Le 1er février 1909, il y a donc tout juste cent ans, paraissait le premier numéro de la Nouvelle Revue Française. Créée par une bande de passionnés menée par André Gide, la célèbre revue est à l'origine du groupe Gallimard, aujourd'hui premier éditeur indépendant en France et pilier du monde littéraire.
Comme chaque année l'été, les éditeurs se bousculent quand il s'agit de sortir leur sélection de polars. Côté Bruen, Ken de son prénom, encore une fois c'est l'avalanche, avec pas moins de cinq titres parus depuis juin, si l'on compte son roman à quatre mains avec le jeune espoir new-yorkais du genre, Jason Starr. L'irlandais le plus férocement drôle de sa génération réussi qui plus est un très beau doublet chez Fayard, avec Rilke au Noir suivit de Dernier Appel à Louis McNeice. Autant le dire franchement, si ces deux romans ne laissent pas de souvenirs impérissables, le premier comptant l'histoire d'un videur de boîte de nuit devenu kidnappeur malgré lui, et le second une histoire d'amour fou (avec une folle) et de braquage qui tourne mal, les amateurs seront tout de même comblés avec London Boulevard, chez le même éditeur, géniale variation sur le thème de Sunset Boulevard, le film culte de Billy Wilder avec Gloria Swanson.N'ayons pas peur de le dire, London Boulevard est l'un des meilleurs Bruen, hors série Jack Taylor et R&B. Sous le prétexte d'une histoire de rédemption qui tourne mal, l'écrivain irlandais trousse toute une galerie de personnages savoureux et attachants, dont un « employé de maison » pour le moins intriguant et une sœur pas vraiment dans l'axe. Dialogues à couteaux tirés, réparties délicieuses, ironie tranchante, machination, manipulation et fin tordue, toute la série noire est réunie dans ce Bruen exceptionnel.

Les fans de la série R&B ne seront pas déçus non plus, avec Vixen, nouvel épisode des aventures d'un commissariat de l'East End inspiré du fameux 87e district de Ed McBain. Bruen y joue plus que jamais la carte des séries à la mode télévisée. On y retrouve ses personnages récurrents, dont les inspecteurs Robert & Brant bien sûr, les flics les plus démotivés (ou surmotivés dans le cas de Brant) de tout Londres, mais surtout l'agent Falls, qui en qualité de policier de couleur, de sexe féminin de surcroît, est considérée comme « une ennemi chez l'ennemi » par ses pairs, situation qu'elle vit de moins en moins bien.
Quant à Porter Nash, le flic à l'homosexualité assumée, étrangement complice du bovin et brutal Brant, il se découvre une maladie incapacitante. Bref, tout ne va pas pour le mieux dans le petit monde de la police londonienne, surtout quand une ancienne taularde de charme décide de faire sauter des bombes dans différents coins de la ville. Pour Robert & Brant, la traque peut commencer, mais est-ce vraiment les bons qui vont gagner ? Vous vous en doutez, Bruen joue encore une fois d'humour noir et met la moral sans dessus dessous. Comme dirait l'un des protagonistes du livre « si ce sont eux les bons, que Dieu nous viennes en aide ! »
Ken Bruen, Rilke au noir, suivi de Dernier appel à Louis MacNeice ; London Boulevard (tous les trois chez Fayard Noir)
Ken Bruen, R&B Vixen (Gallimard, Série noire)
Sans oublier : Ken Bruen et Jason Starr, Sombres Desseins au Seuil
"Ici le chemin commence à descendre/le petit jour une fois encore / le grès frôleur le grain frileux/
le gris/
comme les coursives assourdissantes d'un bateau vide/ l'insomnie traversée/
quels coteaux renaissent d'une épaule si blonde/est-ce la cendre ou la brume/ dans quels jardins ou quels marais/
plus bas qui m'attend/ chargée de mémoire/
j'aime/dans la lenteur/
que la maison ce matin vienne au monde/mal dessillée mal ressuyée des songes."
On triche à peine en englobant le poète oulipien Jean Lescure dans le grand bal de mai 1968. Ses Drailles dont cette "Saint Jean d'été" est tirée ont beau être sorties en recueil en novembre 1968 chez Gallimard, leur rédaction est antérieure à notre nouvelle année de ré(f)vérence. Difficile néanmoins de faire plus 1968, sa vie, son oeuvre qu'avec Jean Lescure, homme à la vie et au parcours au moins aussi (plus, disons le) admirable que sa poésie. Engagé en 1934 avec le Comité de Vigilance Antifasciste, Lescure est d'abord connu pour avoir été le secrétaire de Giono, période Cahiers du Contadour. C'est en temps que directeur de la revue Messages que le poète gagne ses lettres de noblesse et devient l'un des hommes de lettres et de poésie les plus actifs de la résistance littéraire. Messages est évidemment et assez vite interdite mais paraît depuis Bruxelles. Lescure collabore aux Lettres françaises et participe avec Gide, Camus, Sartre et Michaux à L'Insoumission collective de la littérature, manifeste rebelle paru en 1943 (si je ne me trompe pas).
A la libération, il bosse à la Radio puis se lance dans la fondation du socle administratif actuel du cinéma français sous la conduite d'André Malraux. ll occupera dans ce domaine de hautes responsabilités. Son amour de la littérature trouvera des prolongements dans son oeuvre poétique et dans sa fréquentation assidue des réunions mensuelles de l'Oulipo, la fameuse association montée par Queneau et le mathématicien François Le Lionnais pour parler livres et mathématiques.
Homme de mots, Lescure était un poète du silence incomparable. Ses Drailles (chemins de montagne, de pierres et de terres) sont le plus beau symbole de son écriture : minérales, antiromantiques, économes mais sculpturales au sens propre du mot. Lescure essayait de faire de ses poèmes des concrétions calcaires, plus ou moins épaisses et vulgaires selon leurs conditions d'élaboration, pleines d'éléments naturels (du vent, du sable, de la pierre, du blanc), et simplement posées là, droites et fières contre l'absurde. Ses vers sont souvent imperméables mais bizarremment lumineux comme si l'élément d'indistinction qui les faisait tenir debout leur conférait des propriétés de transparence paradoxale. Décédé en 2005, Lescure est l'exemple même du poète français inconnu ou presque en dehors des cercles spécialisés dont l'oeuvre mériterait un retour en grâce. On rêverait de le voir étudié à côté de ses contemporains, les Eluard et autres.
Les yeux pour pleurer c'est tout ce qu'il vous reste quand vous refermez ce quatrième épisode des enquêtes de Jack Taylor. Le Dramaturge nous présente un Jack Taylor (faussement) assagi, engourdi même, mais toujours en proie à ses démons intérieurs. Taylor ne fume plus, ne se drogue plus, ne boit plus et fréquente la messe. On croit rêver ! Mais tout va rapidement se décanter et basculer dans le cauchemar. Dites vous bien que cette fois, Ken Bruen n'épargnera rien, mais alors, rien du tout, à son personnage fétiche, qui va encore flirter avec l'abîme. Et "quand tu regarde dans l'abîme...", bref, vous connaissez la suite.
Jack Taylor est donc repenti. Son fournisseur des beaux quartiers en prison, il est obligé de faire abstinence. Libéré malgré lui de sa dépendance à la coke, il arrête l'alcool dans la foulée. Le destin semble pourtant l'avoir mauvaise puisque c'est justement son ex-dealer qui le charge d'enquêter sur la mort soit-disant accidentelle de sa soeur, trouvée au pied d'un escalier avec un livre de J. M. Synge coincé sous le corps. Bientôt, une autre étudiante est découverte, elle aussi morte, couchée sur un livre du dramaturge irlandais. Subissant pressions amicales et mauvais conscience, Jake Taylor se sent obligé de réagir et se trouve rapidement confronté à une milice paramilitaire, les pikmen. Entre gnons dans la gueule, visions de wisky et nez qui coule, le détective le plus foireux - et le moins motivé de la planète - va mener son enquête la plus pathétique à ce jour.
Ecrit dans un contexte international catastrophique (l'ouverture de la guerre en Irak), Le Dramaturge est le roman traduit en français le plus dur et le plus désespéré de Ken Bruen. L'auteur qui nous avait habitué à un humour noir et grinçant avec sa série R&B, s'enfonce d'un cran dans la noirceur sans espoir de retour. Par delà le récit d'une enquête des plus vaseuse et l'attachement sadomasochiste que Bruen manifeste envers son personnage, l'auteur se fait l'écho d'une société en totale perte de repères, en l'occurrence, celle d'une Irlande en pleine croissance économique mais paradoxalement toujours plus intolérante, sectaire et finalement apeurée. Sa galerie de personnage délaisse le côté grotesque et convivial des précédents épisodes pour affiner encore sa vision socio-politique pessimiste au travers des yeux chassieux de Jake Taylor et de ses amis.
Le Dramaturge est un roman qui secoue. Ames sensibles passez votre chemin (et pour une fois cela n'a rien à voir avec le nombre de litre d'hémoglobine versé, il n'y en a pas, ou presque, mais avec les sentiments), ce livre est une vraie tragédie et on le referme démolit.
Le dramaturge
Ken Bruen
(Serie Noire/Gallimard)

Dire de Béatrice ce qui ne fut jamais dit d'aucune autre
Après ce sonnet m'apparut une vision admirable, dans laquelle je vis des choses qui me firent prendre la résolution de ne plus rien dire de cette bienheureuse tant que je ne pourrais pas traiter d'elle plus dignement.
Et pour atteindre à ce but, j'étudie vraiment autant que je peux, comme elle le sait. Si bien qu'autant qu'il plaira à Celui qui fait vivre toute chose, si ma vie dure encore quelques années, j'espère pouvoir dire d'elle un jour ce qui jamais ne fut dit d'aucune autre.
Et après, plût à Celui qui est sire de la courtoisie que mon âme s'en puisse aller voir la gloire de sa dame, c'est-à-dire de cette Béatrice bienheureuse, laquelle glorieusement contemple la face de Celui "qui est per omnia secula benedictus".
A quelques jours ou années de La Divine Comédie, on voit qu'on n'y est pas encore. Vita Nova qui est ressorti, il y a quelques mois, dans une nouvelle traduction par notre MBK national, n'est pas un brouillon de la Divine Comédie, mais l'oeuvre d'un poète déjà sublime à qui il manque l'étincelle. Dante n'a peut-être pas, à cette époque, encore eu l'idée-déclic, mais travaille d'arrache-pied et accumule du matériel pour nourrir sa vision. On ne sait évidemment pas quand, ni dans quelles conditions le projet jaillit "d'entre les ténèbres de son esprit", mais le moins que l'on puisse dire c'est que la lumière fut, comme sur cette illustration de Gustave Doré et qu'elle fut pour longtemps et probablement toujours.

Les éditions Gallimard lancent dans leur collection Folio une nouvelle série. Dix incontournables de la littérature mondiale ont été retenus pour être publiés en format de poche, présentés dans de petits coffrets accompagnés d'un livret illustré sur l'auteur. Le graphisme des coffrets est un rappel singulier du récit de chaque oeuvre : noir bitume pour Sur la route de Jack Kerouac ou rayures de zèbre pour La ferme africaine de Karen Blixen.
"Les folies de Folio" seront lancées à partir du 15 novembre prochain, avec pour premières publications :
Lolita de Vladimir Nabokov
L'Etranger d'Albert Camus
Le Vieil Homme et la Mer d'Ernest Hemingway
La Vie devant soi de Romain Gary
Vendus en série limitée, ces classiques en coffret vaudront de 7,20 à 9,70€.
Après Les Choristes, le Pensionnat de Je-ne-sais-plus-où et l'épisode Guy Môquet "sort-de-ce-corps", c'est Daniel Pennac qui vient, ce mois-ci, relever les compteurs (financiers et littéraires) des écoles de la République avec un Chagrin d'école qui mêle évocations de souvenirs d'enfance, culottes courtes bien propres et blanches ainsi que réflexions, un rien plombantes, sur les techniques d'enseignement qui fonctionnent (et celles qui ne fonctionnent pas).
Après Picouly, passé maître dans l'évocation des terres de contraste scolaires, Pennac vient en mastodonte de l'édition sur un terrain que les poids lourds de la littérature française aiment à disputer à la littérature régionale et aux auteurs autoédités. L'école reste un bon réservoir d'anecdotes, d'images clichés (le professeur très cool qui donne envie d'apprendre, le tableau, la triche,...) et de couleurs ultralocales. On y rit, on y pleure, on y croise des amis et des ennemis, on s'y construit, s'y abêtit, s'y cultive ou s'y humilie. L'école est le creuset de l'individu moderne, l'endroit où il naît la plupart du temps, mais aussi où il fait l'expérience de ses limites (personnelles et sociales).
Le livre de Pennac, qui s'inscrit dans la lignée de son précédent travail Comme un roman (en un peu moins pontifiant), présente un portrait de l'auteur en cancre qui n'est pas exempt de clichés (Pennac décortique l'image du cancre, sa postérité), mais qui fait bien rire dans l'ensemble. Victime de sa curiosité, le jeune garçon n'arrive pas à apprendre et est peu à peu éjecté du groupe de ceux qui auront une belle carrière scolaire. Cela nous vaut évidemment un sublime et bien rétro : "Vous, Pennacchioni, le BEPC ? Vous ne l'aurez jamais !", prononcé par une directrice d'école à la fin des années 50. Pennac part pour la pension et découvre les lectures clandestines et solitaires comme Merlin l'Enchanteur, devient professeur et l'écrivain qu'on connaît.
Le livre vise à revenir sur son parcours et à mettre en évidence la possiblité qui réside en chaque destin, en chaque enfant de s'en sortir un jour. Au passage (et avec un sens certain de l'optimisme), Pennac égratigne quelques idées reçues sur la télévision (pas si méchante la télé), sur la soi-disante bêtise des nouvelles générations (qui, au contraire, sont avides de savoir, mon neveu), et double son discours d'un retour aux fondamentaux qui est tout à fait dans l'air du temps : retour à la grammaire, à la dictée etc.
Ce qui frappe ici, plus que les qualités ou défauts du livre (plutôt bon pour ce genre inintéressant au possible), c'est la permanence du discours français sur la capacité de l'institution scolaire (avec ou sans Super-Instit) à rattraper tous les travers de la société extérieure. Atteinte du syndrome Harry Potter, Tome 1 : Harry Potter à l'école des sorciers, la vision nationale pare l'école de vertus magiques qui sont, pour une bonne partie, illusoires ou statistiquement marginales, et ne doivent pas masquer un autre discours, plus pessimiste celui-là, qui veut que :
1) l'école ne rattrape rien du tout au contraire des inégalités sociales, familiales...
2) les miracles dont parle Pennac (je suis cancre et je deviens écrivain international) se comptent sur les doigts d'une main depuis l'origine des temps
3) les gamins de 13 à 17 ans (un tour sur les skyblogs en donne une assez bonne idée) n'ont plus rien à voir intello-structurellement avec ce qui est exposé dans ce genre de livres
4) l'on ne peut pas demander à tous les professeurs d'être extraordinaires
5) la mythologie héritée elle-même de la IIIe République et des Hussards Noirs de la République ne veut plus dire grand chose aujourd'hui, en dehors des cercles spécialisés.
Ceci étant dit, s'abreuver à la nostalgie positiviste d'un Pennac, progressiste invétéré et aux analyses plus fines que 2/3 des théoriciens pédagogues actuels, reste un bon moyen de réfléchir à ses questions et de passer un bon moment à revivre ses propres souvenirs d'écolier. Le problème de l'Instit et de Pennac en général, c'est qu'il suffit d'en avoir vu un épisode, pour s'en souvenir toute sa vie. C'est tellement bien foutu et facile à aimer (bons sentiments, bon ton, bonne déconne) qu'on y revient les yeux fermés, sans se rendre compte que le réalisme qu'on y pratique n'est pas celui dans lequel se déroule notre vie.
Chagrin d'école
Daniel PennacGallimard
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