Dostoïevski et Martin Amis Coïncidence étonnante (ou début d'une période russe), je viens d'enchaîner la lecture de Crime et Châtiment de Dostoïevski (que je n'avais jamais lu) et de House of Meetings, le nouveau, court et excellent roman du britannique Martin Amis. Alors que je m'interrogeais sur les rapports entre les deux ouvrages, je tombe sur cette séquence, page 57, qui me paraît être une critique très pertinente des travaux de "Dusty", comme le surnomme Amis."Vous les occidentaux, le seul écrivain russe qui vous parle est ce vieux sac à vent, ce vieux corbeau, ce génie de Dostoïevski. Vous l'aimez parce que tous ses personnages sont foirés SCIEMMENT. C'est justement ce que Conrad ne supportait pas chez lui, tous ses personnages de fous sacrés, de débiles sans le sou, d'étudiants affamés et de bureaucrates paranoÏaques. Comme si la vie n'était pas assez dure, ces types font tout leur possible pour oeuvrer à leur propre souffrance." (traduction plus que libre) Il faut avouer que c'est assez bien vu. Dans le roman d'Amis, ce discours est tenu par un vieillard russe de 80 balais, sorti du goulag il y a quarante ans. Cette phrase nous rappelle qu'Amis, avant d'être un grand romancier, est aussi un énorme critique littéraire, très lucide, très synthétique. La fonction de tels critiques, et c'est le cas ici, est de donner un éclairage étonnant et quasi extralucide sur une oeuvre ou un auteur. Si l'on y pense, qu'on aime ou qu'on aime pas Dusty, il n'est pas sûr qu'on puisse porter un jugement de valeur sur son oeuvre plus pertinent que celui-là. Il y a évidemment une bonne centaine d'autres raisons de lire la House of Meetings, mais j'y reviendrai une autre fois.Commentaires
De van, posté le 16.10.06 à 09:41
![]() Et de centaines de raisons de lire Crime et Châtiment. Peut-être que ses personnages foirés, encore plus foirés que nous, nous rassurent. Crime et châtiment a marqué ma vie de lectrice. De vento, posté le 16.10.06 à 11:02 ![]() Cette notule est aussi une invitation à lire Conrad ![]() De fausto, posté le 16.10.06 à 12:24 ![]() J'ai lu "House of meetings" la semaine dernière, et c'est en effet très bon. Malgré tout, ce livre a quelques défauts. C'est en tout cas très différent des précédents romans de Amis, et pour ce que j'ai lu du suiavant qui est à paraître en 2007, cela semble inaugurer une nouvelle direction. De Anne-Sophie, posté le 17.10.06 à 15:15 ![]() J'ADORE Martine Amis, c'est vraiment un auteur excellent, à faire connaître, A bientôt De ludus, posté le 17.10.06 à 20:54 ![]() Et tu as lu quoi de bon de lui ? De fausto, posté le 18.10.06 à 13:43 ![]() Son meilleur livre est, selon moi, London Fields. Time Arrow vaut le détour également. Et bien sûr, "House of meetings": http://table-rase.blogspot.com De David-David, posté le 21.02.07 à 15:49 ![]() Qu'un écrivain de la taille de Martin Amis s'en prenne ainsi à un écrivain de l'envergure de Dostoievski, c'est un peu court, non? Le trait de caractère des persos de Dosto que Amis appelle (et pense avoir identifié en tant que) "foiré sciemment", c'est bien l'âme russe, l'idée russe. Ne pas oublier que Dostoievski écrivait pendant une période où la Russie, justement, se cherchait, politiquement et culturellement face à l'Occident, tout en refusant le simple suivisme. Le génie de Dostoievski est d'avoir dégagé le caractère syncrétique de l'esprit russe (càd un discours qui mêle tout à la fois philo, morale, rhétorique, logique, politique, socio etc), qui passe en Occident, à tort, pour de la sophistication, quoi qu'en dise Amis. Là où l'esprit occidental est cartésien, l'esprit russe est syncrétique, ce qui explique les galeries de désaxés (selon les standards occidentaux) qu'on rencontre chez Dostoievski. Ce qu'Amis considère comme "sciemment" foiré, ce n'est rien d'autre que l'habileté d'un grand écrivain à bien représenter ses personnages. Quant à la phrase que tu cites, je ne veux pas être méchant, mais elle ressemble fort à une bonne petite formule critique sans vrai point. Amis a dû être content de lui lorsqu'il l'a trouvée. De sylwa, posté le 22.09.07 à 02:06 ![]() Marqués par une foi chrétienne qui, loin d'être bigote et expression d'une peur de la mort, est ressentie comme une révélation de la Bonté, de la Générosité sincère et profonde, à laquelle le flègme et le pragmatisme anglais, comme le cartésianisme français ( auquel seul un Flaubert fait exception, par "Félicité" ) ont peu d'accès, les héros de Dosto n'oeuvrent certainement pas à leur souffrance, tout simplement ils ne peuvent avoir qu'un air hagard et désaxé face à la cruauté du mercantilisme moderne Ajouter un commentaire |
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