Fil d'actu : Actes Sud 
En anglais "Kafka For Beginners", le livre de Robert Crumb et David Zane Mairowitz qu'Actes Sud réédite sous le titre plus simple de "Kafka" tient avant tout de l'essai biographique illustré et seulement en quelques occasions de la BD. Mairowitz est responsable du texte, dans lequel il propose une approche défaite de tout romantisme de la vie de Kafka. Il s'en dégage dès le début en expliquant la différence entre Kafka l'homme et son oeuvre telle que lui la voyait (il était parait-il pris d'un rire incontrolable dès qu'il lisait Le Procès à voix haute) et l'adjectif "kafkaïen", qui décrit une bureaucratie tentaculaire, absurde et dominatrice dont Kafka n'a jamais été la victime. L'obsession de l'auteur pour les relations dominant/dominé viendrait plutôt de sa relation avec son père, géant au fils frêle et maladif. Kafka a vécu sa vie dans la terreur, préférant l'auto-dénigrement et l'effacement à la rebellion. Le parallèlle avec la situation du reste de la comunauté juive de Prague à la même époque est assez évident.
On comprend bien ce qui a pu amener Robert Crumb à ce sujet, lui même ayant grandit avec un père autoritaire dans une ambiance familiale des plus glauques (voir à ce sujet le magnifique documentaire de Terry Zwigoff qui porte son nom). Son travail d'illustration est proprement excellent, évidemment beaucoup moins fantaisiste que sur, par exemple, "Big Ass Comics", mais pas moins expressif. Le livre illustré est une forme rarement bien exploitée, mais le mariage des images et du texte fonctionne ici parfaitement : Mairowitz reste dans les faits bruts et les conclusions logiques, laissant à Crumb le soin d'apporter la vie absente du texte. Non, vraiment, j'ai beau chercher, il n'y a rien qui ne va pas dans ce bouquin, vous devriez vraiment le lire.
Kafka Robert Crumb & David Zane Mairowitz Actes Sud BD


— Il s’est donc enfin réveillé ! avait dit Kerckhoff, entrant dans la chambre. Vous nous avez beaucoup inquiétés, savez-vous ? Sans les soins de Morgiane et de Sarah, je ne pense pas que vous auriez survécu à cette étrange crise qui vous a terrassé le jour même de la disparition de Morrisson… A propos, Morgiane, j’arrive des remparts. Tous les magiciens sont là-bas penchés sur les douves que des soldats venus de la caserne de Sing sont en train de sonder avec de grandes perches. Maintenant qu’un autre participant à notre colloque reste introuvable, le comité de gestion de la forteresse n’a pu faire autrement que de demander à Sing Fou l’aide de la police et de l’armée. Sur ces remparts le spectacle est effrayant car les sangsues qui remplissent les douves s’agglutinent en telle quantité sur les perches des sondeurs que c’est à peine s’ils peuvent les remuer. Certaines même grimpent le long de ces perches, cherchant avec leurs bouches en forme de ventouse à se coller aux mains et aux cous des soldats. — Ce que vous dites là, Kerckhoff, est affreux ! s’était exclamée Sarah – qui jusqu’à présent était restée allongée contre moi. Je ne peux croire qu’un accident soit arrivé dans ces douves… — Un accident ? Sûrement pas ! A moins d’une imprudence aussi stupide que celle tentée l’année dernière par ce petit magicien japonais, il est pratiquement impossible que quelqu’un tombe sans le vouloir dans ces eaux… ou sans qu’on l’y ait poussé. D’ailleurs, à part des restes de chevaux, de chiens et de yacks, il semble que les soldats n’ont rien ramené d’intéressant. Trouveraient-ils encore quelques lambeaux de tissu prouvant qu’un être humain serait tombé dans ces effrayants fossés… Mais non ! Je suis persuadé que nos amis sont bien vivants, retenus quelque part non loin de nous… Mais où ?
Rezvani refuse, si ce n'est sur cet excellent extrait, de céder complètement au jeu de l'absurde et de l'extraordinaire. Son Magicien, installé brillamment dans une forteresse mystérieuse du Tibet, pâtit finalement de ce surcroît de raison pour retenir ses personnages dans un dialogue intelligent sur la magie, ses moyens et ses conséquences.
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 L'illustration est ce qu'on appelle un coup bas qui ne fait pas justice à un ouvrage qui, à défaut, d'être tout à fait convaincant mérite qu'on salue ses ambitions. Dans ce magicien, Rezvani s'imagine en fils d'un magicien cultissime, vénéré par l'ensemble de la profession. Après avoir refusé plusieurs invitations similaires, le fils de la légende accepte finalement de participer en observateur à un Congrès magique annuel se déroulant dans une forteresse inexpugnable dans l'Himalaya. Il embarque ainsi dans une aile volante ultrarapide, créée par son père et mue par des forces inexpliquées, pour rejoindre un Tibet enclavé, en forme de lieu-clos pour l'exploration des âmes et des vies. Au milieu des magiciens, répartis en castes selon leur mérite, le fils devient le centre d'attention de tous. Il confesse, il résiste à l'hagiographie qu'on lui sert de son paternel et joue le rôle du sceptique et du rationnaliste face aux exploits supposés des uns et des autres : téléportation, lévitation, hypnose,... Chez Rezvani, la magie est plus discutée que montrée. La subtilité du livre, bâti à 80% sur des des dialogues, tient en cette volonté du fils de résister à la figure envahissante du père, véhiculée par les magiciens, homme et femmes (quelques personnages de sorcières très réussis), en mettant en cause la réalité de ses pouvoirs. L'interrogation porte ainsi sur la réalité du merveilleux dans son rapport à la science ou la raison, sur la valeur de la croyance et sur la manière dont se structurent les messages outre-réels. La clique des prestidigitateurs est hilarante, peinte comme un congrès de VRP scientifiques, dans ce décor entouré par les montagnes, cernées par des douves profondes et emplies de sangsues géantes. Sur ce canevas parfait, ce qu'on reprochera (à tort) au livre c'est finalement d'être trop corseté par sa forme (le discours) et ses intentions (le double projet étude du lien filial/ exposé sur la magie), au détriment de sa fantaisie. On eut aimé, sans tomber dans un livre de Christopher Moore (encore que), que Rezvani lâche la bride à ses magiciens et leur fasse peut-être faire en direct les miracles dont ils se targuent. Du coup, le livre manque de spectaculaire. A l'inverse d'un Baron de Münchausen, dont l'exposé est tellement clair et brillant qu'on finit par  croire à ses trucs, les magiciens de Rezvani apparaissent, par la faute de l'auteur, en demie-teinte et manquant de consistance. Si c'est bien l'un des propos du livre, il aurait pu être atteint, compte tenu de l'excellente mise en place et des moyens immenses de Rezvani, avec une plus grande efficacité. Le Magicien, comme le père du héros, se lit avec un grand plaisir, suggère l'immense bouquin qu'il aurait pu être mais manque de percussion fantastique. Adage maison : en littérature comme ailleurs, à trop raffiner, on diminue ses effets. Le Magicien, ou l'ultime voyage initiatique Serge Rezvani Actes Sud


On pouvait attendre d'Atomic Park (sous-titre : à la recherche des victimes du nucléaire), l'ouvrage d'investigation de Jean-Philippe Desbordes (chez Actes Sud) qu'il nous livre des scandales énormes : enfants avec des allures de grenouille, accidents à la pelle qui auraient été dissimulés par l'Etat, contamination des nappes phréatiques, etc. Il n'en est rien. L'auteur, qui célèbre ici l'anniversaire de Tchernobyl, revient en deux parties sur le développement des technologies nucléaires (période après-guerre : mise au point, essais militaires), d'une part, sur les risques que fait encourir le nucléaire (civil notamment) pour les travailleurs de cette industrie, et donc, par extension, sur nous, d'autre part. La thèse principale du bouquin est qu'il y un coût pour l'utilisation du nucléaire et que ce coût a toujours été sous-estimé, voire dissimulé par la filière. La démonstration de Desbrodes est évidemment juste lorsqu'il présente, lors d'expériences américaines, les légions de soldats utilisés pour tester in vivo (puis in morto !) l'impact de la bombe sur la chair fraîche. L'armée américain et l'armée française au Maghreb ont joué ce petit jeu là et utilisé des êtres en pleine santé comme cobayes. Plus choquant, les américains ont injecté directement du plutonium à des malades qui ne demandaient rien à l'hosto pour tester ses effets. On se situe ici près du scandale, point où les démocraties rejoindraient les Nazis dans l'expérimentation. Puis on revient au civil. Desbordes démontre avec ses informateurs que les maladies professionnelles sont nombreuses chez les travailleurs du nucléaire : suicides en hausse, cancers,... Il démontre comment au fil des années EDF a externalisé le coût du nucléaire en organisant le marché de la sous-traitance. Desbordes perd clairement en percussion dans cette partie et ne réussit pas à nous affoler suffisamment pour que ce qu'il raconte dépasse ce à quoi l'on pouvait s'attendre. Les fantasmes autour du nucléaire sont, en effet, tels qu'on se surprend devant ce qu'il raconte à considérer que ce n'est pas une surprise, voire à se dire qu'on s'attendait à bien pire. Du coup, le propos est affaibli et l'on se sentirait presque rassuré, effet paradoxal... Le nucléaire est une technologie qui ne sera jamais banale et qui implique une balance permanente entre les avantages sociaux et économiques qu'elle procure et les coûts directs et virtuels (le Grand accident) qu'elle porte sur elle. Le fléau a beau être un peu plombé par l'Etat, histoire de faire pencher la balance du côté des pro-nucléaires, il n'est pas certain que sans cet accompagnement, le nucléaire soit naturellement banni et à bannir. Atomic Park se lit très bien et comme un travail précieux d'information citoyenne. Il n'est pas décisif, à mon sens, quand il s'agit de faire bouger les positions des uns et des autres.
Atomic Park de Jean-philippe Desbordes. Actes Sud.


 " Au milieu du mois de janvier, Mikael Blomkvist donna pour mission à son avocat d'essayer de savoir quand il était censé purger ses trois mois de prison. Il tenait à se débarasser de la corvée au plus vite. Aller en prison se révéla être plus facile que ce qu'il avait imaginé. Au bout d'une semaine de palabres, il fut décidé que Mikael se présenterait le 17 mars à la centrale de Rulläker près d'Osterdund, un établissement pénitentaire souple pour des condamnations légères. L'avocat de Mikael l'informa en outre que la peine serait très vraisemblablement écourtée. - Tant mieux, fit Mikael sans grand enthousiasme".
Comme on le voit dans cet extrait, Mikael Blomkvist tient la grande forme. Ce journaliste qui vient de perdre un procès en diffamation est chargé par un industriel d'une bien déroutante enquête : depuis quarante ans, celui-ci reçoit une fleur séchée à la date anniversaire de la disparition de sa fille adoptive. Héros presque brisé dans la pure tradition du polar scandinave, Blomkvist est épaulé par une fouineuse en délicatesse avec l'appareil social entier. Stieg Larsson livre avec " les hommes qui n'aimaient pas les femmes" le premier volet de la trilogie Millenium dont il remit le manuscrit à son éditeur peu de temps avant de mourir. Les hommes qui n'aimaient pas les femmes. Stieg Larsson. Actes-Sud. Collection Actes Noirs. Le polar scandinave à la loupe. A lire dans le mag de Flu.


 "Nous avons inventé Wally pour le remettre au pagayeur ayant fait preuve de négligence, lequel doit protéger Wally pendant toute une journée. C'est cet esprit de protection, cette obligation d'être attentif qui, au fond, nous protège tous. Cela ,nous rappelle qu'il faut veiller les uns sur les autres. Je suis certain que ceux d'entre vous qui ont descendu le haut Aurino, aujourd'hui, en auront compris l'importance. Pourtant, nous avons tous été incroyablement négligents et insouciants, puisque personne n'a compris que l'un d'entre nous, même si ce n'était pas un membre à part entière de notre groupe, en tout cas une personne proche de nous, se sentait mal, extrêmement mal. Au point de tenter de se tuer."
On le savait depuis Délivrance qu'il ne fallait jamais, jamais, faire de canoë. Bon, c'est vrai que là il s'agit de kayak. N'empêche : dans Rapides, Tim Parks raconte un stage de descente où les rochers ne sont pas la menace la plus flippante. Une chronique dans le mag, bientôt, écrite sans gilet de sauvetage.


Je ne connaissais pas Percival Everett et c'était un tort. Le monsieur est Noir ET universitaire, ce qui en soi est déjà une performance aux Etats-Unis. Il en serait à une quinzaine de romans publiés outre-Atlantique dont Désert Américain, sorti il y a quelques semaines chez Actes Sud, est le deuxième à bénéficier (sauf erreur) d'une traduction en français. En attendant que je me mette à Effacement (sorti en janvier en poche - et qui traite de la question noire), deux mots sur Désert Américain. L'intrigue est facile à résumer mais inédite : un universitaire en crise (personnelle et professionnelle) a un accident de voiture et est décapité. Le jour de son enterrement, il se lève du cercueil et VIT. Du coup, ça met un secret bordel un peu partout. Dit comme ça, cette histoire de mort-vivant paraît ridicule et elle est en réalité bien pire que ça : farfelue au point de faire passer les bouquins de Christopher Moore pour du Balzac. Ted, l'universitaire mort-vivant, va "révéler" le rapport de l'Amérique à la mort et au sacré, en croisant qui une secte religieuse façon Daviediens, qui une base d'Etat à Roswell expérimentant sur le vivant, qui des clones de Jésus, des croyants, etc. Le rythme est incroyablement rapide. Les idées foisonnent, n'interdisant pas un excellent développement des personnes et une bonne part d'analyse psychologique (si,si). Du coup, l'outrance passe, on rigole énormément et Everett se paie quelques jolis moments d'émotion (les rapports entre Ted et sa femme Gloria). Et toujours cette éternelle question : pourquoi est-ce qu'en France etc ?


Je viens de terminer Les Maîtres du jeu (chez Actes Sud), roman de l'américain Mark Costello, et n'ai que du bien (ou presque) à en dire. Situé dans la région paumée du New Hampshire, les Maîtres du jeu est un bouquin typiquement américain qui convoque pêle-mêle des souvenirs livresques et cinématographiques : le film la Ligne de Mire d'Eastwood, parce que l'héroïne est une flic garde du corps du vice-président des Etats-Unis, qui escorte au sein d'une équipe le grand homme en tournée dans sa région natale; Microserfs de Coupland car le frère de l'héroïne Vi est un informaticien spécialisé dans le développement de jeux vidéos en pleine crise existentielle; OutreMonde de Don Delillo parce que la virtuosité et l'amplitude de certaines scènes rappellent la formidable scène d'ouverture de ce roman (le fameux match de baseball du siècle). Les Maîtres du jeu a toutes les qualités du roman américain d'aujourd'hui : il est long, précis, documenté, mêlant avec art une réflexion sur la société (ici, la politique, le jeu vidéo, l'engagement professionnel, la morale) et des enjeux plus strictement individuels (le couple, l'éthique), sur un ton réaliste et, ici, non spectaculaire mais pas dénué de lyrisme. C'est cette double-dimension, écrite et pensée naturellement, qui me semble illustrer la supériorité du roman anglo-saxon sur le roman français en particulier. Les auteurs français se comptent sur le doigt d'une main (deux peut-être) qui essaient ce type d'ouvrages et y parviennent aussi bien que les Américains (qui?). Les Maîtres du jeu a quelques faiblesses (l'intrication des fils narratifs est parfois forcée, quelques personnages sont sous-développés) mais emporte la mise sur sa seule séquence finale : la virtuose et prévisible tentative d'assassinat politique sur le VP est un grand morceau de littérature.


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