Pourquoi cet homme a-t-il disparu ? Qui aurait-eu intérêt et pour quelles raisons à ce qu'il soit enlevé ? L'enquête d'Heredia est carrément laborieuse et aurait pu ennuyer si elle n'était en même temps une plongée du détective dans ses jeunes années et dans les coulisses de la dictature militaire. Du coup, le faux rythme devient un atout producteur de suspense. On glisse vers l'espionnage, tandis qu'Heredia manque tomber amoureux d'une jeune nana sensuelle à souhait. La fin est servie sur un plateau, plutôt habile et inattendue, et bouclant, comme souvent, un divertissement plus qu'agréable, bien écrit et documenté, attachant sans bouleverser. Les Yeux du Coeur donne envie de revenir à Heredia.

Les Yeux du Coeur
Ramon Diaz-Eterovic

Métailié 


Quatuor X

Posté par Myosotis le 17.11.06 à 15:54 | tags : polar, extrait, métailié

"J'ai gagné le boulevard Emile Jacqmain puis la place de Brouckère. Quand j'y ai débouché, comme poussé par le vent, je me suis dit que j'irais bien déjeuner à l'Alban Chambon, le restaurant de l'hôtel Métropole. Je savais qu'il jouissait d'une fort bonne réputation auprès des gastronomes, mais je n'y avais jamais mis les pieds, faute jusqu'ici d'en avoir eu les moyens.

On m'a accueilli comme un prince. On m'a débarrassé de mon pardessus et de ma casquette et on m'a installé à une table d'angle. J'étais ravi, j'avais la salle entière sous les yeux. Et j'ai tout de suite remarqué qu'il y avait du beau monde. J'ai reconnu Angelina Jolie et Kiefer Sutherland. Ils étaient en compagnie de trois autres personnes, deux hommes et une femme assez âgée, dont les traits ne me disaient rien. J'ai également reconnu Eddy Merckxx et Bernard Hinault. Ils avaient l'air copains comme cochons. Ils buvaient du champagne.Du Dom Ruinart."

Scène d'ambiance de ce polar déambulatoire. La Belgique qui rencontre l'Amérique....dans un restaurant. On sent ici l'influence de Simenon et ces décors à la Chabrol.

Quatuor X
JB Maronian
Métailié


Quatuor X : polar porno chez les bourgeois bruxellois

Posté par Myosotis le 08.11.06 à 12:14 | tags : polar, sexe et littérature, métailié
Je continue d'explorer avec bonheur les polars récents de la collection Métaillié Noir. Après Au fond de l'Oeil du Chat, très classique dans la forme et le fond, voici un Quatuor X à dévorer d'une traite et sans modération. Jean-Baptiste Baronian, Belge d'Anvers, est un auteur de genre très réputé et président de l'association des amis de Georges Simenon. Cela se sent : son détective privé, héros de ce roman, n'a pas l'allure d'un Maigret mais joue de l'histoire du métier, empruntant l'âge, le look, le moral désabusé, la culture classique, les femmes de tous ceux qui l'ont précédé.
 Dans Quatuor X, le privé est embauché par un producteur de films X bruxellois, bien comme il faut, pour rechercher sa fille disparue depuis une quinzaine de jours après s'être mise à la colle avec un mystérieux producteur de musique. L'amant, mal vu par son beau-père, est très vite retrouvé mort dans son appartement (égorgé et à poil), le cul posé sur une lettre suggestive signée d'une certaine Jeanne Mansfield (ne pas confondre avec Jane Mansfield, l'actrice). L'enquête va progresser dans le brouillard, à la façon d'un Derrick haletant où ce sont les indices qui viennent au privé plutôt que l'inverse. Les morts s'enchaînent et l'on plonge peu à peu dans les eaux troubles des partouzards amateurs d'orchestres à cordes (tranchantes) de Bruxelles : d'où ce Quatuor X dont je tairai tout.
L'ambiance créée par Baronian, mélange de déambulations gastronomiques dans la cité bruxelloise, de réflexions inspirées sur la vie, la mort, l'amour et de critique voilée de la Bonne Bourgeoisie (on se croirait dans un bon Chabrol ou chez... Simenon justement) est tout à fait réussie et enivrante. Le seul reproche qu'on fera à l'auteur est de nous donner trop vite envie d'arriver à la résolution de l'énigme, celle-ci étant servie un peu brutalement et trop simplement à notre goût. C'est évidemment l'une des qualités du polar que de nous faire lire à la vitesse de la lumière mais on aurait aimé cheminer quelques dizaines de pages de plus en compagnie des personnages de ce Quatuor (et plus si affinités).
Quatuor X
JB Baronian
Métailié

 

 




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