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Morceaux choisis des livres à paraître. Parce qu'un bon bouquin ça tient parfois à quelques lignes.

Marre des romans ? Essayez Balzac...

Posté par Myosotis le 28.11.07 à 15:23 | tags : extrait, roman

Les deux paysans, le père et le fils, restaient silencieux, résignés et soumis à la volonté de Dieu, en gens accoutumés à suivre instinctivement, comme les animaux, le branle donné à la Nature. Ainsi, d'un côté les richesses, l'orgueil, la science, la débauche, le crime, toute la société humaine telle que la font les arts, la pensée, l'éducation, le monde et ses lois ; mais aussi, de ce côté seulement, les cris, la terreur, mille sentiments divers combattus par des doutes affreux, là, seulement, les angoisses de la peur. Puis, au-dessus de ces existences, un homme puissant, le patron de la barque, ne doutant de rien, le chef, le roi fataliste, se faisant sa propre providence et criant : -- "Sainte Ecope !..." et non pas : -- "Sainte Vierge !..." enfin, défiant l'orage et luttant avec la mer corps à corps.

On imagine assez mal comment serait reçu pour Noël un cadeau consistant en une collection de plusieurs volumes de Balzac. Mal, sûrement, tant la réputation chez les jeunes générations (j'entends par jeune, ceux nés après 1940) de Balzac a souffert des études de texte scolaire.
Balzac est connu partout comme le loup blanc le plus chiant de la planète littéraire et fait concurrence à Zola, qui peut encore se targuer avec Germinal, d'être aimé des socialistes et amateurs de réalisme social. C'est vraiment dommage tant la prose balzacienne et surtout sa technique littéraire sont atypiques et impressionnantes, lorsqu'on les prend du bon côté. Balzac est, à ma connaissance, avec Nicholson Baker peut-être, le seul qui peut se permettre (dans Le Père Goriot) peut-être d'ouvrir une porte et de traverser un couloir en 25 pages, c'est le seul formaliste qui s'autorise des digressions patrimoniales et des virées explicatives (sorte de flash-backs futuristes) qui constituent à eux seuls des romans à part entière.
Sur la meilleure database du marché http://www.v1.paris.fr/musees/balzac/furne/presentation.htm, on peut se lire La Comédie Humaine in extenso agrémentée d'un appareil critique de haute qualité. Plutôt que d'aller reprendre les classiques, on s'amusera à fouiller les textes de quelques pages qui montrent de Balzac un volet qu'on ne connaît pas : un Balzac fantaisiste, allumé du bocal ou carrément halluciné. C'est un peu le cas de l'extrait qui précède, tiré d'une sorte de mini-nouvelle baptisée Jésus-Christ en Flandre. Si on la lisait sans savoir qui en était l'auteur, je parierais mes deux bras que personne ne penserait à Balzac. Mais, c'est bien lui qui est derrière tout ça, comme souvent. Il y a une époque où on avait coutume de dire que Balzac se tenait derrière chaque écrivain français. De nos jours, il est nettement au dessus, mais aussi autour, derrière, comme un maître gracieux, mastodonte et qui fout les foies.  
L'intégrale Omnibus, pas chère et maniable, peut être, à cet égard, une assez bonne affaire, à condition qu'on choisisse à qui l'offrir.

Jésus-Christ en Flandre
Honoré de Balzac




Tom est mort : le succès est-il justifié ?

Posté par Solaris le 20.09.07 à 09:30 | tags : extrait, news, pol, roman

Je n'avais jamais la sensation de dormir. Le matin j'étais plus fatiguée que la veille. Parfois l'interrupteur pour éteindre mon cerveau fonctionnait : les somnifères, des somnifères de cheval. Mais quand ça ne fonctionnait pas, quand je ne m'abattais pas comme une jument dans un sommeil de brute, j'avais le temps de visiter les coins les plus reculés du labyrinthe. Cauchemar, nuit, jour, quel nom portait ce lieu ? Tom avait brûlé. Corps et biens comme on dit, ses biens se montant à des sous-vêtements blancs, et à tout, tout. J'étais avec Tom. J'étais seule. Une écurie en flammes. Un caveau. Un caveau-écurie-soute-labyrinthe, nulle part, des couloirs infinis, des impasses, des oubliettes. Non, quel joli mot bénin que le mot oubliettes. J'étais dans le noir et la cendre du souvenir total. Gouffre au-dessus de moi, sans lumière. Plus de pensée. La douleur au point fixe. J'étais dans la vérité de la mort. Dans la lucidité extrême de l'insomnie.

Un simple récit, phrase après phrase sur un cahier pour raconter la mort de Tom, quatre ans et demi, à Sydney en Australie. Voici le début de la quatrième de couverture du dernier roman de Marie Darrieussecq.
L'histoire : Une mère raconte dix ans après la mort de son fils cadet. Une mère prise dans les affres de la douleur engendrée par la mort accidentelle d'un enfant. Moment d'inattention, instant tragique créateur du lourd fardeau de la culpabilité maternelle. Peu de temps après leur installation à Sydney, Tom meurt. Mais, la vie des autres se poursuit. Il faut prendre de nouveaux repères et se créer un quotidien sans Tom. Le mari, en bon chef de famille, prend le relais d'une mère indisponible pour l'aîné et la benjamine en bas âge. Peu à peu, elle perd pied, dépressive, aphone, en prise parfois avec ce qu'elle ressent comme le fantôme de Tom.
Au vu des premières sélections des prix littéraires, cet ouvrage semble connaître une sorte d'unanimité. Et pourtant, un seul mot pour résumer la lecture de ce roman semble convenir : ennui. Même pour un esprit empathique, entrer dans cette histoire est une épreuve de force. Se laisser prendre par le récit, être habiter par les personnages relèvent d'une "mission impossible". En arrivant au bout des 247 pages, après bien des digressions temporelles, vous découvrirez enfin comment Tom est mort. Et pas de fausse joie, cela tient en un paragraphe, le dernier d'ailleurs. Alors, pour vous mettre sur la voie, il ne s'agit pas : d'une électrocution, d'un empoisonnement, d'une manoeuvre d'Heimlich qui a échoué. 9 lignes pour conclure sur la description de la disparition de Tom, alors que les détails abondent sinistrement lorsqu'il est question du cadavre et de sa crémation.
Ce récit de fiction, qui est loin d'être simple, ne raconte donc pas la mort de Tom, mais les dix ans de tourment de sa mère. Le long chemin de croix d'une pénitente en mal de compréhension, le tout sous la forme d'une narration intellectualisée de sa souffrance de mère endeuillée. Pourquoi est-il difficile d'accrocher ? Sans doute parce que tomber dans un pathos cérébral en multipliant les envolées lyriques ne séduit pas toujours. Sans compter certains épisodes, dont celui au cours duquel la narratrice verse dans le spiritisme, crise mystique passagère avec cette pratique régulièrement remise au goût du jour. Il ne manquait plus qu'une séance de table qui tourne pour que le revival soit complet.
A Flu, il a fallu que quelqu'un se dévoue pour lire Tom est mort. Au terme de cette expérience, considérons cela comme son acte de contrition de l'année.

Tom est mort
Marie Darrieussecq
P.O.L

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Continuez : psychanalyse, paillettes formelles et microscope

Posté par Myosotis le 19.09.07 à 14:21 | tags : extrait, roman

82. Vous avez égaré votre point de vue ? Au moins ce silence médité, têtu et su tel des deux côtés de nous participant en somme d'un jeu eût-il donné crédit même si muet à l'effort par moi consenti pour revêtir les signaux d'une certaine gravité tandis que sinon, dans cet autre cas qui est le plus probable : à savoir qu'il n'a rien remarqué des efforts que j'avais consentis, tout simplement, il me fallait admettre alors que je l'indifférais d'une certaine façon, ce qui était quand même une perspective dure à avaler si ça peut se dire mais aujourd'hui tout cela m'indiffère moi aussi assez voire complètement et aurait même tendance, je dois dire à m'amuser ce qui est un autre signe indubitable je trouve que des choses quelque part bougent et pas seulement le temps et je suis satisfait aussi de ça, depuis le temps et c'est normal je trouve : peut-être est-ce que je m'éloigne de moi ou que je m'en approche ?
Malgré ses allures de jeu formel (le texte est découpé en 5 parties, et 800 et quelques séquences numérotées), Continuez, deuxième ouvrage de Jérôme Gontier après le bien accueilli Ergo Sum, est un ouvrage de facture française classique. L'auteur s'y offre certes quelques audaces stylistiques (les registres lexicaux sont variés et évoluent du familier au plus tordu ou littéraire comme sur cet extrait), mais le fil narratif est un et limpide, ce qui, d'un côté, facilite la lecture et renforce la structure romanesque, de l'autre, donne l'impression que la mise en place est un rien poseuse et démonstrative. "L'histoire" de Continuez est assez simple : un homme va chez son psy. Il raconte son trajet, l'entrée dans le cabinet, la salle d'attente, la séance sur le divan et le retour chez soi. En 200 pages. Sur ce simple énoncé, on n'y va pas forcément la fleur au fusil et on s'attendrait au pire, si Gontier ne réussissait pas le pari de nous rendre la chose amusante, drôlatique parfois, et d'une certaine façon assez passionnante.

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Continuez

Jérôme Gontier
Léo Scheer

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Richard Morgiève : une rentrée mitigée

Posté par Solaris le 18.09.07 à 12:59 | tags : denoel, extrait, roman

Cinq ans à Souffrance sous France
Le Faubourg est face à la ville, les pauvres d'un côté les riches de l'autre. Elle s'appelle Beurque cette ville. Entre la ville et le Faubourg il y a le marais et le fleuve. Marais plus fleuve ça fait quatre cinq kilomètres de quoi se noyer dans pitié. Le marais est la conséquence d'un méandre du fleuve, un problème de niveau, faudrait construire une digue ça coûte un max et pour quoi faire ? Pour contenir les crues ? Pour qui ? Quelques douzaines de traîne-lattes, phtisiques et compagnie ? Faut pas déconner laisse tomber ! Donc pas de digue. Encadré par des peupliers hauts de cinq étages, un chemin de terre éculé remblayé à la merde de vache part du Faubourg et rejoint la grande route en terre éculée remblayé à la merde de vache qui elle conduit à Beurque. Au bout de la grande route il y a le pont. Lui il est en pavés et en pierres de taille. On veut en construire un autre depuis Vercingétorix. Avant les élections c'est cher mais on le fera, après les élections c'est trop cher on le fera pas. Donc sur le port c'est souvent le marasme, on se roule dessus se bouscule s'insulte. Et puis on sort du piège on a traversé le pont et donc on quitte Beurque ou on arrive à Beurque. Beurque sous-préfecture du département c'est pas New York. Cinq six mille citoyens un internat un musée avec trois tableaux et deux gardiens plus un asile de dingues. La légende dit plein de conneries parle de Saint Thomas le Coquin de Louis XIII du marquis de Sade de José Maria de Heredia c'est là qu'il aurait pas volé sa célèbre pneumonie. La ville aurait été pillée par les Drague-Queen les Vikings les armées révolutionnaires et fondée par un abbé connu de tous mais personne se souvient de son nom.
C'est dans ce faubourg qu'atterrit durant l'exode, un mac, une petite troupe d'entraîneuses et un enfant trouvé parmi les ruines d'un village. Richard Morgiève nous livre un conte en clair-obscur dans une période grise de l'histoire ou les personnages livrent un à un les raisons de leur propre Occupation. Morgiève met en pleine lumière les collabos-résistants, la splendeur et la misère des claques de l'époque.
Je vous avoue, je suis carrément passé à côté de ce bouquin. La prose est ciselée, ne serait-ce le mélange de référence vingtième a tendance à me faire décrocher. C'est sûrement dû à une overdose personnelle concernant cette période. Sinon, ça reste une bonne porte d'entrée dans le monde et les obsessions de Richard Morgiève.

Miracles et légendes de mon pays en Guerre
Richard Morgiève
Denoël

Nb Solaris : Cette chronique est proposée par Jeev.

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Mathieu Terence : Eros contre les récifs de la technique

Posté par Maxence le 15.09.07 à 12:10 | tags : extrait, gallimard, news, roman

L'émergence de l'informatique en tant que puissance a permis à la technique d'unifier tous ses systèmes et d'atteindre une espèce d'homéostasie à la faveur de laquelle ces derniers se renforcent et se conditionnent les uns les autres. Ainsi, j'ai envisagé la société sous forme de réseau, de modèle électronique - avant la prochaine étape qui devrait m'amener à me pencher sur les métazoaires. L'idée n'est pas nouvelle. Il suffit de regarder les images du début du siècle de Los Angeles vue du ciel, pour comprendre que la force d'harmonisation générale inhérente au déploiement de la Technique a depuis longtemps tendance à confondre les communauté humaines et circuits intégrés. C'est la raison pour laquelle j'emploie le néologisme connectivité pour parler de ce que l'on appelle encore la collectivité.

Imagination contre incarcération, musculation contre immobilisme, urbanisme contre littérature, amour contre anomie. C'est "le choc d'Eros contre la machine". Ou, comment dans un futur proche terriblement semblable à notre "aujourd'hui", seules les puissances subversives de l'art et de l'amour nous permettent de se réapproprier une humanité qu'étouffe un peu plus chaque jour le carcan mortifère de la technique. C'est le thème ambitieux exploré par Technosmose, le brillant dernier roman de Mathieu Terence. Un auteur à suivre dans notre rentrée littéraire.

Technosmose
Mathieu Terence
éditions Gallimard

Retrouvez dès aujourd'hui la chronique et l'interview de Mathieu Terence sur le mag.

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Daniel Mendelsohn : le Proust du XXIe siècle

Posté par Solaris le 14.09.07 à 17:03 | tags : extrait, flammarion, news, roman

Je m'aperçois, en relisant ces lettres, que ce qui les rend si étrangement émouvantes est dû au fait qu'elles sont adressées à la deuxième personne du singulier. Chaque lettre est adressée à un "tu" - "Je te salue et t'embrasse du fond du coeur" est l'adieu préféré de Schmiel - et pour cette raison, il est difficile, en lisant ces lettres, des lettres adressées à d'autres, de ne pas se sentir impliqué, de ne pas se sentir vaguement responsable. Lire les lettres de Schmiel, après que nous les avons trouvées, a été ma première expérience de l'étrange proximité des morts, qui parviennent cependant à rester hors d'atteinte.
Voilà un pavé qui devrait déjà avoir disparu de la rédaction. Il est vrai que 650 pages, cela en effraie plus d'un. Certains hésitent à se l'approprier. Trop volumineux pour être lu dans le métro (selon les adeptes du style dépouillé), opération encore moins évidente sur un vélib. Et pourtant, Les Disparus méritent une attention toute particulière. Best-seller aux Etats-Unis lors de sa publication à l'automne 2006, cet ouvrage a été plébiscité par la critique outre-Atlantique et reçu deux prix : le National Jewish Book Award, ainsi que le National Book Critics Circle Award.
Enfant, Daniel Mendelsohn entend des anecdotes sur son grand-oncle Shmiel, son épouse et leurs quatre filles. Ils ont été tués à l'Est de la Pologne en 1941. A quelle date, comment, en quel lieu ? Personne ne lui répond. Après la découverte de lettres envoyées en 1939 par Schmiel à son grand-père qui a immigré aux États-Unis, l'écrivain se lance dans une enquête afin de retrouver ses disparus.
Un récit personnel émouvant, parfois amusant, construit comme un polar. "A la recherche d'un passé familial perdu" qui évoque l'oeuvre de Proust, qu'il a attentivement relu avant de débuter la réalisation de ce roman. Appartenant à une génération charnière, la dernière à avoir côtoyé des survivants de la Shoah, Daniel Mendelsohn réalise un véritable chef-d'oeuvre, témoignage de l'indicible en lutte avec les tabous de cette période historique.

Les Disparus
Daniel Mendelsohn
Flammarion

Prochainement sur Flu la chronique complète.
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Central Europe : l'Histoire pour les costauds

Posté par Myosotis le 06.09.07 à 13:18 | tags : extrait, roman

D'après le téléphone (car peut-être ai-je tendu une fois l'oreille, en traître), le Central Europe n'a strictement rien d'une nichée de pays, c'est une zone vierge pleine d'icônes noires et d'horloges à dorures dont les divisions territoriales accidentelles et sans cesse contestées (de vieilles enceintes datant de l'époque romaine, pour l'essentiel) peuvent être effacées à notre guise, il suffit pour cela que les Gauleiters et les commissaires du peuple les retouchent pour en faire des lignes perméables en pointillé gris, propices aux forces de police. Et maintenant l'heure est venue de contempler l'immense océan des toits striés de rouge, les innombrables îlots que forment les tours vertes et ternies s'élevant au-dessus des façades blanches où sourient des fenêtres et qui sombrent au-dessous de nous dans des récifs dont tous n'ont pas encore le téléphone. L'heure est venue d'admirer les parasols des cafés du Central Europe, pareils à des anémones, ses vieux toits que noircit une crasse semblable à du varech, le fracas de ses sabots et le tintement de ses cloches, les ombres de ses habitants en bas, dans les rues étroites. Oui, l'heure est venue, parce que demain tout devra être, comme l'annonce le téléphone, anéanti sans sommation, détruit, rasé, germanisé, soviétisé, totalement écrasé. C'est un ordre. C'est une nécessité. Nous ne nous battrons pas comme ces pleutres qui sont retenus par leur conscience; nous liquiderons le Central Europe! Mais il n'est pas trop tard pour négocier. Si vous nous donnez tout ce que voulons dans les vingt-quatre heures, nous vous dédommagerons en vous accordant des terres dans l'Est infini.

Ceux qui choisiront de lire, en cette rentrée littéraire, le nouveau roman de William T. Vollmann devront se résigner à n'en découvrir aucun autre. Gageons qu'ils y seront toujours (et à raison) lorsque viendra l'hiver. Avec ses 900 pages et des brouettes, Central Europe (la plateforme téléphonique la plus grandiose de la littérature contemporaine) épuise autant qu'il hypnotise. Il prolonge sous une forme romanesque composite (des histoires, des nouvelles et des destins mêlés) les travaux du romancier sur la violence et le sens de l'histoire. En un ample mouvement musical, l'auteur y organise le télescopage des fascismes, nazis et soviétiques, et des êtres humains, au travers de quelques "moments particuliers" (actes éthiques, dirait Lacan) saisis entre les années de guerres chaude et froide, des moments où la morale vacille et les valeurs se retournent comme de vieilles chaussettes.
Autour de quelques figures historiques, dont celle du compositeur Chostakovitch, Vollmann livre un ouvrage encore une fois fascinant, brillant dans sa démesure, mais aussi, et pour la première fois dans son oeuvre pourtant monumentale, un ouvrage qui tutoie la sortie de route littéraire. Pour ou contre ? Voilà à quoi se résume le débat littéraire autour de ce livre. Pour le lire, en ce qui nous concerne, et l'aimer avec ses défauts. Vollmann renvoie Les Bienveillantes à la maternelle d'écriture et mérite sa médaille.

Nb :  Sort également ces jours-ci un essai de Vollmann sur Copernic et sa révolution.
Dans le registre des essais, on attend plutôt la traduction de l'excellent résumé en... 700 pages de son Rising Up and Rising Down (somme de plus de 3000 pages), essai sur la violence, réellement fascinant, et dont Central Europe est, d'une certaine façon, le prolongement.

Central Europe
William T. Vollmann
Actes Sud  




Les histoires d'amour finissent mal. En général...

Posté par Solaris le 26.08.07 à 09:00 | tags : extrait, roman

La première fois que nous nous sommes vus, nous avons marché. Deux heures au total. Presque jamais les yeux dans les yeux, toujours tournés vers la ville, la tienne, qui était complètement nouvelle pour moi et pourtant, je ne sais pas pourquoi, familière. Les manches de nos blousons ses sont effleurées - il faisait très froid et je ne me rappelle pas précisément comment j'étais habillée ce jour-là ni comment toi tu étais habillé, je sais seulement que nous étions protégés par des épaisseurs de laine, de duvet, par des chaussettes et écharpes. Cette première fois, tu m'as dit - et je ne me souviens plus comment nous en étions venus à ce sujet, peut-être m'avais-tu parlé de ta séparation, de la fin de cet amour et de la douleur qu'elle avait causée, de l'hostilité, des vengeances, de la violence : maintenant je veux une relation normale. Et j'ai observé les immeubles de la rue dans laquelle nous faisions demi-tour - une avenue remplie de boutiques et de gens qui se promenaient, surtout des jeunes couples qui poussaient berceaux et poussettes et traînaient derrière eux des chiens obèses en laisse -, j'ai pris une grande inspiration et je t'ai dit que pour ma part je voulais seulement être libre.

Simona Vinci propose un roman troublant. La missive d'une femme à l'un de ses amants, le seul qu'elle ait aimé. De leur rencontre à la lente agonie de leur couple, l'héroïne retrace sans pudeur son histoire d'amour dans la chambre d'hôtel qui l'a vue naître. Comme une explication de texte destiné au "tu" qui hier formait le "nous". Il s'agit d'une sorte de bilan, celui d'une union pour consommer sa rupture. Et la preuve qu'il est possible de faire le deuil d'une relation sans heurt.
Évidemment, les interrogations fusent. Se vouer à l'autre, fusionner, préserver son espace, demeurer libre : la conciliation est-elle possible ? L'auto-analyse est critique. Et même si le ton est parfois mélancolique, il n'y a pas de grands élans de désespoir. Au contraire, ce récit respire la vie.
Une lecture qui s'adresse indifféremment aux femmes comme aux hommes. Avec ce message : même privé de l'amour absolu après y avoir goûté, on survit.

Chambre 411
Simona Vinci
Robert Laffont

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Lynda Barry au pays des White Trash

Posté par Maxence le 25.08.07 à 09:00 | tags : editions du panama, extrait, rentrée littéraire, roman

Ça commence très fort dans La fille du boucher de Lynda Barry. Aurait-on trouvé la nouvelle Kathy Hacker ? Ou mieux, le Chuck Palahniuk féminin ? Verdict bientôt. En attendant, voici un extrait de la "chose" :

Il était une fois dans une rue crade dans le quartier le plus crade d'une ville archicrade d'un Etat, pays, monde, système solaire, univers supercrade. Il était une fois derrière le chantier crade de la scierie Black Cat, sur une route boueuse extrêmement crade aux relents bouillonnants très étranges qui traversent tels de malveillants génies la sombre pluie crade et franchissent la fenêtre jaunie à demi éclairée d'une chambre à coucher crade située à l'étage d'une maison de location crade où sur un lit crade une fille crade est assise en face de sa sœur crade qui JE TE TUE SI TU TOUCHE A ÇA, JULIE, ET SI TU LE FAIS JE JURE DEVANT DIEU QUE JE TE TUE, SANS PITIE, NI REPRIS, NI ECHANGE PROPRIETE PRIVE, ÇA S'ADRESSE A TOI, JULIE, TOI ! La fille crade prénommée Roberta écrivait le livre crade de sa vie crade.

Parfaite conclusion pour un été hypercrade, non ? Vous avez remarqué la richesse de la langue au milieu du torrent de boue ? Hé bien, j'en suis au chapitre 9, et pour l'instant tout est de ce tonneau. Hypnotique, violent, cru et fort, Et dire que pendant ce temps j'écoute un album crade de James Chance & The Contortions ! Il y a des moments comme ça... TRASH !

Lynda Barry
La fille du boucher
Editions Panama

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Find your way

Posté par Solaris le 23.08.07 à 16:37 | tags : extrait, robert laffont, roman

L'image d'Etienne est passé devant mes yeux - il flottait, souriant et narquois, allongé sur un canapé jaune - et je me suis aperçu que l'idée lancée par ma femme commençait déjà à creuser son tunnel. Une semaine sans enfants ni conjointe, chez mes parents. Revenir à la case départ. Mesurer le chemin parcouru. Se glorifier. Se congratuler intérieurement. Un petit stage d'autosatisfaction et une estime de soi gonflée à bloc. Pourquoi pas, après tout ? Les Cafés Bleus tournaient toujours un peu à vide l'été, lorsque les employés londoniens partaient en congé - James prendrait les décisions qui s'imposaient, comme je l'avais fait l'année dernière quand il s'était absenté au mois d'août.
Sept jours de liberté. Sept jours de bilan. L'occasion de sortir le soir, dans une ville familière, et de retrouver ceux et celles qui avaient peuplé mon enfance et mon adolescence.

This is not a love song. Le titre accroche, le contenu ne le dément pas. Un sixième roman d'introspection pour Jean-Philippe Blondel.
En ce mois de juillet, Vincent, bon gré mal gré, prend une semaine de congés en célibataire. Il traverse la Manche, se rendant dans sa ville natale avec pour objectif de se reposer, de retrouver sa famille et pourquoi pas les amis perdus de vue. En bref, que de bonnes intentions qui n'augurent que le meilleur... Et pourtant, ce retour aux sources ne le ménagera pas. En partant s'installer en Angleterre, Vincent se promet de garder le contact avec ceux qu'il laisse derrière lui. Mais les promesses d'hier deviennent rapidement des projets sans lendemain, une procrastination fatale. Le voilà brusquement confronté à un passé dont les pans ressuscités vont le conduire à de funestes révélations. Ignorance coupable qui progressivement gangrène son esprit.
Une semaine de la vie d'un homme dont le cynisme et l'arrogance sont mis à mal. Peu à peu le narrateur perd de l'assurance et, finalement, on s'attache à cette voix. Un récit intéressant, des personnages si communs aux existences ancrées dans le quotidien. Jean-Philippe Blondel se renouvelle et nous séduit. Cet ouvrage mérite donc de finir dans votre panier "Spécial rentrée".

This is not a love song
Jean Philippe Blondel
Robert Laffont

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L'aube le soir ou la nuit : Sarkozy rencontre Marc Lévy

Posté par Easywriter le 23.08.07 à 09:13 | tags : essai, extrait

 


"Dans le salon du Savoy, nous prenons le thé en attendant Marc Levy. Le ton est amical, et la pointe d’impatience qu’on y sent, discrète allusion à mon snobisme, est dans l’ordre des choses. “Moi, je regrette, un type qui vend à des millions d’exemplaires ça m’intéresse. Si je lis pas Marc Levy, si je regarde pas le Tour de France, je fais un autre métier. Fais gaffe, il arrive.”
Conversation entre deux écrivains≈:

Nicolas Sarkozy. – Mon objectif était d’être à Palavas-les-Flots entre les bouées et la presse.

Marc Levy. – Là où j’étais aussi.

Nicolas Sarkozy. – Je sais. Toujours devant moi dans les ventes. Ma fille m’a chargé de vous dire qu’elle vous aime. C’est une fan absolue. Et du coup je me suis dit je vais me le faire. Mais vous avez toujours été devant.

Marc Levy. – Vous auriez intérêt à être en poche. Votre livre était un livre formidable vous auriez intérêt à vous ouvrir à un nouveau public, jeune.

Nicolas Sarkozy. – Si vous faisiez un autographe pour Jeanne, elle serait tellement… tu as pas une feuille Yasmina, quitte à être plouc, autant l’être jusqu’au bout !"

Bon bon. Voilà qui ne manque pas d'une certaine cocasserie mais on espère tout de même que Yasmina Reza retrouve sa verve de dramaturge hors pair de manière un peu plus convaincante dans L'aube le soir ou la nuit, livre dans lequel elle raconte la campagne présidentielle de l'über-president pour lequel elle ne cache pas une certaine fascination.

Lire un autre extrait sur le blog politique

Merci le Nouvel Obs ( qui publie d'autres extraits et un entretien avec Reza).




Croquez la pomme avec les Demoiselles de Vigàta

Posté par Solaris le 20.08.07 à 14:40 | tags : extrait, métailié, roman

Puis, un vendredi, en parlant dans la sacristie avec le curé qu'elle allait voir un jour sur deux, il advint que Luisina raconta que son mari était en train de se soigner pour ne plus bégayer.
- Ah, très bien, et qui le soigne ?
- Un docteur qui habite à la Pension Eva.
- Qui habite où ? !
- A la pension Eva, c'est ce qu'il m'a dit, Minicuzzo.
Aussitôt, le curé parut possédé par le diable. Il se mit à pousser des cris, à dire que Minicuzzo était une personne dégueulasse et indigne.
- Mais pourquoi ?
Et le curé lui expliqua ce qu'était la pension Eva, qu'il y avait là des femmes et ce que venaient y faire les hommes. Luisina ne broncha pas, elle ne pleura pas, ne se désespéra pas. Elle rentra à la maison l'air tranquille et content, prépara à manger comme d'habitude, s'endormit comme d'habitude.
Quand le lendemain à huit heures et demie du soir, Minicuzzo s'apprêta à sortir, Luisina voulut en avoir le coeur net :
- Tu vas à la Pension ?
- Oui.
Dans la matinée, en parlant avec la bonne, elle avait réussi à savoir où était situé le bordel. Elle s'habilla et dedans son sac à main glissa un poids de fer de deux kilos qu'elle prit sur la balance.

Ecrivain tardif et prolifique, l'italien Andrea Camilleri nous livre La Pension Eva. Environ 150 pages (pourrait-on en supporter davantage ?), pour relater l'apprentissage sexuel d'un jeune sicilien dans les années 1940.
Écriture naïve : sa lecture fut pénible tant les fautes récurrentes et volontairement insérées dans le récit fatiguent les membres de la communauté " SOS bonne orthographe " dont je suis. Adopter le phrasé d'un enfant de primaire, pourquoi pas. Mais ce choix de style ne passe pas forcément avec tout le monde. Clichés à répétition, à commencer par le lieu principal : une maison close de Vigàta, transformée en véritable cour des miracles. Les demoiselles d'Avignon à la sauce Camilleri, Gloups, cela laisse dubitatif. (Et pas de fausse vertu de ma part en ce qui concerne les bordels.)
Alors, certes, il y a de la bonne volonté, et pas de doute, il y aura des amateurs pour cet ouvrage. D'ailleurs, comme de coutume (enfin cela risque d'en devenir une), le bébé sera sous peu refilé à une bonne âme de mon entourage (" Tu n'as pas apprécié ? Donne, ça m'intéresse de le lire. "), qui tentera d'en déceler le meilleur afin de pondre un commentaire démontant tout ce qui est écrit ci-dessus.

La pension Eva
Andrea Camilleri
Métailié

Consultez le dossier de la rentrée littéraire.




Ariane quitte la sphère adolescence

Posté par Solaris le 17.08.07 à 18:15 | tags : extrait, robert laffont, roman

Histoire de me préparer à mon avenir calamiteux, je regarde Desperate Housewives. Des femmes enfermées dans la routine, cherchant désespérément à réanimer leurs coeurs comateux dans leur propre mariage ou ailleurs : sur le papier, cette série a l'air très réaliste. Allumez la télé et un détail vous choque immédiatement. Elles sont trop jeunes, trop belles ! Je les vois, les vraies desperate housewives d'aujourd'hui, quand les pies infernales qui pensent être les amies de ma mère s'incrustent à la maison pendant des heures ! Elles ne sont plus très jeunes, et trop usées pour être belles. Elles ont toujours un coeur de midinette, et analysent la gente masculine avec les critères de leurs vingt ans, sans réaliser qu'elles-mêmes n'ont plus vingt ans. Leurs yeux sont cerclés de rides, mais elles critiquent impitoyablement les bouées, mentons gélétineux et autres crânes-de-salière du voisin d'en face.
Aujourd'hui, Emma Bovary économise pour s'offrir du botox et rêve toujours du grand amour. Même si elle le vaut bien et que son portefeuille le veut bien, la crème de graisse de porc à l'extrait de racine de romarin ne saurait annuler les sévices laissés par la mise au monde et l'éducation de quelques gamins. Mais rien que l'idée de déménager le bordel entassé par lesdits gamins lui flanque des nausées, donc elle reste.

Une écriture imagée, rythmée par un cynisme rafraîchissant, voici le roman de la " sale gosse " de la rentrée. Ariane Fornia, dix-huit ans dans trois semaines, et un troisième livre qui n'épargne rien ni personne.
Être pénible, c'est le plus grand plaisir de l'adolescence. Autant en profiter, puisqu'elle touche bientôt à sa fin. " Et, pas de doute, la Daria française s'en est donnée à coeur joie !

Retrouvez l'intégralité de la chronique de Dernière morsure.
Consultez aussi le dossier Rentrée littéraire.

Dernière Morsure
Ariane Fornia
Robert Laffont




Si l'île Maurice m'était contée...

Posté par Solaris le 06.08.07 à 09:36 | tags : éditions de l'olivier, extrait, rentrée littéraire, roman

Je ne me souviens pas du moment exact où j'ai remarqué David. Peut-être était-ce quand il a marché vers les barbelés. J'ai d'abord vu ses cheveux magnifiques, cette masse qui flottait autour de sa tête, et qui pourtant était bien à lui, comme jamais quelque chose n'a été à moi, ces boucles qui cachaient son front et la façon dont il avançait, guindé, pas en boitant, non, il donnait l'impression d'être fait de bois et de fer et que ses mécanismes n'avaient pas été huilés depuis un bon moment. Il avait un short marron comme mon petit frère Vinod et cela accentuait la blancheur de ses jambes. Il s'approchait de la grille, lentement, dans se presser et cela m'a paru si incroyable qu'il fasse cela alors qu'il était en prison, comme s'il marchait dans son jardin et il se rapprochait, se rapprochait là maintenant, je voyais mieux son visage, son minuscule visage d'enfant blond perdu dans la moiteur et la chaleur de Beau-Bassin. Il y avait d'autres enfants dans la cour mais ils restaient souvent accolés à un adulte, personne ne jouait, personne ne courait, personne ne semblait parler. Tous des petits Raj, comme moi.
David m'a dit, plus tard, qu'il avançait vers les fleurs sauvages qui poussaient près des fils barbelés. David adorait les fleurs, c'est comme s'il n'en avait jamais vu de sa vie mais c'est vrai que les fleurs de Beau-Bassin sont différentes de celles qui poussent à Prague. Moi, à l'époque, j'étais persuadé qu'il venait vers moi. Ses yeux étaient dans les miens, ça ne pouvait pas être possible autrement et mon coeur a commencé à s'emballer. Il s'approchait de plus en plus de la grille, je tremblais, je m'enfonçais encore plus dans la terre quand soudain, il s'est retourné vers les autres et il s'est éloigné des barbelés avec quelques pas de marionnettes.


Sous le charme ! Tout simplement séduits par cette pépite littéraire que nous propose les éditions de l'Olivier. Comme quoi plonger dans les souvenirs d'un vieillard peut parfois réserver de bonnes surprises...
Le dernier frère nous transporte à l'île Maurice, pays d'origine de son auteur. Une histoire dans l'Histoire, celle de l'amitié naissante entre deux jeunes garçons pendant la Seconde Guerre mondiale. La rencontre de deux cultures certes, mais surtout de deux enfances sacrifiées, trop tôt confrontées aux réalités du monde adulte.

Retrouvez l'intégralité de la chronique sur Le dernier frère.
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Le dernier frère
Nathacha Appanah
Editions de l'Olivier




Ensorcellement raté !

Posté par Solaris le 02.08.07 à 14:51 | tags : extrait, métailié, polar, roman

Quand je traverse le centre-ville peu après minuit, les migrations de population en sont à leur début. L'air des rues et des trottoirs est chargé d'une impatience mêlée à cette incompréhensible tension désespérée et agressive qui caractérise le plus souvent la vie nocturne islandaise. Ça démarre tout juste dans les bars et les cafés. Il règne un calme reposant avant que la tempête de la fête nocturne vienne s'abattre.
Un homme portant une perruche dans une cage serait des plus déplacés dans tout ce tintouin. Peut-être est-ce pour cela que j'ai emmené Snaelda avec moi ce soir. Peut-être savais-je que le fait de me sentir responsable d'elle était la seule chose susceptible de m'empêcher de perdre pied.
Peut-être savais-je que rien d'autre ne parviendrait à éloigner de moi ces souvenirs de techniques de drague imbéciles, d'humour idiot et forcé et de bonne humeur qui ne laisse derrière elle que du néant.
En arrivant à la maison, je me tourne vers Snaelda qui, après s'être balancée, cramponnée à son perchoir tout au long du chemin, attend maintenant avec impatience d'être ramenée chez elle :
- Et toi, ma chérie, qu'est-ce que tu en penses ? Tu crois que quelque chose est en train de fermenter en moi ?

La quatrième de couv annonce « un roman plein d'humour, de vivacité et de suspense »...
Alors oui, Einar, alcoolique en rémission, ne nous épargne pas ses sarcasmes, son regard désillusionné. En matière d'humour, on y trouve donc notre compte. Pour le reste, Arni Thorarinsson ne nous a toujours pas convaincus. Sous forme de journal intime, il livre un polar dans lequel seuls les états d'âme de son personnage principal prévalent, et cela au détriment de l'intrigue policière. Contrairement à nos homologues allemands ou danois, nous sommes davantage hermétiques à la banquise qui nous rend assez frileux...


Sur le mag : Pour les amateurs, un article traitant en profondeur les polars scandinaves.
Consultez aussi le dossier Rentrée littéraire.

Le temps de la sorcière
Arni Thorarinsson
Métailié

 

 




Le Breakfast du Champion : pour une littérature du chaos (extrait)

Posté par Myosotis le 11.07.07 à 11:39 | tags : extrait, roman, sf

"A l'approche de mon cinquantième anniversaire, je me sentais de plus en plus enragé et mystifié par les décisions idiotes de mes propres concitoyens. Et j'en venais finalement à les prendre en pitié, en comprenant à quel point était naturelle et innocente leur conduite abominable qui aboutissait à de si catastrophiques résultats. Ils faisaient de leur mieux pour vivre comme des personnages de romans. C'était la raison pour laquelle les Américains se tuaient fréquemment entre eux. C'était là un procédé littéraire particulièrement expéditif pour mettre fin à une nouvelle ou à un livre.

Pourquoi tant de citoyens américains sont-ils traités par leur gouvernement comme s'ils étaient autant de serviettes en papier ?Tout simplement parce que c'est ainsi que les écrivains ont coutume de se comporter à l'égard des personnes secondaires des histoires qu'ils ont inventées. Et ainsi de suite. Le jour même où j'ai compris ce qui faisait de l'Amérique une nation malheureuse et terriblement dangereuse, faite d'un ensemble d'individus qui n'avaient plus rien de commun avec la vie réelle, je décidai de cesser désormais de raconter des histoires. C'est la vie que je décrirais dans mes livres. Il n'y aurait plus de personnages privilégiés. Tous les faits pèseraient exactement le même poids. Rien ne serait laissé de côté. Que d'autres s'efforcent de mettre en ordre le chaos. Moi, par contre, je mettrais le chaos dans l'ordre. Et je crois bien que j'ai réussi.

Si tous les gens qui écrivent faisaient de même, alors, tous les citoyens qui ne font pas commerce de littérature comprendraient sans doute qu'il n'y a que désordre dans le monde qui nous entoure et qu'il nous faut nous-mêmes nous adapter aux exigences du chaos. Ce n'est pas très facile de s'adapter au chaos, mais on peut le faire. J'en suis moi-même une preuve vivante : c'est faisable. "

C'est beau, c'est intelligent et drôle, c'est Kurt Vonnegut Jr. Dans ce manifeste qu'on trouve en milieu de roman, l'auteur expose de manière ramassée sa conception de littérature et plus globalement de son rôle dans la société. Ces quelques phrases sentent le fatalisme et le déterminisme à plein nez, mais reflètent aussi assez bien les passerelles avec l'oeuvre de  William Burroughs. Le Breakfast des Champions permet, tant il est roboratif, de sauter tous les repas (livres) de la semaine qui suivent.




En vacances avec Hawes pour le meilleur et pour l'Empire

Posté par Myosotis le 10.07.07 à 10:41 | tags : editions de l'olivier, extrait, lectures de plage, roman

"Marley regarda autour de lui, glacé d'épouvante. Il s'aperçut qu'il était étendu sur un vieux lit de camp métallique dans un coin d'une grande baraque en bois. A côté de sa tête, fixée au mur de planches, une affiche encadrée montrait des bombardiers en action. "Les briseurs de barrages reviennent... forts commme Vulcain !", y était-il écrit en grosses lettres, tandis que, en plus petit, on vantait l'armement de l'Avro Vulcan (...) ainsi que ses performances. A l'autre bout de la baraque, une petite estrade. Au dessus de celle-ci, au milieu, deux cannes de bambou croisés servaient de hampes à deux drapeaux exactement de la même taille, l'un britannique et l'autre australien, dont les rouges avaient viré au rose et les intenses bleu marine au bleu ciel, comme des fanions effilochés et roussis de régiments depuis longtemps absorbés ou dissous, pendus dans l'air stagnant et poussiéreux et sentant l'encaustique d'une petite église de la campagne anglaise. Entre ces deux drapeaux, trônait un portrait défraîchi de la jeune reine Elisabeth en compagnie de son fringant duc d'Edimbourg, et, au dessous, une plaque commémorative en bois gravé et très orné couverte de noms.

Marley se tourna vers la porte ouverte, où la jeune femme se tenait dos à lui, face à la lumière vaporeuse du soleil, appuyés, bras croisés, au chambranle. Derrière elle, à l'extérieur, il découvrit une plaine ensoleillée, une savane sans relief d'à peine plus d'un kilomètre de largeur, bordée de hautes falaises. (..) Sous ce drôle d'éclairage, Marley distingua en clignant des yeux un petit complexe de baraques de bois, et à une vingtaine de mètres de la porte, la moitié de ce qui était manifestement une paire de poteaux de rugby. La femme se retourna vers lui, toujours appuyée au chambranle, et sourit. Les bouclettes de ses cheveux blonds scintillèrent dans le halo terne qui entourait ses petites oreilles, et des pointes de bleu firent rire ses yeux.

- On se réveille, Jungle Jim ?, lança-t-elle."

Le roman de James Hawes est sans nul doute LE LIVRE QUE VOUS DEVEZ EMMENER POUR LES VACANCES, le plus drôle, le plus intelligent et le plus imaginatif. Marley, un quadra looser à la dérive embarque pour un Koh-Lanta hardcore en pleine jungle et échoue, dernier candidat vivant, .... dans une colonie britannique formée, il y a 50 ans, après le crash d'un avion au-dessus des montagnes. Leçon de survie, d'humour, de sensualité, Pour Le Meilleur et Pour l'Empire est une satire glorieuse des médias, du monde politique et de sa mise en scène des valeurs, mais aussi une réflexion pertinente sur ce qui fonde nos sociétés. Pour le Meilleur... se lit aussi à partir de 15 ans, sans aucun souci de compréhension. Il est tout à fait désigné pour les lecteurs exigeants et qui n'ont néanmoins pas envie de se faire des noeuds au cerveau sur leur drap de bains. Vous voyez qui et ce que je veux dire...

NB EW : cette notule est la première d'une série sur les lectures de plage les plus stimulantes. Outre l'oeil exercé de nos collaborateurs, cette série profitera également des lumières de nos lecteurs qui peuvent faire part de leurs conseils (argumentés) en cliquant sur ce lien




Moonlight Hotel dans le texte

Posté par Myosotis le 06.07.07 à 14:01 | tags : belfond, extrait, politique, roman

"Cher Monsieur Richards,

Votre rapport du 10 novembre sur la situation actuelle dans le royaume du Kutar a retenu toute notre attention et je vous en remercie bien sincèrement. Ainsi que vous n'êtes pas sans le savoir, cette administration a toujours défendu le principe selon lequel, d'une part rien ne garantit mieux la prospérité d'une nation que la coexistence pacifique de ses citoyens, d'autre part rien n'est plus contraire à sa stabilité politique, économique et sociale que les conflits internes tel celui dont fait état votre rapport susmentionné. Nous sommes en conséquence très préoccupés par ce que vous nous dîtes des événements intervenus dans le royaume du Kutar et profondément convaincus qu'il est non seulement souhaitable mais nécessaire d'obtenir la fin des hostilités. Pour réaliser cet objectif, nous estimons que le gouvernement du Kutar se doit de poursuivre ses actions militaires contre l'armée de libération du peuple kutaran aussi longtemps qu'il n'aura pas obtenu la cessation définitive des hostilités...."

Les lettres reçues tout au long du roman par David Richards de son correspondant des Affaires Etrangères sont hilarantes et constituent des modèles de langue de bois et de burlesque administratif. Une fois les communications interrompues, elles restent le seul vecteur de communication entre les Etats-Unis et le Kutar, mais aussi un ressort pour l'intrigue puisqu'elles portent sur leur ridicule les espoirs et désespoirs de l'ensemble des réfugiés du Moonlight Hotel.

 Lire la chronique




Ce que les hommes appellent amour

Posté par Myosotis le 02.07.07 à 09:48 | tags : extrait, metailié, roman

"1888/ 9 janvier

Eh bien, voilà donc aujourd'hui un an que je suis rentré d'Europe. Ce qui m'a remis en mémoire cette date, pendant que je prenais mon café, c'est le cri d'un vendeur de balais et de plumeaux : "À mes balais ! À mes plumeaux !" Les autres matins aussi je l'entends, mais cette fois il m'a rappelé le jour où j'ai débarqué, le jour où j'ai retrouvé mon pays, mon quartier du Catete, la langue qui est la mienne. Le même cri, oui, qu'il y a un an, en 1887, et peut-être lancé par la même bouche.
Au cours des mes trente et quelques années de service diplomatique, j'étais bien revenu quelquefois au Brésil, en congé. Mais tout le reste du temps - ce qui n'est pas peu -j'avais vécu à l'étranger. Si bien que j'ai d'abord craint de ne pas me réhabituer à la vie d'ici. Et puis cela s'est fait. Bien sûr, je garde le souvenir de gens et de choses qui maintenant sont loin, divertissements, paysages, usages, mais je ne me consume de nostalgie pour rien. C'est ici que j'ai ma place, ici que je vis, ici que je mourrai.

Cinq heures de l'après-midi

Je viens de recevoir un billet de ma soeur Rita : je le joins à ce cahier :

9 janvier

Mon frère,
Je viens seulement de me rappeler qu'il y a juste un an tu rentrais d'Europe, ta retraite prise. Il est trop tard pour aller au cimetière de Saint-Jean-Baptiste sur la tombe de notre famille, en action de grâces pour ton retour; j'irai demain ; je te demande de m'attendre et de m'accompagner. Il me tarde de te revoir.
Ta vieille soeur, Rita
Voilà qui ne s'impose guère, à mon avis, mais j'ai répondu oui."

Tout est élégance, amour et mélancolie dans ce roman-journal de Machado de Assis, l'un des grands auteurs brésiliens du XIXème siècle, sorti ces derniers jours aux éditions Métailié. L'auteur, à l'image de ces premiers mots, est de retour au Brésil après une vie de diplomate et tardera à retrouver une place dans le monde et dans la société. Sans être un récit morbide, Ce que les Hommes appellent amour est un livre triste comme la mort qui vient bien avant sa manifestation physique. On peut s'entendre vieillir et voir, pendant des années, le monde et la vie passer devant soi, sans qu'ils ne touchent ou ne nous affectent. Le héros de Machado de Assis, lui, est un être sensitif que la vie rend insensible malgré lui, un voyeur sentimental qui aimerait mais ne peut plus....

Il y a de meilleurs romans que celui-ci, de plus passionnants, mais peu d'aussi justes et qui procurent cette même sensation dérangeante et agréable à la fois, de voir une existence filer entre les pages... avec le sourire.




Les hommes sans visage

Posté par Myosotis le 04.06.07 à 18:22 | tags : extrait, métailié, roman

(Les hommes sans visage)

Ils n'avaient pas de visage. Certains affichaient un large sourire de tête de mort, l'ivoire clair des dents illuminant la chair déchirée, des cavités profondes à la place des yeux. D'autres ne possédaient même pas de sourire - tout ce qu'il y avait d'humain en eux avait été arraché en une fraction de seconde par l'explosion de la mine. Euclides évitait de lever les yeux. Il circulait entre les pupitres et tout ce qu'il voyait c'était des jambes, des chaussures,; des pantlons élimés mais propres, des souleirs éculés et cependant cirés, brillant comme s'ils étaient neufs. Certains de ces hommes n'avaient qu'une chaussure. Que faisaient-ils de celle qui était superflue ? Peut-être achetaient-ils la paire en commun avec un autre mutilé. Le type qui avait perdu le pied droit cherchait quelqu'un qui n'avait plus le gauche et ils allaient acheter ensemble des souliers. Euclides détestait les mines. mine : engin de guerre camouflé ou dissimulé qui contient des matières explosives, et qui sert à détruire des remparts, des tranchées des individus, etc (dictionnaire Aurélio.) D'aucuns arment les mines de façon à tromper et à blesser les sapeurs. On peut, par exemple, attacher une grenade à la base de la mine; le sapeur désarme la mine, respire avec soulagement, "une de moins", tire dessus et ce faisant dégoupille à son insu la grenade... un... deux... trois... Boum !

Cet extrait n'est pas forcément caractéristique du ton et du mouvement de cette Guerre des Anges mais donne un aperçu du talent narratif et descriptif de l'auteur, de la qualité de sa réflexion romanesque.




Le journalisme est un sport de combat

Posté par Maxence le 30.05.07 à 15:05 | tags : elucubration, extrait, polar

Profitant d'un moment de répits dans le cycle infernal des lectures du printemps, je relisais (miracle !) il y a peu, l'excellent Arizona Kiss du non moins excellent Ray Ring (traduit par Philippe Garnier, ce qui ne gâte rien) et je tombais en arrêt devant cette parfaite définition du journalisme (impression encore amplifiée par l'arrivée des médias numérique). Je ne résiste pas à l'envie de la partager avec vous, afin qu'au delà du cliché de "métier agréable" accompagné de tous ces "avantages", vous viviez avec nous la vie du journaliste au quotidien. Voici donc le journalisme selon Ray Ring, ou "la course contre la moissonneuse batteuse" : Que je vous explique comment c'est, de travailler pour un journal. Imaginez une moissonneuse, un de ces monstrueux engins batteuses-lieuses qui vous dévorent une rangée d'épis comme un rien. Imaginez qu'elle vous fonce droit dessus. Vous cavalez devant toute la journée, et le lendemain et le surlendemain, les mâchoires du monstre aux fesses, toutes ces pales d'acier qui cliquettent et vrombrissent et qui n'attendent qu'une chose de vous : un signe de fatigue, ou le moindre faux-pas. Le seul moyen de lui échapper, c'est de lui balancer quelque chose d'autre à broyer et digérer. Et ce que vous lui jetez en pâture, ce sont des articles, justement. Des mots et des photos. Une colonne sur ceci, une et demie sur cela, une photo en hauteur par-ci, une en largeur par-là, des rognures de nouvelles et de pelloche qu'on lui entasse dans la gueule, et c'est ce vomi qu'on étale à la truelle sur la page pour remplir les blancs entre les publicités. Chaque papier est un petit sursis, à peine suffisant pour vous donner le temps d'en pondre un autre, et un autre, et encore un autre. Jamais une longueur d'avance, jamais de répit, toujours sur la brèche. Toujours à la bourre, toujours un bouclage qui vous pend au nez, vous continuez à vous démener pour nourrir la machine. C'est ça, le journalisme. Ray Ring in Arizona Kiss (Folio Policier)




Tim Lott et l'affaire Seymour

Posté par Easywriter le 22.05.07 à 16:41 | tags : extrait, roman
Vendredi 4 mai - Chronocode 19h30
Victoria et Guy jouent avec Polly, qui gazouille. Victoria la tient et Guy la chatouille. Les deux aînés rient aux éclats en voyant le bébé réagir de bon coeur. Guy la prend à son tour dans ses bras, et Victoria lui fait des grimaces. Nouveaux gloussements. Pour finir, les trois enfants sont à terre, les deux grands se passant alternativement la plus petite. Enfin, ils posent Polly et commencent à se chatouiller l’un l’autre. Leurs rires, mêlés à ceux de Polly, deviennent franchement cacophoniques.
Leur mère les appelle. Victoria soulève Polly ; toujours hilare, et quitte la pièce. Guy la suit en chantant The Teddy Bear’s Picnic à tue-tête.
C’est la dernière des quatre séquences enregistrées au cours de la première semaine.

Dans L'affaire Seymour, Tim Lott (auteur et narrateur) décrit cliniquement un fait divers sordide ( le meurtre au marteau d'un médecin quinquagénaire, ça vous dit hein...) et en profite pour questionner en creux le statut de la fiction dans un monde obsédé par la transparence. ( vous m'obligeriez en jetant un oeil à un de mes rares papiers. Coming soon : la chronique de Foudres de guerre, oui oui)
Lire la chronique de l'affaire Seymour



Rue de la miséricorde, premier roman gay ?

Posté par Myosotis le 22.05.07 à 15:35 | tags : extrait, metailié, roman

 

 

"Bom-Crioulo, cependant, commençait à ressentir les prémices d'une tristesse, chose qui ne lui arrivait que très rarement. Il se souvenait du grand large, de la premier fois où il avait vu Aleixo, et il était préoccupé, soucieux, en pensant à la nouvelle vie qui l'attendait et à sa relation avec le mousse, au tour qu'allait prendre cet attachement, né pendant le voyage, et menacé à présent par les règles, les contraintes du métier militaire. Aleixo pouvait être muté sur une autre unité en moins de vingt-quatre heures. - Qui pouvait en outre l'assurer que lui-même, Bom-Crioulo, servirait encore sur la corvette... ? Instinctivement, il cherchait le gamin du regard, il brûlait de ce désir avide de le voir, de l'avoir toujours auprès de lui, menant la même vie de travail et de discipline, grandissait à ses côtés comme un frère inséparable et cher. D'un autre côté, il était tranquille, car la plus grande preuve d'amour, Aleixo lui avait donnée sur une simple avance, un simple regard. Quoiqu'il leur advienne, il leur faudrait garder intact le souvenir de cette nuit glacée, passée endormis dans les bras l'un de l'autre sous le même drap, à la proue de la corvette, pareils à un couple de fiancés dans la ferveur brûlante des premières heures partagées. Bom-Crioulo, lorsqu'il repensait à cette scène, se sentait balayé par une fièvre érotique extraordinaire, une vague de sensualité irrépressible.... Il comprenait clairement à présent que ce qu'il avait vainement cherché du côté des femmes, il le rencontrerait seulement avec un homme. Il n'avait jamais pensé abriter en lui une pareille anomalie, ne se souvenait pas s'être une fois dans a vie interrogé sur ses prédispositions en matière de sexualité."

1895. Cela s'entend dans le style et le choix des mots, mais pas dans les intentions et la modernité du propos. Difficile d'isoler ici la folie et la violence du désir qui vont monter progressivement en Bom-Crioulo pour balayer son existence, son passé et ce qui lui restait d'honorabilité. Je ne sors pas le terme à tout bout de champ (encore qu'un peu trop souvent) mais cette Rue de la Miséricorde (dont le titre original Bom-Crioulo bien meilleur, désigne simplement le héros du livre), roman brésilien d'Adolfo Caminha, le mérite amplement d'où qu'on se place : le roman est un chef d'oeuvre. Chef d'oeuvre historique, premièrement et bien qu'on s'en tamponne, qui fait peut-être de lui l'un des premiers romans ouvertements homosexuels de la fin du XIXème siècle. là où les Wilde, les Proust et les gays européens ont peur de ruiner leur réputation et font tourner les allusions dans les back-librairies (usant de pseudonymes), Caminha raconte frontalement l'histoire d'amour éternelle entre deux marins : le grand Noir Boum-Crioulo (traduction le Bon Noir) et le jeune mousse Aleixo, cocotte de navire, soigné et capricieux par éducation. La modernité elle-même est devancée, lorsque les deux hommes s'unissent sur le pont, et qu'on sent frémir le déséquilibre physique entre l'homme devenu bête et le jeune puceau, aux allures de jeune adolescente.

Rue de la Miséricorde est, ce sera le point 2, l'un des plus beaux récits réalistes de marins de son époque. La marine brésilienne y est peinte comme ce qu'elle devait être : un milieu rude et injuste. Caminha rejoint ici les plus belles pages de Conrad, de Melville ou de London quand il parle des caractères des capitaines, de la cruauté des membres d'équipage et de la solidarité qui se noue et dénoue entre les hommes. Il n'y a rien de plus facile que d'ennuyer à coups de descriptions réalistes de voiles et d'équipée maritime. Rue de la Miséricorde, même si c'est majoritairement,un roman de marins qui se passe à quai, a le souffle épique des grands récits corsaires. Les récits de tempête sont de toute beauté, ponctués qu'ils sont par les instants où Boum-Crioulo s'apaise, où le rythme tombe, pour retrouver son mousse. Sur le plan littéraire, enfin, il suffit de dire et redire que Rue de la Miséricorde est au niveau de Billy Budd et de Querelle de Brest.




Michael Collins : Illusions du savoir, subterfuge de la vérité

Posté par Maxence le 21.05.07 à 16:10 | tags : christian bourgois, extrait, roman

Michael Collins est sans aucun doute l'un des plus grand romancier anglo-saxon contemporain et certainement l'un des plus discret aussi. Ce que l'on se permettra de regretter vivement car ses romans mériteraient une bien plus grande couverture médiatique. Après avoir évoqué l'Amérique des paumés et des clandestins irlandais (La Filière Emeraude), l'Amérique profonde des villes du nord (Les âmes perdues), l'Amérique rurale du Midwest (Les gardiens de la vérités), celle des nomades (Les profanateurs), cet écrivain originaire d'Irlande et installé aux Etats-Unis depuis une dizaine d'années, s'attaque au milieu universitaire US, ses ambitions pathétiques, ses guerres de couloirs mesquines, son pathos et son hypocrisie. Extrait choisi :

En vérité tout n'était qu'apparence ici, le subterfuge tellement énorme, la dissimulation du désespoir si parfaite, l'échec consacré avec un titre et une plaque couleur bronze à son nom sur une porte de chêne ciré. Un cauchemar dans lequel on essayait de courir mais vos jambes refusaient de vous porter, dans lequel on essayait de hurler mais aucun son ne sortait de votre bouche Il comprenait que ce genre de silence démentait l'aisance avec laquelle ses chers collègues évoluaient dans les longs couloirs.
Combien de fois avait-il voulu se confier à quelqu'un, lui dire la vérité, atteindre au moins un semblant d'honnêteté avec ce qui l'entourait, ou, dans ses moments de plus grande angoisse, hurler vers les parents de passage, pour les mettre en garde quand ils visitaient l'université lors des journées portes ouvertes pour les futures étudiants. Mais, bien sûr, il n'avait jamais hurlé, et à la place, il avait pris la pose comme l'un de ses heureux collègues enseignants dans un coin des bureaux de création littéraire, en train de lire des manuscrits, de corriger des copies, un de ces professeurs cernés par des bibliothèques remplies de livres reliés cuir écrit par des personnages de l'Antiquité ou des Lumières, avec des noms compliqués comme Rousseau, Descartes et Voltaire, parmi des tomes et des tomes de critiques littéraires et de mince volume de leur propre poésie qu'on pouvait leur pardonner car ils étaient censés contenir des vérités essentielles.

La chronique La vie secrète de E.Robert Pendleton sur Flu' le mag.

Michael Collins - La vie secrète de E. Robert Pendleton (Christian Bourgois)




L'éducation selon J.G. Ballard

Posté par Maxence le 23.04.07 à 14:19 | tags : denoel, elucubration, extrait, news

Le britannique J.G. Ballard serait-il Bayrouiste sans le savoir ? C'est ce que pourrait laisser penser ce dialogue entre Richard Pearson, le principal protagoniste de son dernier roman Que notre règne arrive, et un psychiatre officiant au sein de l'étrange communauté de Brooklands, une ville de la banlieue de Londres. De fait, si Millenium People et sa peinture d'une improbable révolte bourgeoise ne fonctionnait pas, Que notre règne arrive a le mérite de mettre les points sur les i et de nommer un chat, un chat, comme le montre ce court extrait :

"Les choses sont tout autres, ici, croyez-moi. II faut préparer nos enfants à une société différente. À quoi bon leur parler de la démocratie parlementaire, de l'Église ou de la monarchie? D'ailleurs, les vieux idéaux de citoyenneté dans lesquels nous avons été élevés, vous et moi, sont assez égoïstes. Que d'insistance sur les droits de l'individu, l'habeas corpus, la liberté de l'isolé face au nombre..."

-- La liberté d'expression, la protection de la vie privée ?

- À quoi sert la liberté d'expression, quand on n'a rien à dire? Soyons réalistes : la plupart de nos concitoyens n'ont rien à dire, ils le savent pertinemment. À quoi sert la vie privée, si ce n'est qu'une prison personnalisée? Le consumérisme est une entreprise collective. Ici, les gens veulent partager et célébrer ce partage. Ils veulent être unis. En faisant les magasins, chacun prend part à une cérémonie collective d'affirmation.

- Alors de nos jours, être moderne revient à être passif ?

Sangster abattit les deux mains sur son bureau, renversant son pot à stylos. Il se pencha vers moi, son énorme pardessus gonflé autour de lui.

Pourquoi voulez-vous être moderne? Reconnaissez que l'entreprise moderniste tout entière était source de discorde. Le modernisme nous apprenait à nous méfier de nous-mêmes, à nous trouver antipathiques. La conscience individuelle, la souffrance solitaire. C'était une doctrine qui tirait son impulsion de la névrose et de l'aliénation. Regardez son art, son architecture. Ils ont quelque chose de tellement froid.

--- Et le consumérisme ?

- Il exalte l'union. Valeurs et rêves partagés, espoirs et plaisirs communs. Le consumérisme est optimiste, tourné vers l'avenir. Bien sûr il nous demande de nous plier à la volonté de la majorité. C'est une forme de politique de masse. Très théâtrale, mais tout le monde aime ça."

Profitons en d'ailleurs pour fustiger ceux (des snobs, c'est évident) qui voient en Ballard un écrivain qui se répète et cultive sa marque de fabrique sans une once de créativité. Personnellement, je serais partisan au contraire à décerner à ce livre, le titre de "roman d'utilité publique" tant sa peinture d'une société déshumanisée uniquement voué aux dieux de la consommation et d'une classe moyenne écrasée par les charges et les fantasmes (de violence, de reconnaissance, de célébrité) est plus que jamais en phase avec notre sinistre époque. A quand Ballard au programme dans les lycées et les collèges ?






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