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Ballard et les galeries marchandes

Posté par Myosotis le 05.10.06 à 09:00 | tags : vo, ballard

Je viens d'achever la lecture du dernier roman de JG Ballard, Kingdom Come, sorti il y a quelques semaines en version anglaise. Il serait étonnant que le roman fasse date lorsqu'il sortira en France, ni même qu'il soit retenu comme l'un des romans importants de l'écrivain (à moins que celui-ci décède avant d'en avoir écrit un autre, ce qui est toujours possible). Kingdom Come est ballardien jusqu'au trognon : même personnage-héros que d'habitude, même structure (un décès qui amène l'intrusion d'un pseudo-enquêteur dans un milieu de comploteurs), même construction linéaire (les secrets sont levés un peu vite et la progression peu soutenue) et quelques autres défauts, même chute quelque peu attendue (l'échec de la révolution). Le principal mérite de Kingdom Come est de porter une vision politique ou post-politique qui vous suit longtemps après la fin du livre. Le monde, dit Ballard, tourne désormais ou tournera bientôt autour des micro-communautés de classes moyennes communiant dans de grands ensembles commerciaux totalitaires. Dans Kingdom Come, l'attachement à la Nation (anglaise ici) ne tient plus sur les valeurs, ne tient plus sur la culture mais repose sur un mécanisme d'affiliation aux loisirs de proximité (cartes de fidélité, club de gym, club de supporters), à une Paroissiale Galerie Marchande où se pratiquent les sacrifices, les offrandes et les cultes. Le mouvement s'interrompt pour n'exister que comme déambulation marchande ou fièvre acheteuse des fins de semaine.
En radicalisant ses théories, énoncées dans SuperCannes et surtout Millenium People, selon lesquelles le centre des pays occidentaux n'est plus au centre mais dans les marges (banlieues pavillonnaires), selon lesquelles la violence totalitaire (raciste, de classe, communautariste) est le seul divertissement disponible pour les hommes normaux, Ballard ouvre (mal) un champ des possibles terrifiant parce que probable et en germe. Kingdom Come est un prolongement sous une forme romanesque du séminal Livre des Passages de Walter Benjamin replaçant le lieu de commerce au coeur de la modernité et, en un sens, au coeur de la barbarie contemporaine.
Kingdom Come
JG Ballard

Commentaires

De Maxence, posté le 05.10.06 à 16:11 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Son dernier roman Millenium People était déjà bien décevant...

De M, posté le 10.09.07 à 23:25 Prévenir les modérateurs en cas d'abus

Quels romans de Ballard m’avais-tu conseillés Myosotis ? Si je me souviens bien la trilogie du béton était à éviter dans un premier temps car il risquait d’avoir sur moi un effet Dantec Light ! Je suis tombée par hasard sur « Kingdom come » et je me suis dit : « Pourquoi pas !».  Le style de Ballard –dans ce dernier roman- fait penser par moments à celui de Dantec, oh, à peine ! C’est très imagé –et parfois même un peu tarabiscoté : « l’épais nuage noir de ses cheveux détachés rappelait l’écran de fumé d’un destroyer nerveux » quelle idée !- mais ça passe ; peut-être parce que c’est écrit à la première personne, que l’histoire est racontée par un publiciste à la tête farcie d’images justement ou alors parce que le contexte s’y prête bien. J’en sais rien !



De Montsé, posté le 10.09.07 à 23:28 Prévenir les modérateurs en cas d'abus

A vrai dire, je ne m’attendais pas à le trouver passionnant. Je ne suis pas certaine d’avoir bien choisi le terme : Habituellement, un roman passionnant est pour moi un roman qui m’absorbe totalement, que je lis d’une traite, et qui du coup me suit partout (si je reste trop longtemps aux toilettes, on sait pourquoi, hé hé hé !!!) Or, j’ai mis un temps fou à lire « Kingdom Come » ; je ne cessais d’interrompre la lecture. Ce qu’il avait de passionnant, était sa capacité à me faire réfléchir. Ben oui, les navets que j’ai lus pendant des années, ne nécessitaient pas une grande activité cérébrale ; j’étais p’têt bien un peu rouillée aussi !

 

Quelle surprise de me trouver en phase avec l’auteur sur pas mal d’idées. Sauf que Ballard pousse nettement plus loin ! Impressionnant ! Si au moins chacun d’entre nous pouvait se remettre en question : « T’es en plein dedans ma cocotte. Un petit coup de blues et hop tu pars à l’assaut des magasins pour t’acheter une bricole dont t’as pas besoin –le consumérisme est une idéologie rédemptrice- : Une paire de lunettes Dior, un sac à  main Gucci… je rigole, j’ai pas d’argent à gaspiller, non mais!»  Les centres commerciaux sont devenus la promenade du week-end où on tue l’ennui à coups de chéquiers !



De Montsé, posté le 10.09.07 à 23:32 Prévenir les modérateurs en cas d'abus

Consumérisme, ennui, folie ! Le roman est construit autour de ces notions dont Ballard fait le lien en long en large et en travers. Très intéressant, mais un peu tiré en longueur ! La prise d’otage tombait à point nommé pour apporter au roman un peu de dynamisme… Bref, j’ai particulièrement retenu le principe curieux selon lequel le consumérisme crée d’énormes besoins inconscients –jusque là tout va bien- que seul le fascisme peut satisfaire. Ah ! En fait le fascisme est la forme que prend le consumérisme quand il opte pour la folie élective, c’est-à-dire la folie choisie (psychopathie élective selon Maxted, le psy). Il s’agit visiblement d’une démence primaire qui se trouve tapie en nous et qui ne demande qu’à se libérer. Et quelles libertés nous reste-t-il, hein ? Celle de perdre délibérément le contrôle de soi !!! Paraît-il. T’as raison James, il y a des jours, ce n’est pas l’envie qui me manque… J’ai juste besoin d’une raison acceptable !!!



De M, posté le 10.09.07 à 23:35 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Il vaut peut-être mieux que je ne lise pas "Central Europe", hein ?     Enfin, s'il me faut 6 mois pour le lire, ça vous lassera un peu de répis !  Good night...

De Montsé, posté le 11.09.07 à 13:51 Prévenir les modérateurs en cas d'abus

Passionnant. Tout de suite les grands mots !!! J’ai trouvé le roman intéressant  et pris le temps de réfléchir sur le sujet : Une société formée d’individus qui s’ennuient, conditionnés à trouver le « bonheur » en achetant des biens de consommation ! Indubitablement, Ballard est dans le vrai et la manière dont il exploite le sujet, qui tient quasiment de la SF (je saisis mieux ce que vous appelez de l’anticipation sociale), est original… pour celui qui le découvre, à ce que j’ai compris ! Le problème que je rencontre avec ce roman est que les idées autour desquelles se construit le roman sont trop rabâchées à mon goût ; ça traîne en longueur ! Ce n’est pas évident que je relise du Ballard –ou alors bien plus tard- pour différentes raisons : J’aime les rythmes plus soutenus et puis en ce moment j’ai envie de goûter à la littérature comme on mange des tapas ! That’s all folks !



De CF, posté le 11.09.07 à 14:17 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Il y a un énorme paradoxe dans ce bouquin de Ballard - le seul que j'ai lu et je pense en lire d'autres et des plus intérressant - c'est que la première partie "théorique" de description et d'analyse est passionnante alors que la seconde, celle de l'action et de la révolution est chiante à mourir...Il s'enlise dans le récit et a terriblement de mal à trouver la sortie -de secours- du Dôme !!

De Montsé, posté le 11.09.07 à 20:56 Prévenir les modérateurs en cas d'abus

Je te rejoins dans l’idée CF. Il y a bien une partie « théorique » où le protagoniste rencontre  les personnages mêlés à l’assassinat de son père et où chacun y va de son discours sur le consumérisme : « Le consumérisme exalte l’union, il est optimiste », « l’avenir verra entrer en compétition les grandes psychopathies, toutes délibérées, toutes issues d’une tentative désespérée d’échapper au monde rationnel et à l’ennui du consumérisme » et bla bla bla… Vraiment intéressant, mais au bout d’un moment, je me suis dit qu’il fallait passer à une autre vitesse ! Là, boum, prise d’otages. Ca tombe bien ! Malheureusement, l’action que j’attendais s’est révélée bien molle. Ballard parle beaucoup de violence, mais avec trop de distance, non ? Tout n’est qu’observation et analyse, finalement ! Quoi qu’il en soit, lire ce roman a été une expérience plaisante. Et maintenant j’arrête, promis !



De M, posté le 13.09.07 à 12:09 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Personne pour infirmer ou confirmer ce que j'avance ? Je vais attraper la grosse tête !!!     Il manquerai plus que ça...

De myosotis, posté le 13.09.07 à 14:25 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Ttu as tout à fait raison. C'est ce que je disais dans ce billet (dont je ne me souvenais plus du tout) : le livre est très intense... idéologiquement mais ne prend pas complètement sur le plan romanesque. Bien sûr, quand on connaît les autres livres de Ballard, on prend l'habitude de passer sur les détails (l'écriture, la psychologie des personnages, l'émotion même) parce qu'il donne l'impression de ne plus vouloir revenir dessus d'un livre à l'autre. Ce sont des schémas, presque des personnages récurrents même si ce ne sont pas les mêmes, du récit ligne claire. Du coup, le manque joue moins comme quand on lit une BD de Tintin et qu'on connaît les codes, on ne se dit plus qui c'est ce Tintin ? ou comment on en arrive là ? On prend juste ce qu'il y a à prendre de nouveau et Kingdom Come est à cet égard assez bon et dense. Mais je comprends qu'on puisse le trouver faiblard ainsi pris à l'unité.  Tu avoueras que ça fait quand même réfléchir.

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