Travaux pratiques : les nouveaux essais des P.U.FCet automne, les célèbres P.U.F accueillent du sang neuf dans leur catalogue. Dirigée par Laurent de Sutter, chercheur et enseignant bruxellois, la toute nouvelle collection des P.U.F, baptisée "Travaux Pratiques", entreprend en effet de faire entendre les voix d'une génération montante d'auteurs. Les deux premiers ouvrages qui paraîtront dans la collection, le 15 octobre prochain, donnent le ton : Camille de Toledo (auteur notamment du remarqué Archimondain jolipunk, Calmann-Lévy, 2002) proposera une réflexion sur l'état du réel dans la littérature avec Visiter le Flurkistan ou les illusions de la littérature monde. Quant à Pascal Chabot, philosophe spécialiste de Simondon, et par ailleurs conseiller artistique de la chorégraphe Michèle Noiret, il interrogera la notion de progrès, dans Après le progrès. Nous avons posé quelques questions à Laurent de Sutter sur la collection Travaux Pratiques, qui devrait désormais publier quatre titres par an.
Je ne suis pas très sûr de la nécessité de dépoussiérer quoi que ce soit. J'ai plutôt l'impression que ce qui importerait - et dont « Travaux Pratiques » serait la manifestation éditoriale - est la nécessité renouvelée de choisir. La « pensée française », comme vous dites, me paraît aujourd'hui confrontée à l'alternative suivante : ou bien poursuivre le travail des maîtres de Mai 68, ou bien tenter de les enterrer. Avec « Travaux Pratiques », c'est une autre voie qu'il s'agit d'explorer : y aller du « tout autrement », comme le disait Levinas de Derrida. C'est-à-dire prendre tous les risques, se piquer de tous les savoirs, pour parvenir à briser les termes de cette alternative. Ni révérence, ni mépris, mais expérimentation, en quelque sorte. Or je crois que l'expérimentation a toujours été au « goût du jour » ; du moins, telle était l'opinion de Gilles Deleuze, et j'y souscris volontiers : c'est le désir d'expérimentation qui, depuis la nuit des temps, a distingué les véritables penseurs de ceux qui ne font que semblant.
Disons que je les choisis par goût. Les auteurs qui m'ont fait le plaisir et l'honneur d'accepter de participer à « Travaux Pratiques » sont des gens que j'ai d'abord rencontrés dans tel article ou tel livre. En les lisant, j'ai, à chaque fois, été frappé par deux choses : une intelligence et un style. Pour moi, ces deux facteurs sont indissociables : le style est peut-être l'homme, mais il est d'abord la pensée - ce que, à nouveau, Derrida a jadis fortement souligné. Les auteurs que je recherche sont donc avant tout des écrivains qui pensent. Que ces écrivains choisissent la psychanalyse, le droit ou la philosophie plutôt que la littérature pour exprimer leurs idées est à mes yeux un détail. Seul compte leur rapport à l'essai comme genre littéraire dont la contrainte, double, est celle de l'originalité de pensée et de l'originalité du style. C'est ainsi que je peux me permettre de rassembler dans une même collection des écrivains comme Camille de Toledo et Chloé Delaume, des universitaires comme Pascal Chabot ou Pierre Cassou-Noguès, et des francs-tireurs comme Véronique Bergen ou Pacôme Thiellement, sans que, du moins je l'espère, cela ne fasse trop collage.
J'ai envie de dire : à tous ceux pour qui la pensée conserve encore un capital d'excitation ou de jouissance. Même Platon s'en était rendu compte : la pensée est érotique ou n'est pas. Qui n'a jamais, en lisant par exemple Sloterdijk ou Zizek, fait l'expérience de ce vertige proche de celui produit par les meilleurs romans de science-fiction risque de trouver cette thèse absurde - et pourtant, je crois que c'est son intuition qui nous conduit avant tout à la spéculation. Car cette expérience érotique du vertige de la pensée l'est précisément parce qu'en elle se combine la plus grande sophistication de raisonnement, la plus grande élégance de présentation, la plus inattendue des conclusions - et, pourtant, comme on s'en rend compte en un éclair, la plus grande charge de vérité. En ce sens, je crois qu'il y a quelque chose de proustien dans la pensée : elle nous fait apercevoir, par des détours qui paraissent gratuits, voire oiseux, quelque chose qui, sans eux, demeurerait fondu dans le décor l'entourant. J'espère que « Travaux Pratiques » pourra contribuer à fournir à ceux que cela attire, un peu de ce vertige - c'est-à-dire un peu plus de clarté dans la vision. Commentaires
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