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Quand Will Eisner était un loser : C'est celui qui le dit qui y est (14)

Posté par Myosotis le 25.09.08 à 10:40 | tags : comics, elucubration
 
Il n'y a parfois pas mieux pour se rendre compte du travail d'un artiste que de le laisser parler, dessiner, écrire ou lire : c'est un peu le principe de cette rubrique. On parle assez souvent ici de Will Eisner et de ses fameux romans graphiques, ce genre de comics dont il a été à la fois l'inventeur et le père fondateur, mais on a rarement eu l'occasion (par delà les couvertures de ses livres, la reproduction d'une page ou deux, parfois) de montrer à quoi ressemblait son travail. Eisner est un vieux monsieur (décédé en 2005 à 87 ans) et son travail a pris, avec les années, une dimension à la fois mythique et légendaire (un petit côté daté ?) qui a eu tendance à faire fuir les jeunes générations, voire à lui donner un tour académique. Cette petite vidéo en forme de montage en deux minutes et quelques secondes tiré d'un documentaire exemplaire et en 3 parties sur sa carrière lui redonne une fraîcheur et un allant qu'on espère retrouver dans le prochain film adapté de son personnage phare, et superhéros perverti, Le Spirit.
 
Will Eisner, vous vous en rendrez compte, s'est fait voler sa signature par Walt Disney (la signature ne vous rappelle rien?) et a composé des panneaux, des planches, des livres ultraséduisants, reposant en même temps sur un socle théorique réellement révolutionnaire, exposé dans un ouvrage La Bande dessinée, art séquentiel, qu'on ne peut que recommander. Eisner dessine comme un caricaturiste et est ennemi du réalisme : ces planches sont tout sauf des dessins proches de ce que l'on voit, des extrapolations du réel, des sculptures baroques et dont l'effet de vérité est produit par l'outrance, l'exagération ou la surcomposition. Eisner a adapté Melville quelques années avant sa mort (Moby Dick), travaillé sur Kafka et d'autres, produit ce livre devenu fameux sur L'histoire secrète des Protocoles des Sages de Sion, mais aussi introduit quelques techniques de décentrage du point de vue (appliquées aux BD) qui ont fait de lui, devant l'Histoire, une sorte d'Orson Welles du 9ème art.
 
Ce qui est drôle avec Will Eisner, c'est qu'il a longtemps eu un succès inversement proportionnel à sa légende. A l'exception du Spirit, la majorité de ses créations ont été des fours (il s'est fait voler la vedette par les superslips, les Kirby, les Siegel, les Lee) et il n'a vraiment été redécouvert et érigé en maître qu'en 1978, date de la sortie de A contract with God (Un pacte avec Dieu). C'est durant les trente dernières années qu'on lui a bâti sa statue en or massif, comme s'il avait fallu attendre jusque là pour se rendre compte qu'il y avait une vie en dehors des types en collants. Pendant dix ans au moins, ce type a donné des cours à la fac et dessiné des capsules de bière pour la pub. A sa façon, il avait une vie de superhéros.




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