Le jour où Ballard est mort
Ballard ne compte pas ici et assez peu ailleurs qu'en Angleterre où il est possible que même le grand public en ait déjà entendu parler une fois ou deux. Le jour où Ballard est mort, je serai simplement paumé et en train de vivre une nouvelle expérience : la première mort d'un écrivain dont je me considère le contemporain, et même s'il est né en 1930, et dont j'aurai pu guetter la sortie des livres en temps réel, dont j'aurai lu et vu l'évolution à quelques mois de distance, celle qui sépare l'écriture de la publication. Je n'aurai jamais connu ça avant : la disparition d'un maître (quel sale mot), d'un seigneur des lettres, d'un prince de la fiction, d'un pape de l'anticipation. Je n'irai pas aux funérailles (trop loin, trop cher), je n'honorerai pas sa mémoire. Je ne le connais pas. Je n'enverrai pas un carton à sa famille. Je ne connais pas son adresse. Le jour où Ballard est mort, je serai seul avec ses héritiers pour lire le futur. Il le faisait pour nous avec souvent un temps (deux temps, trois temps) d'avance et mieux que tout ce que nous pourrions faire par la suite.
Le jour où Ballard est mort, il y aura un trou dans le ciel et le présent tombera dedans. Je publierai, si je suis encore ici, un post blanc (ce que je n'ai jamais fait) sans un mot, sans titre et tout le monde (enfin, ceux qui seront encore là et s'en souviendront) saura que c'est de cela dont il s'agit. Les autres penseront à un bug informatique, ce qui reviendra au même. Des boussoles seront déposées sur le sol en signe de respect. Elles n'indiqueront plus le Nord, pendant un quart de millionième de seconde, elles n'indiqueront plus le Nord, cela ne se remarquera pas tant le laps de temps sera bref, elles indiqueront le ciel, le soleil, n'importe quel astre idiot auquel instantanément et dans un de ces réflexes primitifs dont il nous avait appris l'expérience, nous, les hommes modernes associons le départ de quelqu'un qu'on aime. Le jour où Ballard est mort, je serai seul avec les enfants. Peu de gens savent que Ballard a perdu sa femme très tôt et a élevé seul ses trois enfants, parmi les livres et les meubles. L'histoire ne dit pas s'il bénéficiait des services d'une nounou à domicile, s'il avait une femme de ménage qui, de temps à autre, pouvait le surprendre en train de travailler. Personne ne lui a jamais posé cette question. Si le jour où Ballard est mort ne s'écrit pas correctement ("le jour où Ballard sera mort", commande la Grammaire), c'est parce que ce jour est proche. The Miracles of Life, son dernier livre sorti il y a quelques mois en Angleterre, est l'une des plus belles autobiogaphies d'écrivain vivant qui soit. Il n'y a pas un mot de trop. Vers la fin, Ballard parle de la maladie qui va l'emporter : un cancer de la prostate qui épargne... la prostate mais s'est déjà emparé des os. Ballard est soigné par un médecin qui ne ressemble pas du tout aux médecins de ses livres (et heureusement), ce qui lui a permis de tenir jusqu'ici et de boucler ce retour sur sa vie. Les Miracles risquent d'être son dernier livre. Le jour où Ballard est mort aurait déjà pu se conjuguer au passé, si la science n'était venue à la rescousse. Elle lui devait bien ça après toutes ces années de bons et loyaux services. Le jour où Ballard est mort, le monde ne frissonne pas. Il ne fait ni plus chaud, ni plus froid. Il ne pleut que si des gouttes argentées venues des nuages deviennent plus lourdes que l'air. Le jour où Ballard est mort, rien ne change. Peut-être est-ce qu'il y a juste un peu moins de vent, moins de souffle. Certains le ressentiront. La plupart ne remarqueront rien. Le jour où Ballard est mort est un autre jour. Le jour où Ballard est mort, nous non. Mahmoud Darwich : un mort, une nostalgie, des poèmes"Tu meurs près de mon sang et revis dans la farine il n'y a pas de temps pour l'exil et ce chant." in Ahmad al Arabi, opéra poétique de Mahmoud Darwich et Marcel Khalifé (1984).
Selon ce qu'on raconte, la mort est la seule personne qui n'est jamais en retard, toujours en avance. Celle de Mahmoud Darwich ne fait pas exception puisque le plus connu des poètes palestiniens (israélien) est mort il y a quelques jours maintenant à l'âge de 67 ans. La presse a relayé massivement cette information, sans jamais citer une seule de ses oeuvres comme si c'était un symbole plus qu'un poète qui disparaissait. Mahmoud Darwich, écrivain de langue arabe, était non seulement le président de l'union des écrivains palestiniens mais aussi une sorte de prêcheur d'espoir (un "malade d'espoir" disait-il), d'optimiste permanent accroché à un rêve de paix qui n'est jamais venu. De formation communiste (il est passé par l'Ecole du parti à Moscou), Darwich avait intégré l'OLP jusqu'à appartenir à son comité exécutif. Longtemps exilé, il était rentré au pays en 1995.
De lui, je ne connais que deux choses : un étrange opéra en arabe, Ahmad al Arabi, emprunté à la bibliothèque il y a quelques années et jamais rendu (l'amende doit maintenant être monstrueuse mais j'ai changé d'adresse) et dont vous trouverez ci-dessus la traduction d'un passage. L'opéra est en arabe mais dégage un sentiment de nostalgie pour la terre et les racines perdues qui caractérise la poésie de Mahmoud Darwich. Pour le reste, un très beau et complet La Terre nous est étroite qui reprend des poèmes de l'auteur composés entre 1966 et 1999 et qu'on trouve assez facilement dans la NRF Gallimard. La poésie de Darwich, traduite, y paraît à la fois classique (les critiques lui prêtent des audaces formelles qu'on perçoit assez mal) et monomaniaque. Darwich est obsédé par la perte du pays, la perte de la terre, la perte du souvenir. Sa poésie est à la fois lyrique et épique. Elle s'inscrit de façon permanente et indélébile dans un mode nostalgique qui lui donne à la fois un côté passéiste mais aussi une vigueur folle. Sans que cela soit comparable (encore que...), on retrouve souvent dans ses vers l'énergie mal canalisée et vitale que l'on peut percevoir chez le Genet splendide et indépassable du Captif Amoureux. Les pro-Israéliens rappelleront (on le fera pour eux) que Darwich, opposant farouche aux accords d'Oslo, avait aussi sa face sombre, comme lorsqu'il écrivit ces vers pour le moins ambigus à l'adresse des Juifs : "Alors quittez notre Terre, Nos rivages, notre mer, Notre blé, notre sel, notre blessure". Le poète précisera qu'il ne parlait que de quitter la bande de Gaza et la Cisjordanie. La poésie de Darwich est de toute façon inséparable du conflit au Moyen-Orient et de son identité qui n'aura administrativement jamais existé ailleurs que dans son coeur.
Un site est consacré à l'oeuvre de Mahmoud Darwich
|
Discussions en cours sur le forum livres :
|