Fil d'actu : Editions du Panama  Toute l'actualité des éditions du Panama
Voilà presque 5 ans maintenant que les éditions du Panama s'imposent tranquillement comme l'un des acteurs incontournables du paysage éditorial français. Au vu de la qualité de leurs dernières parutions dans le domaine du roman, on se dit même parfois que l'on tient là les futurs Christian Bourgois. Après l'excellent La Fille du Boucher de Lynda Barry, c'est au tour de Jonny Glyn de nous envoyer au tapis avec Les sept jours de Peter Crumb. Acteur britannique également auteur pour le théâtre et la télévision, Jonny Glynn signe ici un grand premier roman déjanté, croisement sauvage entre Chuck Palahniuk et Hubert Selby Jr.
Récit dérangé et dérangeant, précis comme la dissection d'un cadavre sous la lumière crue d'une salle d'opération, Les sept jours de Peter Crumb met en scène la déglingue supposée d'un être dont l'existence a brutalement basculé sept ans plus tôt, lors d'une tragédie familiale qu'il aurait - ou pas - provoqué. Laissé pour compte et abandonné de tous, Peter Crumb décide qu'il ne lui reste plus que sept jours pour vivre et pour donner la mort, afin de mettre un terme à sept ans de souffrance. Après quoi, il se suicidera. Mais cette condamnation est pour le moins ambiguë. Drôle de hasard en effet dans ce calcul de sept ans et sept jours, car dés le début il est évident que Peter Crumb souffre de crise de schizophrénie aiguë : Habité par un être tout droit sorti de son enfer personnel, celui-ci le pousse à commettre des actes abominables. Crumb, victime d'hallucinations paranoïaques, est également persuadé de lire l'avenir dans les gros titres des journaux. Un avenir qu'il provoquera si celui-ci n'advient pas comme prévu.
Les sept jours de Peter Crumb retrace donc le compte à rebours mortel d'un homme banal devenu dangereusement psychopathe et lâché dans un Londres non moins menaçant. Inspiré à son auteur par une "overdose" de récits sanglants déballés sans pudeur en première page des tabloïds anglais, Les sept jours de Peter Crumb se donne pour mission de remuer la boue et de marquer les esprits. A ce sujet Jonny Glynn ne nous épargne rien. Son récit détaillé des exactions de son personnage est écrit avec une minutie et une lucidité sans faille qui fait penser à cette phrase de William Burroughs concernant le Festin Nu : "le Festin Nu, c'est cet instant pétrifié et glacé où tous les convives sont réunis autour d'une table et ou chacun peut voir ce qui est piqué au bout de sa fourchette". Le livre s'impose comme un constat d'échec, celui d'une "civilisation" débordée par sa propre sauvagerie. Décapitation, viol, éventration, brutalités diverses, par delà sa violence assumée de faits divers atroces, Les sept jours de Peter Crumb est aussi la chronique d'un monde qui sombre lentement dans la folie écrite par un fou. Un livre plombant, dont la morale pourrait être "Qu'importe le meurtre dans un monde en ruine". A ce titre, une des prophéties de Peter Crumb est éloquente : "La planète se meurt, dit il, mais elle est si belle, si belle".
Les sept jours de Peter Crumb Jonny Glynn Panama

Dans un post préparatoire à cette chronique, je comparais Lynda Barry à Kathy Acker. Une relation hasardeuse, qui s'avère finalement assez juste tant les univers de la papesse du trash américain et de cette brillante illustratrice (voir image) sont proches.
Née en 1956 Lynda Barry est l'auteur du comics Ernie Pook's Comeek. La fille du boucher est son premier roman. Et quel roman ! La fille du boucher est l'histoire contée à la première personne d'un traumatisme enfantin vécu dans l'Amérique fantôme des 70's, celle du chômage et de la récession, de Ted Bundy et de Henry Lee Lucas, de Massacre à la Tronçonneuse ou de La Colline à des yeux. Dans cette Amérique trash (Lynda Barry dirait "crade"), Roberta, 16 ans est une ado tourmentée, et elle a ses raisons. Affligée d'une mère sadique et d'un père psychopathe, elle décide de raconter sa vie dans son journal intime après s'être fait arrêter par la police les poches pleines d'acides. Une existence que l'on ne souhaiterait pas à son pire ennemi et qui culmine par le massacre du Lucky Chief Motel, où elle est trouvée errante et couverte de sang, serrant dans ses bras Cookie, sa petite chienne galeuse. Pourtant, Roberta n'est pas l'innocente victime qu'elle paraît être. Enlevée par un père pressé de retrouver les différentes parts de "l'héritage familial" disséminées au quatre coins de la Californie, elle est aussi dressée par celui-ci. Or, cet homme dangereusement instable, boucher de formation, s'obstine à voir en elle "Clyde", le garçon qu'il n'a jamais eu, tout en la forçant à cultiver des talents qui peuvent s'avérer pour le moins dangereux.
La fille du boucher est donc un roman double. Furieux road-movie sanglant, c'est aussi la chronique de la déchéance ordinaire au coeur d'une petite ville américaine abandonnée de Dieu. Ainsi, tandis que le lecteur fait connaissance avec les compagnons d'infortune de Roberta - l'étrange Vicky, "meilleure amie" auto-proclamée, La Tortue (un hippie dégingandé échappé d'un hôpital psychiatrique pour adolescents en compagnie du grand Wesley, son double charismatique), et "le Fil", le frère souffreteux de Vicky - il apprend également, chapitre après chapitre, le lourd secret que la jeune fille porte sur ses épaules. Le récit prend alors la forme d'une ellipse hélicoïdale en folie, qui s'empresse de se fondre en une spirale infernale, délirante et meurtrière, où se croisent débiles mentaux, victimes de la mafia recyclées en pâté pour chat, improbables travestis obèse, et bien d'autres freaks encore. Pour décrire cet univers, Lynda Barry ne pouvait user d'une langue plate ou banale. Pour accentuer l'intensité des échanges et des situations vécues par Roberta, elle émaille son texte de coupures brutales, de mises en majuscules hurlées comme autant de break singeant la brutalité des soubresauts langagiers qui animent ses protagonistes. Un style saisissant, à la fois brut et sophistiqué, qu'elle manie avec une férocité et une passion que nous n'avions plus lu depuis longtemps. Une écriture, enfin, entièrement dédiée à son récit et à la violence qui l'habite. On ne voit, à la rigueur que l'excellent Un goût de rouille et d'os le recueil de nouvelles de Craig Davidson, ou le dernier Palahniuk, pour rivaliser. A la lecture de La fille du boucher, on a surtout envie de paraphraser Cormac McCarthy et de dire "Non, ce pays n'est pas fait pour la jeune femme". Un magnifique premier roman et un véritable un uppercut littéraire.
La fille du boucher Lynda Barry Panama

Ça commence très fort dans La fille du boucher de Lynda Barry. Aurait-on trouvé la nouvelle Kathy Hacker ? Ou mieux, le Chuck Palahniuk féminin ? Verdict bientôt. En attendant, voici un extrait de la "chose" :
Il était une fois dans une rue crade dans le quartier le plus crade d'une ville archicrade d'un Etat, pays, monde, système solaire, univers supercrade. Il était une fois derrière le chantier crade de la scierie Black Cat, sur une route boueuse extrêmement crade aux relents bouillonnants très étranges qui traversent tels de malveillants génies la sombre pluie crade et franchissent la fenêtre jaunie à demi éclairée d'une chambre à coucher crade située à l'étage d'une maison de location crade où sur un lit crade une fille crade est assise en face de sa sœur crade qui JE TE TUE SI TU TOUCHE A ÇA, JULIE, ET SI TU LE FAIS JE JURE DEVANT DIEU QUE JE TE TUE, SANS PITIE, NI REPRIS, NI ECHANGE PROPRIETE PRIVE, ÇA S'ADRESSE A TOI, JULIE, TOI ! La fille crade prénommée Roberta écrivait le livre crade de sa vie crade.
Parfaite conclusion pour un été hypercrade, non ? Vous avez remarqué la richesse de la langue au milieu du torrent de boue ? Hé bien, j'en suis au chapitre 9, et pour l'instant tout est de ce tonneau. Hypnotique, violent, cru et fort, Et dire que pendant ce temps j'écoute un album crade de James Chance & The Contortions ! Il y a des moments comme ça... TRASH !
Lynda Barry La fille du boucher Editions Panama
Consultez également le dossier rentrée littéraire.

Parfois, dans la ville, Metzler peut faire ça aussi : passer sous les fenêtres de quelqu'un dont il ne se souvient pas. Cela peut être une nuque de femme, un visage sans traits, un chignon, un corps assis à la table foncée du salon. Est-ce qu'il y a des enfants qui jouent quelque part ? Non, il est sûrement trop tard… Une sonnerie de téléphone… Ce n'est pas ici. La radio déroule une bande-son sans commune mesure avec l'inquiétude éprouvée à l'endroit de Metzler. Quelques occupations, quelques images dans la télé, et la silhouette se sent au même moment dans le quotidien et son dehors. Plus rien ne peut être pareil puisque l'homme auquel elle pense n'est plus dans la même réalité. Il faut pourtant continuer. Il faut bouger, penser, être actif et faire avec. Lorsque le soleil est là, la silhouette se dit que tout serait plus facile dans l'obscurité, mais une fois dans le noir, quand le soleil se couche, elle en vient à regretter cette absence de lumière. La Fondation Popa, septième roman de Louis-Stéphane Ulysse s'annonce comme une belle surprise. Evocation surréaliste, parfois ironique et un peu cruelle du monde de l'art et de l'art dans le monde, mais aussi roman autour de la création, la mémoire et la transmission, La Fondation Popa ne manque ni d'élégance, ni de qualités. Si son style extrêmement pur évoque étonnement les grands de la ligne claire (Hergé, Edgar P. Jacob, Yves Chaland et Ted Benoît), le roman emprunte aussi au charme suranné des Perec, Raymond Roussel ou Kafka, tout en débordant parfois vers les excentricités contemporaines d'un Will Self. Au fil des pages on croise Buddy Holly, Yma Sumac ou Madame Pompidou, sur fond de Devo et de Jonathan Richman… Décidemment, David Calvo, Fabrice Colin, Stéphane Beauverger… Ulysse. Nos auteurs francophones relèvent la tête on dirait. Mise à jour : Entretien avec Louis-Stéphane Ulysse La Fondation Popa Louis-Stéphane Ulysse -à paraître en janvier 2007 (Edition du Panama)

|
|