Comme Pasolini, qui y jouait plutôt pas mal, Albert Camus était un grand amateur de football, ce qu'on ne sait pas assez souvent. Pasolini jouait sur le côté, arrière latéral ou ailier (selon les humeurs), tandis que Camus évoluait en position de gardien de but. Etrangement, et ce qui donne une idée de l'opposition entre les deux hommes et peut-être un angle d'appréciation concernant la panthéonisation du second (le premier étant italien, il n'a pas sa chance, en plus d'avoir été communiste et...gay), Pasolini et Camus, qui n'ont jamais joué ensemble, ni porté le même maillot, avaient de la portée morale du football des conceptions diamétralement opposées.
- J'ai appris que le ballon n'arrive jamais par où on croit qu'il va arriver. Cela m'a beaucoup aidé dans la vie, surtout dans les grandes villes, où les gens ne sont en général pas ce qu'on appelle droits.
Il apprit aussi à gagner sans se prendre pour Dieu et à perdre sans se trouver nul, savoirs difficiles ; il apprit à connaître quelques mystères de l'âme humaine, dans les labyrinthes de laquelle il sut pénétrer plus tard, en un périlleux voyage, tout au long de son œuvre."
Pour Pasolini, changement de perspective même si les deux points de vue ne sont sans doute pas aussi éloignés que les mots le laissent paraître. L'écrivain italien tenait d'une part le football pour la dernière manifestation contemporaine du sacré dans le monde (en se basant sur l'audience du Calcio), tout en considérant que les forces à l'oeuvre dans le football (en tant que jeu et spectacle) concouraient non seulement à l'asservissement des masses (approche marxiste) mais également à l'expression de l'idéologie libérale au sein même du jeu. En clair et si on pousse un peu plus loin la pensée de l'auteur de Théorème, le football se pose en école de la vie (rude) et en terrain de concours pour les individus joueurs. On rivalise, on cherche la meilleure position, on abat l'autre, on se met en valeur tout en essayant de conserver un esprit collectif. Le jeu est sauvage et c'est ce qui le rend beau. L'affrontement laisse immanquablement une équipe sur le carreau, des types au rencard, exaltant les vertus de la réussite et de l'exploit individuel. Si Pasolini avait vu Henry marquer contre l'Irlande, il aurait sûrement salué le geste d'un air... dégoûté. Camus aurait joué au révolté et demandé à ce qu'on rejoue le match. En tant que joueurs, il est probable que les deux hommes auraient fait ni vu ni connu.
Sur fond d'affaire Henry, on voit bien qu'il serait assez facile d'opposer ici un Pasolini réal-footballistique et un Camus angélique (encore et toujours le même procès). La vraie question qui se pose est de savoir s'il est nécessaire ou pas de faire entrer un footballeur au Panthéon ou simplement de lire ses livres. La France en a-t-elle vraiment envie ? Des deux, on prendra évidemment Pasolini, plus robuste et dur sur l'homme, plus réaliste et cruel que Camus. Et puis faire entrer un Italien qui n'a rien demandé mais qui connaît le foot aurait aussi une bien belle allure.
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JE CROIS QUe ce sujet de "camus et le sport " est essentiel sinon ce serait faire l'impasse sur une activité qui a sans nul doute marqué sa vie....Michaël Manchon auteur d'un livre d'histoire consacré au Racing Universitaire d'Alger, club de coeur de Camus et disponible aux Editions Gandini