Fil d'actu : Denoel  l'actualité des parutions chez Denoel.
Avec sa science-fiction à échelle humaine (voir notre chronique de Spin), l'américain Robert Charles Wilson fait figure de maître étalon dans la catégorie des auteurs capable de donner un aura de respectabilité au genre si souvent décrié. Alors, Robert Charles Wilson dont l'actualité est fructueuse ce mois, est-il l'auteur qui pourrait ramener les lecteurs les plus réfractaires à la SF ? Certainement, il a, en tout cas, tous les atouts pour ce faire. Lire la suite


Le Journal de Serge Clerc marque le grand retour d'un auteur culte de la BD des années 80. Sous-titré "Une histoire vraie", Clerc y conte en BD la fondation, l'incroyable ascension et la néanmoins vertigineuse chute, du fameux magazine Métal Hurlant. "Tout est vrai, ou presque" déclare Jean-Pierre Dionnet, fondateur de la revue dans la préface de ce pavé de 230 pages. Et on le croit, malgré l'humour à froid, décalé et totalement singulier de l'auteur de cette saga. Décrite du point de vue subjectif d'un petit provincial (Clerc est âgé de 17 ans quand il débute à Métal) monté à Paris en 1975 pour faire ses débuts dans la bande dessinée. Dans Le Journal, Clerc raconte donc son parcours chaotique et éloquent en parallèle à l'histoire du magazine. De sa rencontre à son initiation avec les grandes figures de la BD adulte de l'époque... Serge Clerc Le Journal (une histoire vraie) Denoël Graphic


Rant (ou Peste en français) est l’un des livres les plus aboutis et ambitieux de Chuck Palahniuk mais aussi le plus bordélique et le moins bien tenu…de l’intérieur. Présenté comme une « biographie orale », genre qui consiste à reconstituer la vie du personnage principal, ici un dénommé Buster Casey, supposément le plus grand serial killer du continent, par une succession de témoignages et d’interviews recueillis auprès d’experts, d’amis, de proches, d’anciennes maîtresses ou d’ennemis, Rant se présente donc comme un texte composé de paroles et récits indépendants (...) Peste Chuck Palahniuk Denoël

Cinq ans à Souffrance sous France Le Faubourg est face à la ville, les pauvres d'un côté les riches de l'autre. Elle s'appelle Beurque cette ville. Entre la ville et le Faubourg il y a le marais et le fleuve. Marais plus fleuve ça fait quatre cinq kilomètres de quoi se noyer dans pitié. Le marais est la conséquence d'un méandre du fleuve, un problème de niveau, faudrait construire une digue ça coûte un max et pour quoi faire ? Pour contenir les crues ? Pour qui ? Quelques douzaines de traîne-lattes, phtisiques et compagnie ? Faut pas déconner laisse tomber ! Donc pas de digue. Encadré par des peupliers hauts de cinq étages, un chemin de terre éculé remblayé à la merde de vache part du Faubourg et rejoint la grande route en terre éculée remblayé à la merde de vache qui elle conduit à Beurque. Au bout de la grande route il y a le pont. Lui il est en pavés et en pierres de taille. On veut en construire un autre depuis Vercingétorix. Avant les élections c'est cher mais on le fera, après les élections c'est trop cher on le fera pas. Donc sur le port c'est souvent le marasme, on se roule dessus se bouscule s'insulte. Et puis on sort du piège on a traversé le pont et donc on quitte Beurque ou on arrive à Beurque. Beurque sous-préfecture du département c'est pas New York. Cinq six mille citoyens un internat un musée avec trois tableaux et deux gardiens plus un asile de dingues. La légende dit plein de conneries parle de Saint Thomas le Coquin de Louis XIII du marquis de Sade de José Maria de Heredia c'est là qu'il aurait pas volé sa célèbre pneumonie. La ville aurait été pillée par les Drague-Queen les Vikings les armées révolutionnaires et fondée par un abbé connu de tous mais personne se souvient de son nom. C'est dans ce faubourg qu'atterrit durant l'exode, un mac, une petite troupe d'entraîneuses et un enfant trouvé parmi les ruines d'un village. Richard Morgiève nous livre un conte en clair-obscur dans une période grise de l'histoire ou les personnages livrent un à un les raisons de leur propre Occupation. Morgiève met en pleine lumière les collabos-résistants, la splendeur et la misère des claques de l'époque. Je vous avoue, je suis carrément passé à côté de ce bouquin. La prose est ciselée, ne serait-ce le mélange de référence vingtième a tendance à me faire décrocher. C'est sûrement dû à une overdose personnelle concernant cette période. Sinon, ça reste une bonne porte d'entrée dans le monde et les obsessions de Richard Morgiève.
Miracles et légendes de mon pays en Guerre Richard Morgiève Denoël
Nb Solaris : Cette chronique est proposée par Jeev.
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N'est-ce pas la plus grande des disgrâces, de ne pas exister comme unité ; - de ne pas posséder d'individualité ; - de ne pas produire le fruit particulier que chaque homme a été créé pour porter, mais d'être fondu dans la masse, indiscernable, des centaines, des milliers de membres de la section, du groupe auquel nous appartenons... Ralph Waldo Emerson Dès les premières pages d'Open Space, le narrateur, un "nous" informel et impersonnel, nous rappelle cette citation du grand penseur américain Ralph Waldo Emerson, nous aidant ainsi à mieux comprendre l'incroyable "violence des échanges en milieu tempéré" décrit par Joshua Ferris dans ce premier roman. Employés de bureau évoluant dans la publicité, les protagonistes d'Open Space sont le vivant symbole de l'empire de consommation qu'est l'Amérique triomphante de la fin des années 90. Surfant de contrats juteux en cadeaux d'investisseurs, d'alliances commerciales en OPA sauvages, ils vivent sous la loi du plus fort, celle du marché de l'offre et de la demande. Mais, dans les bureaux, c'est aussi la loi de la rumeur, du "on-dit", du ragot triomphant et de la cruauté la plus vile. Pourtant, avec le nouveau siècle et la fin des années Clinton, les budgets dégringolent, les avantages s'envolent, et avec eux la sécurité de l'emploi. Pour survivre à la vague de licenciements qui frappe leur entreprise, ces salariés n'hésitent devant aucun coup bas, aucun mensonge, ni aucune bassesse. Cela n'exclut pas non plus les ralliements stratégiques et les réconciliations plus ou moins tactiques. C'est humain. Tout ce petit monde tente désespérément de garder sa place en cette ère de restriction, sans se douter que tout va finalement s'écrouler un fameux 11 septembre 2001.
Open Space Joshua Ferris Denoël
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Sous la rentrée... la plage, c'est ce que nous propose Philippe Garnier avec cet attrayant Roman de Plage, paru ces derniers jours. Un graphiste parisien revient comme chaque année au Vénézuela (pays de son ancienne compagne qui a la garde de leur enfant) pour passer trois semaines de vacances en compagnie de son fils Pablo (7 ans, ou quelque chose comme ça). Dans un pays marqué par le gouvernement abracadabrantesque de Chavez, un pays miné par la corruption et les lois de la jungle sud-américaines, Stéphane et son fils sont envoyés, par la belle famille qui les suit de près, dans un complexe hôtelier sécurisé et privilégié, qui constituera le huis-clos étouffant et comique du roman. L'hôtel pour vacanciers argentés ressemble à un Club Med artisanal, tenu par une famille très "Vieille France" (ou "Vieux Vénézula", si cela existe), aux tours aussi mystérieux que désuets. Les enfants gambadent entre eux, tandis que le papa pas-poule s'interroge sur la vie. Le roman mélange ainsi une sorte d'introspection nombriliste (un roman psychologique) et un crescendo fantastique (des enfants disparaissent du complexe, sans aucune explication). C'est l'intrication des deux dimensions : la montée de l'angoisse liée à la disparition des gamins et le malaise du père par intérim, qui font l'intérêt du livre. L'écriture de Philippe Garnier contribue par sa clarté et sa simplicité à ne pas faire des réflexions du père un pensum sur le mal-être des quadra. Elle nous offre quelques beaux passages, lorsque Stéphane essaie de draguer une ancienne amie de sa femme et sèche sur l'érection, ou lorsque père et fils déambulent par delà les fortifications de la zone de vacances. Le crescendo est orchestré de telle sorte que les choses aillent de mal en pis et finissent par croiser la dure réalité du pays. Pablo disparaît, les policiers débarquent et prolongent l'état de siège enclenché par les disparitions pour d'autres finalités. La légèreté du roman et sa justesse en font une lecture facile, élégante et pleine de mélancolie. On aurait bien quelques reproches à faire ici (une longueur deci delà, un faux rythme parfois agaçant, une conclusion savonneuse) mais on préférera, pour une fois, insister sur les qualités plutôt que sur les défauts. Roman de plage est un excellent livre de rentrée, un de ces poids plumes qui comptent plus (et mieux) que certains poids lourds, un livre de technicien romancier (Garnier bosse apparemment dans sa propre maison d'édition) qui ne dégaine aucune arme lourde (pas de pédophilie, de meurtres d'enfants, de sadisme, de méchanceté) pour parvenir à ses fins modestes.
Roman de plage Philippe Garnier Editions Denoël
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Vous l'avez peut-être remarqué, Mark Danielewski nous intéresse. Et nous ne sommes pas les seuls. Prétendant au titre de messie de la littérature expérimentale anglo-saxonne depuis sa Maison des Feuilles en 2002, l'Américain est-il vraiment l'outsider que nous attendions tous ? Un concurrent de dernière minute n'est-il pas plus apte à remporter ce titre ? Chroniques, non-interview et crash test entre deux auteurs, c'est ce que vous propose de découvrir Fluctuat dans ce dossier sur "Le Cas Danielewski".
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C'est avec ce genre de livres qu'on entre dans de plein-pied dans la rentrée littéraire... française. Cécile Wajsbrot, auteure réputée et valeur sûre du marché français (une bonne douzaine d'ouvrages derrière elle), évolue personnellement entre Berlin et Paris, menant ce qu'on imagine une vie d'écrivain à la française : lever tôt (ou tard), bistrots, travail de plume, relations amicales, lectures, du temps pour la pensée et les choses de l'esprit, de la grâce, du charme même, et le goût des beaux-arts, musique classique, belles lettres et tout le toutim. Conversations avec le maître est un livre qui semble découler de ce mode de vie fantasmé : un livre intellectuel, élégant et flou, comme un rêve de littérature. L'intrigue est idéale pour le résumé. Une femme (normale, paumée peut-être, sans relief particulier, Mme Bovary non-déclarée, qui s'ennuie et dont on ne saura pas grand-chose) reçoit un coup de fil d'un homme qui lui demande de lui parler d'une relation (non sexuée) qu'elle aurait entretenue quelques années auparavant avec un compositeur de musique classique, fou de Chostakovtich. Cet ouvrage est le récit par cette femme des " conversations avec le maître " (de musique). C'est donc lui (le maître) autant qu'elle (la femme) qui font l'intérêt de ce roman : les conversations sont belles, bien écrites et traitent de la difficulté de créer. L'homme est bloqué depuis des années, s'emballe pour l'art et l'écriture (réelle, fausse) d'une dernière oeuvre - on connaît le rapport de Chostakovitch à son propre requiem, opus 110 qu'évoque Vollmann dans son bien plus passionnant Central Europe. Dans sa postface, Wajsbrot resitue l'ouvrage dans un cycle baptisé Haute Mer visant à parler de l'art et de la création. Conversations avec le Maître est le premier tome de cette aventure littéraire : le tome consacré à la musique. Evidemment, il ne se passe pas grand-chose de racontable, pas de rebondissements, pas de changements de lieux, peu d'événéments marquants, mais on tombe assez vite sous le charme de cette relation élégante, feutrée et passionnelle qui ne dit pas son nom. Le vieux maître hypnotise par son énergie et son drame. L'observatrice intrigue, mais ne lâche rien. La vie suit le cours de la littérature et vice versa, sans qu'on s'ennuie, ni ne s'agite au-delà de ce qui est convenable. Le lecteur flotte dans un confort ouaté qui n'est même pas secoué par les quelques séquences où l'héroïne entrevoit le Vrai Monde : images du tsunami sur internet (la touche moderne du roman), relation j'agis/j'agis pas avec une " femme de peu " immigrée qui est à la recherche d'un appartement mais n'a pas de fiches de paie (notre narratrice est agent immobilier). Dans un vrai livre français, le monde est loin, différent. Il tape à la porte, mais on ne lui ouvre pas : il n'aurait pas sa place. Les héros sont des fantômes d'une France qui n'existe plus, cependant leur compagnie est bonne tant que dure l'illusion du roman. Conversations avec le Maître est un bon roman français du siècle d'avant, un roman dans lequel la distance et la relation entre les personnages sont parfaitement appréhendées, un roman où le temps qui passe se donne une contenance métaphysique, un roman gracieux et élégant, un roman qui sent et crée l'émotion juste. Mais un roman qui appartient à une école littéraire qu'on voudrait voir perdre son rang.
Conversations avec le maître Cécile Wajsbrot Denoël
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Le britannique J.G. Ballard serait-il Bayrouiste sans le savoir ? C'est ce que pourrait laisser penser ce dialogue entre Richard Pearson, le principal protagoniste de son dernier roman Que notre règne arrive, et un psychiatre officiant au sein de l'étrange communauté de Brooklands, une ville de la banlieue de Londres. De fait, si Millenium People et sa peinture d'une improbable révolte bourgeoise ne fonctionnait pas, Que notre règne arrive a le mérite de mettre les points sur les i et de nommer un chat, un chat, comme le montre ce court extrait :
"Les choses sont tout autres, ici, croyez-moi. II faut préparer nos enfants à une société différente. À quoi bon leur parler de la démocratie parlementaire, de l'Église ou de la monarchie? D'ailleurs, les vieux idéaux de citoyenneté dans lesquels nous avons été élevés, vous et moi, sont assez égoïstes. Que d'insistance sur les droits de l'individu, l'habeas corpus, la liberté de l'isolé face au nombre..." -- La liberté d'expression, la protection de la vie privée ? - À quoi sert la liberté d'expression, quand on n'a rien à dire? Soyons réalistes : la plupart de nos concitoyens n'ont rien à dire, ils le savent pertinemment. À quoi sert la vie privée, si ce n'est qu'une prison personnalisée? Le consumérisme est une entreprise collective. Ici, les gens veulent partager et célébrer ce partage. Ils veulent être unis. En faisant les magasins, chacun prend part à une cérémonie collective d'affirmation. - Alors de nos jours, être moderne revient à être passif ? Sangster abattit les deux mains sur son bureau, renversant son pot à stylos. Il se pencha vers moi, son énorme pardessus gonflé autour de lui. Pourquoi voulez-vous être moderne? Reconnaissez que l'entreprise moderniste tout entière était source de discorde. Le modernisme nous apprenait à nous méfier de nous-mêmes, à nous trouver antipathiques. La conscience individuelle, la souffrance solitaire. C'était une doctrine qui tirait son impulsion de la névrose et de l'aliénation. Regardez son art, son architecture. Ils ont quelque chose de tellement froid. --- Et le consumérisme ? - Il exalte l'union. Valeurs et rêves partagés, espoirs et plaisirs communs. Le consumérisme est optimiste, tourné vers l'avenir. Bien sûr il nous demande de nous plier à la volonté de la majorité. C'est une forme de politique de masse. Très théâtrale, mais tout le monde aime ça." Profitons en d'ailleurs pour fustiger ceux (des snobs, c'est évident) qui voient en Ballard un écrivain qui se répète et cultive sa marque de fabrique sans une once de créativité. Personnellement, je serais partisan au contraire à décerner à ce livre, le titre de "roman d'utilité publique" tant sa peinture d'une société déshumanisée uniquement voué aux dieux de la consommation et d'une classe moyenne écrasée par les charges et les fantasmes (de violence, de reconnaissance, de célébrité) est plus que jamais en phase avec notre sinistre époque. A quand Ballard au programme dans les lycées et les collèges ?

Au contraire de ce que beaucoup ont lu, ou cru lire, le sujet de Spin de Robert Charles Wilson, n'est pas "comment continuer à vivre après la disparition des étoiles", mais plutôt, comment continuer à vivre avant une apocalypse imminente et la fin programmée d'un soleil agonisant. C'est encore pire. Mais Spin est un livre optimiste, au contraire de ce que cette introduction laisse à penser. Dans Spin, la disparition du ciel tel que nous le connaissons n'aurait pas suffit, en effet, à influencer la vie de ses personnages, et de tous les habitants de la planète, si elle n'était pas accompagné de cette terrifiante épée de Damoclès, d'une la fin du monde inéluctable, plus grand que nature et sans aucun espoir. Comment continuer à aimer, à procréer, à soigner des malades, à sauver des vies, à croire en quelque chose, face à une telle limite ? Ce sont les épreuves que les personnages du roman de Robert Charles Wilson, et l'humanité entière, devront affronter.
Alors, séduit ? La chronique de Spin est sur le mag livres.


La magie et la sorcellerie furent longtemps considérées comme les sciences de l'ancien monde. Que se serait-il passé si les puissances éthérées né du coeur le plus sombre de l'histoire humaine avaient réellement eu les pouvoirs que leur conféraient les anciens ? Quel aurait été le destin d'un monde pré-industriel contrôlé par ses forces ? C'est la question que pose Ian R McLeod dans L'âge des Lumières, une uchronie où la première révolution industrielle doit son essor à la magie, paru chez Denoël en collection Lune d'Encre. Dans une Angleterre qui ploie sous le poids d'un système de classes impitoyable entretenu par les très puissantes Guildes, le jeune Robert Borrows assiste à la transformation progressive de sa mère, employée d'une usine d'éther et victime d'un accident, en monstre méconnaissable. Refusant son destin d'ouvrier destiné à une mort atroce ou à un travail ingrat, le jeune garçon s'enfuit pour Londres. L'âge des Lumières raconte son histoire et le rôle majeur qu'il jouera dans la dénonciation des effets pernicieux de l'éther et de la machination qui tua sa mère, avant de déclencher la révolution industrielle dont la Grande-Bretagne a besoin. Dans L'âge des Lumières, manufactures, usines, transport, inventions diverses, communication, toute une société, toute une économie, toute une civilisation même, doit son existence à l'éther ! Le fruit, dangereux, du centre de la terre, l'héritage des années d'obscurantisme et de superstition enfin incarné dans la magie. Une magie mise au service de la société comme principale rouage de la machine sociale. Mais ce pouvoir comporte des dangers. Transformation monstrueuses et incontrôlables, injustices sociales, lutte des classes et obscurantisme savamment entretenu par les maîtres des Guildes des plus puissantes aux plus modestes. Nous sommes donc clairement ici, en présence d'une oeuvre de fantasy urbaine même si le style extrêmement soigné de McLeod dépasse franchement ce genre de classification. De fait, L'âge des Lumières évoque aussi bien Charles Dickens que la fantasy des contes de fées. C'est aussi un peu ce qui gène. Une fois encore une belle œuvre de "science-fiction" se voit empesé d'un style emprunté. Bien sûr, McLeod joue d'une manière évidente du style d'une époque, dans un esprit victorien, mais le lecteur du 21ième siècle aura certainement du mal à s'enthousiasmer pour ce roman qui en vaut pourtant la peine. Qu'à cela ne tienne, le propos est assez fort pour passer outre ces effets de styles d'un autre temps (assumés qui plus est, comme je le disais plus haut). On peut voir dans la métaphore de McLeod, une habile réécriture de l'histoire de la première révolution industrielle de la vapeur, de la domestication du gaz et de l'électricité. On peut aussi déceler le pamphlet dénonçant les abus de cette époque, sur laquelle nous avons bâtit les sociétés modernes telles que nous les connaissons. Mais on peut aussi y voir les angoisses et les incertitudes générées encore aujourd'hui par l'exploitation de l'énergie nucléaire ou de la révolution informatique et des effets qu'elle a eut sur notre société. Sous couvert d'uchronie, McLeod retrace donc habilement un panorama de l'évolution de la technique et aussi d'une époque (qui pourrait être la nôtre) où superstition et magies font place à la science et au rationalisme. Pourtant on referme ce livre étrange avec une question, L'âge des lumières que le principal protagoniste appel de tous ces voeux, avec son rationalisme et son cartésianisme, est-il une véritable avancée, ou avons nous irrémédiablement perdu quelque chose en court de route ? Un peu de la magie qui habitait ce monde et que l'imagination de McLeod nous restitue ici, intact.

 Il n'est pas facile de faire un sort à ce premier roman d'un certain David Brun-Lambert, tant il relève du caprice adolescent. Quel amateur de rock n'a pas contemplé un jour l'envie de se glisser dans la peau d'un de ses héros et de raconter sa vie ? Qui n'a pas rêvé de se changer l'espace d'un roman en Brian Jones ou en Nick Drake pour comprendre de l'intérieur son génie et sa souffrance ? En appliquant ce dispositif au groupe anglais les Libertines, David Brun-Lambert ne fait pas autre chose que transposer la sublime méthode que Alain Gerber expérimente depuis une dizaines d'années maintenant pour raconter les grands noms du jazz (on reviendra sur son sublime Paul Desmond, d'ici quelques semaines). Brun-Lambert nous raconte ainsi les Libertines au travers du prime exclusif de la relation entre Pete Doherty et Carl Barat, ses deux leaders, et depuis le point de vue (qui dit "je") de ce dernier. Boys In The Band, malgré ses bonnes intentions (dire le drame humain derrière un groupe dont le statut "légendaire" est encore en débat), ne parvient pas vraiment à faire sentir le rock volcanique du groupe et la complexité de la relation entre les deux hommes. Trop attaché à l'objet de son amour, le narrateur Barat nous apparaît comme un romantique incurable, un rien maniéré et globalement agaçant. Son récit ressemble, malgré le travail de recherche qu'il a dû demander à l'auteur,à une longue plainte vaguement homosexuelle envers un amant qui le néglige. Le réalisme du récit s'arrête, pour un tel sujet, assez vite et avant que ne démarrent les scènes sordides (drogue, sexe, et rock n' roll) qui n'ont pas dû manquer dans le parcours du jeune groupe. En les évacuant (on ne sait trop pourquoi), Brun Lambert fait un choix courageux mais qui ne bénéficie pas au livre. Boys In The Band et c'est un comble pour un tel sujet a une dimension "gnangnan" qui l'empêche de décoller. En dépit de ces critiques, et si l'on aime le rock et/ou les Libertines (ce qui est mon cas, répétons-le), Boys in The Band est un ouvrage à lire. L'immersion dans le duo Doherty-Barat apparaît crédible dans ses grandes lignes et l'histoire revisite les grandes heures d'un duo (le cambriolage de l'appartement, les concerts souterrains, la rencontre, l'ascension fulgurante,...) qui, quoi qu'on en dise, aura eu un rôle de locomotive indéniable sur le paysage rock de ce début de siècle. Pour ceux qui connaissent, Brun Lambert soutient cette thèse à débattre selon laquelle Doherty serait l'auteur de toutes les chansons du groupe (paroles et musique) et Barat le seul susceptible de les "enluminer", les polir, terminer ou mener à maturité. Cette exploration dans le processus créatif suffit à rendre ce bouquin intéressant et confirme un certain nombre de choses quant à l'avenir des Babyshambles. Mais le livre a d'autres talents cachés, certes anecdotiques mais talents tout de même.

Le nouveau JG Ballard arrive chez Denoël en avril ! Autant Millenium People nous avait ennuyé (avis tout à fait subjectif que je partage avec moi-même) et surtout pas du tout convaincu avec son évocations de "pauvres bobos autodestructeurs", autant Kingdome Come ("Que ton règne arrive") semble jouissif et éloquent ! Voyez plutôt : Massacre dans un supermarché, retour du primitif qui est en nous, culte de la violence, J.G. Ballard semble avoir encore choisi de dénoncer cet ennui qui nous coûte la vie, mais de manière un peu plus passionnée cette fois. S'il s'agit d'un messie, c'est bien du fils de Béhémoth qu'il est question, la grande et puissante créature maléfique issue de notre excès d'égoïsme et de consommation. Aaah.. James Graham, que ton règne arrive ! Comptez sur nous pour en reparler très vite.
J.G. Ballard - Kingdome Come (Denoël)

Comment est-elle née cette incroyable "histoire de l'histoire humaine", ce requiem pour un homme seul, entourée de la nature dans toute sa sauvagerie et son immédiateté ?D'un défi. Après la lecture de Schiel, le Nuage pourpre, autour d'un verre de whisky. J'étais emballée par la première partie - une fin du monde tout à fait correcte, ponctuée de belles destructions - et dégoûtée par la facilité de la seconde (la renaissance de l'humanité via une dernière et miraculeuse femme-enfant trouvée dans les gravas). Et là, deuxième verre, ma dédicataire m'a dit, : fais-le ! Fais un récit qui ne reconstruit pas l'humanité. Va au bout de l'affaire. Débrouille-toi et assure. Il s'agit d'un destin individuel. Au troisième verre, c'était décidé. J'en avais pour trois ans. Court extrait d'un excellent entretien avec Céline Minard signé Maxence Grugier, totalement conquis. Le début d'une grande histoire ? Lire l'entretien avec Céline Minard.

"J'aurais entendu une sirène hurlante, des mots d'ordre auraient été aboyés dans un haut-parleur, j'aurais vu des gyrophares orange comme des toupies sur une Cocotte-minute au bord de l'explosion, j'aurais eu la trouille qu'ils me tirent dessus avant de pouvoir freiner, j'aurais vu leurs lunettes noires, leurs casquettes noires, j'aurais senti leur chewing-gum et leurs mains sur mes flancs et mes jambes, la poussée du genou qu'ils m'auraient collé dans le dos pour m'étaler par terre et m'entraver les poignets, j'aurais senti le métal froid mordre au-dessus des carpes avec un petit bruit sec. Un vieux flic m'aurait relevé machinalement en pensant à son dernier goss -Buzz JR - qu'il aurait récupéré dans son propre poste la semaine d'avant, les cheveux collés par une croûte de sang séché, une balafre au-dessus de l'arcade soucilière récoltée dans une bagarre de gang et l'haleine empestant les chiottes et le jeûne de douze heures de garde à vue. Ils m'auraient malmené jusqu'à leur bagnole de flics et jeté sur la banquette arrière en claquant la porte d'un coup de talon - encore un cinglé bon Dieu ce que j'en ai marre de ramasser les cinglés de Floride. Je n'aurais pas entendu mes droits et on aurait filé dare-dare au commissariat et comme ça tout aurait été normal et parfait.Bien. Dans le meilleur des mondes possibles.
Sauf que ce n'est pas comme ça que cela se passe dans le monde que retrouve Jaume Roiq Stevens,cosmonaute asocial qui redescend sur Terre pour s'apercevoir qu'il est le dernier homme : ce qui le condamne à devenir Le Dernier Monde possible qui donne son nom au roman. Céline Minard n'est pas un auteur quadragénaire américain mais un jeune écrivain français qui a étudié la philo. Pour l'instant (j'ai pas fini) elle me bluffe totalement avec ce livre d'anticipation sociale ambitieux et superbement écrit. Son roman est un bonheur d'intelligence spéculative et de poésie brute. J'avais prévu de vous en parler plus longuement mais l'ami Maxence m'a coiffé au poteau - et fera ça bien mieux que moi. Sa chronique à lire cette semaine sur le mag livres. Le Dernier monde Cécile Minard Denoël

Alors que nous tenons à vous présenter chaque semaine un petit panorama de la science-fiction de qualité (Jeff Noon, William Gibson, Greg Egan, Adam Johnson ou David Calvo), il était impossible pour Millefeuilles de passer à côté de Bifrost. Créer sur une initiative d'Olivier Girard, Bifrost est sans conteste LE meilleur canard consacré à la science-fiction actuellement en activité. Belles bêtes, ce palmipède au format A5, dos carré/collé peut s'enorgueillir de signatures prestigieuses comme celles de Gilles Dumay (actuel directeur de la collection Lune d'Encre de Denoel), André-François Ruaud (des Moutons Electriques), Claude Ecken (sur certains dossiers), Pierre-Paul Durastanti ou Patrick Imbert, l'infatigable animateur de la Salle 101. Le principal intérêt de la revue tient bien sûr dans sa vocation première, la publication régulière de nouvelles ou de novella d'auteurs connus et reconnus, mais aussi de jeunes talents. Ses dossiers auteurs sont également réputés. L'occasion de découvrir en profondeur l'oeuvre des grands écrivains de SF, mais une fois encore, également de certains jeunes espoirs. Au sommaire de ce numéro 44 : un gros dossier, un peu bavard, de presque une quarantaine de pages consacré à Joëlle Wintrebert, un de nos (trop) rares écrivains de science-fiction de sexe féminin. Trois nouvelles (In the court of the Lizard King (rock'n'roll) de Jacques Barbéri, La Démontable invention du destin (étonnante) de Jeffrey Ford et Hydra (excellente) de Dame Wintrebert "herself". Les plus curieux apprécieront la première partie de Starship Builders , rubrique scientifique de Claude Hecken et Roland Lehoucq. Les Anticipateurs, ou "l'histoire de la SF à travers les âges", consacré aux satiristes, par Frédéric Jaccaud. Sans oublier, Objectif Runes, le coins des critiques : s"ouvent sévères, toujours juste" - ou du moins se voulant comme telle, la subjectivité étant ce qu'elle est, mais c'est ce qu'on aime chez Bifrost - et un panorama des revues par Thomas Day. Globalement moins épatant que le 43 (Dossier Emmanuel Jouanne et surtout magnifique nouvelle d'Alastair Reynolds !) mais là aussi c'est subjectif, cette livraison est tout de même d'une très haute tenue, surtout au niveau critique, où le lecteur curieux trouvera (comme toujours dans Bifrost), les dernières parutions SF & Fantasy, mais aussi des OPNI (Objets Papier Non Identifiés) tels que les livres des éditions Interstices, les romans hilarants de Christopher Moore, ceux de Philip Roth ou de Kasuo Ishiguro, la science-fiction étant à prendre au "sens large" chez Bifrost. Une ouverture d'esprit que l'on aimerait bien voir plus souvent du côté de la littérature dite "générale", "sérieuse" ou "classique" (on peut rêver...)
Bifrost 44, Dossier Joëlle Wintrebert Editions Le Bélial, 184 pages, 11 euros.

Parapsychologie, psychanalyse, recherche sur les rêves éveillés, réalité virtuelle, théorie du chaos et des multivers (univers parallèles)… Dans La Chair et l'ombre, tout est bon à Robert Holdstock pour tenter de découvrir les origines de visions paranormales de Jack Chatwin, le protagoniste de ce dernier roman (écrit en 1996 et traduit aujourd’hui chez Denoël). Depuis sa plus tendre enfance, Jack aperçois en effet, de façon très réaliste, un étrange couple, Visage-Gris et Visage-Vert, poursuivit par une créature mi-homme, mi-taureau. Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Qui fuitent-ils et pourquoi ? Et surtout, quels sont leurs interactions avec le monde réel. Des questions que jack, son épouse Angéla et l’excentrique archéologue John Garth, vont bien être obligé de se poser lorsque la fille de Jack, Natalie, disparaît… Passé ce pitch un peu cliché de ce qui pourrait être une énième expression de l’imaginaire "Urban Fairy", un sous-style qui vient régulièrement hanter le paysage de la fantasy contemporaine (et dont le Neverwhere de Neil Gaiman est l'exemple parfaît, sinon rêvé), La Chair et l’ombre s'avère un surprenant thriller métaphysique et scientifique. Un hybride oscillant entre quête intérieure, science et imaginaire. On y croise donc alternativement le physicien des métamondes Stephen Hawkins et des chasseurs de cités enfouies, d'ambitieux neurologues et des bêtes préhistoriques, des spécialiste des représentations préconscientes et bien évidemment, des fantômes de chair et d'ombre. Tout en fouillant avec méthode dans les recoins les plus secrets du cerveau humain, Holdstock réussi le double exploit de protéger le mystère entourant les visions magiques de ses personnages, sans pour autant se départir du rationalisme scientifique auquel sa formation de biologiste n'est certainement pas étrangère. Ses théories se teintent parfois de métaphysique, particulièrement lorsqu'il s'agit d'explorer les émanations de l’inconscient collectif (un territoire que Jung considérait une matrice primitive du conscient - ou préconscient - et dans lequel on retrouve les processus de référencement des mythes et légendes de l’humanité ainsi que des emprunts aux religions de toutes les cultures). Que ceux qui trouveraient ces évocations rébarbatives se rassurent, La Chair et L'ombre est également un roman élégiaque et plein de sève, aux images magnifiques et aux personnages tout en profondeur, un véritable voyage dans le monde intérieur (l'Hinterland). Holdstock y manie aussi la psychologie avec style et virtuosité, de la même façon qu'il s'applique à décrire ces paysages fantastiques et – ou – archaïques. Au final, il semblerait que La Chair et l'ombre, cette histoire d'amour passionnelle vécue de l'intérieur, à la limite du rêve dans les territoires de l'inconscient, soit bel et bien le chef-d'œuvre annoncé. Lisez-le !
Robert Holdstock La Chair et l'ombre (Denoël/Lune d'encre)

 Deux très belles parutions chez Denoel Lune d'encre en ce mois d'octobre de l'an de grâce 2006 (En cette période d'Halloween, il est bon de mettre les formes...) La Fille du Roi des Elfes de Lord Dunsany tout d'abord, un classique de la littérature elfique, à ranger entre Alice au Pays des Merveilles et Le Seigneur des Anneaux, et La Chair et l'Ombre de Robert Holdstock présenté comme "son chef-doeuvre". Personnellement j'avoue éprouver un certain ras-le-bol pour toutes ces parutions fantasy ( "notre XXI° siècle sur-technologique est en mal de magie", tout ça...) mais cela n'exclue pas une petite faiblesse passagère. Faiblesse qu'on excusera, tant il est vrai qu'un auteur comme Holdstock par son érudition (voir Le Graal de fer, Celtika) et son sense of wonder ( La Forêt des Mythagos), comme on dit outre-manche/atlantique, le place en tête de liste des écrivains à suivre dans ce domaine... On y revient plus en détails très bientôt. En attendant vous pouvez vous rendre sur la fiche auteur d'Holdstock sur l'excellent site du Cafard Cosmique.

Si le génie de l'écrivain renégat William S. Burroughs n'a pas échappé à toute une frange de l'intelligentsia littéraire française (Michel Bulteau, Jean-Hubert Gaillot, Serge Grunberg...), il n'en est pas de même pour un autre grand amateur de sexe déviant, de mutation monstrueuse et de codes littéraires explosés sous couvert de critique de l'aliénation sociale sous toutes ses formes, j'ai nommé K.W Jeter. Il est vrai que, du Festin Nu en passant par la Trilogie Nova (sans oublier, Les Garçons Sauvages, les Terres occidentales et autres récits) l'œuvre de ce "gentleman junkie" sudiste, fourmille de tout ce qui construit un scandale et un mythe littéraire, particulièrement de ce côté de l'océan. Pourtant, par delà les clichés faciles de visions sodomites adolescentes, de monstruosités organiques, de mutation et d'addiction, c'est surtout pour sa critique sociale, la pertinence de sa conscience du contrôle qui régit toute société dite "démocratique" et sa dimension finalement politique, que vaut l'œuvre de Burroughs. Une intelligence vive, au pays - supposé - de l'acculture, qu'ont toujours représenté les Etats-Unis pour les Européens (un thème récurrent dans la littérature américaine même, de Hemingway à Miller, en passant par Norman Mailer ou Philip K Dick qui l'a particulièrement rendu célèbre sur nos côtes facilement américanophobes).  Plus jeune d'une vingtaine d'année, K.W. Jeter n'a pas eu cette chance. Ce disciple de Philip K. Dick (duquel on le rapproche un rien facilement), à pourtant longtemps cultivé des "dangereuses visions" plus proches de la new-wave (ce courant de la science-fiction anglo-saxonne menée par Ballard, Moorcock, Dish et les autres) et de l'univers Burroughsien que de celui, du bougon paranoïaque de Californie. On lui doit, entre autre passion commune avec Burroughs, celle des mutations biologiques monstrueuses et de l'altération de la conscience par l'usage de stupéfiants. Il est le créateur de l'abominable docteur Adder, cousin ou frère cadet du fameux docteur Benway de Burroughs dont les pratiques chirurgicales apocryphes (transformation des organes génitaux féminin en fascinantes anémones marines ou en monstrueuses mâchoires castratrices, fétichisme de l'amputation...) auraient fait frémir d'aise l'ex-occupant du bunker . Par la suite, Jeter se focalisera sur une version hard de la science-fiction, pas sous son angle hard-science, mais plutôt son côté "hard-core". Spécialiste de l'horreur rampante, l'auteur que beaucoup considère, malgré lui, comme le premier des cyberpunk, s'illustrera également dans la rédaction de nouvelles fantastiques (Terre des morts, Drive-in) et, pour son plus grand malheur, de quelques épisodes de la série papier de Star wars. Pour autant, sa reprise dans les années 90 du thème de Blade Runner et son dernier roman traduit en France ( Noir, 2003) contiennent encore leur lot de visions dérangeantes et provocatrices. A lire :Dr AdderLe marteau de verreInstruments de mortNoir

 Rencontre au sommet dimanche soir avec deux écrivains vivants. De Craig Davidson on ne savait rien ou presque si ce n'est que son livre avait été encensé par Bret Easton Ellis ( mouais...). Un goût de rouille et d'os est un recueil de nouvelles mettant en scène une boxeur, un type chargé de récupérer la nuit les biens des surendettés. Des textes trash mais plus profonds que ne le laisse entendre leur auteur. " Je ne me demande pas trop comment vont se construire mes nouvelles ou si je dois aimer ou non mes personnages. Je parle de mes propres obsessions et trouve un personnage pour les incarner. Je ne sais pas si je suis un écrivain talentueux mais je sais aller au bout de mon idée, même si cela doit conduire les gens à jeter mon livre." Davidson a été très influencé par Chuck Palahniuk et notamment son roman Choke. Palahniuk dont un journaliste trop bavard attendait qu'il parle des obsessions et notamment celle du sexe dont il aurait dit un jour qu'elle était la nouvelle opium du peuple. Bien sûr, l'écrivain américain a refusé la surenchère sulfureuse pour lui préférer un éloge de l'histoire comme source de rédemption " C'est parler du sexe qui est l'opium moderne. moi même je parle plus de sexe que je ne le pratique. A une époque on se racontait des histoires, ils présentaient leurs pêché et transgressions à l'église, à la fin il s réintégraient la communauté. Aujourdhui ce rôle est assuré par les groupes d'alcooliques anonymes, les hotlines de sexe ou les ateliers d'écriture". Autre lieu commun à démonter : la violence de la langue de Chuck Palahniuk serait au service d'une satire de la culture populaire. "C'est faux. Ce que je fais c'est mettre en avant mes problèmes et mes illusions et je les rassemble avec celles que me confient les autres". Et l'auteur d' A l'estomac de se lancer dans la description d'une scène de brossage de dents où il avait oublié que la brosse qu'il tenait en main n'était pas électrique. "Je ne pouvais plus arrêter ma main". Plus tard il signera ses livres avec un tampon "prison library copy". Une manière de signifier l'exercice de la dédicace est superficiel et que nous habitons tous une prison. Recueilli au festival America.
Un goût de rouille et d'os, Craig Davidson . Albin Michel A l'estomac, Chuck Palahniuk. Denoël. Lire notre entretien avec Palahniuk. A noter que le mensuel Technikart publie une intéressante rencontre entre ces deux auteurs. Buzz littéraire, sur lequel on ne met toujours pas de visage, était également présent au festival America avec une camera.

Alors qu'il soutient la thèse particulièrement excentrique d'un de ses élèves les plus brillant, un anthropologue égocentrique et trop sentimental fait une découverte qui va précipiter la fin de l'espèce humaine. Le nouvel Adam Johnson est un bon cru, même s'il n'atteint pas le niveau d'excellence de ses nouvelles, publiées chez Denoël en 2005. Pour ma part, j'avais réellement adoré Emporium, suivant en cela benoîtement une bonne partie de la critique (du moins, "de la critique qui n'etait pas passé à côté", ce qui représente malheureusement une minorité comme d'habitude) et j'attendais avec impatience ce volume annoncé depuis près d'un an. Or, si je vous pronostiquais il y a quelques jours, un mélange de Ballard et de Carver, c'est plutôt vers Pynchon ou Coupland (s'il fallait absolument faire des comparaisons) qu'il faudrait se tourner avec Des Parasites comme nous. Si l'on rit beaucoup à la lecture des 300 premières pages de ce roman catastrophe à l'allure de chronique de mœurs des campus US (le prof obnubilé par son étudiante, l'élève rebelle et farfelu, le respect et la concurrence qui règnent tous deux à égale mesure, etc.) les derniers chapitres s'avèrent nettement moins tordants. Et ce qu'on nous annonce en quatrième de couverture comme :"une comédie virtuose, d'un mauvais goût très sûr" se trouve en fait être une amère leçon pour l'humanité. Une leçon très bien résumée par Hank Hannah, professeur à l'université du Dakota et principal protagoniste, à propos des Clovis, ces humains d'origine asiatique, censés être les premiers colons de l'actuel Dakota en – 3000 avant JC : "L'égoïsme de tout un peuple qui n'avait vécu que pour lui-même avait eu pour effet de priver sa descendance de toute ressource". Au final, si l'on excepte le narcissisme larmoyant, et un rien agaçant sur la longueur, de son personnage clé, Des Parasites comme nous s'avère un sympathique roman. Cependant, si de nombreux passages sont brillamment écrit et d'une poésie rare (voir d'une vision vraiment originale), on patientera jusqu'à la prochaine fournée de Johnson pour le chef d'œuvre tant attendu.
Adam Johnson - Des parasites comme nous (Denoël/Lune d'Encre)

Après avoir balancé sa légitime par-dessus le bastingage d'un bateau de croisière au large de Miami, Charles Perrone (alias "Chaz") biologiste incompétent et ventre-mou croit ces ennuis finis. Erreur, ils ne font que commencer. Car son épouse, Joey, à survécu à cette tentative de meurtre en s'accrochant à un ballot de marijuana dérivant au fil du Gulf Stream. De retour sur la terre ferme, elle se met en ménage avec un ex-flic stoïque mais tenace. Ensemble, ils décident de lui en faire baver. Tout l'art de Carl Hiaasen tient en quelques lignes : mettre en place de façon brillante (et souvent très simple) une machination implacable, sans pourtant tomber dans le manichéisme. A son habitude, l'auteur s'amuse beaucoup à nous décrire les aberrations comportementales d'êtres humains, inconscient de vivre dans ce qui devrait être un paradis terrestre, mais qu'ils s'efforcent tant bien que mal de transformer en enfer. Car, comme dans tous les livres de l'américain, c'est la Floride qui, encore une fois, tient le rôle principale. Sa flore, son écosystème (les Everglades, la rivière d'herbe, la laiche, les palétuviers…) et sa faune (alligators, tortues, mocassins d'eau et ratons laveurs) participent également – souvent dans des scènes hilarantes – à l'intrigue secondaire. Si Hiaasen est originaire de la Floride où il exerce la profession de journaliste, on peut dire qu'il aime autant ce coin de terre qu'il déteste ses habitants. Ramassis de psychopathes, de retraités ronchons et d'assistés, les personnages de Hiaasen lui ont fait surnommé sa série : Bienvenue à Frappadingueland, c'est dire ! Mais au delà de ces turpitudes, surnagent toujours des caractères positifs. Chez Hiaasen il y a toujours un chien stupide, des tueurs qui reviennent sur leurs fautes, des écolos-warriors déjantés mais sincères, des anti-héros solitaires au grand cœur et de jolies femmes fortes en gueule. Queue de poisson fait donc parti d'une espèce à part : Le polar "écolo rigolo". Typiquement le genre de roman à lire à la rentrée, histoire de goûter après l'heure au dernier parfum de l'été...
Queue de poisson de Carl Hiaasen (Denoël)

La rentrée étant ce qu'elle est (boursouflée), concentrons nous sur les oubliés, ceux dont personne ne parlera, alors qu'ils font bel et bien partie des 683 livres sortant entre septembre et octobre. Pour commencer, vous l'avez lu cet été, La Volte réédite le Vurt de Jeff Noon dans une nouvelle traduction signée Marc Voline. De ce côté, rien à dire, nous en avons parlé et reparlé. A noter tout de même que La Volte et son créateur Mathias Echenay a acheté les droits de TOUS les Jeff Noon, non encore traduit en France. Autre grand oublié, Carl Hiaasen et son nouveau thriller comique, Queue de poisson (Denoël). Déjà chez les libraires, Queue de poisson est une variation sur les thèmes favoris de l'américain. Habitant - très impliqué - de l'état de Floride, Hiaasen le décrit comme une vaste poubelle où la population se partage entre retraités conservateurs, plus ou moins aisés, et jeunesse sans emplois pratiquant un mode de vie que l'on qualifierait "d'aventureux", mais uniquement dans un pays aussi ignorant de la misère que peut l'être les Etats-Unis. Ses descriptions sur le mode de l'humour noir, du fanatisme religieux mêlé au crime crapuleux ou ses dénonciations des malversations politiques locales, pour hilarantes qu'elles soient, n'en restent pas moins inquiétantes. C'est pourtant toujours un plaisir de retrouver cette série, que l'auteur lui-même surnomme : Bienvenue à Frappadingueland. Finissons ce court panorama des ignorés de la rentrée, avec l'excellent Adam Johnson. Johnson est un nouveau venu dans le petit monde de la littérature d'anticipation. Un terme qui lui sied à merveille même si ses histoires, pour se situer dans un futur proche, ne sont pas non plus à proprement parlé de la science-fiction. Car il s'agit bien ici d'anticiper sur ce que va devenir - et devient chaque jour un peu plus - notre monde et particulièrement, sa plus "grande puissance" autoproclamée, les Etats-Unis. En l'occurence, dans son nouveau roman, Des parasites comme nous (toujours Denoël, non, non, je ne touche rien...) il s'agit d'une apoclaypse drolatique, où l'auteur tourne en dérision la volonté de puissance et de contôle de son pays (ainsi que de la science, pour faire bonne mesure.) Nous avions adoré Emporium son recueil de nouvelles, mélange de Carver et de Ballard (Si !), il faudra attendre la fin de la lecture de celui-ci pour en savoir plus. A très vite, donc... Queue de poisson de Carl Hiaasen. Des parasites comme nous de Adam Johnson. Denoel. Vurt de Jeff Noon. Edition La Volte.

 Composé de 23 histoires d'horreur racontées par une bonne douzaine de personnages, A l'estomac (salement traduit de l'anglais Haunted) est un roman à part entière de Chuck Palahniuk, avec son lot de surprises (terrifiantes et écoeurantes ici), de coups de génie et de roublardise. Après Fight Club, Choke et Survivor, on sait ce que le label Palahniuk recouvre : une plongée dans un monde déjanté amusant et inquiétant, une approche ultradétaillée d'une pathologie souterraine à résonnance sociétale, une analyse au marteau de la société américaine, un style direct exposé à la 1ère personne en compte à rebours où le début rattrape la fin . A l'estomac reprend ces codes principaux avec de légères variations. Il n'y a pas un narrateur qui dit "je" mais une douzaine, l'histoire principale étant un puzzle de nouvelles composant le récit. Palahniuk use, pour la première fois, d'une unité de lieu : les personnages sont tous enfermés dans un studio huis-clos, une sorte de résidence de fiction-réalité où on les emmène afin d'exercer dans des conditions optimales leur talent d'écrivains velléitaires, avant de les affamer, défoncer, éliminer un par un, dans le cadre d'un "complot" type Survivor dont il faut taire l'objet. "3 mois pour convaincre dans une retraite totale". Le paradis qui se change en enfer, la création dans la souffrance. La vérité par la mort. La joie par le travail et la torture pour ces apprentis pétris du caractère sacré dont s'est parée, depuis le début du XXème siècle, la parole créative.
C'est la première fois que Palahniuk approche d'aussi près son activité première l'écriture. La colonie d' A l'estomac, avec ses personnages archétypaux, qui choisit de se mettre à l'isolement pour travailler à des nouvelles horrifiques rappelle les groupes de parole de Choke ou de Fight Club mais surtout la vraie vie de Palahniuk qui est passé par les ateliers d'écriture et continue d'en animer pour se faire du blé. A l'estomac est donc avant tout un JEU SUBTIL sur les codes de l'écriture qui évoque pêle-mêle le Première Ligne de Laclavetine (Goncourt des Jeunes il y a quelques années) - question : comment soigner les gens qui veulent écrire et ne sont pas "faits" pour ça?, les schémas de films d'horreur post-Scream (le regard qui regarde le regard qui regarde), les Contes de Canterbury de Chaucer (pour l'outrance, l'exagération), les Lois de l'Attraction de Brett Easton Ellis (le puzzle qui se monte avec les morceaux un à un), l'obsession psychotique d'Angot d'une écriture produite avec les tripes de Dieu, la télé-réalité (tendance Battle Royale pour la cruauté et le voyeurisme) et... les vieux romans gothiques de Potocki à Lewis. Le roman de Palahniuk aurait été une bombe nucléaire divertissante, inoubliable et reçu comme un parpaing dans la gueule, si sur les 23 nouvelles, une petite (ou grosse, selon qu'on est fan ou pas de l'auteur) moitié ne rataient leur cible. Certaines vous marqueront à vie (la première notamment), tellement puissantes qu'elles en écrasent la structure d'ensemble. Du coup, on souffre à parcourir de manière fluide le roman et à atteindre une dernière partie qui achève l'ouvrage en apothéose. A l'Estomac tombe dans le syndrome des "Alfred Hitchcock raconte" alors qu'il méritait beaucoup plus que ça : il a trop de bas pour qu'on n'aperçoive pas, sous les pages, les fils qui animent les marionnettes.
Note d'Easywriter : Le mag livres reviendra sur A l'estomac et proposera un entretien avec Chuck Palahniuk le mois prochain.
A l'estomac Chuck Palahniuk Denoël

"Puis elle comprit qu'elle aurait simplement l'air ridicule. Elle se releva. Elle était gelée, ses articulations raidies. Elle se dirigea vers le miroir. Rien de plus déconcertant que de se regarder dans une glace dans une pièce plongée dans l'ombre ; mais un réverbère donnait une vague lueur, et elle pu constater que sa joue et son bras nu étaient marqués de stries rouges et blanches, comme de petites traces de fouet, là où ils avaient reposé sur le tapis. Cela au moins se révélait satisfaisant. En fait, elle rêvait depuis longtemps de traduire sa jalousie de manière physique ; je vais me brûler se disait-elle dans ces moments-là, je vais me mutiler. Parce qu'une brûlure, une blessure étaient des choses que l'on pouvait montrer, que l'on pouvait soigner, qui pouvait se cicatriser pour devenir une sorte d'emblème pathétique ; et resteraient là, au moins, à la surface d'elle-même, au lieu de la ronger de l'intérieur... La pensée lui venait de nouveau de se marquer à vie, d'une manière ou d'une autre. Elle lui venait comme une solution à un problème. Je ne ferai pas ça comme une gamine hystérique, se disait-elle. Je ne ferai pas ça pour Julia, en espérant qu'elle va arriver et me surprendre. Ce ne sera pas comme de m'allonger au milieu du salon. Je ferai pour moi, comme un secret entre moi et moi."
Jeu de piste suivant quatre personnages unis par des liens qui se révèlent peu à peu au lecteur, dans le Londres de l'après-guerre. Le dernier roman de Sarah Waters, à paraître le 31 août, est alléchant. Ronde de nuit, de Sarah Waters. Editions Denoël et d'ailleurs.

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