Fil d'actu : Essai  Société, médias, philosophie, histoire... l'actualité des livres qui font du bien, du mal ou qui font rire. Voir aussi notre sélection essai.
"Nous nous imaginons que tout le vacarme de la religion, de la littérature et de la philosophie qui se fait entendre du haut des chaires, dans les salles de conférence et dans les salons se répercute dans tout l'univers, que c'est un bruit aussi général que celui de la terre tournant sur son axe. Mais si un homme dort profondément, il va tout oublier entre le coucher et le lever du soleil. C'est le mouvement de trois pouces d'un balancier dans un coffre d'horloge qui rend sensible à chaque instant le grand pouls de la nature. Quand nous ouvrons les paupières et les oreilles, il disparaît avec fracas dans un nuage de fumée commme les wagons sur la voie ferrée. lorsque je découvre un objet de beauté dans le coin le plus reculé de la nature, l'esprit serein et discret qu'exige sa contemplation me rappelle à quel point le secret d'une vie privée est inexprimale, tant elle est empreinte de silence et de modestie. C'est dans un recoin fort tranquille et béni qu'il convient d'apprécier la beauté que renferment les mousses. Quel admirable entraînement procure la science en préparation des combats de la vie active ! En vérité, la vaillance incontestée que supposent ces études, est beaucoup plus impressionnante que la bravoure triomphale du guerrier. (...) La bravoure tranquille de l'homme est admirable. Son oeil est fait pour saisir poissons, fleurs, oiseaux, quadrupèdes et bipèdes. La science fait toujours preuve de bravoure car savoir, c'est savoir ce qui est bien; le doute et le danger reculent devant elle." Si on voulait faire de la vraie et bonne critique (ce qui n'est pas toujours compatible avec notre travail de présentation des livres), il faudrait oser ne rien ajouter à cet extrait de l'Histoire Naturelle du Massachussets de Henry David Thoreau, l'un des essais repris dans cette nouvelle anthologie. L'écriture de Thoreau parle d'elle-même : tout ici n'est que nature [...] Lire la suite Henry David Thoreau Essais Edition Le mot et le reste


Jon Krakauer est devenu l'un des journalistes de reportage les plus côtés de la planète le jour où son expédition pour l'Everest, à laquelle il participait en tant que reporter pour le magazine Outside, s'est changée en tragédie grecque.
Krakauer est redescendu vivant, perdant dans la neige, le froid et les crevasses, les trois quarts de son groupe, deux guides prestigieux, Rob Hall le magnifique et son rival Scott Fischer, quelques inconnus et beaucoup d'illusions. Into Thin Air, traduit en Tragédie à l'Everest, fut développé six mois après le retour d'expédition, presque à chaud mais pas tout à fait quand même (un article qu'on trouve facilement sur le net avait précédé) pour devenir l'un des livres de journalisme les plus vendus aux Etats Unis. Le récit est particulièrement bien troussé et suit pas à pas l'expédition au printemps 1996 qui allait se solder par 8 morts et quelques blessures plus que sérieuses. Lire la suite Tragédie à l'Everest Jon Krakauer Presses de la Cité


Le principe : Jochen Gerner a accumulé toute une série de petites phrases, de fragments de phrases et de rares citations plus larges sur la bande dessinée. Il les regroupe par thème, en fait de gros tas, une accumulation d'idées reçues, de déclarations à l'emporte pièce et d'expressions toutes faites qu'il illustre par des dessins ultra-simples, tendant vers la neutralité graphique d'un panneau de signalisation. Ces illustrations sont pour la plupart une retranscription graphique aussi littérale que possible des choses "lues et entendues" par l'auteur.
Il n'y a rien de plus que cette accumulation absurde et ces petits dessins sarcastiques et pourtant en émerge un livre étonnant, qui ne ressemble à aucun autre et dont le propos fascine autant que la méthode. Lire la suite Contre la bande dessinée - Choses lues et entendues Jochen Gerner L'Association


Il reste assez difficile de parler aujourd'hui du Marquis de Sade sans sombrer dans la redite ou la caricature. Michel Delon qui a notamment coordonné l'édition de l'auteur dans la Pléiade y parvient une nouvelle fois en nous offrant deux albums somptueusement habillés pour ouvrir la collection dite "de l'atelier" chez l'éditeur Textuel.
Malgré son prix relativement prohibitif (69 euros pour les 2 albums encoffrés), ce travail reste passionnant à découvrir... en bibliothèque et surtout d'une grande et réjouissante lisibilité. Le style de Delon est clair, d'une rigueur à toute épreuve et réussit à nous dire, sur le premier tome, l'essentiel de la vie de Sade en une cinquantaine de pages. Le volume 1 de ces Vies de Sade démarre par une biographie tout ce qu'il y a de plus classique mais sacrément efficace. Delon y raconte Sade depuis son enfance (il est fils d'un noble monté à Paris et qui s'y brûle les ailes et la fortune) jusqu'à ses dernières années d'enfermement (les célébrissimes pièces de théâtre jouées à Charenton,...), en ne lésinant pas sur les anecdotes. La vie du Marquis est contextualisée et Delon insiste (...) Lire la suite de la chronique Les Vies de Sade Michel Delon Editions Textuel


 La cote de l'écrivain Henry David Thoreau est actuellement en hausse, comme si cet auteur classique américain, poète, essayiste, pamphlétaire était redécouvert par enchantement, 153 ans après la publication de son ouvrage culte, Walden ou La vie dans les bois. Est-ce l'effet Al Gore(t) ? Un nouveau signe de la critique en marche du consumérisme outrancier ? Ou tout simplement une expression parmi d'autres des tocades bidons de l'homo capitaliste pour le retour à la nature, le bio, l'IKEA et le pin blanc composite ?
Walden, publié en 1854 donc, est un livre à découvrir pour plusieurs raisons. La première est que ce livre est formidablement bien écrit, et tout à fait spirituel. Thoreau qui est un homme d'extraction modeste, enseignant à ses heures, est aussi l'ami du poète (transcendantal) Emerson et ce type d'esprits libres dont seuls peuvent accoucher les Etats-Unis. Son fait d'armes le plus connu reste d'avoir refusé de payer ses impôts, parce qu'il était opposé à la guerre contre le Mexique et à l'esclavage. Thoreau théorise La désobéissance civile (ou civique) et devient une sorte de rempart intellectuel contre les atteintes de l'Etat à la... morale.
Fasciné par les sciences naturelles, les sports "nature" (il pratique le canoe,...) qui ne sont pas à l'époque ce qu'ils sont aujourd'hui, Thoreau expérimente au milieu des années 1850 : le retrait du monde... pour mieux le connaître. La démarche n'est ni religieuse, ni particulièrement philosophique. Thoreau pense qu'une coupure avec les conditions de vie matérielles de l'homme "urbanisé" lui permettra de mieux apprécier, au sens de peser, la vie contemporaine. Il construit une cabane de quelques mètres carrés sur le terrain d'un ami près des Etangs de Walden, dans le Massachussets, et y vit chichement pendant 2 ans et 2 mois.
Lisez la suite de la chronique de Walden ou La vie dans les bois
Walden ou La vie dans les bois Henry David Thoreau Gallimard


Depuis quelques années, il y a de plus en plus de bouquins qui prétendent vous apprendre à faire une BD. Enfin surtout à faire un manga, en fait. Ils sont tous complètement à côté de la plaque évidemment, et vous aurez beau avoir suivi tous les conseils du tome 1 (Apprendre à dessiner les héros) au tome 39 (Apprendre à dessiner les robots et autres ustensiles de cuisine) en passant par l'inévitable tome 23 (Apprendre à dessiner les jupes plissées et les petites culottes), vous serez encore très loin de savoir comment on fait un manga. Il faut avant tout dessiner les cases et surtout choisir ce qu'on va mettre dedans. Quand on est un peu exigeant en la matière, les qualités d'illustrateur de l'auteur passent au second plan. Un simple coup d'oeil sur les rayons "alternatifs" d'une librairie spécialisée suffit pour le novice à comprendre que l'ultime snobisme classe, c'est de lire une BD qui a l'air d'avoir été dessinée par un gamin trisomique.
Le but du nouveau bouquin de Scott Mac Cloud, Faire de la Bande Dessinée (suite de L'Art Invisible et Réinventer la Bande Dessinée), c'est de prendre le contre-pied de tous ces manuels et d'essayer de s'intéresser à toute les questions que l'auteur débutant devra se poser avant Comment dessiner ?. Les mauvaises langues s'en féliciteront puisque McCloud ne sait pas particulièrement bien dessiner, et la question de sa légitimité mérite pour une fois d'être sérieusement posée. Auteur plutôt anecdotique, McCloud avait suffisamment réfléchi au médium pour parler avec une certaine autorité de la théorie dans ses deux ouvrages précédents, mais il est loin d'être le premier maître vers qui on se tournerait spontanément pour nous enseigner la pratique. Il existe d'ailleurs quelques autres livres qui traitent du sujet autrement que sous l'angle du dessin pur (les deux bouquins fourre-tout de Will Eisner ou l'exhaustif L'art de la BD de Duc, par exemple).
Malgré tout McCloud s'en tire plutôt pas mal. Il crée des catégories et des définitions avec plus d'entrain que jamais, poussant la logique à l'extrême sur sa théorie des expressions, dont on se demandera longtemps si elle est géniale ou ridicule. Il a en tout cas un talent certain pour expliquer très clairement des principes pas toujours, et son choix d'utiliser la BD pour expliquer la BD semble si évident qu'on s'étonne que certains traitent encore le sujet principalement avec des mots.
On pourra discuter du bien fondé de nombre des idées de McCloud comme on l'a fait avec l'Art Invisible, livre lui même plein de théories largement décriées aujourd'hui, mais a eu l'intérêt de soulever tout un tas de questions. Il a l'évident défaut de présenter l'art de faire de la BD comme la simple application d'une série de techniques et de "trucs" que la plupart des grands auteurs ignorent en fait bien souvent. Pour le faiseur comme pour le simple lecteur. Cependant, il a le mérite de présenter un large panorama de tout ce qui doit rentrer en ligne de compte dans la création d'une BD, de l'angle de vue à la position du personnage en passant par le niveau de détail de l'arrière plan et la position des bulles. On oublie souvent de féliciter un artiste qui sait placer ses bulles.
Au final, on a du mal à extraire une théorie directrice du livre de McCloud, contrairement au précédent. Le livre reste pourtant bien plus théorique que la plupart des manuels de sa catégorie. Toutefois, à l'inverse des précédents, ce nouveau McCloud n'offre que peu de pistes nouvelles. L'espace qu'il s'accorde est limité, et bien trop souvent ses conseils se limitent à "faites attention à X" ou "réfléchissez bien au choix Y". Faire de la Bande Dessinée est une lecture instructive, mais bien moins essentielle que l'Art Invisible.


On peut être journaliste et développer en parallèle une pensée pratique digne des meilleurs. C'est ce que démontre Patrice Bollon, adepte de Cioran, auquel il s'est consacré, au fil de ses ouvrages. Sa Morale du Masque et son Esprit d'époque (réflexion sur le conformisme) nous avaient laissé un très bon (et très net) souvenir, ce qui risque d'être le cas de cette nouvelle livraison. Le Manuel du contemporain fait partie de ces ouvrages de philosophie qui se lisent comme des romans mais qui ne cèdent pas sur le contenu philosophique. Autour d'une question assez basique (comprend-on jamais ou comment comprendre son époque ?), Bollon enchaîne une pensée sous forme de fragments (10 lignes à 3 pages maximum) qui aborde tous les thèmes qui comptent : l'individu, le relativisme, les faux-semblants, la vérité, la démocratie, le pseudo-multiculturalisme,.... Sa vision est à la fois pessimiste et extralucide, nous invitant (c'est une tarte à la crème, mais on a guère fait mieux depuis les Grecs) à regarder la réalité les yeux ouverts et le cerveau en éveil. Ses démonstrations sonnent justes et combatives, s'énoncent dans un style toujours clair et intelligible, percutant et qui sait se ramasser en quelques jolies fusées, dignes de son penseur favori. Avant de le retrouver prochainement en interview, un petit extrait apéritif qui n'est pas la séquence la plus originale, mais pas non plus la moins intéressante. Ou quand on cherche l'individu dans l'évidence d'un monde pourtant individualiste....
Faudra-t-il bientôt ériger sur les places publiques les plus symboliques de nos grandes métropoles des statues à l'Individu inconnu ? Le poids des normes dans nos sociétés est devenu tel, d'autant plus écrasant que celles-ci s'exercent désormais avec notre assentiment et notre appui, et le conformisme qui en résulte si généralisé et étouffant qu'on se demande parfois si ces sociétés sont encore en mesure de donner naissance à un seul individu, authentique s'entend. Car de faux individus, qui posent aux esprits libres tout en rabâchant le sens le plus commun de leur époque, on en trouve à foison. Et rien à attendre non plus de ceux qui, parce qu'ils sont nés riches ou puissants, pourraient faire un pied de nez à la société : l'argent ou le pouvoir sont devenus pour eux des absolus, des secondes natures, qu'ils ne songent qu'à faire fructifier encore et encore. Les seuls vrais individus susceptibles d'émerger dans cet univers clos et si faussement respectable ne sauraient plus être que des marginaux tragiques, qui se sont donné le luxe - car c'en est un, et suprême - d'être libres, en maniant alternativement la règle et l'anti-règle, le légal et l'illégal. L'Individu ou la dernière figure possible du Héros ?
Manuel du Contemporain Patrice Bollon Seuil


Je poursuis bon an, mal an, mon exploration ("française et blanche") de la littérature et de la philosophie arabe ou persane. Mon absence de méthode et mon ignorance n'ont d'égal que ma curiosité pour des oeuvres, dont il s'avère souvent compliqué de ramener quelque chose d'intéressant pour comprendre l'état du monde, tant le contexte historique de création m'échappe et leur portée sur l'état actuel des civilisations, dont elles sont issues, semble faible. Abu Yusuf Yaqub ibn Ishaq al-Sabah Al-Kindi, plus connu sous son diminutif d'Al-Kindi est à cet égard un personnage tout à fait singulier. Né en 801, il est l'auteur de 300 ouvrages monumentaux qui touchent à peu près à tous les domaines de la connaissance. Al-Kindi, et c'est son originalité de philosophe, peut être considéré comme l'homme qui a importé la raison grecque (aristotélicienne et platonicienne) dans la pensée arabe. Protégé par le mécenat et la relative paix apportée par les premiers califats abbassides (sunnites donc), Al-Kindi démarre sa carrière en traduisant, à Bagdad, les ouvrages en provenance de la Grèce Antique. Peu doué pour le Grec, selon la légende, Al-Kindi traduit comme il peut et commence assez vite à broder autour des idées qui lui sont proposées par les penseurs d'Occident. De là, il se réapproprie l'idée (inédite dans son univers de pensée) d'une métaphysique pensée comme connaissance des causes des choses, et met en place un système d'analyse causale qui, s'il se rattache en définitive à Dieu (il démontre son existence dans un tour de passe qui n'a rien à envier aux manoeuvres de Descartes, en posant que la linéarité du temps présent ne peut pas se situer sur une ligne infinie et doit donc... avoir un début, lequel ne peut que valider les options créationnistes), préfigure une approche causale proche de la science moderne. L'insertion de "causes intermédiaires" dans les différents processus qu'il décrit l'amène à tutoyer l'inacceptable et à se heurter aux théologiens.
Bizarremment, et alors qu'il passe dans le monde arabe pour un grand savant, les oeuvres les plus marquantes qui ont émergé de lui en Occident, l'assimilent à un savant ésotérique. Publié par les Editions Allia, son De Radiis est paré d'un bandeau "Théorie des Arts Magiques" qui est une forme de tromperie sur la marchandise. On peut trouver également de lui, en cherchant un peu, un Manuscrit sur le déchiffrement des messages cryptographiques, qui introduit plus de mille ans avant notre époque un certain nombre de règles et recommandations permettant de "craquer" les codes secret. Dans le De Radiis justement, Al-Kindi propose une sublime et très poétique métaphysique des sensations, des mots et des éléments qui tente, sur le modèle d'Aristote, de cerner l'articulation des flux de matière (rayons, feu, eau, chair, pensées,...) dans l'harmonie du monde. L'universel (et c'est une surprise) est au centre de la philosophie d'Al-Kindi. il privilégie l'observation tous azimuts comme méthode de compréhension du monde et explique les phénomènes matériels par un système de rayonnement émanant des objets et des personnes. Cette théorie fascinante donne des morceaux réellement épatants comme celui-ci :
Les paroles sont en effet des formes aériennes, et c'est pour cette raison qu'elles sont plus opérantes sur une matière aérienne que sur une autre. (...) De là vient le fait que certains mots, prononcés rituellement, modifient la sensation des animaux, et des hommes en particulier. En effet, l'esprit humain est de nature aérienne, et de ce fait les mots, comme d'autres choses, provoquent facilement un changement en lui. De là vient aussi le fait que des images apparaissent dans le miroir consacré grâce à la prononciation de certains morts, et que parfois se font entendre des paroles non prononcées par l'homme. De là vient aussi le fait que, durant la prononciation de certains mots, des images venues de l'extérieur se forment dans l'imagination, la raison et la mémoire de l'homme envoûté. C'est aussi pour cela que différentes passions sont modifiées dans l'âme humaine grâce à la prononciation de mots, comme par exemple, la crainte, l'espérance, la joie, la douleur, et cela se produit de manière semblable dans les autres animaux. Ou un joli cours de linguistique irakienne du IXème siècle.
De Radiis Al-Kindi Allia


Avec L'affaire Jeanne d'Arc, la bergère vierge la plus célèbre de France chute de son piédestal. Marcel Gay et Roger Senzig démonte le mythe de cette jeune gardienne de brebis ignorante, à qui Dieu confie la mission de sauver le royaume de France. Marcel Gay, journaliste de l'Est républicain, remet en question le personnage, à commencer par son nom qui ne serait pas celui "d'Arc". Elle ne serait pas non plus bergère, puisqu'au cours de son procès à Rouen elle déclare n'avoir "jamais gardé les moutons et autres bêtes". Cavalière émerite, Jeanne utilise aussi parfaitement le français de la cour. Manipulation du peuple au service de la royauté mise à mal par ses voisins Anglais, Jeanne d'Orléans aurait servi à destabiliser les armées adverses. Invention de Yolande d'Anjou, belle-mère de Charles VII, Jeanne, conduite par le divin, inspire de la crainte aux troupes Anglaises. Les résultats lors des campagnes militaires prouvent que la stratégie fonctionne. En outre, sa mort demeure une source d'interrogations, puisque plusieurs documents historiques confirment sa présence en divers lieux (France, Belgique, Allemagne) après 1436. Enfin, Jeanne aurait épousé Robert des Armoises (1436). L'Immaculée n'est plus. Comme le confirme Marcel Gay, "la légende est belle, mais la vérité l'est encore plus."
L'affaire Jeanne d'Arc Marcel Gay, Roger Senzig Editions Florent Massot


Impossible Sagesse est un ouvrage de philosophie assez admirable par sa simplicité et sa franchise. Les ambitions de Jacques Schlanger (dont on avait lu le passionnant Guide pour un apprenti philosophe) sont des ambitions modestes de penseur qui souhaite se faire comprendre de tous et n'a pas l'intention de rivaliser avec les plus grands. Schlanger ne se prend ni pour Hegel, ni pour Nietzsche, n'a pas la prétention de renouveler le lexique philosophique, ni celle de vous donner le sens de la vie sur un plateau. Sa pensée n'en est pas moins valeureuse et à distinguer des dizaines de manuels de philosophie ou d'ouvrages de vulgarisation qui vous vendent le Bonheur Pour les Nuls ou du concept à la mode Luc Ferry, sans aucune forme de plus-value. Sur un thème assez fondamental (et basique) : l'aspiration de "certains" hommes à la sagesse, Schlanger nous offre ici un essai léger comme une plume et tout à fait didactique. Le mouvement d'Impossible Sagesse s'appuie sur 3 temps successifs qui forment une investigation des manifestations (des symptomes, dirait-on) de la sagesse en l'homme. Pourquoi ressent-on une sorte d'admiration ou d'attirance envers les personnages (réels, philosophiques, les aînés, les religieux, les personnages de roman) qui dégagent un modèle de sagesse ou semblent mener une vie en cohérence avec leur pensée ? Pourquoi est-ce que l'homme semble sans cesse à la recherche d'un point d'équilibre entre ce qu'il vit et ce qu'il pense ? Pourquoi, enfin, et c'est le titre du livre, la sagesse est-elle impossible ? Dans une formulation un peu différente mais plus problématique : à quelle sagesse l'homme moderne peut-il aspirer ? Schlanger trace un parcours élégant dans la philosophie antique, interrogeant plusieurs pratiques de sagesse, aussi diverses que celles des épicuriens, des stoïciens, analysant les comportements de Marc-Aurèle, d'Epictète, de Platon ou de Diogène. En chacun, il identifie les ressorts de l'admiration, la manière d'affirmer son essence et de vivre sa vie comme on l'entend, par delà les différences de pratique. En cela, il trace un lien direct entre sagesse et liberté, qu'on retrouve dans le deuxième volet de l'essai consacré à la sagesse en littérature. Entre Jacques le Fataliste (déterministe et fataliste, donc) et le magnifique Choukov de Soljenytsine dans une Journée d'Ivan Denissovitch, sobre et humain, Schlanger passe en revue les mécanismes qui font l'homme sage. L'harmonie qui se dégage du roman du goulag et de son personnage principal forment un point d'attraction qui force l'admiration et appelle à un comportement mimétique des hommes communs. Hommes communs, justement, qui sont l'objet du troisième volet. Après avoir examiné les figures exceptionnelles puis les héros de roman, Schlanger ramène habilement la problématique à notre niveau et se demande ce que signifierait rechercher la sagesse pour un homme normal. Le passage de la théorie à la pratique est un peu rude (et on doit le reconnaître, la partie la plus décevante de l'essai) mais conclut subtilement une étude aussi concise que praticable. Le message n'est pas révolutionnaire : comme pour la philosophie, on trouve la sagesse en la prenant pour cible et, seconde idée forte, on ne l'atteint jamais. Impossible sagesse est non seulement un ouvrage agréable à lire mais aussi un livre qui s'adresse, par son côté "directement opérationnel" (qui n'est pas un gros mot en philosophie), à tous ceux qui sont confrontés dans leur vie à des arbitrages entre leur vie et leur système de valeurs, c'est-à-dire tout le monde. Le livre pourra même présenter l'avantage chez les allergiques de tenter une belle réconciliation avec le genre. A découvrir donc.
Impossible sagesse Jacques Schlanger Métailié


Les communistes des jours anciens sont à la mode. Après Guy Môquet et sa Lettre d'adieux reprise dans les écoles ainsi qu'à Marcoussis, voilà Boris Souvarine ressuscité par les éditions Allia. En effet, la rentrée littéraire se laisse porter par ce renouveau et prend des airs de déjà-vu avec la réédition de Sur Lénine, Trotski et Staline de Boris Souvarine. Deux interviews accordées respectivement à Branko Lazitch en décembre 1979 pour L'Express, et à Michel Heller en 1978 parue dans la revue Kontint (Continent). L'historien, dont la biographie Staline (1935) demeure une référence, dresse le portrait des trois grandes figures du communisme russe. Décryptage de l'histoire à travers ses souvenirs, ses rencontres. Lénine, un utopiste opportuniste, Staline un égocentrique cynique, Trotski perfectionniste et soucieux de son rôle dans l'Histoire. Un petit fascicule de 60 pages, sans prétention, facile à lire. A (re)découvrir.
Sur Lénine, Trotski et Staline Boris Souvarine Editions Allia
Consultez le dossier Rentrée littéraire.


L'ancien Président américain Bill Clinton, reconverti en "Apprenti Sauveur du Monde", vient de publier dans sa traduction française Donner. Comment chacun de nous peut changer le monde. Cet essai met en avant les projets caritatifs menés par un certain nombre de personnalités, tels Bono du groupe U2, Bill Gates le mania de l'informatique, ainsi que ceux de plusieurs associations. Bill Clinton espère éveiller les consciences, encourager ses lecteurs à s'engager et à offrir "temps, argent, compétences ou connaissances". La mise en marche altruiste de toutes les bonnes volonté. Dessein hautement humaniste pour l'ancien maître du monde... Depuis la fin de son mandat de président, Bill Clinton agit au sein de la fondation qui porte son nom, laquelle intervient à différents niveaux : envoi de médicaments contre le sida au pays défavorisés, lutte contre l'obésité aux Etats-Unis, action contre la pauvreté et sensibilisation aux questions environnementales. Son autobiographie Ma vie s'est précédemment vendue à 250.000 exemplaires en France.
Donner. Comment chacun de nous peut changer le monde Bill Clinton éditions Odile Jacob


"Dans le salon du Savoy, nous prenons le thé en attendant Marc Levy. Le ton est amical, et la pointe d’impatience qu’on y sent, discrète allusion à mon snobisme, est dans l’ordre des choses. “Moi, je regrette, un type qui vend à des millions d’exemplaires ça m’intéresse. Si je lis pas Marc Levy, si je regarde pas le Tour de France, je fais un autre métier. Fais gaffe, il arrive.” Conversation entre deux écrivains≈: Nicolas Sarkozy. – Mon objectif était d’être à Palavas-les-Flots entre les bouées et la presse. Nicolas Sarkozy. – Je sais. Toujours devant moi dans les ventes. Ma fille m’a chargé de vous dire qu’elle vous aime. C’est une fan absolue. Et du coup je me suis dit je vais me le faire. Mais vous avez toujours été devant. Marc Levy. – Vous auriez intérêt à être en poche. Votre livre était un livre formidable vous auriez intérêt à vous ouvrir à un nouveau public, jeune. Nicolas Sarkozy. – Si vous faisiez un autographe pour Jeanne, elle serait tellement… tu as pas une feuille Yasmina, quitte à être plouc, autant l’être jusqu’au bout !" Bon bon. Voilà qui ne manque pas d'une certaine cocasserie mais on espère tout de même que Yasmina Reza retrouve sa verve de dramaturge hors pair de manière un peu plus convaincante dans L'aube le soir ou la nuit, livre dans lequel elle raconte la campagne présidentielle de l'über-president pour lequel elle ne cache pas une certaine fascination. Lire un autre extrait sur le blog politique Merci le Nouvel Obs ( qui publie d'autres extraits et un entretien avec Reza).


 Ceux qui profitent de l'été pour arrêter de fumer éviteront à tout prix de croiser ce livre essai brillant et monumental (400 et quelques pages) consacré au plus grand serial-killer de tous les temps : le tabac. Considéré comme l'un des plus grands écrivains cubains de tous les temps (il est mort il y a 2 ans), Guillermo Cabrera Infante, qui a reçu le prix Cervantès (l'équivalent du Nobel de littérature hispanique), est un homme à qui l'on doit le célébrissime La Havane pour un infante défunt, parcours érotique dans Cuba, ou encore les Trois tristes tigres, et dont la vie fut marquée évidemment par la révolution cubaine et la mise en place du gouvernement castriste. Infante, épris d'indépendance et fin analyste des moeurs locales dans son oeuvre, s'exilera à Londres en 1965 et sortira cet Holy Smoke qui fut écrit directement en anglais en 1985 depuis sa retraite, avant de prendre un statut légendaire au fil des traductions et non-traductions (ce qui aura été le cas en français jusqu'à aujourd'hui). Que le livre soit écrit en anglais ne surprendra pas outre mesure tant cet éloge du tabac et du cigare (aucun message de prévention repéré ici, on peut y aller sans crainte) est adossé à la culture anglo-saxonne et à l'âge d'or du cinéma hollywoodien en particulier. Si le livre, mi-journal, mi-essai, démarre par le récit quasi épique de la découverte du tabac et des "hommes cheminée" par un marin de Christophe Colomb appelé Rodrigo de Jerez (cette partie historique est passionnante), Infante ne tarde pas à embrayer sur le véritable objet de son étude : le cinéma, la littérature et leurs rapports avec la plante magique. Plus d'un millier de films sont sûrement convoqués ici, tandis que l'auteur appelle évidemment pour servir son propos des extraits de tout ce que la planète compte d'artistes, écrivains ou hommes politiques fumeurs. On parle histoire du cigare donc, mais aussi, puisqu'on est dans un essai complet, des cigares explosifs et de leur utilisation dans les films comiques; on parle du jeu propre du cigare dans le cinéma d'Orson Welles (signe de puissance ou de décadence morale), ou encore du rapport de la bibine et de la pipe dans l'oeuvre complète d'Edgar Allan Poe. My Fair Lady, James Bond contre Docteur No, Alice aux Pays des Merveilles donnent lieu à autant de volutes digressives tout à fait inattendues et jouissivces. L'art de Guillermo Cabrera Infante est de nous faire passer cet exposé ultradocumenté avec la légéreté d'un roman de plage ou d'un nuage de fumée, l'humour servant parfaitement l'érudition immense et le plaisir savant qui se dégage de cet Holy Smoke. Toute la culture anglo-saxonne ou presque est balayée ici avec une grâce et une ferveur que seule peut lui témoigner un étranger au point que le voyage prend parfois des allures de trip hallucinogène. La succession des images, des vers et des hommes convoqués provoque un vertige mémoriel qui peut s'apparenter à la sensation de tête qui tourne et de plaisir ivre qui accompagne la consommation du tabac par celui qui en a décroché depuis quelques temps. On sent l'esprit qui s'élève en tournant sur sa propre intelligence et le corps qui devient réceptif au moindre mouvement de l'air. Holy Smoke est un livre qui, à lui seul, donne envie de se mettre à fumer ou ce qui revient au même ici A NE LIRE QUE DE BONS LIVRES. Faut-il y voir une explication de sa traduction tardive ? En cela, c'est un livre aussi classe que sulfureux et dérangeant. Avec nos airs de Brando de fête foraine ou de Marlène Dietrich de la banlieue nord, on a un mal fou à ne pas se la jouer comme ce personnage qu'évoque Infante, rien que pour le plaisir de faire frissonner la défiance et le mal en nous. "Dans les Anges Sauvages (The Wild Angels), Bruce Dern, un motocycliste shooté en phase terminale qui a fumé de l'herbe toute sa vie adulte, exprime une dernière volonté urgente : "Quelqu'un en a-t-il une régulière?" Il se réfère évidemment à une cigarette." Montrée, écrite ou prononcée avec morgue ou érotisme, ce genre de séquence visuelle ou verbale aura, quoi quoi y fasse, toujours une supériorité érotique sur un prêchi-prêcha moraliste. C'est beau un cancer de la gorge la nuit ?


"Qui a parlé à ma mère de ma honte,/ Qui a parlé à mon père de mon aimé ?/ Oh qui en dehors de Maude, ma soeur Maude / Qui regardait pour espionner et scruter. // Froid, il gît, aussi froid que la pierre,/ Avec ses boucles ensanglantées autour de son visage : / Le plus beau cadavre de toute la terre/ Et digne d'être embrassé par une reine. // Tu aurais dû épargner son âme, soeur, / Epargner mon âme, ton âme aussi : / Il ne t'aurait jamais regardée. // Mon père peut dormir au Paradis, Ma mère devant le portail du Ciel : / Mais soeur Maude ne connaîtra le sommeil / Ni tôt ni tard. // Mon père peut porter une robe dorée; / Ma mère peut gagner une couronne; / Si mon aimé et moi nous frappons au portail du ciel / Peut-être nous laissera-t-on entrer : / Mais soeur Maude, oh soeur Maude, / Attends toi à la mort et au péché. " A l'image de ce sublime Soeur Maude de Christine Rossetti, l'élégance des préaraphaélites, leur goût pour les émotions intenses, la morbidité, si elle est mêlée à un amour éternel, n'a connu que peu d'égal dans l'histoire des courants artistiques. Fraternité de jeunes hommes (Rossetti, Millais, Madox Brown, Burne-Jones), élargie à leurs amies, soeurs ou copines (Rossetti soeur, Elizabeth Siddal), le mouvement préraphaélites, revenus puiser dans l'imagerie médiévale un ensemble de figures, pour réinventer le réalisme, allait devenir l'un des mouvements les plus bouleversants de l'histoire, bataillant sur tous les fronts : peinture, architecture, littérature mais aussi et surtout arts décoratifs. A ne pas confondre avec le mouvement Art Nouveau, qui d'une certaine façon en prolongera quelques uns des caractères (le traitement des feuilles, des figures, de la nature notamment), le mouvement préraphaélite demeure, même lorsque ses fondateurs sont devenus de vieux messieurs respectables, un mouvement adolescent, énergique et par essence révolutionnaire.
Dans son anthologie baptisée les Préraphaélites - Entre le Ciel et l'Enfer (Christian Bourgois), Gérard Georges Lemaire nous présente des extraits rares de poèmes, quelques illustrations emblématiques du courant. La partie didactique est mince mais la découverte des artciles de Walter Crane, poèmes de Christina Rossetti ou Swinburne (plus connu) vaut le déplacement.


"Il s'agit d'une société qui ne connaît pas la signification des vocables riche et pauvre, ni les droits de la propriété, ni la loi ni la légalité, pas plus que la nationalité, une société qui n'a pas conscience d'être gouvernée, où l'égalité de condition est une évidence, et où personne n'est récompensé pour avoir servi la communauté en ayant reçu le pouvoir de lui porter atteinte. Il s'agit d'une société qui a conscience de sa volonté de conserver à la vie sa simplicité, de renoncer à certaines victoires sur la nature remportées autrefois afin d'être plus humaine et moins mécanique, et qui désire sacrifier quelque chose à cette fin. Elle serait divisée en petites communautés variant beaucoup dans les limites autorisées par l'éthique sociale et qui ne rivalisent pas entre elles, regardant avec aversion l'idée d'une race élue. Déterminée à être libre, et donc à se satisfaire d'une existence non seulement plus simple, mais même plus rude que celle des propriétaires d'esclaves, la division du travail sera logiquement limitée : les hommes (et cela va de soi, les femmes également) travailleront et prendront leur plaisir par eux-mêmes et non par procuration; le lien social sera instinctivement ressenti, en sorte qu'il ne sera pas nécessaire de le faire toujours valoir par des formes établies; la famille consanguine se fondra dans celle de la communauté et de l'humanité. Les plaisirs d'une telle société résideront dans le libre exercice des sens et des passions d'un animal humain normalement constitué, dans la mesure où il ne nuira pas aux autres individus de la communauté et ne heurtera pas l'unité sociale. Personne n'aura honte de l'humanité, ni ne demandera mieux que ce juste épanouissement."
Sarkozy ? Royal ? Besancenot ? Non, juste William Morris, peintre, roi des arts déco et intellectuel anglais du XIXème siècle, membre de la Fraternité des Préraphaélites, qui dans une conférence donnée à Hammersmith de la Ligue Socialiste, le 13 novembre 1887, décrivait de bien belle façon une possible "Société du futur". La citation est extraite d'un ouvrage sur le mouvement paru aux éditions Christian Bourgois.


21 janvier - c'est l'anniversaire de la mort de Lénine. Tous les lieux de divertissement restent fermés. Mais le jour fermé pour les boutiques et les bureaux n'est, en raison du "régime économique", que le lendemain, un samedi, qui de toute façon n'est qu'une demi-journée ouvrable. Je suis allé de bonne heure voir Schick à la banque et, là, j'ai appris que la visite chez Mouskine, chez qui je devais voir une collection de livres pour enfants, a été fixée au samedi. Changé de l'argent et allé au musée des jouets. Cette fois-ci, j'ai enfin fait un pas en avant (...) La veille au soir, Asja m'a invité, alors que j'étais sur le départ, à venir avec elle vers deux heures au théêtre pour enfants qui joue dans la Tverskaïa, dans la maison du cinéma "Arts". Mais que je suis arrivé, le théâtre était désert, j'ai vu qu'il était peu probable qu'on joue ce jour-là. Enfin, le gardien m'a renvoyé également d'un vestibule où je voulais me réchauffer, en me faisant remarquer le théâtre était fermé. Après que j'ai eu attendu dehors un moment, Mania est arrivée avec un billet d'Asja. Il y était écrit qu'elle s'était trompée et que la représentation était samedi, pas vendredi. Sur ce, j'ai acheté des bougies avec le secours de Mania. Mes yeux étaient déjà tout irrités par la lumière des bougies. Parce que je voulais gagner du temps pour mon travail, je ne suis pas allé au Dom Herzena (qui était d'ailleurs probablement fermé ce jour-là) mais à la stolovaïa, à proximité de chez moi. Le repas était cher, mais pas mauvais. Mais dans ma chambre, je n'ai pas travaillé à Proust comme je me l'étais proposé, mais à une riposte à la notice mauvaise et grossière que Franz Blei a composée sur Rilke. Plus tard, j'en ai donné lecture à Asja et ce qu'elle m'en a dit m'a amené à la remanier encore le soir même et le jour suivant. Au demeurant, elle n'allait pas bien." Défaite quand tu nous tiens. Le journal de Moscou est à l'avenant. Walter Benjamin s'y épuise sur tous les fronts : amoureux, théoriques et professionnels. Chaque initiative, pour des raisons diverses et variées, capote en quelques jours. On peut en sourire, parfois, mais aussi ressentir la tristesse qui enveloppe ce grand homme, l'énergie vitale qui s'en échappe jour après jour.



A mon grand désespoir (la chronique en est retardée d'autant), ma lecture du somptueux ouvrage biographique et critique de Jean-Michel Palmier sur Walter Benjamin s'accompagne maintenant systématiquement d'une plongée ou replongée, certes rapide mais jouissive, dans l'oeuvre du sociophilosophe allemand (allons y pour cette appellation qui n'engage à rien). En forme de bouffée d'oxygène dans une production haut de gamme, dont les niveaux de lecture sont multipliés à l'infini, ce Journal de Moscou est sûrement ce que Walter Benjamin aura laissé de plus personnel et de plus touchant avec sa correspondance à Adorno et Scholem. Le Walter Benjamin du Journal est, en effet, un Walter Benjamin sans paravent conceptuel ou théorique, "tel qu'en lui-même" pour utiliser une formule marketing, et surtout un Walter Benjamin amoureux. Evidemment, un intellectuel juif allemand amoureux ne donne pas le même résultat littéraire qu'un acteur de X amoureux, un notaire berrichon, un footballeur célèbre ou, au hasard, vous et moi. Un génie amoureux, de surcroît, donne un récit étrange où les frustrations du sentiment contrarié se mêlent à des observations pointues, fascinantes et à des analyses lucides de ce Moscou soviétique qui sert de cadre à l'intrigue. Pour ceux qui ne connaîtraient pas sa vie et son oeuvre, Walter Benjamin est la créature humaine qui s'est approchée le plus près du concept d'"intellectuel honnête homme" depuis plusieurs siècles. Auteur de quelques textes majeurs sur Baudelaire, Goethe et d'une livre monument à la modernité inégalé (Paris, capitale du XIXème siècle ou le Livre des Passages), Walter Benjamin est ici un homme simple venu visiter une actrice lettonne, Asja Lacis, rencontrée quelques années plus tôt lors d'un séjour à Capri.
Le voyage à Moscou raconte, entre décembre 1926 et janvier 1927, le séjour étrange d'un Benjamin à la dérive entre une Allemagne qui ne s'est pas encore donnée à Hitler mais trépigne, une Russie des Soviets en pause idéologique et une romance compliquée par la maladie de la maîtresse et la présence amicale (mais pesante) de son futur mari et compagnon officiel l'écrivain Reich. Pendant toute la durée de ce voyage fiasco qui amuse, attriste et baigne dans une mélancolie qui emprunte à la fois au romantisme et à Kafka, Benjamin navigue de déception en déception. Asja est malade et le rabroue sans cesse. Il ne peut la voir que dans la maison de santé où elle est hospitalisée, ou ailleurs, sous la menace de Reich qui leur colle aux fesses. Parallèlement, le philosophe ne peut s'empêcher de parcourir la ville et son "esprit", comme il le fera plus tard et de manière décisive avec Paris. Il tente de nouer quelques contacts avec la presse locale mais n'obtiendra aucun résultat. De fil en aiguille, on en arrive à chérir ce personnage pas gâté par le sort et à maudire cette Asja qui se joue de lui sans s'en rendre compte. Le Journal rappelle la Voce de la Luna de Fellini, lorsque le héros sort fourbu d'avoir accumulé les emmerdes, même si pour ce visage là, on aurait pu aussi endurer quelques souffrances. Malheureusement pour lui (et pour nous), lorsqu'il jettera l'éponge en janvier 1927, Walter Benjamin ne sera pas au bout de ses peines. Il ira de galère en galère, jusqu'à ce jour de guerre mondiale, où il s'empoisonnera dans les Pyrénées, à quelques heures et kilomètres de la liberté.



Comme certains événéments ont un retentissement supérieur a leur importance, certains textes portent plus loin que leur simple valeur littéraire. Le Corydon d'André Gide, publié en 1924, est de ceux-là. Discours à la façon de Socrate, finalement peu inspiré et moins intéressant sur le fond que d'autres textes clandestins de l'époque, Corydon est néanmoins un texte d'engagement que l'on peut situer au-delà du courage. Gide y annonce tout de go qu'il est "de la jaquette", "une tapette", "une tarlouze", "un sodomite", chose qui n'a jamais été dite aussi librement sur la scène médiatique auparavant. Il récidivera dans la foulée avec l'allusif (et sublime) Les Faux Monnayeurs -vrai roman d'un homme libre et sans masque, son plus beau sûrement - et plus nettement encore dans son autobiographique Si le grain ne meurt mais Corydon, quelques décennies avant que le mot ne soit à la mode, reste le premier et exemplaire coming out spontané d'une célébrité. L'essai très pr écis et élégant de Monique Nemer revient sur le contexte historique et personnel (la séparation définitive d'avec sa et les femmes) qui amène André Gide, écrivain, plus de 25 ans après les Nourritures Terrestres, et vingt après l'Immoraliste, à tout déballer. L'André Gide de l'époque a 55 ans et se pose peu ou prou les mêmes questions que se sont posées Marcel Proust, Oscar Wilde, Jean Lorrain et quelques autres peu avant. Eux ont choisi de ne rien dire et de tout cacher. Gide arbitre dans l'autre sens. Monique Nemer est habile à décortiquer ce moment négligeable mais historique où Gide bascule et franchit le pas qu'il considérera après coup comme le plus utile et humaniste de toute sa carrière d'écrivain et d'humain. Il n'est pas certain que l'histoire officielle du mouvement des droits sexuels ait perçu l'importance du geste gidien, mais Nemer nous démontre qu'il était tout sauf facile à faire, même si inévitable. D'une certaine façon, Gide s'offre avec ce texte l'engagement politique que son éducation lui aura interdit jusqu'à sa mort.



J'ai découvert presque par hasard ce recueil d'enregistrements radios dont j'ignorais jusqu'à l'existence. En 1929 : Walter Benjamin qui deviendra après sa mort la figure la plus pure et parfaite de l'intellectuel intransigeant (il mourra dans les Pyrénées alors qu'il était sur le point de franchir la frontière espagnole, synonyme de liberté), s'essaie à la radio pour gagner sa vie. Dans sa quarantaine finissante, il écrit sur l'importance de ce nouveau média et anime, peu avant la main-mise sur les moyens de communication par les nazis, une émission destinée à l'Education des enfants. Le concept de ces Lumières pour enfants est étonnant : Benjamin est seul, face au micro, et raconte des histoires pour la jeunesse, explique l'origine du dialecte berlinois, décrypte le théâtre de marionnettes ou vulgarise les contes d'Hoffmann. Avant d'être le philosophe que l'on sait, Walter Benjamin aura donc été un conteur hors pair. Ces histoires regroupées ici sont une merveille de précision et d'érudition. Benjamin raconte Faust en quelques pages et réussit, en si peu d'espace sonore, à en raconter l'histoire mais aussi la genèse. On l'imagine interprétant les rôles de Faust et du diable, peut-être en "faisant l'acteur" et en modulant ses expressions, puis retombant sur sa voix d'universitaire contrarié et expliquer l'origine du succès de l'ouvrage. Plus loin, il s'attarde sur quelques figures du Berlin de l'époque : les gens du peuple, porteurs, mendiants, et collecteurs de rebuts, personnages qui annoncent les réflexions qui hanteront le Livre des Passages, son oeuvre phare.
Les histoires de Benjamin semblent s'adresser à des enfants qui ne sont pas de notre époque. On les voit assez mal marcher avec nos gamins d'aujourd'hui mais sait-on jamais. Elles les rendraient, dans ce cas-là, instantanément curieux et intelligents. Elles sont sublimes, traditionnelles et gorgées d'érudition. L'auteur allemand y insinue ses propres pensées, sa propre spiritualité, faisant de l'exercice radiophonique une sorte de "philosophie pour les nuls" ou de "cours de littérature" très accessible. Ces textes, plus lisibles que tout ce qu'il fera plus tard (parce que textes lus), sont une jolie porte d'entrée vers une oeuvre insondable, décisive et inépuisable. Chacun peut ainsi se poser en enfant de Benjamin et profiter du spectacle. Walter Benjamin - Lumières pour enfants / Christian BourgoisTexte établi par Rolf Tiedemann, Traduit de l'allemand par Sylvie Muller


Deuxième article de Moore pour cette fin d'année, l'édition française de son fameux poème-essai sur l'homosexualité, le Miroir de l'Amour, est une curiosité à réserver aux "completists", aux esthètes ou à ceux qui ont développé un intérêt spécial pour le sujet. Illustré par les sublimes photographies de Jose Villarubia, le poème de Moore répond à un contexte spécifique, puisqu'il avait été écrit, en 1988, pour soutenir un mouvement artistique opposé à la clause 28 du gouvernement Thatcher. A l'époque, ce texte interdisait à quiconque, et aux enseignants en particulier, la présentation de l'homosexualité comme une organisation de vie familiale respectable. En clair, omerta sur tout ce qui présente les pédés comme des gens normaux. C'en était suivie, une réaction artistique très forte, liée aux premières actions de masse antisida et incarnée par le mouvement BD A AARGH !, Artistes contre l'Homophobie Répandue du Gouvernement. Le poème de Moore est simple et brillant : il revient dans un esprit d'humanisme libre, sur les origines de l'"inversion", depuis l'Antiquité jusquà aujourd'hui. Ce qui intrigue ici, c'est la matière du poème, poétique, en prose, qui intègre avec une facilité déconcertante des éléments historiques mais également juridiques d'une grande précision. Moore réussit un prodige que peu avaient mené à bien avant lui, à savoir la composition d'une ode à l'amour réaliste et d'obédience mystico-scientifique. On retrouve dans ce poème l'intensité démonstrative d'Oscar Wilde dans ses écrits dits de la Geole de Reading (lettres et poèmes). Des policiers affirmèrent parler au nom de Dieu, décrivant les malades du SIDA vautrés dans un cloaque de leur propre fait, pendant que le conseiller conservateur Brownhill se souvenant d'une ancienne solution finale offrit de "gazer les pédés".
Margaret Thatcher loua leur franc-parler. Clairement du grand art.


J'ai toujour pensé que Umberto Eco était meilleur essayiste que romancier. Histoire de goût sans doute, mais surtout parce que la formidable érudition qui, à mon sens, plombe (souvent) ses romans, permet des fulgurances extraordinaires de légèreté lorsque, comme ici, il se contente d'esquisser des théories de quelques pages, en articles de presse ou dans des galeries d'essai. A reculons comme une écrevisse est peut-être bien sa collection la plus pertinente et la plus percutante depuis la Guerre du Faux, qui a plus de 20 ans. La thèse qui lie les différents articles-chapitres qui composent l'essai est, très caricaturalement, que le monde est en décrépitude et marche le cul par dessus tête, à rebours, ou à reculons comme une écrevisse. L'Histoire qu'on annonçait tantôt linéaire et en progrès ou, avec la fin du bloc de l'Est, arrêtée pour de bon, serait, selon Eco, en train de hoqueter et de nous resservir, dans une sorte de best-of misérable et tout à fait moderne, ses anciens et désastreux succès. Retour de l'opposition Chrétienté/Islam, retour du débat Etat/ Religion, retour des Croisades, retour de Fu Manchu et du péril chinetoque, retour des débats sur l'origine des espèces, retour du choc des cultures, ère du revival à tout crin et j'en passe. En faisant un rapide tour de l'actualité politique et panculturelle de ces dix dernières années, Eco esquisse un monde où l'Histoire n'agit plus que comme une machine à ressusciter les emmerdements qu'on croyait à jamais dépassés. Cette intuition peut sembler un rien bêta et frivole mais est servie ici par des analyses d'une finesse et d'une saveur littéraire appréciables . Si l'on scrupte le monde à la recherche de ce sentiment de "déjà-vu" (pas étonnant que l'expression existe en tant que telle en langue anglaise), on découvre bien des choses et on se sent, sans aucun effort, beaucoup plus intelligent et clairvoyant qu'avant d'avoir lu le livre. C'est bien le signe que l'auteur a réussi son coup.
A reculons comme une écrevisse Umberto Eco Grasset


 Non content d'être le rocker le plus sexy de la planète depuis Mick Jagger jeune, Ian Svenonius, ex- Nation of Ulysses, Make Up et maintenant animateur du combo psychérock Weird War sort ces prochains jours un recueil de ses essais particulièrement stimulant pour la pensée. The Psychic soviet (pas la peine d'attendre une traduction française, elle n'arrivera pas) n'est pas un de ces énièmes livres fumeux de rockeur en mal de crédibilité artistique (vieille thèse partiellement vérifiée selon laquelle les rockeurs seraient des écrivains frustrés) mais bien un ouvrage d'analyse sociale de premier plan. Certains articles ont déjà été publiés dans la presse et d'autres mis en ligne sur le site des Weird War. Svenonius se concentre, en sa qualité de fleuron de l'underground américain depuis une vingtaine d'années, sur les liens qu'entretiennent la musique populaire et le rock en particulier avec les classes supérieures. Il décrypte ainsi plutôt habilement les mécanismes de récupération des courants underground par l'intelligentsia et leur passage, après digestion, dans la sphère marchande. Ces essais sont dans la lignée de ce qu'avait initié un historien comme André Ropert sur la culture russe et convoque une batterie d'outils qu'on peut assimiler à l'analyse systémique. Le style de Svenonius est vif et aussi percutant que ses morceaux, ce qui ne gâche rien. The Psychic Soviet est un bouquin qui se veut subversif et essaie de décrypter de manière didactique les mécanismes de manipulation culturelle qui sous-tendent l'industrie du loisir (cinéma, télévision, ...). D'autres articles s'intéressent à des thèmes moins ambitieux comme la consommation de café, d'antidépresseurs (en lien avec la fin de la Guerre Froide !) ou le vampirisme. Conçu comme un manifeste, le livre est joliment édité pour tenir dans la poche arrière d'un jean.
Pour découvrir la musique de M. Svenonius, le site du groupe Weirward et ce joli portrait sur le site fusionanomaly


Extrait : "D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours voulu agir. Transformer le quotidien, rendre l'impossible envisageable, trouver des marges de manoeuvre, m'a toujours passionné. La politique n'était pas une tradition familiale. Tout même aurait dû m'en éloigner : je n'avais ni relations ni fortune, je n'étais pas fonctionnaire et j'avais un nom qui, par sa consonance étrangère, en aurait convaincu plus d'un de se fondre dans l¹anonymat. Mais la politique a cet intérêt unique et tellement exigeant de se faire avec les français, pas contre eux, ni sans eux. J'aime l'idée d'une action commune, vers un même objectif, pour donner un espoir à des millions de gens. Tant de gens ont renoncé. Renoncé à croire que demain peut être plus prometteur. Renoncé à un avenir plus heureux pour leurs enfants. Je veux expliquer ici qu'il n'y a pas de fatalité pour celui qui veut bien oser, tenter, entreprendre. Dans un monde qui bouge à toute vitesse, l'immobilisme est la posture la plus risquée pour notre pays comme pour chaque Français. J'aime construire, agir, résoudre les problèmes. Je crois que tout se mérite et qu'au final l'effort est toujours payant. Voilà mes valeurs. Voilà pourquoi je fais de la politique, voilà ce qui justifie, à mes yeux, de vouloir conquérir les plus hautes responsabilités. Voilà ce que je viens vous dire."
A lire dans le mag, une analyse en quatre points du Témoignage de Nicolas Sarkozy avec en guise de conclusion, la preuve qu'il est non seulement le meilleur livre politique de l'été mais également le meilleur livre sacré de la saison et peut-être aussi l'un des meilleurs... romans, mais c'est une autre histoire.


Rien de tel qu'un portrait de serial-killer historique pour bien démarrer l'été. Ca fait moins vulgaire que de lire la bio de Guy Georges ou d'Emile Louis, ça donne "un genre" et c'est souvent plus troublant qu'un polar ou un livre de fille. Parmi les personnages horribles nés de nos livres d'histoire, Gilles de Rais est sans aucun doute le plus effrayant. Compagnon de Jeanne d'Arc, pilier de la noblesse des Pays de Loire, Gilles de Rais finira exécuté (brûlé plus exactement) à l'issue d'un double procès civil et religieux en 1440 à Nantes. Le livre d'Alain Jost, publié dans la collection Marabout, revient sur les différents aspects de ce personnage devenu légendaire, en historien, replaçant les agissements du maréchal de France dans son contexte, c'est-à-dire une France pas encore sortie des années noires du Moyen-Age, de la Guerre de Cent Ans et qui n'existe pas même en tant qu'Etat souverain. Excellent complément au livre de Georges Bataille sur le même thème (Le Procès de Gilles de Rais), le livre de Jost s'intéresse à l'homme par delà sa légende noire et nous apprend comment le jeune Gilles de Rais va, à partir d'une homosexualité sans doute traditionnelle et commune, verser peu à peu dans le sadisme, la pédophilie, la nécrophilie, la magie noire : pour faire face, à ses démons, mais aussi à ses problèmes d'argent. Sans effets de manche, Jost dresse un portrait de Gilles de Rais en utilisant les ressorts de l'histoire, de l'économie, de la psychanalyse. C'est cette approche presque pluridisciplinaire (et emmenée en seulement 230 pages) qui fait de ce livre un essai à la fois instructif et plaisant. Plus sidérant est finalement l'évocation en 1992 d'une parodie de révision du procès de Gilles de Rais par des avocats, historiens et politiques modernes (dont il avait, paraît-il, été fait écho à l'époque), parfois très très connus. Un exemple de mauvais goût comme seule notre époque peut se les permettre et une version burlesque et visionnaire de ce qui se passera quelques années plus tard à Outreau. Gilles de Rais est peut-être le premier monstre français sur lequel la société et l'histoire ont failli se tromper.
Gilles de Rais, par Alain Jost. Collection Marabout.


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