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En japonais, Manga désigne la bande dessinée, chez nous c'est la bande dessinée japonaise, voire l'esthétique déclinée au cinéma.
Neil Cohn et le langage visuel
Neil Cohn est un étudiant en linguistique, et sa théorie, c'est que ce que nous appelons bédé, comics, manga, art séquentiel, graphic novel ou autre, utilisent un Langage Visuel qui au-delà de toute considération "artistique" de style et d'esthétique est avant tout un moyen de communiquer, un langage avec sa syntaxe, sa grammaire, ses coutumes et ses figures de style. Commencer à penser comme ça peu transformer votre façon de lire la bédé et de la percevoir. Loin d'être le simple storyboard que la conception trop répandue de "l'espace temps" suggère, la bédé est un véritable langage visuel, qui comme un autre langage peut dès lors être évalué avant toute chose selon la capacité à communiquer clairement de l'émetteur d'un message plutôt que sur sa capacité à dessiner des muscles saillants aux barbares et des seins ronds aux elfes. ![]() Acide manga test
Glénat
Remina : rire ou frémir
Rémina : La planète de l'enfer Tonkam
Lady Snowblood : Kill Kazuo
Kazuo Koike est un scénariste spécialisé dans les mangas de samouraïs/ninjas/yakuzas (bref, de Japonais qui s'entretuent). Il est entre autre l'auteur de Crying Freeman et de Lone Wolf & Cub. Les thèmes adultes de ses mangas (comprendre par là que non seulement on y découpe à grands coups de sabre mais qu'en plus on y baise allègrement) ont éveillé l'intérêt de pas mal d'Occidentaux dans les années 1970-1980, en premier parmi eux Frank Miller, et ils y ont en bonus découvert une façon de raconter totalement nouvelle, le fameux "découpage cinématographique" du manga.
Cela dit, Koike a certainement été influencé par le cinéma de Sergio Leone. Ses combats au sabre doivent beaucoup aux duels au pistolet de l'Italien. Lady Snowblood est une histoire de vengeance bête et méchante. Dans une prison pour femmes, une détenue meurt en donnant naissance à une fille à qui elle laissera pour tout héritage une liste de noms et une dette de sang. Devenue adulte, la petite fille est une tueuse au sang froid qui gagne sa vie en louant ses talents et en profite pour rechercher les hommes dont elle doit se venger. Phénix : l'oeuvre d'Osamu Tezuka
Phénix
Yapou, le pire manga du monde ?La Cité de Verre de Paul Auster, adapté par Paul Karasik et David Mazuchelli, voilà le contre-exemple que tout le monde cite quand on parle de l'inintérêt uniforme des adaptations de romans en BD. Je l'ai lu il y a quelques années. C'était effectivement très très bon. Et, mis à part quelques oeuvres plus obscures qui existent certainement et qui me surprendront peut-être un jour, je peux me permettre d'aborder les autres adaptations de ce type sans m'attendre à grand chose.
Le roman de Numa racontait l'histoire d'un couple composé d'une Allemande et d'un Japonais, qu'une voyageuse temporelle égarée dans le XXe siècle rammène chez elle, dans un futur dominé par des femmes blanches. Leurs époux leur sont soumis, mais le pire sort a été réservé aux Japonais, devenus les "yapous", sous-hommes utilisés comme animaux de compagnie, repose-pied et/ou sex toy. Je n'ai pas lu le roman, mais ce que j'ai pu en deviner, d'après cette, c'est que tout comme pour Sade, passée la révélation de la justesse de la vision sociale (ici le masochisme du Japon vis-à-vis des vainqueurs de 1945), si on n'a pas un vif intérêt personnel pour la description du dressage des êtres humains et des diverses humiliation qu'on leur fait subir, on s'ennuit bien vite.
Publié dans la "sérieuse" collection Kami, l'importation de Yapou chez nous laisserait perplexe même dans une collection érotique moins prétentieuse. C'est en fait si mauvais que la lecture en devient divertissante, un peu comme une "fan fiction" Harry Potter, Tome 1 : Harry Potter à l'école des sorciers érotique ou un film de Steven Seagal . Pour ma part, je me lasse assez vite de la médiocrité et je ne regarde jamais les séries Z plus de quelques minutes. Bref, si vous croisez ce manga : passez votre chemin.
Naruto : bon pour les hormones
Une fois que je me suis apperçu de ce que les gamins lisaient dans mon dos, j'ai décidé comme tout adulte responsable de me pencher dessus. L'âge m'a rendu arrogant bien sûr et c'est pourquoi j'ai été fort surpris de trouver un manga de grande qualité : pas d'un grande valeur artistique ni d'une grande subtilité et certainement pas fait pour quelqu'un de mon âge mais proche de la perfection pour l'ado que je me rappelle avoir été. J'y aurais investi mon argent de poche sans hésiter. L'histoire est très classique : Naruto est un orphelin qui rêve d'entrer à l'académie des ninjas pour gagner le respect que son village lui refuse. Il est désobéissant et pas très travailleurs mais capable quand il s'y met d'accomplir de petits exploits. Evidemment, tout ça ne serait rien sans de spectaculaires affontements de ninjas aux techniques abracadabrantes. On se rappelle à cette occasion que le manga a d'abord impressionné les occidentaux par sa capacité à représenter l'action de manière beaucoup plus dynamique et efficace que tout ce qu'on avait jamais vu par chez nous. A ce titre Naruto s'en sort très bien et les techniques ninjas permettent de nombreux rebondissements imprévisibles (au début tout du moins, je n'ai pas lus les vingt-huit volumes).
En conclusion, même s'il n'a sans doute pas attendu votre permission, si votre fils commence à avoir des poils un peu partout mais pas encore au menton, vous pouvez tout à fait le laisser lire Naruto. Pour ce qui est de canaliser un afflux incontrôlable d'hormones, ça reste beaucoup plus sain que 300. Manga-légo
![]() Le formalisme en BD, avec ces petites cases qu'on peut réarranger comme des légos (ou des clipos pour les moins doués), c'est souvent super ludique. Ca a peut-être aussi quelque chose à voir avec la relative jeunesse de cet art ou avec le fait qu'il est en grande partie l'oeuvre de gros geeks, mais peu importe, le résultat c'est qu'il y a en général plus de fun dans une BD "expérimentale" que dans la moyenne des films/romans/poteries auxquels ont peut appliquer cet adjectif. Tout ça pour vous dire, donc, que je ne chercherais pas à vous embrouiller avec des explications stupides sur "ce qui se passe entre ou derrière les cases" de ce court manga trouvé sur un blog anglophone et qui s'appelle "Abstraction" sans doute juste parce que ça sonne plutôt cool. Vous devez lire ce truc, puis faites touner le lien, c'est du bon. Kitaro est un peu repoussant
Il est d'ailleurs judicieux d'avoir publié ces deux ouvrages indépendants avant de s'attaquer au plus gros morceau de l'oeuvre du mangaka manchot : outre le fait que l'éditeur a pu jauger la demande, il a pu attirer son attention avec un premier album ultra-respectable (et respecté puisqu'il a obtenu le grand prix à Angoulême) et aussi la préparer à mieux accepter le côté un peu vieillot de Kitaro. Kitaro est un petit mort-vivant qui n'a qu'un oeil (si on ne compte pas celui équipé de bras et de jambes qui se perche souvent sur son épaule) et qui erre dans le japon contemporain pour résoudre les problèmes surnaturels des hommes tels que les vampires ou les chats mangeurs d'homme. On a d'abord l'impression d'avoir à faire à une histoire d'horreur un peu naïve, puis à une série humoristique pour enfants quelque part entre Charles Addams et Walt Disney sans l'élégance de l'un ou de l'autre. Ces premiers chapitres n'ont vraiment d'intérêt que comme artefacts de la culture populaire japonaise et risquent d'en repousser plus d'un. Très vite pourtant, Mizuki a trouvée la voie qu'on lui connait déjà en France, un mélange de tradition japonaise et d'idiosyncrasies comico-humanistes. Ses talents de conteurs s'affirment aussi assez rapidement passées les maladresses du début.
Kitaro Le Repoussant Shigéru Mizuki Cornélius Confusions de genres
![]() Daîo, c'est le recueil des histoires courtes de la charmante Iô Kuroda, jeune mangaka qui monte grâce à un pinceau très expressif et un peu fou qu'elle n'hésite pas à manipuler en tout sens, à maltraiter presque pour obtenir un résultat qui combine les avantages du crayonné avec la souplesse du pinceau, même si on la soupçonne, coquine, de tâter aussi un peu de la plume. Ces histoires qu'elle nous présente son pour une bonne part des oeuvres de jeunesse, dont on pardonnera volontiers les défauts scénaristiques pour s'attarder sur le trait, qu'elle a toujours eu si joli. Quand par contre pointe l'écriture surréaliste qu'on lui connaît sur les tengu, son marriage avec un dessin toujours vif et saisissant fait des merveilles, comme dans ce "Coupe du Monde 1962" qui juxtapose l'historiette d'un orphelin japonais et la crise des missiles de Cuba pour un résultat à la fois poignant et hilarant.Malgré l'inhérente inégalité de ce genre de collection, on est immanquablement séduit par Kuroda même dans la légèreté de vignettes absurdes trop nombreuses. Ainsi lorsqu'elle s'offre le temps d'une dernière histoire aux mains d'un homme, le scénariste Yoshitomo Yoshimoto (quel nom ridicule !), si on peut apprécier la structure et la direction qu'il lui apporte, on ne manquera pas de regretter un peu la douce folie finalement si plaisante des oeuvres de Kuroda en solo. Précisons avant d'en finir que si j'ai grossièrement infléchi mon ton, je n'en ai pas moins été absolument sincère.
Daiô PS : J'ai depuis la rédaction de ce billet appris que ce n'était pas parce que ce rustre de Iô Kuroda s'était représenté comme une femme dans l'un de ses mangas qu'il en était une. Je suis maintenant à 90% certain que c'est un homme, en tout cas je suis sûr qu'il a un bouc. Mon intégralité journalistique ainsi que ma flemme générale me poussent à laisser le billet tel quel.
Des manga à Branly
Manga Haïku
Assez semblable au sympathique What A Wonderful World d'Inio Asano dont je vous avait un peu parlé par le passé, le diptyque A Scene / B Scene de Tomo Taketomi s'inscrit donc dans cette lignée de mangas qui travaillent par petites touches et il s'en sort plutôt pas mal. Sa particularité est de s'intéresser aux marges de la société japonaise. Sexe, drogue etc... On n'est pas chez Murakami Ryu pourtant : les histoires finissent plutôt bien et les personnages ont fondamentalement bon coeur. Je pourrais sans doute chercher une série d'adjectifs plus ou moins flatteurs sur ce manga, mais par soucis d'honnêteté envers vous, cher lecteur, je dois bien reconnaître qu'il n'y a en fait pas grand chose à dire sur le travail de Tomo Taketomi. Son intention est d'autant plus claire qu'elle n'est pas très originale et il s'acquitte de sa tâche plutôt bien. Au moins une histoire sur deux vaut le coup d'avoir été racontée comme elle l'a été. On se demandera alors juste s'il n'aurait pas mieux valu faire un seul recueil. La mise en scène n'a rien d'exceptionnel mais le talent du dessinateur pour donner vie à ses personnages, mariant brillamment un relatif réalisme à des expressions parfois caricaturales, si. Mince, j'ai recommencé les adjectifs. Bon, enfin bref, c'est plutôt bon. Voilà. A Scene / B Scene Tomo Taketomi MadeIn Gogo Monster : De l'harmonica pour des monstres invisibles
L'histoire de Gogo monster est celle d'une poignée d'écoliers : Makoto, le nouveau qui voudrait bien être l'ami de Yuki, gamin étrange qui joue de l'harmonica pour des monstres invisibles et Sasaki qui porte en permanence un carton sur la tête. Il est plutôt difficile de vous résumer ce qui se passe, entre autres parce que je ne suis pas sûr de tout avoir compris : les choses deviennent plutôt confuses quand Yuki et Makoto pénètrent le quatrième étage de l'école, celui qui est fermé pour d'obscure raisons (bien que le fait qu'il s'y passe des choses dignes d'Inland Empire y soit sans doute pour quelque chose). Mon incompréhension n'empêche pourtant pas, au contraire, ma fascination. Taiyou Matsumoto essaye avec son trait tremblant et son encrage un peu sale de nous faire croire qu'il ne sait pas dessiner pour cacher une précision photographique dans la capture des attitudes de ses personnages. Ses perspectives touchent souvent à la limite de la justesse sans jamais la dépasser : l'école est une présence très concrète, un bâtiment plus oppressant que les professeurs qui l'occupent, débilitant par son simple volume et sa laideur fonctionnelle. Le travail sur les décors est véritablement exceptionnel. Je l'avoue, j'ai tout de même quelques petites idées quand au sens de ce que j'ai lu. Au delà de la classique histoire du gamin sensible écrasé institution trop rigide et qui s'évade dans un monde imaginaire, il y a quelque chose de bien plus sombre qui court à travers les pages de Gogo Monster. Quelque chose du genre "les monstres ne sont pas ceux qu'on croit". Il faudra juste que je le relise pour mettre le doigt dessus avec certitude. Quelque chose que, pour une fois, j'ai très envie de faire. ![]()
Et les Oiseaux domineront le monde ...
Demain les Oiseaux, c'est avant tout une histoire sur le pouvoir, la domination, la soumission et la bêtise humaine. On ne peut s'empêcher d'y voir un parallèlle avec le Japon d'après guerre : traumatisé par les bombes, soumis à l'occupant américain, menacé par les voisins chinois et russe et écrasé par la culpabilité qui empêchait toute fierté nationale. Pas si étonnant qu'ils aient pu faire preuve d'un peu de lucidité. Demain les Oiseaux Comic Cue, anthologie de l'autre manga
Reste que dans ces pages, on voit un manga très différent de celui qui hante habituellement les rayonnages, différent même de la plupart des collections "pour adulte" (non, je ne veux pas parler de ceux là). Nous avons ici vraiment à faire des mangas qui feront dire à l'homme de la rue "mais mon p'tit neveu de six ans il saurait dessiner comme ça", un critère qui en vaut bien un autre pour définir l'Art Véritable. Evidemment, une anthologie de manga d'auteur contient forcément sa part de tentative plus ou moins fructueuse de reproduction du quotidien façon zen, d'humour absolument incompréhensible et de références obscures. Un peu comme avec le manga pas d'auteur. Enfin bon, c'est le principe d'une anthologie de ne pa plaire entièrement à tout le monde. Et il y a quelques vrais bons moment dans celle ci, d'un genre qu'on n'a pas l'habitude de voir par chez nous. Comic Cue collectif MadeIn Le manga est-il de droite ?
Un Monde Formidable Inio Asano MaDeIn 3, rue des mystères
Il serait facile d'évoquer l'histoire tragique de la vie de l'auteur pour expliquer d'où il sort toute ça. Mais la souffrance n'explique pas tout. Sa grande connaissance des yokaï, ces esprits du Japon animiste qu'on retrouve dans l'oeuvre d'Hayao Miyazaki, Mizuki la tient de sa grand mère, qui lui a transmis ce savoir mis en péril par la modernisation du Japon de l'entre deux guerre. Tout peut tout aussi bien venir de là. Où alors, c'est parce qu'il est manchot qu'il a du se concentrer deux fois plus sur ses planches. Qu'est-ce que j'en sais, moi ? 3, rue des mystères Shigueru Mizuki Cornélius Comment va la BD ? Comme chaque année à cette époque vient de tomber le rapport de Gilles Ratier de l'Association des Critiques et journalistes de BD (l'ACBD), qui dresse un état des lieux chiffré du marché de la BD en France et en tire des conclusions forcément controversées. Cette année, après la "mangalisation" de l'an dernier, le grand thème est "la maturation" ou, en d'autres termes "tout va super bien, merci". Encore une fois, plus de BD ont été publiées en France que jamais auparavant : 4130 ont été publiées en 2006, soit près de 80 par semaines. La concentration des gros éditeurs se poursuit, mais dans le même temps les petites structures se multiplient et jamais il n'y a eu autant d'éditeurs. Le succès des mangas ne se dément pas sans qu'il nuise à la production nationale, les adaptations en film, dessins animés et jeux vidéos se multiplient comme les produits dérivés. Certes s'il y a plus d'albums parus, le chiffre d'affaire global du milieu n'a pas augmenté pour la première fois depuis plusieurs années, mais c'est justement là une preuve de "maturité" pour Ratier, pas le début de la fin.Il faut dire qu'en face, beaucoup d'auteurs et d'éditeurs annoncent depuis longtemps qu'on va droit dans le mur, qu'il y a une surproduction d'albums, que les nouveautés disparaissent aussi vite des rayons qu'elles apparaissent... Le temps leur donnera forcément raison : quiconque attend une catastrophe suffisamment longtemps finira bien par la voir arriver. Le fait qu'il paraisse actuellement 900% de plus de BD qu'en 1995 permet en tout cas de douter que le marché se soit déjà "stabilisé". Que ce château de cartes s'écroule ou pas, il est sans doute plus important de voir les changements structurels. Côté bonnes nouvelles, ce sera cette fois ci moi qui parlerai de maturité pour le marché du manga qui a vu cette année se développer enfin une vraie branche "alternative" partagée entre oeuvres d'auteurs et classiques autres que ceux de Tezuka. Par contre, les éditeurs "traditionnels" comme Le Seuil qui viennent marcher su les plates bandes des indépendants risquent fort de les étouffer.Le plus important/inquiétant est toutefois un autre phénomène relevé par Ratier : les nouveautés représentent soixante pour cent des ventes contre quarante pour les "fonds", un rapport qui s'est inversé depuis dix ans. C'est certes un bon signe pour la vitalité de la production, mais pas vraiment pour sa mémoire, et la publication en série restant la norme, c'est peut-être là le plus gros danger pour la stabilité du marché. Du coup on voit apparaître tout un tas de formules pour revaloriser le fond : des éditions intégrales, des formats moins coûteux pour Pratt ou Hergé ou à l'inverse des éditions de luxe comme la version "remasterisée" d'Asterix. Et la qualité, dans tout ça ? Le top des ventes, en dehors de Titeuf, est principalement dominé par de vieilles franchises malades comme Thorgal ou Lucky Luke et les nouveautés qui se vendent le mieux sont importés d'autres médias, comme Kaamelot ou Bigard. Bref, ça ressemble assez au cinéma français partagé entre les Bronzés 3 et les productions Besson. La disparité des tirages entre ces grosses machines et une BD "normale" n'a jamais été aussi grande, mais il reste que plus de BD publiées, ça veut dire plus de bonnes BD. Au moins un peu. Le Chaos chez Tezuka On connaît aujourd'hui plutôt bien l'histoire résumée d'Osamu Tezuka en France. En 1947 il publie La Nouvelle Ile Au Trésor, manga révolutionnaire qui s'ouvre sur une séquence de huit pages muettes, donnant naissance au style cinématographique du manga moderne. Il a alors pu abandonner sa carrière de médecin qui l'ennuyait tant pour se lancer dans le manga à plein temps, puis l'animation, façonnant la culture populaire japonaise à une échelle dont les équivalents occidentaux qu'on lui donne souvent, Disney et Hergé, ne pouvaient que rêver. Sauf que, au fur et à mesure que son oeuvre est publiée en France, on se rend compte que cette définition était encore très réductrice.Certes, on ne trouve pratiquement pas un mangaka qui n'a pas été influencé directement ou indirectement par Tezuka (sauf chez certains de ses contemporains comme Shigéru Mizuki), mais à la lecture d'Avaler La Terre que vient d'importer Kanko, on se rend compte qu'il y a encore tout un tas de choses que Tezuka a inventé et que le manga moderne n'a pas digéré. Ses ambitions "cinématographiques", Tezuka a pu les assouvir en montant son studio d'animation. Dans ses mangas, il s'est alors concentré sur les possibilités de la page, la découpant dans tous les sens, multipliant les petites cases, jouant avec le sens de lecture, les diagonales, la taille et la forme des cases. Les permutations de ses compositions ne sont cependant jamais là juste pour la démonstration technique. Le rythme des planches de Tezuka est d'une élasticité inédite en son temps.Dans Avaler La Terre, une femme bafouée fait promettre à ses filles de la venger en détruisant la société des hommes. Elle provoqueront le chaos social en détruisant l'économie et en s'attaquant à la notion même d'identité en mettant sur le marché des secondes peaux qui permettent aux femmes de se faire passer pour des hommes et aux noirs pour des blancs. C'est évidemment une critique sociale à peine déguisée (le manga date de 1968), mais contrairement à ce à que laisse présager le pitch, Tezuka embrasse le chaos avec joie si c'est pour détruire une société corrompue. On a en fait l'impression qu'il a changé d'avis en cours de route pour une position qui va beaucoup mieux avec le chaos qui habite ses planches. Avaler la Terre Osamu Tezuka Tentoumushi No OtomuraiNe me demandez pas ce que ça veut dire, mais la mangaka Akino Kondoh dont le Lézard Noir vient de publier le recueil "Eiko" fait aussi des animations assez fascinantes. Jetez donc aussi un oeil sur "Densa Kamo Shirenai", tant que vous y êtes.
Akino KONDOH : Eiko Eiko empile les grains de riz sur sa table au fond de la classe. Une grenouille a pondu ses oeufs sur sa main qu'elle lèche pour qu'ils ne meurent pas. Le sol de l'école est trop dur, il lui fait mal aux pieds. Elle tombe amoureuse d'une camarade, mais son coeur est brisé lorsqu'elle apprend que celle-ci déteste les insectes.Akino Kondoh dessine magnifiquement l'ennui. Son trait très relâché passe doucement au dessus des détails du monde réel pour mieux s'attarder sur les divagations de l'esprit en quelques floraisons insectoïdes d'Art Nouveau. Ca doit être ça que ça fait, grandir marginale au Japon. Le Lézard Noir publie son manga "manuel de conduite des lycéennes" et une présentation de son oeuvre, qui compte notamment des tableaux, des sculptures et des animations, dans un même livre intitulé "Eiko". Les tableaux reproduits sont plutôt très bien, ce qui est le plus loin que je m'aventurerais sur le terrain glissant de la critique d'art - mais je n'en pense pas moins. Lire un aperçu d'Eiko sur le site du Lézard Noir Kurosagi : Territoire des morts
Livraison de cadavres Tome 1, 2 & 3 Hosui Yamazaki et Eiji Otsuka NonNonBâ![]() Ca fait beaucoup de clichés, dit comme ça, mais NonNonBâ est pourtant bien un petit chef d'oeuvre, de ceux qui défient la critique. A la simple vue de la couverture, on sait à quel genre de manga on a à faire, et il fait effectivement ce qu'il doit faire, avec modestie et simplicité. Cornélius a en plus fait un excellent travail d'adaptation, avec de nombreuses annotations, un grand format et un papier épais et d'un blanc étincelant. Ils en ont sans doute fait un peu trop, d'ailleurs, parce que le manga est inutilement encombrant et cher. Malgré tout, vous feriez vraiment bien de le lire. NonNonBâ Shigéru Mizuki Editions Cornelius MPD Psycho : l'enfer c'est les autres Halloween sera marqué cette année par la parution du dixième épisode de MPD Psycho, le gorissime thriller manga de Sho-U Tajima et Eiji Otsyba. Une actu schizophrène (évidemment !) puisque le DVD label de Jean-Pierre Dionnet, Asian Star, propose le même jour, l'anime "live" réalisée par Takashi Miike ! Pour les novices c'est l'occasion de découvrir cette série choc au scénarios sophistiqués et passablement tordu, pour les autres celle de redécouvrir le manga dans son adaptation télévisé par un maître de l'horreur burlesque.Autant le dire tout de suite MPD Psycho n'est pas à mettre entre toutes les mains et mérite amplement sa classification dans la catégorie seinen manga (destiné à un public averti). Au programme : Auto-mutilations, cannibalisme, enlèvements, torture dans un véritable catalogue d'atrocités. Pour autant, et même si les auteurs s'amusent, c'est certains, à faire preuve d'une rare inventivité, les crimes d'un raffinement extrême mis en scène ici n'ont rien de gratuit. En dehors de cette "poétique du massacre", MPD Psycho se révèle assez riche et ses personnages assez profonds (malgré les nombreux revirements due aux changements de personnalités du principal protagoniste) pour que le lecteur s'attache à suivre le détective et son équipe. Eiji Otsyba, également scénariste de Kurosagi, livraison de cadavres, esquisse même une subtile critique de l'inconsistance de l'ego et de la désintégration de l'individu dans nos sociétés sur-évoluées. Quant à l'esthétique au scalpel de Sho-U Tajima (des traits très fins et beaucoup d'à-plats d'un noir profond), précise et glacée – presque clinique - elle sert avec justesse une intrigue d'une rare complexité et surtout, ses scènes clés : la découverte, toujours théâtrale, des victimes de serial killer. Au final on évolue dans MPD Psycho en proie au jeu de miroir des sentiments diamétralement opposés (le désormais fameux duo fascination et répulsion), savamment mis en place par les auteurs. A l'image de ceux éprouvés par le détective schizophrène et ses multiples hôtes indésirables.... MPD Psycho, le détective schizophrène n°10 de Sho-U Tajima et Eiji Otsyba (Pika édition) Le Clan des Tengu![]() Les Tengu sont des divinités mineures du gigantesque panthéon japonais. Originellement, ces hommes-corbeaux étaient connus pour embêter les moines boudhistes, mettre le feu aux forêts et enlever les enfants. Les siècles passant, leurs rôle s'est inversé pour devenir celui de protecteurs des enfants perdus et sujet de blagues grivoises (on les représente souvent avec un très long nez).Au premier abord, il semble que le mangaka Io Kurada a voulu utiliser cette légende pour masquer le gout de Peter Pan trop prononcé de son oeuvre. La petite Shinobu est devenue tengu après avoir perdu ses parents. Quand elle découvre qu'elle a été remplacée auprès de son frère par une "poupée de boue", sa transformation est achevée et elle s'envole au dessus de la ville. Je dois avouer qu'a ce point de l'histoire, je m'ennuyais profondément. Restait à apprécier le dessin magnifiquement expressif. Les planches de Kurada débordent d'énergie, sans l'abus d'effets caractérisitque de trop de mangas. Tout passe par la fluidité du pinceau et la vie que l'auteur réussit à donner à ses personnages. Mais alors que la dernière page approchait, en lieu et place de la fin que j'avais prévu se lançaient de nouvelles pistes beaucoup plus intéressantes : les tengu, après avoir formé un parti politique, partent à la recherche du légendaire Mr Z, tengu légendaire banni du japon par soixante-dix mille bonzes. Arrivé là j'ai du vérifier la couverture : le clan des Tengu compte en fait plusieur volumes. La suite s'avérera toujours plus délirante, Kurada parvenant à réconcilier les deux aspects des tengu (voleurs et protecteurs d'enfants) tout en accumulant les éléments science-fictionels. Même s'il retombe toujours sur ses pattes, il n'est pas toujours clair où Kurada veut en venir. Blamons l'exhubérance d'une oeuvre de jeunesse. La bonne nouvelle, c'est que cette oeuvre a justement dix ans, et qu'au japon il n'a pas arrêté de publier depuis. Espérons en voir un peu plus bientôt. |
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