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Quel est le plus bel endroit pour mourir ? Exemple avec Walter Benjamin

Posté par Myosotis le 28.11.08 à 17:11 | tags : élucubration, littérature en vidéo
 
Certains vous diront qu'il n'y a rien de mieux que de mourir au lit avec une blonde à forte poitrine entre les cuisses, d'autres préféreront mourir sur scène en chantant Amsterdam ou en jouant Le Bourgeois gentilhomme, dans leur lit, sur une île déserte, la lune, en voiture à 250km/heure projeté contre un pin, et on en passe. Il y a presque autant de fantasmes de mort que de fantasmes de vie et aucune qui rattrape le déchirement (ou la libération) de l'événément lui-même. Peu importe quand cela se produit, ni quand. Il n'y a qu'une chose qui compte : le résultat. Pas si sûr, c'est un poncif que de dire qu'il y a des morts réussies et des morts foireuses, des morts glorieuses et des morts qui ne valent pas la peine d'être vécues. Une poire à lavement dans l'anus qui vous déchire les intestins et vous laisse abandonné sur un tapis persan en train de vous vider d'à peu près tout ? La mort de l'écrivain Jean Lorrain, esthète fin de siècle, n'est pas brillante même si elle se tient et n'est pas dénuée de sens dans la vie de celui-ci. Qui dit mieux ?
 
 
Dans l'histoire des morts, celle de Walter Benjamin, notre ami philosophe, a toujours eu une résonance particulière car elle symbolisait, d'une certaine façon et comme celle de Stefan Zweig qui suivrait de peu dans une version carioca, la mort de la culture européenne. En septembre 1940, Walter Benjamin est un homme en bout de course. Réfugié à Paris, il quitte la capitale la veille de son invasion par les troupes nazies. Benjamin rebondit à Marseille avec sa valise et quelques livres, puis tente de gagner l'Espagne par les Pyrénées. Aidé par deux anti-nazis, Hans et Lisa Fittko, Walter Benjamin accompagné de deux autres personnes, s'engage dans une escapade qui le mènera à bout de forces (il n'a que 48 ans mais est un homme bouleversé et malade) dans la petite ville espagnole de PortBou. En route, Benjamin est informé qu'une nouvelle directive du gouvernement franquiste a commandé aux policiers espagnols de reconduire à la frontière les fugitifs. De peur d'être arrêté, Benjamin absorbe une dose substantielle de morphine et se suicide donc durant sa première nuit d'homme libre.
 
 
La fameuse directive, quant à elle, ne fut jamais appliquée et fut même annulée quelques jours ou heures avant ou après l'information livrée à Walter Benjamin, faisant de sa mort une mort sans cause. Le petit film ci-dessus ne remplace pas le très beau documentaire Who Killed Walter Benjamin ?, impossible à voir chez nous et qui reprend pas à pas cette odyssée de la pensée, mais donne une idée assez précise de ce que furent les derniers pas de Benjamin. Il y a évidemment une valeur hautement symbolique à ce que cette dernière transhumance d'un des penseurs les plus fins du siècle se soit tenue dans ces conditions : dans un cirque naturel sublime, à cette altitude, face à la mer. La mort de Walter Benjamin a beau être une mort imbécile (techniquement, il n'avait sans doute plus besoin de faire ce qu'il a fait) mais c'est une mort à la scénographie parfaite par son rapport à la nature, par sa dramaturgie, par sa triste banalité.
 
 
Avec Benjamin, c'est la vieille culture européenne qui met un genou à terre alors qu'elle était boutée par la barbarie hors de son espace vital originel. Avec Benjamin, qui avait dans sa valise son oeuvre monument, ses Passages inachevés qui deviendraient par la suite le manuscrit perdu le plus précieux du monde, une époque rendait-elle les armes devant une autre, d'horreur, de masse et d'inculture ? Sur sa tombe, on choisit d'inscrire l'une des phrases si simples et compliquées de Benjamin, tirée de ses Thèses sur la philosophie de l'histoire : " Il n'y a aucun témoignage de la culture qui ne soit également un témoignage de la barbarie ". Comprenne qui pourra.




Commentaires

De Basile, posté le 30.11.08 à 21:59 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Merci pour la balade.

De ika, posté le 01.12.08 à 14:00 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
J'ai du bol d'habiter pas très loin de Port Bou et de pouvoir me balader dans le coin quand je veux. Il y a un mémorial Walter Benjamin pas très loin mais je n'y suis jamais passé. Pas plus que je n'ai lu ses livres, qui ont la réputation d'être peu compréhensibles pour les gens normaux.

De vlan, posté le 01.12.08 à 14:25 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Myosotis, t'es anormal      

De RIP rIP , posté le 01.12.08 à 15:09 Prévenir les modérateurs en cas d'abus

Une poire à lavement dans l'anus qui vous déchire les intestins et vous laisse abandonné sur un tapis persan en train de vous vider d'à peu près tout

pas mieux

sauf peut-être le mec qui a bu du liquide de frein paskil avait plus rien à picoler



De Solfa, posté le 01.12.08 à 16:05 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
C'est étrange: je n'arrive pas à ne pas penser à Into the wild.

De Mat, posté le 03.12.08 à 13:17 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Port Bou est en France, pas en Espagne

De Ignatus, posté le 04.12.08 à 06:42 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
La mort de Benjamin et d'autant plus symbolique que pendant ce temps là ses compères de l'Ecole de Francfort trouvaient refuge à Los Angeles (ou en Californie): pour la vieille culture européenne c'était donc soit la mort, soit la dilution dans la nouvelle culture américaine, entre hardboiled polars et Hollywood.

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