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l'actualité des parutions au Cherche-Midi

Inversion de Brian Evenson : Roman (Mormon) de l'année 2007

Posté par Myosotis le 18.12.07 à 15:54 | tags : roman, le cherche-midi
J'ai repéré ce roman un peu tardivement pour qu'il puisse prétendre (sous mon influence sournoise auprès de mes camarades) à une place dans notre top 5 des meilleurs romans de l'année. Je m'en mords les doigts.
Brian Evenson qui est un jeune auteur américain (41 ans), de religion mormone (il s'est fait exclure de sa communauté dès qu'il est "entré en littérature") nous livre avec Inversion un roman remarquable et glaçant de talent. L'auteur qui compte plusieurs romans à son actif n'a bénéficié que d'une traduction en 2006, chez LOT49 la collection de Claro (dont il assure, une fois n'est pas coutume, les traductions en anglais), pour un ouvrage (pas lu) regroupant des nouvelles et baptisé Contagion. En attendant de pouvoir en lire plus, Inversion suffit à notre bonheur.

L'histoire démarre sur un schéma de connaissance dans l'Amérique des classes moyennes. Le jeune Rudd, adolescent timide de 19 ans, complexé et cancre (sauf en anglais), vit avec sa mère, après la mort violente de son père (suicide ?), dans le culte mormon. L'ambiance est stricte et pas folichonne. Rudd est plutôt solitaire, n'aime pas sa mère, mais ni plus ni moins que les enfants de cet âge. En farfouillant à la cave, il découvre dans les papiers de son père un courrier qui lui révèle l'existence possible d'un demi-frère, nommé Lael, qui habiterait, avec sa mère, à portée de scooter. Rudd part à la recherche de Lael, le retrouve et en fait son ami fidèle, celui notamment auquel il demande de l'aider pour un exposé scolaire sur son "héros mormon historique".[...]



Inversion
Brian Evenson
Le Cherche Midi






Markson, Arrêter d'écrire.... Mais pourquoi ?

Posté par Myosotis le 30.08.07 à 12:49 | tags : le cherche-midi, roman

Avec sa nouvelle esthétique au poil, le Lot49 de Claro continue de nous alimenter en romans post-modernes (c'est l'appellation officielle, désolé) américains : cet Arrêter d'écrire en est un bel et bon exemple. Gageons que ce court roman de David Markson, auteur new-yorkais de 80 printemps, aura demandé au plus grand traducteur français/anglais un peu moins de temps que ces derniers petits boulots (Le Tunnel de Gass, Central Europe de Vollmann), mais qu'il y aura pris (presque) autant de plaisir. Arrêter d'écrire est un roman assez étrange qui se situe clairement en terre expérimentale : le livre est un livre sans personnage (on nous dit dans les lignes qui lancent le livre qu'un auteur en a soupé d'écrire), sans intrigue, sans résumé. Mais un livre qui fourmille (puisqu'il en est constitué) d'anecdotes, d'aphorismes, de faits légendaires et de détails dont la juxtaposition, l'agencement et l'accumulation font sens ou, du moins, suggèrent qu'un sens pourrait motiver leur présence.
Le tout ressemble donc techniquement à un collage, à un livre de citations ou de phrases, mais produit un effet qu'on pourrait qualifier de Joycien ou de Beckettien, qui oscille entre le comique ("La vieillesse, c'est pour les poules mouillées, a dit Bette Davis.") et l'angoissant ("Origène s'est castré."). Les listes et les phrases tournent d'ailleurs souvent autour de thèmes morbides : les morts, les décès, les maladies, ce qui laisse à penser que l'écrivain travaille sur son propre épuisement mais nous livre aussi, et surtout au travers de cette série, un autoportrait pétillant et plein d'esprit. Le travail de Markson réussit à produire (sans utiliser aucun des moyens qui sont d'ordinaire requis pour ça) un attachement du lecteur à l'auteur (le narrateur absent) qui, plus on s'approche de la fin du livre, ressemble à l'amitié qu'on ressentirait envers un vieux pote. Le fait produit l'attachement. La liste à plat produit le crescendo émotionnel. L'absence de technique est la technique. Encore fallait-il le démontrer.
Evidemment, This Is Not A Novel (Arrêter d'écrire) n'est pas à proprement parler un roman qu'on peut conseiller comme on conseillerait un... roman en période de rentrée littéraire. D'aucuns diront qu'il s'agit d'un livre vain et sans intérêt. Ce n'est pas non plus un texte sur lequel on peut s'extasier (c'est le propre du postmodernisme en art). Il s'agit plutôt d'une expérience littéraire intéressante et originale (à la lecture jubilatoire et rapide - ce qui est rarement le cas), un tour de force théorique et pratique qu'on destinera aux lecteurs compulsifs, aux curieux invétérés et, pour les punir, aux millions d'entre vous qui ont acheté les immondes listes de Mr Schott.

Arrêter d'écrire
David Markson
Le Cherche Midi

Consultez le dossier sur le rentrée littéraire.


Rome, sexe et mafia facile

Posté par Easywriter le 20.07.07 à 11:55 | tags : lectures de plage, roman, polar, le cherche-midi

Avec un titre pareil (pas assez original pour une saga de l'été), on pouvait se faire un peu de souci pour cette Villa des Mystères, inspirée du nom de la plus célèbre et...mystérieuse maison de Pompéi.
Sur fond de balade touristique dans Rome (ce dont on ne se lasse pas), ce roman policier de David Hewson dissimule, sous sa couverture de carte postale, un bon petit polar distrayant, bien ficelé et documenté. L'enquête repose sur le rapprochement de deux affaires qui, de prime abord, n'ont rien en commun : la découverte conservée, dans la tourbe, du cadavre d'une jeune fille blonde, fenouil en poche (fenouil, oui, fenouil, mais je n'en dirai pas plus), sur un terrain vague de Rome par deux touristes en goguette, et la disparition supposée d'une jeune fille de bonne fille, elle-même blonde et jolie, embarquée à croucrou par un mystérieux motard devant les yeux de sa mère entre deux âges (mais bien conservée).
L'enquêteur-personnage principal ne brille pas par son originalité mais peu importe : rappelons que les inspecteurs, détectives, journalistes ne servent à rien dans le polar et agissent souvent en trompe l'oeil pour cacher les coutures de l'intrigue.

Hewson nous propose (pour ce qui semble être sa deuxième sortie) un flic à la Mike Hammer rital, un rien désoeuvré, séducteur, qui aime boire et ne refuse pas de coucher avec le témoin précédemment cité. Le flic a du flair, de l'intuition et de la ténacité (c'est le nouveau modèle à la mode - plus simple à écrire qu'un Sherlock Holmes et plus "postmoderne") et lève, avec l'aide de quelques amies bien installées dans leurs seconds rôles, une passionnante affaire de vieux rite orgiaque venu des anciennes adorations dyonisiaques, partouzes à la romaine, sacrifices de vierges blondes et chantages vaguement crapuleux. Ajoutez à cela, en fond de roman, une intéressante sitcom au sein de la mafia : un vieux caïd en fin de vie qui se fait souffler sa nana chaudasse et ambitieuse par un fils cinglé et érotomane; un vieil universitaire qui a pris une overdose de frises érotiques antiques et s'est mis en tête de tirer des coups gratuits et j'en passe.
Le tout donne un très roboratif entremêlement d'archéologie pour les nuls, de précis de culture romaine et de suspense qui s'achève dans un dénouement tout à fait correct : une belle vengeance des familles et quelques meurtres enchaînés, une morale et tout et tout. Si l'on excepte une légère chute de rythme dans le dernier tiers (une centaine de pages où la fin se met en place un peu laborieusement), la Villa des Mystères est un livre qui peut passer sans trop de difficulté le test du sac de plage. A lire plutôt au soleil, en regardant les culs qui jouent au volley, hommes ou femmes selon disponibilité... Ingrid Chauvin sort de ce blog.


Le tunnel (de la vie conjugale) - extrait n°3

Posté par Myosotis le 07.03.07 à 18:21 | tags : roman, extrait, le cherche-midi

Dans un livre de 709 pages, il faut s'attendre à tout et aussi à ça : la haine trouble inspirée par une femme qu'on a pu aimer et qui se transforme sous nos yeux en mnstre de foire, grosse, grasse et laide. Kohler, l'historien narrateur du Tunnel de William H. Gass, nous gratifie des pages les plus noires, et des formules les plus méchantes qu'il m'ait été donné de lire sur le couple et son devenir. Martha est sans conteste la femme à qui le livre aura fait le plus de mal sur cette planète. Kohler est un monstre bien plus impressionnant que la tapette nazie pédophile de Jonathan Littell, dont il partage certains des caractères : sa haine est une haine de proximité, qu'il n'a pas la force de projeter sur ces autres qu'il ne connaît pas. La haine tombe à portée de vie : sur ses enfants (2, dont un qu'il refuse de nommer, pour l'humilier plus encore) et sa femme-con fermé. Pouah.
"Pas tout à fait, Marty, dis-je. Quand je te regarde, je vois un ragoût figé dans sa graisse. La salope ne pleura même pas. Tant d'amertume. Je me rappelais encore son corps et sa beauté qui m'attendaient avec le calme d'un couvre-lit. Moi aussi je l'avais regardée comme derrière un objectif et elle avait posé pour moi, ouverte aussi aisément que des yeux devant mes yeux : exhibé un buste turbulent, une hanche franche et sincère, un con candide, comme on ferait circuler les photos d'un voyage. Puis je compris. Peut-être qu'elle croyait, à cette époque bénie et lointaine quand notre désir en était à ses pures prémices et que la politique du pénis b'avait pas encore tout brouillé et tout corrompu, que je voyais, au delà de ses joues pleines et lisses, de ses lobes délicieux, la Martha Muhlenberg superbement écussonnée que j'avais épousée, ou broutais bien en deça de la prairie de ses seins jusqu'à MArty la jeune amazone blonde, aussi n'avait-elle rien contre mes sens inquisiteurs, mes doigts indiscrets, ma langue inlassable; tandis qu'à présent elle savait que je n'admirais plus que sa beauté...."

Lire la chronique du Tunnel sur le mag livres


Le tunnel (de la littérature) - extrait n°2

Posté par Myosotis le 28.02.07 à 08:57 | tags : roman, extrait, le cherche-midi

Dans un livre de 709 pages, il faut s'attendre à tout et aussi à ça : des exposés lumineux de William H. Gass, écrivain au long cours (Le Tunnel, sorti en VO en 2005, a demandé 35 ans de travail), sur la littérature, le livre et le rapport à l'écrit. L'historien-narrateur introduit une conception de l'Histoire inédite et terriblement terre à terre, coincé qu'il est entre sa propre doctrine, sa vie intime et les enseignements de son prof Magnus Tabor, plus conventionnel. Kohler intrique souvenirs, plainte et soupirs, dans un méli-mélo formel cathédrale : le tunnel.
"Un livre, écrivis-je, est une comme une galerie de fenêtres; chaque page perçoit un monde et raconte sa fortune; chaque page même faiblement reflète le visage de son lecteur, et transmet un jugement; chaque page est faite d'esprit, et c'est ce même esprit qui perçoit le monde extérieur, et c'est ce même esprit qui reflète un monde intérieur, et c'est ce même esprit qui se tient dans la transparence entre la perceptionet le reflet, unissant et divisant, jouant un double jeu. Il est clair que vous avez recopié votre dissertation, dit Miss Buse (car que font les buses sinon persifler toute la nuit durant) : ce n'est pas votre travail et tout simplement ne peut pas l'être,; qui donc avez-vous pillé ? Où avez-vous trouvé ces lignes ? votre papa les a-t-il trouvées pour vous ? Dans quel ouvrage d'agrément, peut-être. Je connus la joie que tirent les juifs des accusations injustifiées. "

Kohler raconte ses années collège avec une lucidité extraordinaire. Le flot ininterrompu des souvenirs est si cruel et juste que le lecteur ploie parfois sous la maestria du propos, mais aussi de chaque phrase. Dans un livre où presque tout est juste comme il faut, sur chaque mot, chaque paragraphe, l'oeil qui lit ne se sent parfois plus à sa place. On souhaiterait presque, pour notre satisfaction, que le livre soit moins bon. Question : qui est assez balèze pour recevoir un livre parfait ? Pas moi. Sauf si je savais qu'il nous venait de dieu en personne.

Coming soon : la chronique du Tunnel sur le mag


Le tunnel (de l'amour) - extrait n°1

Posté par Myosotis le 19.02.07 à 12:09 | tags : roman, extrait, rentrée littéraire, le cherche-midi

Dans un livre de 709 pages, il faut s'attendre à tout et aussi à ça : l'obsession du narrateur pour les bites, les chattes et d'une manière générale pour tout ce qui touche aux flux organiques. Le Tunnel de William H. Gass est un immense déversoir à névrose, une psychanalyse baudruche où l'historien narrateur déverse sa noirceur traumatique à la vitesse d'une hypersoufflerie de science fiction, du Proust hardcore à la mode américaine : Ici Kohler parle de son micro-engin qu'il aura longtemps négligé. Sous-partie titrée "Décalotté"

"... de même qu'on sortait son zizi , sans y réfléchir, comme si on tirait la langue et le faisait, encore tout ensommeillé, aux petites heures du matin - le premier des devoirs quotidiens - puis le rangeait dans son pantalon en secouant le croupion et l'oubliait, oubliant souvent de se reboutonner, aussi. J'ai commencé avec des attaches puis suis passé aux boutons, puis enfin aux fermetures Eclair quand celles-ci sont apparues. Les boutons étaient embêtants. On en oubliait quelques uns. Qui s'en souciait ? Bon, bien sûr, ma mère. Mais qui s'en souciait vraiment ? Un monde sans bouton ça serait bien mieux, pensais-je alors, j'en suis sûr. Eh bien, c'est fait, à présent, et il ne l'est pas. La bite avait des dizaines de noms, comme les couilles : ces noms changeaient quand votre bite grandissait, et j'aurais pu en donner un à la mienne, je suppose, ou l'appeler comme un chien, Collins, ou comme un explorateur, Colomb, adopté Dick ou Tommy ou Peter, mais ça ne m'est jamais venu à l'idée. Non, ça n'a jamais été ma bite, ma queue, mon zob. La pauvre chose est restée anonyme. Peut-être ai-je senti depuis le début que c'était vraiment une pauvre chose, avant même qu'on fasse à ma place les inévitables comparaisons, le sourire gras, l'oeil pétillant au gymnase de l'école ou à la fac où j'ai appris à nager ou plus tard à l'armée lors des concours de bite la plus longue (la mienne n'était pas une bite, courte ou longue, m'apprit-on, la mienne était un petit zoziau.). Ces traitements métaient une torture. Dans mon groupe on m'appelait "Big Bill" ou "Bite d'Enfer". Impayable. Il paraît que les Rosbifs disent Willy. Willy ? De plus en plus d'hommmes, à cette époque, étaient circoncis : l'armée raccourcissait pas mal de types : et les médecins prescrivaient la chose aux futurs mariés qui redoutaient l'éjaculation précoce. Ca ne faisait donc pas de vous un juif."
Le Tunnel

WilliaM H Gaas
Le Cherche-Midi

 A suivre, d'autres extraits et chronique de cet ahurissant ouvrage à paraître mi-mars au Cherche-Midi.


Jennifer Morgue : Stross en plein délire

Posté par Myosotis le 13.02.07 à 15:00 | tags : roman, polar, le cherche-midi

Charles Stross est d'une certaine façon, au livre d'espionnage ce que Terry Pratchett est à la fantasy : un relecteur-parodieur de génie qui fait rire comme personne tout en rendant, sur chaque ouvrage, un hommage révérencieux au genre qu'il honore de son humour. Après The Atrocity Archives, l'Ecossais reprend son personnage fétiche Bob Howard, agent secret un rien maladroit de la Laverie (les services secrets britanniques), et le plonge dans une intrigue qu'on se gardera bien d'essayer de résumer. Disons que le projet Jennifer Morgue est une fusion entre un scénario de Men In Black (pour les conneries extraterrestres, les mondes cachés qui menaçent de faire disparaître l'univers connu), James Bond tendance OSS 117 avec Jean Dujardin (pour les trucs parodiques sur les accessoires du parfait espion, les espions en soutien logistique, les gadgets d'exploitation), l'Arme Fatale (le duo Buddy Movie) et... et... Tintin et Milou, pour la naïveté et l'accessibilité. Cette fois, Bob Howard va se retrouver, pendant les 3/4 du roman, fusionné avec une extra-terrestre démone succube (ou incube) appelée Ramona Random, mégasexy et capable de déclencher des éjaculations spontanées. Ramona va l'aider dans sa quête et lui permettre de déjouer les plans d'un certain Ellis Billington, installé sur une île (et évidemment une plateforme associée) tenue complètement secrète etc. Si Jennifer Morgue est une excellente lecture, c'est parce qu'on y est surpris quasiment à chaque page, par le tour pris par les événements. L'intrigue est tellement débile et surréaliste qu'elle en devient (petite critique) plutôt difficile à suivre par moments, voire contestable dans ses enchaînements. Cela n'enlève rien au foisonnement créatif de Stross et à notre émerveillement devant la puissance de l'univers inventé. Dans un champ assez contraint (celui du roman d'espionnage tendance SF), Stross parvient à faire du neuf, ce qui est une gageure. Il rejoint à ce petit jeu le travail d'un Jasper Fforde sur la Saga Jane Eyre & co de Thursday Next.

 


Des Sabres et de feu (de dieu)

Posté par Myosotis le 23.10.06 à 10:40 | tags : roman, le cherche-midi
Marc Trillardest grand reporter et romancier. Je n'avais rien lu de lui avant ce De Sabres et de feu et c'était probablement une erreur. Le roman de Trillard est aussi original qu'intéressant, s'inscrivant dans un courant de réalisme-social qui, je ne cesse de le répéter, reste assez minoritaire chez nous et quasiment inexistant en littérature générale. De Sabres et de feu est d'une simplicité biblique :  un lieu (un campement gitan dans le Sud Ouest de la France), quelques personnages bien campés (le gardien du campement fasciné par le monde gitan, un vieux gitan à la mort dépositaire de la culture ancestrale, un jeune gitan révolutionnaire qui est l'héritier du précédent et sa fille en Carmen locale emballant le 1er) et un événement (la mort prochaine du vieux marque la disparition d'un monde pour un autre où les gitans s'enracineraient dans les HLM qu'on leur construit de l'autre côté du campement).
Sur ce schéma simple, Trillard dresse à la fois un portrait de groupe, un portrait d'individus, et un drame romantique (le gadjo marié qui s'éprend de la belle gitane). Ces 3 thèmes se doublent d'une réflexion un peu caricaturale et écrasée par la fascination qu'exercent les gitans sur le héros-gardien concernant l'opposition liberté/ ordre, nomadisme/sédentarité. La mort du vieux gitan attire sur site des caravanes venues de toute l'Europe et entraîne un duel avec les autorités municipales qui veulent tuer ces électrons libres et les parquer dans des habitations fixes et donc tristes.
Il y a dans le parti pris de Trillard un certain manichéisme qui place la liberté, l'honneur, l'énergie dans le camp des gitans (dont il ne manque pas tout de même d'évoquer les ambiguïtés). Si l'on passe outre cette difficulté, on se trouve face à un ouvrage qui se lit bien, qui envoûte et fait partager ce sentiment d'étrangeté merveilleuse qu'exercent les voyageurs.Le style Trillard est également un élément à souligner : l'écriture est inélégante, sans afféteries. Elle paraît peu travaillée alors que c'est sûrement tout le contraire, parfois vulgaire (au sens étymologique) mais illustrant parfaitement le propos et accompagnant pas à pas et tournure sur tournure, les émotions du gardien. Ce qui fascine ici c'est la capacité de l'auteur à faire sonner la langue comme la parfaite grammaire d'un monologue intérieur. Toutes proportions gardées, et sans que cela mette les 2 livres sur le même plan, Trillard fait aussi bien dans ce domaine que Mme de Lafayette sur sa Princesse de Clèves. Le rebondissement final (ce qu'on apprend sur la belle gitane) vaut aussi qu'on tienne jusqu'au bout. C'est suffisamment laid et effrayant pour relancer l'intérêt et conclure cet ouvrage précieux en beauté.
De Sabres et de feu
Marc Trillard
Le Cherche-Midi

 

 

 

 

 


Tom Robbins : Un écrivain qui en a !

Posté par Maxence le 28.07.06 à 10:04 | tags : roman, elucubration, le cherche-midi

En France, que sait-on vraiment sur Tom Robbins ?
Qu'il est né en 1936 (facile à savoir si vous avez Internet, et vous l'avez puisque vous lisez ce post), qu'il est l'auteur de pas moins de 8 romans (dont un, au moins, est affublé du terme galvaudé, mais mérité dans son cas, de "culte") et d'un recueil de nouvelles. Que son deuxième livre, Même les cow-girls ont du vague à l'âme, paru en 1976 (oui, oui, celui-là même qui doit supporter le lourd qualificatif énoncé plus haut) fut optionné par Hollywood et bénéficia d'une adaptation de Gus Van Sant avec Uma Thurman. Qu'il compte Thomas Pynchon parmi ces plus fidèles lecteurs... Quelques traces dans le sable du temps qui devraient alimenter la légende ? Et pourtant, qui lit vraiment Tom Robbins en France ?
Pas grand monde, si l'on en croit le nombre de traductions réalisées dans notre pays : Seulement 3 pour l'instant.
C'est dommage, car Robbins partage bien des points communs avec Thomas Pynchon justement, et d'autres nombreux auteurs de sa génération. Pour commencer en temps qu'auteur post-beat, Thomas Eugene Robbins est un styliste hors-pairs. A l'instar de Pynchon, ce natif de Caroline du Nord, se distingue par son amour pour les phrases tarabiscotées et les concepts plus ou moins abscons, exprimés de manière toujours enthousiaste et hilarante (voir "La préface de la cellule unique" dans Même les cow-girls ont du vague à l'âme (10/18) qui en est un parfait exemple). Surnommé par ses pairs, le "Houdini de la métaphore", les idées qui animent ses fictions sont marquées par les grandes utopies de sa génération, celle des 60's : Zen, féminisme, anti-militarisme (Robbins sait de quoi il parle, il a intégrer, puis quitté, l'US air force dans les années 70), drogue, sexe (beaucoup) et rock'n'roll, mais on peut aussi ajouter science, philosophie et informatique, font parti de son panthéon personnel.
Joie, tous ces ingrédients sont réunis dans Villa Incognito, son dernier roman traduit en français ! Prenant comme point de départ la légende japonaise de Tanuki, sorte de blaireau ripailleur et rabelaisien affublé d'énormes testicules tenant lieu de divinité agricole, Villa Incognito se présente comme une fable sur l'émancipation et l'élévation des consciences à usage individuel. Faux thriller usant de pacifisme, d'hédonisme, de j'm'en-foutisme ainsi que d'une bonne dose d'humour et d'absurde, Robbins signe là une saga rocambolesque dont les principaux protagonistes, trois pilotes américains, vétérans de la guerre du Vietnam et dealers par procuration, accompagnés de leur maîtresse, l'adorable Lisa, feront office d'agents provocateurs - et libérateurs en ces temps troublés entièrement tournés vers un matérialisme autodestructeur et dévorant. Détournant la paranoïa post-11 septembre en la transformant en une vaste farce à l'échelle cosmique du dieu Tanuki, Robbins ne s'embarrasse pas de prêchi-prêcha, ni de moral rabat-joie. Sa devise serait plutôt, celle de Rabelais à l'Abbaye de Thélème, dont le "fais ce que tu voudras" a traversé les siècles.
Un parfait roman de vacances, alliant plaisir, érotisme et intelligence.

Villa Incognito de Tom Robbins, le Cherche Midi


Jeff Abbott : Panique

Posté par Easywriter le 17.07.06 à 12:34 | tags : extrait, rentrée littéraire, le cherche-midi, audio
"Cette affirmation était dénuée de sens, et pourtant elle ne semblait pas si absurde que ça. Sa mère qui faisait ses valises pour un long voyage secret. Son insistance pour qu'il rentre à la maison immédiatement sans fournir aucune explication. Son père qui n'était pas là où il était censé être. Et Carrie qui était partie ce matin et avait démissionné avant de l'appeler pour l'alerter  et lui dire de rentrer à Houston. Tu es danger. Sérieusement en danger. Carrie. Comment pouvait-elle savoir que sa vie avait été réduite en poussière depuis la nuit précédente ?"
A la mort de sa mère, un documentariste à la carrière ascendante s'aperçoit que sa vie comporte de nombreux
hors-champ. L'existence ne serait-elle qu'un mensonge sophistiqué ? Qui est-on si l'image qu'on a de soi est partie d'une monumentale escroquerie ? Evan Casher va se lancer dans une quête éperdue de son identité, cette trame narrative permettant moult rebondissements et autre chausse-trappes . Jeff Abbott maîtrise l'art du suspense et Panique serait  "un ouvrage impossible à lâcher" d'après Michael Connelly (mais vous avez appris ici à vous méfier des louanges...)

Panique
de Jeff Abbott. Le Cherche-Midi. (17 août).

Marc Trillard : De sabres et de feu

Posté par Easywriter le 14.07.06 à 10:30 | tags : roman, extrait, rentrée littéraire, le cherche-midi

"Sur la gauche, au bord du fleuve, l'ancien camp disparu du Ginestous historique, la faute impardonnable de la ville. A droite, sous les grues de la civilisation à l'oeuvre, la futue cité Saint-James, le rachat de ladite commune. Au milieu, dans le purgatoire du Ginestous provisoire, Barto et ses gitans cherchant l'air. Il se sent chez lui, dans le camp, dans cette histoire qui a commencé sans lui mais dont il accompagne aujourd'hui le cours. Ca l'intéresse, il veut connaître la suite"
Vous aussi ? Il faudra acquérir, de sabres et de feu, le nouveau roman de Marc Trillard. Alors que certains regardent leur nombril en y cherchant l'universel, Trillard préfère narrer l'histoire de ceux dont on ne raconte jamais l'histoire, sa manière de travailler - comme un reporter et oh sacrilège! en se documentant - se rapproche de celle des story-tellers américains. Cette fois il s'intéresse aux tziganes, les hommes aux semelles de vent rassemblés dans le livre autour de la perte du doyen qui signe aussi la fin d'un monde. Une épopée lyrique, parfois emphatique mais généreuse.

De sabres et de feu, de Marc Trillard. Le cherche-midi.

William Vollmann sort ses fusils

Posté par Easywriter le 08.07.06 à 11:45 | tags : roman, extrait, rentrée littéraire, le cherche-midi, arts visuels

"La vie consiste peut-être à échanger des espoirs contre des souvenirs. Quand la neige était épaisse en septembre peut-être n'avais-tu guère de souvenirs. Mais tu te souviens très bien, j'en suis sûr, combin de rochers plats d'une couleur sulfureuse avaient été fracassés en plaque, entassés proprement les unes contre les autres telles des tranches de pain; tu pouvais prendre un livre de ces plaques et en tourner les pages jaunes et livides dans tes mains, lire les mots composés de lichen et écouter le gémissement du vent; puis si tu le voulais, tu pouvais faire des ricochets avec ces page dans quelque larc arctique, et les regarder se casser en deux en heurtant l'eau, puis couler et reposer, scintillante, parmi les roches verdâtres; l'eau se ridait au-dessus d'elles sous le vent, comme si elle essayait de les tourner, mais elles ne seraient plus jamais tournées ou reliées".
Je vous laisse éprouver pleinement le souffle qui habite cette prose minérale... Bien il s'agit donc du prochain roman de William Vollmann. Un type qui a écrit une histoire symbolique des Etats-Unis, des histoires de prostitution et de bas-fonds, a couru les quatre coins de la planète, et fait montre d'un courgae effrayant.
Il narre dans les fusils, l'épopée mythique de John Franklin qui partit à la recherche du passage du nord-ouest. Il y  mêle jounalisme et fiction avec le talent qu'on n'aura jamais, ni pour l'un ni pour l'autre. Oui, oui sur le papier, ce type fait le même métier que nous.
Les fusils de William Vollmann. Le Cherche-Midi. Sortie : le 07 septembre.

Richard Powers : le temps où nous chantions

Posté par Easywriter le 10.05.06 à 14:34 | tags : roman, extrait, le cherche-midi
" J'arrive à la trentaine. Je ne sais pas où est ma soeur. Mon frère m'a abandonné. Toutes les grandes villes d'Amerique ont brûlé. La maison est maintenant une sorte de hideux pavillon de banlieue dans le New-Jersey où aucun d'entre nous n'a jamais vécu. Da est dans son bureau, penché sur encore davantage de schémas. Il besogne furieusement sur l'unique besoin que j'ai besoin qu'il résolve. Mais comme toujours, il ne peut pas résoudre ceux qui lui tiennent à coeur. Il me dit : "La race, la couleur de peau, ça n'existe pas. La race n'existe que si tu arrêtes le temps, si tu arrêtes un point zero pour ta tribu. Si tu fais du passé une origine, alors tu figes l'avenir. La couleur de peau est variable dans le temps. C'est un chemin, un processus en mouvement. Nous nous déplaçons tous selon une courbe qui se brisera comme une vague et nous reconstruira tous."
Il est impossible que lui et moi soyons de la même famille."

Ce livre de Richard Powers est un roman polyphonique, un vrai. La musicalité de son écriture, son érudition, sa clairvoyance ont fait dire à Greil Marcus qu'il n'avait jamais rien lu d'aussi assez ambitieux et abouti. Les entretiens qu'a accordé l'auteur à Transfuge et aux Inrocks sont lumineux.  Soyons honnête : Richard ¨Powers nous effraie. Dès qu'on a fini les 750 pages de ce roman "total" et repris un peu de confiance en soi, promis on écrit un papier.
Le temps où nous chantions, Richard Powers. Le Cherche-Midi.



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