J'ai toujour pensé que Umberto Eco était meilleur essayiste que romancier. Histoire de goût sans doute, mais surtout parce que la formidable érudition qui, à mon sens, plombe (souvent) ses romans, permet des fulgurances extraordinaires de légèreté lorsque, comme ici, il se contente d'esquisser des théories de quelques pages, en articles de presse ou dans des galeries d'essai. A reculons comme une écrevisse est peut-être bien sa collection la plus pertinente et la plus percutante depuis la Guerre du Faux, qui a plus de 20 ans.
La thèse qui lie les différents articles-chapitres qui composent l'essai est, très caricaturalement, que le monde est en décrépitude et marche le cul par dessus tête, à rebours, ou à reculons comme une écrevisse. L'Histoire qu'on annonçait tantôt linéaire et en progrès ou, avec la fin du bloc de l'Est, arrêtée pour de bon, serait, selon Eco, en train de hoqueter et de nous resservir, dans une sorte de best-of misérable et tout à fait moderne, ses anciens et désastreux succès. Retour de l'opposition Chrétienté/Islam, retour du débat Etat/ Religion, retour des Croisades, retour de Fu Manchu et du péril chinetoque, retour des débats sur l'origine des espèces, retour du choc des cultures, ère du revival à tout crin et j'en passe.
En faisant un rapide tour de l'actualité politique et panculturelle de ces dix dernières années, Eco esquisse un monde où l'Histoire n'agit plus que comme une machine à ressusciter les emmerdements qu'on croyait à jamais dépassés. Cette intuition peut sembler un rien bêta et frivole mais est servie ici par des analyses d'une finesse et d'une saveur littéraire appréciables . Si l'on scrupte le monde à la recherche de ce sentiment de "déjà-vu" (pas étonnant que l'expression existe en tant que telle en langue anglaise), on découvre bien des choses et on se sent, sans aucun effort, beaucoup plus intelligent et clairvoyant qu'avant d'avoir lu le livre. C'est bien le signe que l'auteur a réussi son coup.
A reculons comme une écrevisse
Umberto Eco
Grasset