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L'actualité éditoriale des éditions Métailié.
Le Virtuose... porte bien son nom Cette affaire-là va mal finir. A force d'en parler et d'en lire, à force d'enquiller les excellents ouvrages de la bibliothèque hispano-américaine de Métailié, on va finir par y prendre goût et faire des infidélités définitives à notre ligne anglo-saxonne. Le virtuose, court roman de 192 pages, nous vient du Chili.Son auteur qui nous est inconnu, comme à chaque fois ou presque, compte déjà 5 traductions dans la même collection sur lesquels on va se jeter dès qu'on en aura l'occasion. Hernán Rivera Letelier a 58 ans et est originaire d'une région désertique et minière du pays (les mines de nitrate d'Atacama) où il a notamment travaillé comme ouvrier puis employé (dixit la biographie officielle). Peu importe à vrai dire ce qu'il a fait avant. On peut prendre son pied (ah,ah, blague à retardement) avec ce Virtuose, sans rien y connaître du Chili, des mines de salpêtre, voire même du football sud-américain. Métailié - 192 pages - sortie le 20 mars 2008
Lidia Jorge : Psy, vampires et autres soucis quotidiens
Nous combattrons l'ombre, malgré son titre qui ne veut rien dire, nous emmène dans une aventure fictive (et littéraire) assez originale, entre le roman policier qui n'en est pas un (des espions, du mystère, des femmes fatales et d'autres qui le sont moins) et le roman d'analyse psychologique qui s'amuse dans la grande tradition judéo-américaine avec un divan autrichien, une psychanalyste à la dérive et des clients agités du bocal. Métailié - mars 2008
Le dernier voyage de Bruno Poissonnier : canal épique
Le Dernier Voyage 128 pages - Métailié - Suite Littérature
Un homme changé : un nazi au grand coeur, excellent roman américain
La librairie anglo-saxonne de chez Métailié dévoile mi-février un nouveau roman de l'écrivain américain Francine Prose qui, s'ajoutant aux récentes publications de cette maison d'édition peu exposée, contribue une nouvelle fois à la rendre indispensable. Francine Prose est une universitaire new-yorkaise de 60 ans qui avait notamment fait parler d'elle, il y a quelques années, avec un bon livre Blue Angel, paru en 2001, sur le harcèlement sexuel. Bonne juriste et peintre habile des classes moyennes supérieures blanches, elle aime travailler au corps les contradictions de l'Amérique et étudier d'un point de vue décalé l'enracinement des valeurs fondamentales du pays (la tolérance, la liberté d'expression, la liberté etc).
Un Homme changé est un roman à la fois intelligent, intimiste et utile. Il raconte (je la fais courte) l'histoire d'un jeune néo-nazi américain, Vincent Nolan, issu de l'Amérique profonde (pauvreté, famille tuyau de poële comme on dit, chômage, magouille, fumettes et petites embrouilles) qui, un jour, sous le coup d'un trip aux acides dans une rave (!), décide de changer de vie. Vincent Nolan vole le fric de Raymond, son mentor de la grande Maison de la Fraternité Blanche, son 4x4 et débarque à New York où il pousse la porte d'une institution Anti-Raciste, humanitaire et dirigée par la figure tutélaire d'un vieux juif rescapé des Camps de la Mort. L'irruption du nazi repenti, de sa musculeuse présence, de ses tatouages et crâne rasé, bouscule le petit monde des faiseurs de Bien (l'association oeuvre pour la libération de divers réfugiés politiques et peine à trouver des donateurs) qui y voit vite un moyen de doper la collecte des dons. Accueilli par Bonnie, l'assistante Bridget Jonesque (pas de mari, pas de sexe mais des illusions pleins la tête) du président, et ses deux adolescents, Vincent Nolan devient la coqueluche des milieux humanitaires et la preuve vivante que l'homme peut... changer et réformer son système de valeurs.
Sous ce petit résumé se devine assez mal la finesse de Francine Prose qui élabore un roman à la fois très réaliste (le personnage de Vincent Nolan est parfait), un rien satirique (les séances de dons et la peinture des joyeux donateurs figurent parmi les bons moments du livre) et globalement émouvant. L'arrivée d'un nazi dans une famille américaine standard est à elle seule une source de comique et de situations cocasses : Vincent Nolan vole la marijuana de l'aîné des enfants, devient une sorte de figure paternelle de substitution qui peu à peu remplace un père complètement odieux (et médecin). Il y a quelques grosses ficelles dans ce roman (le nazi devenu gentil, la femme qui en tombe amoureuse) mais qui jamais ne viennent entraver la fluidité du récit. La métamorphose de Nolan en gentil nazi archétypal est un vrai tour de force. Le balourd transforme sa mémoire, le récit de sa vie pour en faire une sorte de conte épique, donnant à l'Amérique exactement ce qu'elle veut entendre. On déplorera seulement que la résolution de l'intrigue (l'arrivée de Raymond le vengeur sur un plateau télé où Nolan se produit) intervienne aussi brutalement - un coup de poing dans la gueule - et que le tout s'ouvre sur une sorte de happy-end aussi inquiétant que l'était le début du livre. Sans être un chef d'oeuvre, cet Homme changé est un vrai bon livre "à l'américaine", un roman à la fois convaincant sur le fond et plutôt réussi sur la forme, en même temps qu'une leçon comique d'éducation civique.
Un homme changé de Francine Prose
Métailié - sortie le 14 février 2008
John Burnside et les petits maîtres du roman
Rentrée littéraire 2008 nous voici et pas mécontents de démarrer en douceur avec cette virée inquiétante dans une Ecosse embrumée. Ces empreintes du diable démarrent ainsi atrocement bien, nous plongeant dans une ambiance un peu trop mystérieuse pour ce que la suite du roman a à dire mais dans laquelle on se complaît dès les premières pages. Bien plus tard, de nos jours, une tranquille mère de famille, sur la corde raide psychologique, prend la légende à la lettre et croît voir en son mari l'hôte du démon. Elle se suicide avec son automobile et zigouille deux de ses trois enfants, laissant son mari (un gros beauf, mais pas plus animé que ça) avec leur premier enfant, une jeune fille de quatorze-quinze ans, belle comme le jour et en pleine floraison. Lire la chronique dans son intégralité Toute la rentrée littéraire 2008 est sur le mag livres. Les Empreintes du diable (the Devil's Footprints) 224 pages - 18 euros - Métailié - sortie le 18 janvier 2008 Le naufrageur de Francesco De Filippo : l'odyssée albanaise
Impossible sagesse de Jacques Schlanger, pas si sûr ?
Les Dames de nage
Les dames de nage lauréat aux Sables d'Olonne
Ground XO : Cognac, luxe et... rien du tout
Christophe Leibowitz-Berthier est le héros récurrent de l'auteur (et avocate) Hannelore Cayre, et lui-même... Avocat, plutôt dans la panade au début du roman puisqu'il est alcoolique à un degré assez avancé, il commence à avoir de sérieuses emmerdes dans sa vie professionnelle à cause de sa dépendance (il suit un traitement psychologique d'office). Ground XO est sa 3ème apparition (je n'ai pas lu les deux autres encore, mais ne manquerai pas de le faire) et part d'une belle et bonne idée mais qui, malheureusement, n'est pas exploitée à fond et prive ce polar honnête d'une (bonne) partie de notre enthousiasme. L'accroche est la suivante : Christophe L-B, avocat à la dérive et alcoolique, hérite de parts dans la société des Cognacs Berthier et entreprend (parce qu'au bout de 20 ans il en a soupé de son boulot), de se consacrer au développement de sa nouvelle entreprise. Croquez la pomme avec les Demoiselles de Vigàta
Ensorcellement raté !
La quatrième de couv annonce « un roman plein d'humour, de vivacité et de suspense »...
Le temps de la sorcière
Nerofumo c'est presque le Pérou
Avec Nerofumo, voici encore un excellent exemple de livre dont on attend pas grand chose à l'ouverture et qui se révèle plus qu'une heureuse surprise, un vrai et grand plaisir de lecteur. L'inquiétude initiale tenait à 2 choses : L'idée de départ est assez simple à résumer : un frère Jésuite, chargé d'une mission d'audit (inquisitoriale) dans un couvent espagnol (à la fin du XVIème siècle) fait la connaissance d'un Indien Péruvien alors qu'il se promène près du cimetière local. L'Indien engage la conversation et va lui raconter l'histoire incroyable du frère Blas Valera, mort il y a une vingtaine d'années (normalement - tout est évidemment dans ce "normalement", qui ne prendra sens que si vous lisez le livre) frère né de la liaison d'une indigène et d'un prêtre dégénéré sexuel, devenu la légende noire de la compagnie de Jésus, pour avoir contesté la vision de l'histoire officielle. Banni de son propre ordre pour avoir moqué l'apport civilisateur de l'Espagne dans le Nouveau Monde, Blas Valera, qui est un vrai caractère historique ayant accompagné la conquête du Pérou, totalement effacé des mémoires par les Jésuites après sa disgrâce, est le véritable héros de Nerofumo. Le livre est le récit du duel intellectuel que se livrent le frère ouvert d'esprit, modèle de l'esprit des (pré)Lumières avec quelques siècles d'avance, et le soi-disant bouseux sud-américain. Le Péruvien s'avère un redoutable philosophe et se lance (entre deux chiques de coca) dans un exposé d'une véracité et d'une précision implacables sur les atrocités commises par les Conquistadores et par l'Eglise en particulier.
Ce que les hommes appellent amour
"1888/ 9 janvier Tout est élégance, amour et mélancolie dans ce roman-journal de Machado de Assis, l'un des grands auteurs brésiliens du XIXème siècle, sorti ces derniers jours aux éditions Métailié. L'auteur, à l'image de ces premiers mots, est de retour au Brésil après une vie de diplomate et tardera à retrouver une place dans le monde et dans la société. Sans être un récit morbide, Ce que les Hommes appellent amour est un livre triste comme la mort qui vient bien avant sa manifestation physique. On peut s'entendre vieillir et voir, pendant des années, le monde et la vie passer devant soi, sans qu'ils ne touchent ou ne nous affectent. Le héros de Machado de Assis, lui, est un être sensitif que la vie rend insensible malgré lui, un voyeur sentimental qui aimerait mais ne peut plus.... Il y a de meilleurs romans que celui-ci, de plus passionnants, mais peu d'aussi justes et qui procurent cette même sensation dérangeante et agréable à la fois, de voir une existence filer entre les pages... avec le sourire. Ce que les hommes appellent amourEtrange impression que celle laissée par la lecture de ce roman brésilien de Machado de Assis. Ecrit au XIXème siècle, le livre fait figure aujourd'hui (avec son auteur - inconnu au bataillon pour moi qui n'y connaîs rien, rappelons-le, en littérature sud-américaine), de classique de la littérature de l'époque. Machado de Assis est un écrivain, semble-t-il archétypal, d'une bourgeoisie vieillissante, vaguement internationaliste, mêlant récits de la vie quotidienne et vues désabusées et pessimistes sur le monde. Dans ce roman-journal, un vieux diplomate de retour dans son pays après des années passées à l'étranger tient un journal quotidien où il relate les événements de sa vie d'aujourd'hui, ses pensées et états d'âme. La fin du livre, si elle ne sert pas les intérêts amoureux de notre homme, s'envole vers les cimes littéraires, posant avec une efficacité à nous tirer les larmes une appréciation mi-cruelle, mi-lucide, sur le passage du temps, le vieillissement et le sens de la vie. Machado De Assis réussit avec Ce que les Hommes appellent amour un livre qu'on trouve étonnamment peu... brésilien et un grand moment de littérature d'anticipation. Ceux qui goûtent l'autofiction telle qu'on la pratique aujourd'hui (les histoires de mandarine et les liaisons jet-set) auront intérêt à venir y voir. Ce que les hommes appellent amour
Les hommes sans visage
(Les hommes sans visage) Ils n'avaient pas de visage. Certains affichaient un large sourire de tête de mort, l'ivoire clair des dents illuminant la chair déchirée, des cavités profondes à la place des yeux. D'autres ne possédaient même pas de sourire - tout ce qu'il y avait d'humain en eux avait été arraché en une fraction de seconde par l'explosion de la mine. Euclides évitait de lever les yeux. Il circulait entre les pupitres et tout ce qu'il voyait c'était des jambes, des chaussures,; des pantlons élimés mais propres, des souleirs éculés et cependant cirés, brillant comme s'ils étaient neufs. Certains de ces hommes n'avaient qu'une chaussure. Que faisaient-ils de celle qui était superflue ? Peut-être achetaient-ils la paire en commun avec un autre mutilé. Le type qui avait perdu le pied droit cherchait quelqu'un qui n'avait plus le gauche et ils allaient acheter ensemble des souliers. Euclides détestait les mines. mine : engin de guerre camouflé ou dissimulé qui contient des matières explosives, et qui sert à détruire des remparts, des tranchées des individus, etc (dictionnaire Aurélio.) D'aucuns arment les mines de façon à tromper et à blesser les sapeurs. On peut, par exemple, attacher une grenade à la base de la mine; le sapeur désarme la mine, respire avec soulagement, "une de moins", tire dessus et ce faisant dégoupille à son insu la grenade... un... deux... trois... Boum ! Cet extrait n'est pas forcément caractéristique du ton et du mouvement de cette Guerre des Anges mais donne un aperçu du talent narratif et descriptif de l'auteur, de la qualité de sa réflexion romanesque. Rue de la Miséricorde : attention chef d'oeuvre
Les grands romans ne préviennent pas et se dénichent parfois là où et quand on ne s'y attend pas. Alors que je m'engageais tranquillement vers la lecture de ce qui paraissait, d'après la quatrième de couverture, un simple récit de marins fin XIXème siècle, brésilien et vaguement homoérotique, le chef d'oeuvre est apparu. Rue de la Miséricorde, auquel on préférera son titre original Bom-Crioulo (qui n'est autre que le surnom du héros, et signifie Bon-Noir), est un roman historiquement et littérairement parfait. La guerre des anges de José Eduardo Agualusa
Ceux qui, comme moi, ne sont pas familiers de la littérature sud-américaine et encore moins lorsqu'elle est écrite par un... auteur angolais, prendront un plaisir immense à lire un roman qui ouvre instantanément de nouvelles perspectives socio-culturelles tout en restant, sur le plan littéraire, dans les eaux ultrabalisées du polar barbouze. La guerre des anges de l'Angolais José Eduardo Agualusa, auteur de 47 ans vivant entre l'Angola, le Brésil et le Portugal, est un roman révolutionnaire ou qui parle de révolution sociale, un roman qui aborde frontalement la question du racisme anti-noir dans un Brésil qu'on associe ici plus à ses danseuses, à son équipe de football et à son pain de sucre qu'à ses gangs, ses trafiquants de drogue et ses flics contre-révolutionnaires. Le seul reproche qu'on pourra faire à Agualusa est finalement de négliger pour ses ressorts la peinture de sa révolution, de ne pas s'attacher assez aux jeunes hommes et aux combats pour s'attarder sur les intrigues d'arrière-cour. Cette faiblesse est le prix à payer pour faire vivre et nous émouvoir avec ses caractères, mais empêche la Guerre des Anges d'être tout à fait autre chose q'un polar socio-critique passionnant et efficace. L'auteur est passé assez près d'un grand roman et nous d'une révélation. La guerre des anges
Rue de la miséricorde, premier roman gay ?
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"Bom-Crioulo, cependant, commençait à ressentir les prémices d'une tristesse, chose qui ne lui arrivait que très rarement. Il se souvenait du grand large, de la premier fois où il avait vu Aleixo, et il était préoccupé, soucieux, en pensant à la nouvelle vie qui l'attendait et à sa relation avec le mousse, au tour qu'allait prendre cet attachement, né pendant le voyage, et menacé à présent par les règles, les contraintes du métier militaire. Aleixo pouvait être muté sur une autre unité en moins de vingt-quatre heures. - Qui pouvait en outre l'assurer que lui-même, Bom-Crioulo, servirait encore sur la corvette... ? Instinctivement, il cherchait le gamin du regard, il brûlait de ce désir avide de le voir, de l'avoir toujours auprès de lui, menant la même vie de travail et de discipline, grandissait à ses côtés comme un frère inséparable et cher. D'un autre côté, il était tranquille, car la plus grande preuve d'amour, Aleixo lui avait donnée sur une simple avance, un simple regard. Quoiqu'il leur advienne, il leur faudrait garder intact le souvenir de cette nuit glacée, passée endormis dans les bras l'un de l'autre sous le même drap, à la proue de la corvette, pareils à un couple de fiancés dans la ferveur brûlante des premières heures partagées. Bom-Crioulo, lorsqu'il repensait à cette scène, se sentait balayé par une fièvre érotique extraordinaire, une vague de sensualité irrépressible.... Il comprenait clairement à présent que ce qu'il avait vainement cherché du côté des femmes, il le rencontrerait seulement avec un homme. Il n'avait jamais pensé abriter en lui une pareille anomalie, ne se souvenait pas s'être une fois dans a vie interrogé sur ses prédispositions en matière de sexualité." 1895. Cela s'entend dans le style et le choix des mots, mais pas dans les intentions et la modernité du propos. Difficile d'isoler ici la folie et la violence du désir qui vont monter progressivement en Bom-Crioulo pour balayer son existence, son passé et ce qui lui restait d'honorabilité. Je ne sors pas le terme à tout bout de champ (encore qu'un peu trop souvent) mais cette Rue de la Miséricorde (dont le titre original Bom-Crioulo bien meilleur, désigne simplement le héros du livre), roman brésilien d'Adolfo Caminha, le mérite amplement d'où qu'on se place : le roman est un chef d'oeuvre. Chef d'oeuvre historique, premièrement et bien qu'on s'en tamponne, qui fait peut-être de lui l'un des premiers romans ouvertements homosexuels de la fin du XIXème siècle. là où les Wilde, les Proust et les gays européens ont peur de ruiner leur réputation et font tourner les allusions dans les back-librairies (usant de pseudonymes), Caminha raconte frontalement l'histoire d'amour éternelle entre deux marins : le grand Noir Boum-Crioulo (traduction le Bon Noir) et le jeune mousse Aleixo, cocotte de navire, soigné et capricieux par éducation. La modernité elle-même est devancée, lorsque les deux hommes s'unissent sur le pont, et qu'on sent frémir le déséquilibre physique entre l'homme devenu bête et le jeune puceau, aux allures de jeune adolescente. Rue de la Miséricorde est, ce sera le point 2, l'un des plus beaux récits réalistes de marins de son époque. La marine brésilienne y est peinte comme ce qu'elle devait être : un milieu rude et injuste. Caminha rejoint ici les plus belles pages de Conrad, de Melville ou de London quand il parle des caractères des capitaines, de la cruauté des membres d'équipage et de la solidarité qui se noue et dénoue entre les hommes. Il n'y a rien de plus facile que d'ennuyer à coups de descriptions réalistes de voiles et d'équipée maritime. Rue de la Miséricorde, même si c'est majoritairement,un roman de marins qui se passe à quai, a le souffle épique des grands récits corsaires. Les récits de tempête sont de toute beauté, ponctués qu'ils sont par les instants où Boum-Crioulo s'apaise, où le rythme tombe, pour retrouver son mousse. Sur le plan littéraire, enfin, il suffit de dire et redire que Rue de la Miséricorde est au niveau de Billy Budd et de Querelle de Brest. Tango d'Elsa OsorioNB Easywriter : Cette lecture est proposée par Montsé, qu'on ne présente plus. Vous pouvez aussi faire oeuvre d'exégèse ou d'élucubration, en proposant vos lectures (vade retro attaché(e)s de presse!!) - Vous dansez ?Il espère qu’elle n’a pas remarqué son accent. Elle se lève, l’air grave, et ils s’enlacent. Très vite Luis va oublier ses craintes et sentir le sol sous ses pieds, le corps d’une femme en totale harmonie avec le sien, faire exploser son imagination… Ces quelques mots saisis au hasard dans un livre me séduisent d’emblée. OK, je le prends, me suis-je dit.
Tango est une entité, une âme. L’âme les « tangueros ». Il raconte l’histoire de l’Argentine à travers deux familles que tout sépare : Leur position sociale, leur travail, leurs ambitions... Il se plaît à tutoyer ses protagonistes : Avec la main experte du Moscovite sur ta taille, ton corps ouvert à son intention, tu t’es enfin initié sur une de mes pistes. Le parquet disjoint du Royal, un tapis rouge, que tu brodas d’arabesques, agile, sensuelle et majestueuse. Tu sus, nous sûmes tous les deux, à cet instant, que rien ni personne ne t’arracherait à ce parquet où toi et moi allions nous donner vie. N’est-ce pas Astor Piazzolla, compositeur de tangos et joueur de bandonéon réputé, qui disait : « Le tango n’est pas une danse, c’est une obsession ! Pour le danseur c’est une partie intégrante de sa vie, comme manger ou dormir. Erotique, passionnée et mélancolique il est complice non seulement du corps mais aussi de l’âme ». C’est exactement ce que nous offre Elsa Osario. Chacun de ses personnages est étroitement lié à l’histoire du tango : Vicente, cet homme riche et influent qui associe le tango à une musique de lupanar, Carlota, sa jeune maîtresse qui ne vit que pour danser ou encore Hérnan, tanguero émérite qui répand le tango dans tout Paris et puis Juan, le compositeur… Génération après génération, les deux familles vont vivre leur amour ou leur haine du tango, ses figures, se La noche que me quieras Que eres mi consuelo… Tango Un acte d'amour : un Ecossais en Sibérie
Extrait de la longue et très belle lettre qu'envoie le mari hussard à son épouse pour lui annoncer qu'il s'est fait couper... le kiki, pour devenir un ange shaman. Un acte d'amour est aussi un livre sur le mysticisme.
Qui est Lou Sciortino ?
Entre Mafia Blues, le Parrain et la série les Soprano, ce Qui est Lou Sciortino ? est un vrai bon polar mafieux humoristique. Ecrit par un Ottavio Cappelani que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam, et traduit par Serge Quadruppani, dont je parlais l'autre jour, Qui est Lou Sciortino ? vaut plus que pour son intrigue (pas si évidente à saisir et globalement pas passionnante) pour ses qualités littéraires et sa galerie de personnages. La majeure partie du roman se passe en Sicile où vont s'affronter, directement mais surtout indirectement, des familles rivales, de souche ou venues d'Amérique, pour de vagues histoires... mafieuses. L'auteur prend un plaisir fou, et nous avec, à décrire les générations de mafieux, aussi déjantées les unes que les autres, écartelées entre les traditions poussées et entretenues jusqu'à la caricature (les fameux babbequious "barbecues" qui rythment la vie des familles) et les activités plus ou moins modernes. L'un des parrains est fan de série Z et utilise un réseau de production de films débiles pour blanchir de l'argent. Sur le plan lexical, Qui est Lou Sciortino ? s'amuse en déclinant à l'infini le style gangster et bénéficie sûrement de l'excellent boulot du traducteur. L'un s'exprime dans une langue truffée de mots anglais, l'autre use d'une langue vulgaire, les vieux parlent en langage codé, les femmes babillent, et elles sont les seules, dans une langue libre et sensuelle,..... On aurait aimé d'ailleurs, et c'est le reproche qu'on peut faire à ce livre, que les personnages croqués avec autant de facilité et de bonheur soient plus "rentabilisés" par l'intrigue. En multipliant les points de vue, Cappelani ne tire pas le meilleur parti de ses scènes d'installation et des situations qu'il a mises en place. A cette réserve près, Lou Sciortino se lit avec le plaisir des livres dont on attendait pas grand chose et qui nous donnent un peu plus. Qui est Lou Sciortino ? Les yeux du coeur : dans les coulisses d'une dictature
Encore un excellent polar des Editions Métailié, ces Yeux du coeur, à la couverture féline, nous emmènent dans les pas d'un détective chilien qui enquête, vingt ans après, sur les disparitions successives d'anciens amis de fac. Inventé par l'écrivain Ramon Diaz-Eterovic, apparemment très connu dans son domaine, le personnage d'Heredia, le privé, personnage récurrent, constitue l'un des principaux atouts de ce livre. Heredia vit dans un quartier populaire de Santiago, avec son chat Simenon, à qui il parle et qui lui répond, il boit pas mal, écoute de la musique classique et ne croit plus en grand chose. Sorte de croisement entre Maigret (joué par Bruno Cremer, lent et lourd) et Mike Hammer, il est entouré assez classiquement de tout un réseau d'indics qui vont du vieux flic, au journaliste, en passant par le clodo ancien notable. L'originalité de Ramon Diaz est ici de jouer sur les codes du polar ultraclassique tout en les installant dans un contexte qui ne nous est pas familier, à savoir celui du Chili, de son contexte politique, de son passé désastreux où chacun se livre à un moment ou un autre à la délation pour sauver sa peau. Dans les Yeux du Coeur, c'est la disparition d'Andrès, un homme droit en passe de se présenter à la présidence pour un parti de gauche, qui met le feu aux poudres. Pourquoi cet homme a-t-il disparu ? Qui aurait-eu intérêt et pour quelles raisons à ce qu'il soit enlevé ? L'enquête d'Heredia est carrément laborieuse et aurait pu ennuyer si elle n'était en même temps une plongée du détective dans ses jeunes années et dans les coulisses de la dictature militaire. Du coup, le faux rythme devient un atout producteur de suspense. On glisse vers l'espionnage, tandis qu'Heredia manque tomber amoureux d'une jeune nana sensuelle à souhait. La fin est servie sur un plateau, plutôt habile et inattendue, et bouclant, comme souvent, un divertissement plus qu'agréable, bien écrit et documenté, attachant sans bouleverser. Les Yeux du Coeur donne envie de revenir à Heredia. Les Yeux du Coeur Métailié Quatuor X
On m'a accueilli comme un prince. On m'a débarrassé de mon pardessus et de ma casquette et on m'a installé à une table d'angle. J'étais ravi, j'avais la salle entière sous les yeux. Et j'ai tout de suite remarqué qu'il y avait du beau monde. J'ai reconnu Angelina Jolie et Kiefer Sutherland. Ils étaient en compagnie de trois autres personnes, deux hommes et une femme assez âgée, dont les traits ne me disaient rien. J'ai également reconnu Eddy Merckxx et Bernard Hinault. Ils avaient l'air copains comme cochons. Ils buvaient du champagne.Du Dom Ruinart." Scène d'ambiance de ce polar déambulatoire. La Belgique qui rencontre l'Amérique....dans un restaurant. On sent ici l'influence de Simenon et ces décors à la Chabrol. Quatuor X Quatuor X : polar porno chez les bourgeois bruxellois Je continue d'explorer avec bonheur les polars récents de la collection Métaillié Noir. Après Au fond de l'Oeil du Chat, très classique dans la forme et le fond, voici un Quatuor X à dévorer d'une traite et sans modération. Jean-Baptiste Baronian, Belge d'Anvers, est un auteur de genre très réputé et président de l'association des amis de Georges Simenon. Cela se sent : son détective privé, héros de ce roman, n'a pas l'allure d'un Maigret mais joue de l'histoire du métier, empruntant l'âge, le look, le moral désabusé, la culture classique, les femmes de tous ceux qui l'ont précédé.Dans Quatuor X, le privé est embauché par un producteur de films X bruxellois, bien comme il faut, pour rechercher sa fille disparue depuis une quinzaine de jours après s'être mise à la colle avec un mystérieux producteur de musique. L'amant, mal vu par son beau-père, est très vite retrouvé mort dans son appartement (égorgé et à poil), le cul posé sur une lettre suggestive signée d'une certaine Jeanne Mansfield (ne pas confondre avec Jane Mansfield, l'actrice). L'enquête va progresser dans le brouillard, à la façon d'un Derrick haletant où ce sont les indices qui viennent au privé plutôt que l'inverse. Les morts s'enchaînent et l'on plonge peu à peu dans les eaux troubles des partouzards amateurs d'orchestres à cordes (tranchantes) de Bruxelles : d'où ce Quatuor X dont je tairai tout. L'ambiance créée par Baronian, mélange de déambulations gastronomiques dans la cité bruxelloise, de réflexions inspirées sur la vie, la mort, l'amour et de critique voilée de la Bonne Bourgeoisie (on se croirait dans un bon Chabrol ou chez... Simenon justement) est tout à fait réussie et enivrante. Le seul reproche qu'on fera à l'auteur est de nous donner trop vite envie d'arriver à la résolution de l'énigme, celle-ci étant servie un peu brutalement et trop simplement à notre goût. C'est évidemment l'une des qualités du polar que de nous faire lire à la vitesse de la lumière mais on aurait aimé cheminer quelques dizaines de pages de plus en compagnie des personnages de ce Quatuor (et plus si affinités). Quatuor X JB Baronian Métailié
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