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Neil Cohn et le langage visuel

Posté par 2goldfish le 05.05.08 à 11:09 | tags : web, manga, bd, comics


Neil Cohn est un expert mondial, une sommité dans le domaine de la théorie de la bande dessinée. Ce n'est pas très difficile, me direz vous avec raison, puisqu'il n'y a pas tant de concurrence que ça. Certes, il y en a de plus en plus mais il suffit d'avoir écrit quelques bouquins mal fichus comme Scott McCloud et ça y est, vous êtes à l'avant-garde d'un champ d'étude encore largement inexploré.

Neil Cohn est un étudiant en linguistique, et sa théorie, c'est que ce que nous appelons bédé, comics, manga, art séquentiel, graphic novel ou autre, utilisent un Langage Visuel qui au-delà de toute considération "artistique" de style et d'esthétique est avant tout un moyen de communiquer, un langage avec sa syntaxe, sa grammaire, ses coutumes et ses figures de style.

Sur son site emaki.net on trouve toute une série d'essais en PDF généralement passionnants mais qui demandent pour certains un sacré bon niveau d'anglais (le jargon sémiologique est déjà bien assez difficile à suivre en français pour moi). Il a aussi un blog qui est heureusement assez facile à lire et toujours très instructif. On peut y suivre sa participation dans certaines discussions théoriques de la blogosphère, des exemples de "langage visuel" trouvés au dos des sièges dans un avion ou au bas des pistes de ski, et surtout le raffinement en direct de ses théories.

L'un des éléments les plus distinctifs de sa théorie par rapport à celles de McCloud et Will Eisner (qui, pour toutes bancales qu'elles me semblent, sont les mieux connues par tout le monde, moi le premier) c'est son refus de l'équation case = moment qui implique que la bédé est un découpage du temps en petites cases, un peu comme une série d'images statiques piochées dans la bobine d'un film. Les cases seraient plutôt comme les mots d'une phrase, certaines tenant lieu de sujet, d'autres de verbe, de conjonction etc... Ironiquement, les bédés théoriques de McCloud en sont un bon exemple : elles ne présentent pas une histoire avec un déroulement narratif dans le temps mais plus une série d'idées découpées en case pour être mieux articulées. Les planches de Chris Ware sont elles aussi une bonne preuve : souvent, au milieu de ses dessins il insère une case remplit d'une simple conjonction "et", "mais", "cependant".

Commencer à penser comme ça peu transformer votre façon de lire la bédé et de la percevoir. Loin d'être le simple storyboard que la conception trop répandue de "l'espace temps" suggère, la bédé est un véritable langage visuel, qui comme un autre langage peut dès lors être évalué avant toute chose selon la capacité à communiquer clairement de l'émetteur d'un message plutôt que sur sa capacité à dessiner des muscles saillants aux barbares et des seins ronds aux elfes.

Les freaks, c'est chic

Posté par 2goldfish le 23.04.08 à 14:41 | tags : comics, web, lectures de bureau, vo

Freakangels est un nouveau webcomic hebdomadaire scénarisé par rien moins que Warren Ellis. Ce n'est sans doute pas anodin de voir un scénariste aussi réputé et "bankable" (il devrait très prochainement hériter du principal titre x-men à la suite de Grant Morrisson et Joss Whedon) se lancer dans un ambitieux projet de comic gratuit pour le web. Il a l'appui de l'éditeur américain Avatar Press (une version papier est bien sûr prévue plus tard) et le site comme la bédé ont la marque d'un professionnalisme que les webcomics n'acquièrent en général qu'après plusieurs années (ou plus souvent jamais). Il y a un forum déjà très actif, un flux RSS (youpi !), une interface simple et claire et des lecteurs, déjà beaucoup de lecteurs (77 000 la première semaine, dieu sait combien aujourd'hui).

 

Pour ce qui est de la bédé elle même, il n'y a pas encore grand chose à en dire. Elle s'ouvre sur l'image d'une Londres a demi immergée et ces mots "Il y a vingt-trois ans , douze étranges enfants sont nés en Angleterre exactement au même instant. Il y a six ans, le monde a touché à sa fin. Ceci est l'histoire de ce qui arrive ensuite".

Ce qui arrive ensuite, pour l'instant, c'est qu'on est introduit à une ribambelle de personnages, tous autant de clichés "ellis-éen" cyniques et râleurs... Mais on ne va pas se mettre à regarder dans la bouche d'un cheval offert, n'est-ce pas ? D'autant plus que Paul Duffield au dessin s'avère plutôt talentueux. Son style mélange habilement l'influence des mangas pour filles avec un côté plus européens et des couleurs à tomber.

 

On pourra regretter de voir que, offert une telle occasion, Ellis produise un peu toujours la même chose mais son idée semble plus être pour l'instant de changer le "contenant" plutôt que le "contenu". On peu espérer que Freakangels ouvre la voie à d'autres auteurs de comics "traditionnels", loin des offres online moyenâgeuses de DC Comics et Marvel.


Art Spiegelman est-il fini ?

Posté par 2goldfish le 15.04.08 à 10:40 | tags : comics

D'une certaine façon, Breakdowns a beaucoup à voir avec A l'Ombre des Tours Mortes, le précédent album d'Art Spiegelman. Ce dernier était un album très court imprimé sur du papier épais, du carton vraiment, parce qu'il ne contenait en fait qu'une poignée de pages de BD. Et encore, la moitié de celles ci étaient de vieux strips du début du vingtième siècle parce que Spiegelman avait déjà eu assez de mal à faire ses quelques pages. Heureusement, me direz vous, parce que ces pages étaient très mauvaises.[...]

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Regarde toujours la vie du mauvais côté

Posté par 2goldfish le 08.04.08 à 10:56 | tags : comics, autobiographie, vo

En lisant les carnets de Chris Ware, il y a de fortes probabilités pour que vous vienne l’envie de balancer le bouquin contre le mur en criant « Mais cesse donc de geindre, mollusque ! » ou quelque chose dans ce goût là.

C’est une chose de lire les histoires de Jimmy Corrigan ou Quimby The Mouse et voir Ware peindre des personnages parfaitement pitoyables, c’en est une autre de retrouver le même misérabilisme dans son autoportrait.

C’est que les carnets de dessins de Ware sont bourrés de croquis pas toujours intéressants visiblement réalisé surtout quand il n’avait vraiment rien d’autre à faire, d’où une multitude de portraits d’inconnus attendant à l’aéroport, d’amis vus de dos en train de conduire et de paysages urbains probablement observés depuis un arrêt de bus.

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Pour en savoir plus sur le Graphic Novel, lisez le dossier spécial sur Flu

 

The Acme Novelty Library Date Book Vol. 2 1995-2002

Chris Ware

Oog & Blik


Radio Crumb

Posté par 2goldfish le 05.04.08 à 18:32 | tags : web, comics

Vendredi sur France Culture l'émission "Surpris par la nuit" était consacrée à Robert Crumb. L'interessé lui même n'était pas audible mais entre Edmond Baudoin, Florence Cestac, Jean-Louis Gauthey, Gilbert Shelton et Art Spiegelman il y avait largement assez de beau monde pour remplir l'heure impartie.

En tant qu'introduction à Crumb, c'est sans doute assez bancal, on recommandera aux auditeurs d'avoir lu quelques bédés et d'avoir vu le film de Terry Zwygoff avant de s'intéresser à ce que tous ces gens ont à dire sur un homme et une oeuvre à la fois assez aisés à saisir pour peu qu'ils soient attaqués par le bon bout et trop riche et complexe pour être résumée en quelques mots. Restent des témoignages et des observations qui intéresseront celui qui croit avoir déjà à peu près cerné la personnalité de Robert Crumb.

Ecoutez le podcast tant qu'il est là.


Lecture en boucle : The Invisibles" de Grant Morrison

Posté par 2goldfish le 02.04.08 à 11:39 | tags : comics

Il y a deux ans j'avais lu The Invisibles de Grant Morrison en V.O. et j'en avais même parlé un peu sur Mille feuilles, expliquant que "oui mes amis, c'était bien mais un peu n'importe quoi quand même". J'étais si jeune et innocent à l'époque, il faut bien le dire... Depuis j'ai lu beaucoup d'autres oeuvres de Morrison, j'ai appris à la comprendre et les Invisibles sont restés dans un coin de mon esprit qu'ils semblaient décidés à ne pas quitter.

L'une des pensées qui m'assaillaient en lisant tous ses autres bouquins était qu'a l'exception notable de The Filth, ils n'arrivaient pas à la cheville des Invisibles... ce qui n'était pas si grave puisque c'était surtout du aux échelons que n'ont cessé de gravir les Invisibles dans ma tête.

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Les Invisibles, Tome 1 : Say You Want a Revolution

Grant Morrison, Steve Yeowell, Jill Thompson

Panini/Vertigo

PS : rendons à César ce qui est à César, ma lecture de The Invisibles doit énormément à l'analyse de Douglas Wolk.

 

 

 

 


Nextwave : l'effet Red Bull

Posté par 2goldfish le 31.03.08 à 11:56 | tags : comics

Les lecteurs de son blog savent que Warren Ellis boit exclusivement de la Red Bull, une "energy drink" autrichienne. La Red Bull contient de la taurine et a par conséquent été interdite de commercialisation en France parce que celle ci engendrerait des effets neuro-comportementaux indésirables : des rats dopés à la taurine ont montré un tel état d'excitation qu'ils se rongeaient les pattes.

Pour autant que l'on sache, Warren Ellis n'en est pas encore là mais il a écrit Nextwave et ce pourrait bien être un premier synptome plutôt inquiétant.

 

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Nextwave, Tome 1 : Rendez-vous avec la H.A.I.N.E., et Tome 2 : Dans ta face

Warren Ellis & Stuart Immonen

Panini Comics

 

 


Martin Lemelman : dessine-moi mes souvenirs

Posté par 2goldfish le 27.03.08 à 10:56 | tags : comics

Comment écrire l'horreur ? Martin Lemelman n'a pas eu à trop se prendre la tête avec cette question : sur son lit de mort, sa mère a décidé de lui raconter comment elle a traversé les années trente et quarante en Pologne, et il a tout filmé.

La fille de Mendel est la retranscription, avec illustrations au crayon, de la bande vidéo de cette nuit là. Emotionnellement pour lui, c'était sans doute difficile mais à part ça, le livre s'est écrit tout seul.

Gusta Lemelman a grandit dans un petit coin de la Pologne où juifs, polonais et serbes vivaient en relativement bonne intelligence jusqu'à l'arrivée des russes, puis des nazis. Elle a passé une bonne part de la guerre cachée dans un trou au milieu de la forêt avec ses deux frères, dans l'attente anxieuse des nouvelles du monde et de ses massacres.

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La fille de Mendel

Martin Lemelman

Editions Cà et Là

 

 


1001 nuits de neige

Posté par 2goldfish le 21.03.08 à 10:38 | tags : comics

On a vite fait de classer la série Fables de Bill Willingham dans la catégorie "Sandman du pauvre", ce que la lecture de plus d'une poignée d'épisodes de Fables dément, la série ayant ses propres ambitions et ses propres mérites, moindre sans doute mais bien différents de l'oeuvre de Neil Gaiman.

L'album "hors série" 1001 Nuits de Neige invite cependant à nouveau les comparaisons avec Sandman : reprenant le prétexte des 1001 nuits, cette fois avec le personnage de Blanche Neige devenue la prisonnière d'un sultan misogyne, l'album est une sorte d'anthologie d'histoires plus ou moins courtes illustrées dans un style généralement "peint" par des artistes de renom du comic book.

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Bill Willingham

Fables : 1001 Nuits de Neige

Panini Comics


American Splendor : de vieux jours comme les autres

Posté par 2goldfish le 25.02.08 à 13:15 | tags : comics, autobiographie

The Quitter d' Harvey Pekar, paru dans la collection Vertigo il y a quelques mois, nous avait laissé un peu perplexe quand à l'opportunité de sa publication... Un jour comme les autres, c'est déjà un peu plus ça. L'album regroupe en fait quatre comic books "American Splendor" écrit par Harvey Pekar en 2006. Il ne s'agit donc toujours pas des American Splendor vintage qui font que Pekar est célèbre et qui manque toujours cruellement au lecteur francophone mais ça y ressemble pas mal.

Plutôt que le trompeur graphic novel initiatique The Quitter, cet album nous donne à lire l'essence même du talent de Pekar. Il s'y met en scène débouchant ses toilettes, attendant un avion ou pestant contre ses éditeurs.

Chacune de ces courtes anecdotes est dessinée par un auteur différent et, si pas mal de types pondent des dessins plutôt anecdotiques, il faut bien le reconnaitre, il y a aussi un paquet de beaux noms : Gilbert Hernandez, Eddie Campbell, Hilary Barta, Chris Weston...

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American Splendor : Un jour comme les autres

Harvey Pekar

Vertigo/Panini


Exit Wounds : boum ! au quotidien

Posté par 2goldfish le 22.02.08 à 15:48 | tags : comics

Exit Wounds raconte l'histoire d'un garçon et d'une fille réunis par des circonstances extraordinaires et qui ne s'aiment pas beaucoup au début mais vont apprendre à se connaître et s'apprécier... Ce pourrait être le scénario d'une comédie romantique façon Hugh Grant et Julia Roberts si les circonstances extraordinaires n'étaient la disparition possible du père de l'un et de l'amant de l'autre dans un attentat suicide palestinien en Israël. Tous deux ont des raisons de douter que le corps trop brûlé pour être identifié soit celui de leur proche.

Exit Wounds est cependant tout sauf politique. L'attentat pourrait aussi bien être une catastrophe naturelle : Exit Wounds, ça veut dire "plaie de sortie" et il est davantage ici question de conséquences que de causes. Rutu Modan lance ses personnages dans une quête dont on se moque un peu : le mort potentiel semble avoir été un type plutôt déplaisant et on doute fort qu'il soit effectivement mort.

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Exit Wounds

Rutu Modan

Actes Sud BD


Girls : gare au spermato géant !

Posté par Myosotis le 21.02.08 à 16:00 | tags : comics

Il m'aura fallu pas mal de temps avant d'être convaincue par la série Girls des frères Luna, qui s'est achevée il y a quelques mois par le tome 4.

L'histoire de Girls (qu'on ne confondra surtout pas avec le Lost Girls d'Alan Moore) est assez simple : dans l'Amérique profonde, au milieu du village Pennystown, peuplé de quelques dizaines d'habitants, atterrit un jour une jeune fille à poil. Recueillie par un adolescent dans sa voiture, il s'avère assez vite que la jeune femme, plutôt bien faite -euphémisme, les brunettes sont à croquer, suffisamment en chair pour suggérer leur extrême fécondité, peau de porcelaine, lèvres papillon etc - ne s'intéresse qu'à une chose : baiser pour se reproduire.

Fécondée, elle se reproduit en mode Gremlins, pond un oeuf et donne bientôt naissance à une colonie de nanas à poil extraterrestre qui entreprennent de massacrer les femmes (à l'exception des femmes enceintes), de séduire les hommes et de se reproduire davantage. Accessoirement elles portent aussi les cadavres de leur victime comme nourriture à leur vaisseau-mère, un spermato géant incandescent de plusieurs mètres de diamètre, posé dans un champ à côté.

Hum....vous vous dîtes que les types qui ont écrit ça avaient sacrément fumé, pas vrai ? En fait, malgré ce résumé, Girls ressemble plus à un film bien achevé des frères Coen qu'à un délire sans queue ni tête.

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Girls, Tome 1 à 4

Jonathan et Joshua Luna

Delcourt

 


Swap : Superman et un Moore de plus

Posté par Myosotis le 19.02.08 à 08:03 | tags : roman, comics

 

Le problème avec les Moore, c'est qu'ils n'entretiennent aucun lien de parenté et se multiplient comme des lapins pour le meilleur et... le meilleur. Après Alan, dont on ne cesse de parler, Christopher, dont on parle moins mais qui nous enchante par ses romans burlesques depuis pas mal d'années (l'Agneau, le lézard de Melancholy Cove ou son Livre de Noël), voici venir Antony Moore et son premier roman bobobrillant qui nous ramène certes (comme chez ses homonymes) dans l'univers des comics, mais surtout dans celui de la fiction débridée.

Qu'on ne se méprenne pas, Swap n'est pas une simple affaire de BD ni un roman pour spécialistes, même si l'histoire tourne autour d'un exemplaire n°1 de Superman, objet d'un échange "innocent" entre 2 gamins de douze ans, à la sortie d'une école de Cornouailles. On est loin ici des référentielles Aventures de Klay & Kavalier de Michael Chabon (on parlera bientôt de son perroquet).

L'atmosphère s'apparente plus, avant sa chute, au beau roman de Nick Hornby intitulé Haute fidélité. Le héros de Swap s'appelle Harvey. Il a la trentaine, un magasin de bande dessinées à Londres, un gros bidon de buveur de bières et un profil de looser pas très beautiful.

 

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Swap - 352 pages

Antony Moore

Editions Liana Levy

 


Je Détruirais Toutes Les Planètes Civilisées !

Posté par 2goldfish le 16.01.08 à 11:00 | tags : comics, bd

Fletcher Hanks est un artiste culte dans le milieu des comics qui connaît enfin si ce n'est la popularité, disons au moins la reconnaissance des ses pairs grâce à Paul Karasik, un autre auteur de BD. Dans "Je Détruirais toutes les planètes civilisées !" Karasik a compilé quinze des bédés de Hanks réalisées au cours de sa courte carrière d'auteur de comics entre 1939 et 1941.

A première vue, les aventures de Stardust le super magicien dont "la vaste connaissance de la science interplanétaire fait de lui l'homme le plus remarquable ayant jamais vécu" et de Fantomah, la femme mystère de la jungle ne sont que des comics super-héroïque lancés sur les traces du succès de Superman comme tant d'autre à la fin des années 1930. Sauf que les comics de Fletcher Hanks sont remarquablement "mauvais", kitsch et, disons le, complètement cinglés. Invariablement, une aventure de Stardust ou Fantomah se déroule ainsi : le héros découvre les plans d'un méchant gangster/espion/terroriste pour s'emparer d'une grande richesse et/ou détruire la civilisation et s'interpose quand ces plans sont mis à exécution, utilisant une liste de pouvoirs illimités ("Stardust voyage sur des ondes supra-solaires accelérés !", "Fantomah concentres ses puissantes ondes de volonté", "Stardust utilise son téléviseur détecteur de crime", etc...) les héros, véritables figures divines, empêchent la ruine de la civilisation et à l'aide de leurs pouvoirs inventent un châtiment particulièrement cruel pour les méchants, impliquant souvent la transformation en sous-homme et une souffrance éternelle.

Le dessin de Hanks est qui plus est très "amateur" et l'anatomie de ses personnages est particulièrement bizarre. Si on a déjà lus quelques comics super héroïques de l'époque, on sait cependant que la différence entre ceux là et ceux de Hanks n'est qu'une différence de degrés : le dessin médiocre, la science fiction débile, les scénarios répétitifs et la bizarrerie générale étaient la norme à l'époque, Hanks n'était guère que le plus fou de l'asile.

L'oeuvre de Fletcher Hanks est pour le lecteur moderne une invitation irrésistible à la psychanalyse de comptoir. Ses héros ont écrit "surmoi" au néon sur le front, ses vilains qui s'en prennent à la civilisation sont le "ça" primal que censurent les héros, représentants de la société américaine, de la science, de la maturité et de la mort (fantomah, quand elle utilise ses pouvoirs se transforme en) crâne flottant). Hanks apparaît comme un type tourmenté par des pulsions violentes mais fasciné par la puissance du surmoi.

Il prend un plaisir visible à dépeindre les plans fous de ses vilains et un autre plaisir non moins grand à les faire échouer et à punir leurs auteurs violemment. Le peu qu'ont sait réellement de Fletcher Hanks (l'interview de son fils par Karasik à la fin de cet ouvrage révèle qu'il était un mari alcoolique et violent qui a vite abandonné sa famille) nous conforte dans cette position et surtout nous laisse suffisamment de marge pour donner libre cours à nos fantasmes d'un auteur de quasi-art brut, peut-être un peu fou.

On en vient finalement à s'interroger... Hanks était-il si inconscient ? Beaucoup de ses "fans" sont aujourd'hui de l'avis qu'Hanks était un génie, que son dessin était plus original que "mauvais"... Difficile d'en juger en verité, mais c'est ce qui fait que ce livre est si passionnant, bien au delà du simple objet kitsch.

"Je Détruirais toutes les planètes civilisées !"

Fletcher Hanks, Paul Karasik

Actes Sud BD, L'an 2

 


Lecture de Labo : Dresden Codak

Posté par 2goldfish le 28.12.07 à 10:31 | tags : lectures de bureau, web, comics, science-fiction, bd

 

Passons en revue si vous le voulez bien les défauts traditionnels du webcomic moyen : un auteur qui maîtrise mieux Photoshop que les bases du dessin ; des références obscures pour tout non-spécialiste dans telle ou telle ténébreuse niche ; des compositions ambitieuses mais qu'on ne sait pas dans quel sens lire ; un auteur qui après une poignée de strip perd la terre de vue et se lance dans de grandes fresques à suivre beaucoup trop ambitieuses...
Dresden Codak cumule tout ça : des couleurs informatiques bien plus réussies que le dessin dessous ; des pages labyrinthiques ; de nombreux gags incompréhensibles de presque tous, en dehors de la communauté scientifique ; et la série de gags originelle a même laissé place dernièrement à une histoire à suivre de voyageurs temporels et d'OVNI/robot.


Bref, ça devrait être mauvais. Mais franchement, si vous aimez les couleurs qui pètent, les blagues sur l'interprétation de Copenhague et Carl Jung, vous serez certainement prêt à passer outre les pages mal construites et les faiblesses du dessin des premières. Toutefois, les choses s'améliorent petit à petit, et les dernières pages sont presque lisibles.

 


Mort@17 : la BD sanglante pour les filles

Posté par Myosotis le 27.12.07 à 10:31 | tags : comics

Les jeunes mecs n'ont pas le monopole des comics. Preuve en est cette série habile d'Howard Josh, publiée en creator owned chez Akileos et dont le tome 3 sort ces jours-ci.
Mort@17 est un comic book conçu et développé pour les chippies, les girlies, mais aussi disons-le, pour les mecs qui aiment entre deux éventrations de zombies regarder une jolie nana en culotte de coton.
Dans cette série, la jeune et jolie Nara, 17 ans, est assassinée et revient mystérieusement à la vie dotée de pouvoirs qui lui permettent (merci Buffy The Slayer) de lutter contre les forces du mal. On apprend que son assassinat a été commandité par une sorte de secte maléfique qui veut s'emparer des âmes humaines (bon, ok, c'est moyen comme plan) et qui est vaguement commandée de façon pyramidale par un dénommé Bolabogg. Nara, qui fait partie des élues à pouvoirs, fait l'objet des convoitises des deux camps et décide finalement de rejoindre celui.... des bons. Elle dégomme des créatures zombies et part en virée avec sa copine. Dans le tome 2, qui est encore plus savoureux, on assiste au suicide assez dérangeant (sur 2 ou 3 pages) d'une jeune adolescente, double sexy de l'héroïne, Violet Gray, qui elle fera le choix inverse.

Derrière des scénarios assez convenus, il faut bien l'avouer, Josh propose un modèle narratif qui mêle les motifs d'une BD d'horreur traditionnelle et l'évocation intimiste des troubles de l'adolescence chez les filles. On est jamais dans Mort@17 dans une analyse digne de Mme de la Lafayette, mais le fait est que le personnage principal qui parle sexe, règles (parfois), émois, et réagit comme une belle jeune fille en fleurs, a des choses à dire. Josh a un dessin qui rappelle le trait de crayon de Bruce Timm, soit une ligne claire facile à appréhender et un dessin qui correspond tout à fait à cette tentative d'un livret mainstream décalé.
Pour ceux qui aiment ça, Mort@17 ressemble (en moins bon) à un mélange de Daria et de Buffy contre les Vampires. On y trouve ce mélange d'action et de second degré salutaire. Sans être la BD du siècle, les trois tomes de la série se lisent vite et agréablement, s'améliorant même au fil de l'installation et du développement des personnages.


Mort@17, Tome 1
Mort@17, Tome 2 : Le sang des saints
Mort@17, Tome 3
Josh Howard
Akileos


Le Livre Noir de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires

Posté par 2goldfish le 26.12.07 à 10:30 | tags : comics, vo, alan moore
Ce Black Dossier n'est pas le véritable troisième tome des aventures de la Ligue des gentlemen extraordinaires d'Alan Moore et Kevin O'Neill. La Ligue, rappelons-le, est une Bd au concept simple et génial : les héros de la littérature victorienne parmi lesquels Alan Quatermain, l'Homme Invisible et le Capitaine Némo, sont embauchés par les services secrets britanniques pour lutter ensemble contre les menaces du monde moderne : Fu Manchu, les Martiens de la La Guerre des Mondes etc...
Jusqu'ici, nous avons eu droit à deux aventures en Bd de la Ligue, et à une, paraît-il, horrible adaptation cinématographique.

Black Dossier n'est donc pas le troisième épisode de la série, mais plutôt un interlude ou un supplément de luxe qui s'avère finalement encore meilleur que le matériel d'origine. Dans les première pages de la Bd, nous retrouvons Mina et Allan, les deux héros des précédents volumes, mystérieusement rajeunis dans le Londres des années 1950 alors en pleine transition après la chute du régime de Big Brother. Mina séduit un espion playboy, qui aime les vodka-martini secouées mais pas frappées, qui se fait appeler Jimmy (pour des raisons de droit, comme plusieurs de ses collègues des fifties, il ne sera jamais plus clairement identifié). Elle l'utilise pour infiltrer l'ancien Ministère de l'Amour et subtiliser le fameux Black Dossier.
La suite de la Bd sera une course poursuite entre les voleurs et Jimmy, assisté d'Emma Peel et Bulldog Drummond (espion britannique pré-Bond), pourtant cette course poursuite n'est qu'une succession d'entractes, ce qui nous permet de souffler entre deux tranches du Black Dossier volé, intégralement reproduit dans les pages de l'album.

Ce dossier est censé présenter l'histoire de la Ligue, de sa première incarnation avec Gulliver, Prospero et Davy Crockett aux plus récentes aventures d'Allan et Mina en Amérique parmi les beatniks. Moore et O'Neill s'en donnent à coeur joie et multiplient les pastiches : d'une fausse pièce inachevée du célèbre biographe William Shakespeare à un hilarant mix entre l'auteur comique P.G. Wodehouse et l'effrayant H.P. Lovecraft en passant par une Tijuana Bible (Bd porno) "1984" et un très drôle chapitre à la Kerouac dans lequel Mina et Allan stoppent le diabolique Docteur Sachs. Il y a forcément plus de références qu'on ne saurait reconnaître, mais peu importe, ça fait partie du jeu : Black Dossier est deux fois plus ludique encore que les précédentes aventures de la Ligue. Les dernières pages font même usage de la troisième dimension grâce à une paire de lunettes fournies avec le livre.


Black Dossier est cependant plus que ludique. C'est aussi une histoire de la fiction et de son rôle depuis l'aube de l'humanité, un traité de dissidence sexuelle plus condensé et efficace que Lost Girls et une démonstration de l'étendue du talent de dessinateur de Kevin O'Neill. D'une certaine façon, c'est un travail plutôt mineur pour Alan Moore, et pourtant on est encore une fois époustouflé par son génie.

Une ultime précision : l'avenir pourrait me faire mentir, nous avons déjà eu de telles frayeurs finalement infondées avec Lost Girls, mais il semblerait bien que le président de DC comics, très en colère après Alan Moore, ait décidé d'empêcher la publication de ce Black Dossier en dehors des USA. Sa lecture demande un très bon niveau en anglais. Toutegois, voyons les choses du bon côté : le dollar ne vaut plus rien pour nous autres riches Européens et même en tenant compte des frais de port, on peut importer la Bd pour une bouchée de pain.


The League of Extraordinary Gentlemen: Black Dossier
Alan Moore, Kevin O'Neill
DC Comics/America's Best Comics

30 jours de nuit : le livre ou le film ? (2)

Posté par Myosotis le 13.12.07 à 16:06 | tags : comics, elucubration, le livre ou le film ?

 

 

Alors que les 2 tomes de 30 jours de nuit, comic book américain de Niles et Templesmith, reviennent en bonne place dans les étals de librairie pour Noël, sort prochainement l'adaptation cinématographique du premier volume de cette série horrifique et romantique par David Slade et avec, dans les rôles principaux, Josh Hartnett et la sublime Melissa George.
Contrairement à ce qu'on avait dit de Stardust (le livre à 4 coudées devant le film), le match entre la BD et le film est plus serré qu'on aurait pu le croire. Le "pitch" partagé (la BD et le film parlent exactement de la même chose, quasi plan à plan) est imparable. En Alaska, dans la petite commune de Barrow, le soleil se couche annuellement pour une période de 30 jours. Pendant cette nuit éternelle, la majorité des habitants quittent la ville, laissant le shérif, sa famille et quelques personnes, isolés du reste du monde. Ils continuent à bosser, à vivre, à s'aimer en attendant le... retour du soleil. Malheureusement pour eux, alors qu'il neige et qu'il caille, le village est attaqué par une bande de vampires superféroces avec des têtes de suppositoires victoriens. Pendant 30 jours, ils vont devoir survivre à l'invasion...

Alors que la BD jouait beaucoup sur le charme étrange des peintures de Templesmith, le seul et véritable héritier (bien qu'il s'en défende) de Dave Mc Kean, le film joue l'angoisse réaliste à plein nez. La lisibilité cinématographique, son image tendent à renforcer l'effet de frousse que la virtuosité de Templesmith transformait en un climat onirique. Les vampires mettent beaucoup plus les jetons et s'expriment dans un patois Roumain et d'une voix gutturale que le comics, et pour cause, ne pouvait pas laisser imaginer. De la même manière, le twist final ("Eben" Josh Hartnett se sacrifiant pour sauver tout le monde, avant d'enchaîner sur un coucher de soleil mortel en amoureux) est presque aussi émouvant, voire un peu plus compte tenu de l'extrême beauté des acteurs choisis, en images que sur le papier. Dans les deux cas, les deux supports peinent à faire sentir (parce que la BD est trop courte et parce que le montage du film laisse à désirer), la notion de durée de la période de survie.

Le trait de Templesmith est trop dynamique et trop concentré sur ses effets verticaux (la neige, la nuit, le sang) pour suggérer les 30 jours qui n'en finissent pas, les non-levers de soleil et l'attente des humains traqués par les vampires. Le film n'y parvient pas plus, incapable de se soustraire à son rythme semi-hollywoodien de poursuites, séquences d'évasion, plans à la con ou morceaux de bravoure, pour laisser respirer et frissonner son monde. Du coup, BD et film peuvent, pour une fois, être renvoyés presque dos à dos, autour d'un semi-échec qui tient autant à des erreurs de gestion (artistique, s'entend) qu'à des défauts intrinsèques des médias. Sur le terrain de l'attente, du temps qui passe... lentement et de l'angoisse, il est assez difficile de rivaliser avec le roman. Est-ce à dire que les mots contiennent par leur double dimension spatiale et sonore, par leur lettrage, leur plumage et leur configuration intrinsèque (un après l'autre) une qualité que les autres n'ont pas ? Ce n'est pas si sûr. Le film qui attend ennuie (souvent). La BD qui attend est souvent prétentieuse. Le livre qui attend (on parlera de Je suis la ou une légende bientôt) peut être un chef-d'oeuvre. Le roman attend toujours, d'une façon ou d'une autre. Il aura plus de mal à pétiller et à rivaliser sur le champ de l'action, de l'humour qui fuse. Chacun ses armes, ce qui ne veut pas dire qu'on ne puisse pas trouver d'exceptions, de contre-exemples etc.

En vue de Noël, néanmoins, on ne recommandera jamais assez la lecture des 30 jours de nuit ou la visualisation de ce bon film, parce que les bonnes idées ne sont pas aussi nombreuses qu'on croit. Celle qui soutient 30 jours de nuit est la plus simple, la plus courte (le 2e tome ouvre sur autre chose), et la plus belle qu'on ait lu depuis... The Fountain, autre livre devenu film (ou vice versa).

 


Top Ten : ce qui reste après l'Alan Moore

Posté par Myosotis le 13.12.07 à 11:00 | tags : comics, alan moore
Alors que leur créateur lance cet automne le troisième tome de sa La Ligue des gentlemen extraordinaires, tome 1 (on reviendra prochainement sur ce Black Dossier très attendu), les superflics mutants du 10e district s'offrent leur première escapade sans Alan Moore et Gene Ha, sous la plume de l'écrivain newbie Paul Di Filippo et du dessinateur Jerry Ordway.
Rappelons que Top Ten est l'une des séries-phare lancée par Alan Moore dans le cadre de sa ligne tout public ABC et un mélange assez savoureux de 21 Jump Street, de Mike Hammer (?) et de n'importe quelle sitcom américaine. Di Filippo, qui semble être un auteur de SF connu (?), mais qu'on ne connait pas, se tire plutôt pas mal de la lourde charge qui consiste à succéder à Moore.

S'appuyant sur des personnages solides auxquels il n'ajoute pas grand chose, il situe l'intrigue de cette nouvelle mini-série cinq ans après les derniers événements qui avaient secoué Néopolis. On retrouve la bande de Top Ten rassemblée pour un barbecue champêtre telle qu'on l'avait laissée ou presque : le vieux commissaire gay est aux manettes, le chien robot en chef de meute lancé dans une procédure d'adoption avec sa fidèle épouse humaine, ToyGirl (la fille aux jouets mécaniques) à la colle avec un Ken en plastique qui s'envoie en l'air avec Barbie derrière son dos, un couple bleu de frère et soeur incestueux, etc. Di Filippo ajoute quelques recrues à la fine équipe, dont une très jolie sirène qui se balade tantôt dans son bocal les seins à l'air ou allume sa collègue goudoue en ondulant sur sa queue.

Côté intrigue, la nouvelle aventure est tordue mais ne manque pas de piment : les Top Ten ont fort à faire avec une sorte de Dr Fatalis spectral géant (tête de mort à l'appui) qui distribue de la drogue de synthèse virale contaminant tout le monde et qui transforme les gens en zombie. Ajoutez à cela que la mairie est tenue par un babouin débile aux manières de cochon, que celui-ci manque déclencher un conflit social en remplaçant le commissaire homo par un ancien militaire et cela donne une bonne mixture irracontable, sans que cela ne déshonore aucunement l'esprit libre et libertaire de la série. Di Filippo en fait peut-être un peu trop dans le pathos (la mort de la mère du CowBoy) et se perd parfois dans les pistes qu'il a lui-même ouvertes. Pourtant, on ne peut pas lui en vouloir d'avoir essayé de rivaliser avec l'intensité narrative d'Alan Moore. Côté dessin, et c'est la bonne surprise, Jerry Ordway fait oublier le Gene Ha des premiers épisodes (on met de côté le Top Ten 49rs et ses ambiances crépusculaires) en truffant ses planches de détails subliminaux (des apparitions de cartoon célèbres comme Popeye, Jimmy Corrigan et d'autres) et en respectant le cahier des charges : Néopolis est une ville de BD sublime, un bonheur pour les yeux et un personnage à elle toute seule.

On a beau patauger un peu vers la fin, Top Ten : Au delà de l'ultime frontière est une prolongation honorable à une série importante, un bon divertissement dans un environnement impeccable, où les héros parlent super-pouvoirs mais aussi crise du logement, adoption ou sexualité. Le nouveau duo a, en cela, accentué l'une des tendances de Moore et Ha qui était de faire primer la vie des policiers sur leurs enquêtes. L'équilibre de l'ensemble en pâtit peut-être, mais on s'amuse plutôt bien et cela suffit à notre bonheur. On n'ira pas néanmoins jusqu'à conseiller ce tome à ceux qui n'ont pas apprivoisé les personnages de Top Ten et leurs petits secrets en de précédentes occasions : ils n'y verraient que du (petit) feu et ce serait dommage.



Top Ten : Au delà de l'ultime frontière
Paul Di Filippo, Jerry Ordway
Marvel Panini France

Il était une fois Fables

Posté par 2goldfish le 12.12.07 à 10:31 | tags : comics

Enfin a été reprise la publication en France du fabuleux Fables dont Myosotis nous avait parlé en termes élogieux il y a longtemps déjà. Ce comic book du scénariste Bill Willingham et du dessinateurMark Buckingham (principalement en tout cas, car d'autres dessinateurs de passages l'épaulent souvent) mérite effectivement qu'on se penche sur lui. N'oublions pas l'excellent encreur Steve Leialoha, tant que nous y sommes, puisque le livre est produit sur le traditionnel modèle taylorien des comics.

Fables raconte l'histoire d'un grand groupe de personnages de contes de fée en exil dans notre monde depuis qu'un mystérieux "adversaire" les a chassés de leur dimension. Les deux personnages principaux sont Blanche-Neige, responsable de "fabletown", quartier de New York où vivent les "fables", et Bigby, ou le grand méchant loup qui a pris forme humaine et rejoint le côté des gentils pour devenir chef de la police des fables.

Dit comme ça, Fables sonne comme un comic book qui tente comme tant d'autre de surfer sur la vague Alan Moore/Neil Gaiman et avec beaucoup de retard.
En interview, Bill Willingham explique d'ailleurs que le concept trouve son origine dans un dessin animé parodiant les contes de fée qu'il a vu enfant (comme Watchmen aurait été inspiré par une parodie des supers-héros parue dans MAD) et dans un projet abandonné de spin-off du Sandman de Gaiman. Rapidement, Fables a heureusement trouvé sa propre voie : plutôt que d'utiliser les contes de fées dans une tentative de commentaire post-moderne sur la fiction, Willingham construit une véritable histoire et n'ironise jamais sur le ridicule ou la profondeur de son concept.

S'il y a un sujet à Fables, c'est probablement la politique. Cela ne saute pourtant pas aux yeux : l'exil des fables peut-être lu comme une métaphore de la diaspora juive, mais, la plupart du temps, aucune référence directe n'est faite à l'actualité. La BD est plus une série de contes moraux de plus en plus complexes : la grande simplicité des personnages (la plupart, que ce soit le Prince Charmant ou Cendrillon, ne sont que de simples archétypes unidimensionnels que Willingham ne cherche aucunement à épaissir) permet une grande lisibilité des situations, quand bien même elles impliquent un casting des plus larges. Toute la richesse de Fables tient donc dans l'accumulation des histoires et des personnes.

Buckingham au dessin aide beaucoup : il a établi avec son ancien (et plus célèbre) collaborateur Chris Bachalo un style très personnel de découpage, multipliant les motifs et les symboles un peu comme J.H. Williams l'a fait dans Promethea. Ce qui peut n'être qu'un gimmick simpliste ("et si les pages avec le Prince Charmant avait la forme d'un blason ?") s'avère parfaitement adapté à la nature archétypale des personnages.

Fables est un truc plutôt rare : un comic book politique plutôt conservateur, et néanmoins subtil ainsi que nuancé, une longue fresque à la Sandman, qui ne se prend jamais pour plus qu'elle n'est et, avec plus de soixante numéros parus aux USA, une série qui ne semble jamais devoir s'arrêter sans qu'on le regrette.


Fables, Tome 1 : Légendes en exil
Fables, Tome 2 : La ferme des animaux
Fables, Tome 3 : Romance
Fables, Tome 4 : Le dernier bastion
Bill Willingham, MarK Buckingham, James Jean


Tout le monde aime American Elf

Posté par 2goldfish le 11.12.07 à 10:20 | tags : lectures de bureau, comics

 

... Enfin, sauf moi, mais je fais déjà suffisament mon Schtroumpf grognon dans ces lignes.
American Elf, c'est le journal dessiné de James Kochalka, Américain qui aime se dessiner en elfe. Ne me demandez pas pourquoi. Il y raconte les insignifiantes anecdotes de sa vie de tous les jours. Tout le monde (attention je dis bien tout le monde) ne fait que de dire que c'est génial. Cela doit certainement l'être. Je dois pour ma part reconnaître qu'il serait difficile de détester ce strip.

En tout cas je ne pouvais pas vous signaler que Kochalka a enfin abandonné son antique système d'abonnement, et que dorénavant les immenses archives d'American Elf sont mises gracieusement à votre disposition sur le web. Pensez à dire merci.

 


Les Eternels de Jack Kirby

Posté par 2goldfish le 07.12.07 à 10:16 | tags : comics, jeunesse

On se sent un peu stupide en écrivant sur Jack Kirby. Le scénario des Eternels, son dernier travail important pour Marvel dans les années 1970, évoque au mieux celui des Mystérieuses Cités d'Or mais, avouons-le, on dit ça par pure flatterie : cette histoire de races mystérieuses créées par des dieux extra-terrestres serait ridicule même au sein d'une Gloubi-boulga night. Les personnages sont de risibles clichés, dont on n'aurait pas voulu dans un film d'aventure muet à Hollywood en 1920 et malgré toute la sympathie que nous inspirent ses créations antérieures tout aussi simples (mais attachantes comme la Chose des Quatre Fantastiques, Hulk, les New Gods, etc...), on ne peut considérer les Eternels que comme l'oeuvre d'un génie cramé, usé par des années de service au comic book et qui balance une nouvelle idée toute les trois pages, non pas parce qu'il est inspiré comme par le passé mais probablement parce que comme nous il s'est déjà lassé de la précédente.

Peu importe la médiocrité du scénario : Kirby était alors au sommet de son art en tant que dessinateur. Il avait depuis longtemps parfait son style unique de composition et de mise en scène conçu pour que chaque élément du dessin semble vous sauter dessus comme si vous aviez mis des lunettes 3D. Ses héros avaient des costumes couverts de symboles géométriques complexes qui n'étaient encore rien comparés aux constructions folles à la limite de l'architecture escherienne qu'étaient les machines de Kirby, des vaisseaux spatiaux incas aux outils mystérieux de dieux, ces constructions ont dû donner des maux de têtes et des érections à Moebius, Giger, Mignola et un million d'autres.

Cerise sur le gateau, le dessin de Kirby bénéficiait pour une fois d'un encrage plutôt bon de Mike Royer et de couleurs propres et nettes (c'est déjà beaucoup à l'échelle de ce qu'a subit Kirby) de Glinys Wein passées par un travail de restauration impeccable des studios Marvel pour une réédition "Deluxe" intégrale.

Dernière bonne nouvelle : on peut parfaitement suivre le scénario inepte des Eternels en se contentant de lire les bulles en diagonale (et en zappant complétement les redondants pavés narratifs) pour s'attarder à loisir sur le dessin spectaculaire. C'est en tout cas ce que j'ai fait après avoir scrupuleusement et péniblement lu "sérieusement" les premiers épisodes de l'intégrale. Les Eternels restent un des travaux les plus mineurs de Kirby et ne doivent leur réédition qu'à la récente résurrection des personnages par Neil Gaiman, mais on peut espérer, pourquoi pas, qu'un succès en librairie ouvrirait la voie à une réédition des New Gods.


Les Eternels : L'intégrale
Jack Kirby
Marvel France 

Seven Soldiers, encore un tour de passe-passe de Grant Morrison

Posté par 2goldfish le 05.12.07 à 10:42 | tags : comics

On avait déjà parlé de Seven Soldiers à mi-chemin. Arrivé au bout de la publication des quatre volumes du projet fleuve de Grant Morrison, on peut enfin en venir aux premières conclusions. En surface, Seven soldiers est un long, complexe "cross-over" super héroïque plutôt bien foutu, en particulier au niveau des dessins (par une miriade d'auteurs trop nombreux pour être énumérés). S'y mêlent des hommages au passé du comic book (à Jack Kirby en particulier) et règlement de comptes avec l'histoire récente des super-héros. Nul doute que si les super-héros vous passionnent (comme c'était encore mon cas il n'y a pas si longtemps) vous trouverez largement votre compte dans ces BD pleines de monstres, de magiciens et de types en collant qui s'échangent gaiement de gros pains enrichis en super pouvoirs.

Morrison se met en scène lui-même comme l'une des mystérieuse figures qui tissent la trame de l'univers des super-héros, le type de commentaires méta-textuel auquel il nous a habitués depuis ses débuts. On y découvre sa fascination récente pour les "univers partagés", ceux de Superman, Batman etc... Créations qui dépassent largement leurs auteurs (mais pas leurs propriétaires, des conglomérats sans visage que Morrison passe curieusement sous silence dans son enthousiasme). D'une certaine façon ces univers sont la réalisation du rêve post-moderne et magique qui anime les créations de Morrison comme celles d'Alan Moore depuis les années 1980.

Tout ça n'est cependant "que" la surface : Seven Soldiers est un roman à clé qui offre un nombre de serrures virtuellement infini. Le nombre et la richesse des théories sur Seven Soldiers disponible en ligne et au choix un testament à la complexité de l'oeuvre, sa capacité à supporter les théories les plus folles, l'imagination de ses lecteurs ou les compétences de charlatan de Morrison.
Vraisemblablement, Seven Soldiers serait une métaphore de l'évolution passée et future des comics mais aussi de l'humanité toute entière, suivant la théorie des Spyral Dynamics qui prétend expliquer très simplement... tout. Les lecteurs de Morrison sont habitués à le voir souscrire à toutes sortes de théories plus ou moins bancales, mystiques et folles et, tant qu'il reste dans la fiction et ne nous fait pas un coup à la L. Ron Hubbard, ses lubies ne devraient pas nous inquiéter outre mesure.

On peut aussi lire Seven Soldiers comme une métaphore kabbalistique, comme un sigil magique destiné à donner le contrôle de DC comics à Morrison (et ça à l'air plutôt bien parti pour réussir) ou bien juste comme un nouvel épisode du dialogue à sens unique entre Morrison (qui parle) et Alan Moore (qui n'écoute pas). Vous pouvez aussi certainement y superposer votre lecture toute personnelle de l'ancien testament, un manuel de montage Ikea ou votre classement des personnages de films de John Hugues favoris via Facebook. Après ça, qui peut dire si la BD est bonne ou pas ? Seven Soldiers est peut-être une arnaque mais, si c'en est bien une, elle est grandiose.







Seven soldiers of victory, Tome 1 : Etranges aventures
Seven soldiers of victory, Tome 2 : Les trois jours du mort
Seven soldiers of victory, Tome 3 : Qui a tué les sept soldats ?
Seven soldiers of victory, Tome 4 : A jamais dans nos mémoires 
Grant Morrison
Panini Comics 


Sandman 7 de Neil Gaiman : Vies Brèves & Longs plaisirs

Posté par Myosotis le 03.12.07 à 17:23 | tags : comics

On voudrait que les publications du Sandman ne se terminent jamais mais il faudra bien s'y résoudre : un jour, il n'y en aura plus.
Vies Brèves est le volume n°7 de la série des Sandman écrite par Neil Gaiman et dessinée ici par Thompson Locke et désormais éditée par Panini Comics (possible que ce soit le 8ème livre néanmoins, je n'ai pas vérifié). C'est peut-être le meilleur tome de la série depuis l'excellent Jouons à Etre Toi.

Vies Brèves repose sur une narration tout ce qu'il y a de plus limpide : la plus jeune des Eternels (en apparence), la foldingue Delirium, parvient à convaincre son frère Dream (le Sandman, donc) de s'embarquer dans une "aventure" à la recherche de leur frère disparu, le barbu et nordique Destruction. Sandman, qui sort d'un énième et douloureux chagrin d'amour, abandonne alors son royaume pour suivre sa frangine, sans enthousiasme d'abord (le moins que l'on puisse dire est que les liens familiaux chez les Eternels sont assez particuliers) puis avec l'idée (commune) que la quête est plus importante que son terme. Le duo tente alors de renouer le fil de la disparition (Destruction est parti de son plein gré et a choisi d'abandonner sa charge) en rencontrant les personnes qui ont vu leur frère ces dernières 200 années (ou à peu près).

Le récit principal est entrecoupé, comme d'habitude, de flashbacks ou de mini-histoires qui se trouvent toutes reliées avec une inventivité et une force stupéfiantes aux personnages principaux. On navigue alors entre les dimensions, entre les continents mais surtout au milieu d'un océan de drames humains ou posthumains bouleversants. Les indices qui mènent à Destruction ont une fâcheuse tendance à disparaître dans des crimes ou morts horribles, à partir desquels Gaiman développe avec finesse sa sombre vision du monde. La notion de mortalité est au coeur de la plupart des histoires et avec elle, et en contrepoint gothique, l'espace d'humanité et de sentimentalisme qui caractérise la race humaine. Il est difficile de ne pas se laisser attendrir par la faiblesse psychologique de la jeune soeur, de ne pas se laisser contaminer par la tristesse ontologique et gothique du Sandman qui habite le récit de bout en bout de sa présence.

Vies Brèves (dont le titre est à lui seul un manifeste) se termine sur les vingt ou trente meilleures pages de la saga : Sandman retrouve, dans des scènes déchirantes, son fils abandonné Orphée, dont la tête avait été coupée il y a quelques siècles de ça. Les retrouvailles seront intenses et nous laisseront baba tant le récit, partout surréaliste, excessif, réussira à retomber sur ses pieds, solides et à développer une morale surprenante sur le sens des responsabilités et le fardeau qui incombe à chacun. Sandman est une série que ses plus enthousiastes thuriféraires qualifient de "shakespearienne" : on voit bien pourquoi. Le dessin a beau être dérangeant, criard et finalement peu engageant, on trouve, dans chaque volume, la même démesure et la même débauche de moyens que dans les pièces du dramaturge, la même facilité surtout, à partir du foisonnement, à aboutir à des "conclusions" d'une pureté sidérante, d'une simplicité... biblique. Ceux qui continuent de snober les "comics" par principe seront bien inspirés de jeter un oeil sur cette série, de domestiquer l'âpreté du graphisme, parce que les romans sont rares, les films sont rares qui offrent une telle dose d'évasion, de stimulation intellectuelle et de plaisir.


Sandman, Tome 7 : Vies brèves
Neil Gaiman
Panini Comics


Noël avec Robert Crumb

Posté par 2goldfish le 30.11.07 à 16:06 | tags : comics

C'est Noël, vous avez l'instinct de vider votre portefeuille pour offrir des cadeaux à vos amis. Mais seulement voilà, vous venez de passer un semaine horrible, chaque matin debout longtems avant les poules pour aller attendre un hypothétique train coincé dans une gare avec beaucoup trop de vos semblables collés contre vous, se mouchant parce qu'ils ont la grippe humaine ou aviaire et qu'ils ont beaucoup trop de germes pour eux tout seul. Dans vos oreilles il y a Nadya qui chante "Comme un Wok" et ça y est, vous avez glissé de l'autre côté. La chute de la civilisation de son état de grâce pré-industriel pour en venir à "ça" vous apparaît comme une insupportable évidence. Vous détestez tous ces gens, y compris vos amis, et vous n'en avez plus rien à foutre de la société, dans les trains maintenant vous vous collez aux femmes avec de grosses fesses et vous imaginez toutes ces choses horribles que vous allez leur faire subir, vous, créature repoussante et libidineuse mais tellement supérieure intellectuellement. Pour Noël, vous allez vous offrir à vous même un album de Robert Crumb.

Il y a justement l'embarras du choix cette année : le véritable cadeau de luxe, pour le connaisseur, c'est Robert Crumb's Sex Obsessions paru chez Taschen. 256 pages en couleurs "d'absurdes galipettes avec de belles, grosses filles et des petits gars flippants". Pour le novice, chez Cornélius, il y a Mes problèmes avec les femmes, une compilation de comics autobiographiques de Crumb qui l'air de rien construit de sources disparates, une histoire de l'auteur avec un début, un milieu et une fin.
Dans la foulée, Cornélius réédite ses deux précédents albums "thématiques" : Mister Nostalgia, consacré à la fascination de Crumb pour l'Amérique d'Entre-deux-guerre, son jazz et son blues, ainsi que Sans issue, consacré à la critique sociale simpliste (mais notre société décadente mérite-t-elle mieux ?) mais acerbe et cinglante de Crumb. Vous voulez que je vous raconte la fin ? On est tous foutus.

Sur le mag : Lire la chronique de ses Sex Obsessions.
Lire aussi le portrait de Robert Crumb




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