Comics, cinéma : qui vampirise qui ?
Il y a depuis très longtemps un complexe d'infériorité au coeur de la relation entre bédé et cinéma. Si vous me demandez je vous dirais sans mauvaise foi que la bédé a un potentiel mille fois supérieur à celui du cinéma mais je sais que je suis dans la minorité. En général, on dit comme un compliment qu'une bédé est "cinématographique", qu'on "croirait voir les cases s'animer comme au cinéma" etc... Et quand on dit qu'un film a un côté BD, c'est au moins une fois sur deux un reproche (le film serait caricatural, outrancier, pas crédible). Les "plans" travaillés dans les cases de BD sont "cinématographiques" même si dans la BD on les utilise depuis plus longtemps qu'au cinéma où il aura fallu attendre des progrès techniques et Orson Welles pour qu'on cadre une scène de façon un peu créative.
Peu importe, le fait est que le cinéma a remporté la bataille de la culture depuis longtemps. Ce qui est amusant, c'est de voir comment, en embrassant cet état de fait, des auteurs et éditeurs de comics américains ont su faire fortune. Le constat pour eux est simple : il y a des dizaines (des centaines ?) de scénaristes à hollywood qui vivent plus confortablement que le plus gros des vendeurs de comics sans même que leurs synopsis ou scénarios ne soient jamais portés à l'écran. Les succès au cinéma de Spider-Man, X-Men et autre Sin City ou History of Violence ont fait que les producteurs d'Hollywood considèrent maintenant les comics comme une mine d'or et qu'ils achètent à tour de bras les droits de comics souvent avant leur publication (qui parfois ne viendra jamais), signent des contrats de développement avec les scénaristes qui savent se vendre et embauchent les dessinateurs à prix d'or pour réaliser des story boards et des designs.
L'éditeur Platinum Studios fonctionne quasiment comme une maison d'édition fantôme, qui vend à Hollywood des licences sous synopsis de bédés dont ils ne publieront qu'une poignée de numéros (s'ils les publient jamais). Platinum a de gros soucis financiers cependant et ne paie plus ses auteurs depuis quelques temps. On se demande où est passé l'argent, certainement pas dans des comic books publiés au compte goutte. A côté de ces rocambolesques aventuriers, cependant, même les deux plus gros éditeurs de comics américains Marvel et DC ont depuis plusieurs années changé leur positionnement de simple éditeur de comics à entreprise multimédia "ferme à copyright". Bien sûr, un jour prochain Hollywood va se lasser des super héros comme des films catastrophe auparavant ou des buddy movies façon L'Arme fatale, et les éditeurs de comics se retrouveront en très mauvaise posture. La faillite des éditeurs de Spider Man et Superman n'est pas inenvisageable, loin de là, puisque même avec des films à succès ça fait longtemps qu'ils n'attirent plus aucun nouveau lecteur. Je serais eux, je regarderais d'un très mauvais oeil les tournages de films aussi "prometteurs" que Transformers 2 et G.I. Joe d'un côté et Dragon Ball de l'autre. Commentaires
De Cinéphile, posté le 08.08.08 à 11:05
![]() "où il aura fallu attendre des progrès techniques et Orson Welles pour qu'on cadre une scène de façon un peu créative." C'est quoi ces conneries ? Murnau, Lang, Griffith, Ford, Eisenstein, n'ont jamais cadré de façon "créative" ? C'est ça ? Il ne faut pas confondre "baroque", exubérance, sophistication, angle de prise de vue bancal (tout ce qui caractérise le cinéma de Welles) avec créativité. A vous lire, on croirait que ses prédécesseurs n'ont jamais cadré autrement qu'en plan large ou moyen, de façon théâtrale ! Ford était réputé pour la composition de ses cadres. Welles a avoué lui-même avoir visionné chaque jour, un mois durant (si ce n'est plus), Les raisins de la colère, accompagné à chaque fois d'un technicien différent, pour comprendre comment Ford avait conçu tel ou tel plan. Welles n'a rien inventé, il a su assimiler les leçons de ses aînés et en tirer quelque chose qui lui soit propre, comme tout véritable artiste. Quant aux progrès techniques, parlons-en ! Les premiers plans à la grue ont été utilisés par Griffith dans Intolérance (1916 ou 1917). Vous croyez quoi ? Qu'avant Welles, les films étaient réalisés en un minimum de plans, de façon statique, avec toujours la même focale, sans aucune profondeur de champ et avec une composition réduite au minimum ? Si vous connaissiez un peu mieux l'Histoire du cinéma, vous sauriez que des styles très différents se sont affirmés très tôt (monumentalisme architectural de Lang et contemplation fordienne, qui dans les deux cas travaillent beaucoup sur l'image, VS efficacité romanesque d'un Walsh ou théâtralisme hawksien, qui jouent davantage sur un tempo narratif enlevé). De Cinéphile, posté le 08.08.08 à 11:17 ![]() Et vous avez vu L'aurore du Murnau ? Avec son travelling latéral sur les pas dans la boue, ses scènes de ville dans lesquelles il utilise des superpositions, son travail sur la lumière (grand lieu commun de l'expressionnisme, soit-dit en passant). Ou bien son Faust et le travail sur l'espace, auquel Rohmer a consacré une thèse de doctorat ? Dans ce film, Murnau s'amuse avec les lignes de fuite, resserrant l'espace ou l'ouvrant suivant les circonstances, jouant sur les diagonales (comme dans d'autres films expressionnistes, également, voir Le cabinet du docteur Caligari). Pour un lecteur de BD, vous manquez singulièrement de "regard". Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu'avant le cinéma, en termes d'art visuel, existaient tout simplement le dessin, la peinture et la photographie, dont se sont largement inspirés les réalisateurs. Ford a notamment commencé par faire du dessin, quand il était étudiant, et la photographie des Raisins de la colère est inspirée des travaux de Walker Evans. Le cinéma a depuis le début été un art visuel et la BD n'a rien à lui apprendre (voir la pauvreté des cadrages de Krazy Kat ou de Little Nemo). De Cinéphile, posté le 08.08.08 à 11:29 ![]() Enfin, pour dire ça (cf. citation du premier post), il faut tout simplement, avec une mauvaise-foi incroyable, feindre de croire que le cinéma était depuis le début "parlant". Or, il a tout de même été pendant plus de trente ans (de 1895 à 1928, Le chanteur de jazz) tout simplement MUET. Les intertitres étant parcimonieux pour ne pas gêner le spectateur, les réalisateurs devaient s'en remettre à l'image et uniquement à elle (la musique, rappelons-le, était improvisée en direct) pour faire passer leur "message". Cela impliquait donc de pouvoir utiliser une grande variété de plans et, dans le plan, de pouvoir guider le regard du spectateur afin de mettre en relief certains éléments significatifs (objets, corps ou parties du corps, éléments du paysage, le paysage en entier) sur le plan de l'intrigue, de la psychologie des personnages, d'un sens allégorique quelconque, etc. Si ça, ça ne demande pas de la créativité ! De 2goldfish, posté le 08.08.08 à 12:31 ![]() Ouais, vous m'avez percé à jour, je n'irais pas vous chercher sur le terrain du cinéma, qui m'ennuie beaucoup trop pour que je cherche à mieux le connaitre (merci de m'apprendre l'existence d'un cinéma "muet", ça m'a l'air fascinant comme notion). J'avais tout de même conscience de très grossièrement exagérer en parlant de Welles et pas de Lang ou de n'importe quel autre nom que vous citez et dont pour la plupart j'ignore le travail. Je reste cependant persuadé de la validité de mon argument : un tas des techniques que l'on qualifie aujourd'hui de "cinématographiques" dans la BD n'ont pas leur origine dans le cinéma (et pas forcément dans la BD non plus d'ailleurs, mais dans la peinture ou la photo, je n'ai jamais prétendu le contraire). Pour reprendre l'exemple de Little Nemo, les "cadrages" y étaient peut-être pauvres (encore que, il faisait déjà quelques choses intéressantes en 1906) mais le sens de la composition et l'usage qu'il fait de l'espacen'ont certainement rien à envier au cinéma de l'époque. Je m'excuse tout de même pour lalégereté avec laquelle j'ai traité de votre passion, je m'amusais à faire de la discrimination positive mais je ne voulais froisser aucun égo. De Cinéphile, posté le 08.08.08 à 14:22 ![]() Je crois que si l'on compare les deux arts, c'est aussi parce qu'ils relèvent tous deux du genre narratif. Pour être franc, quand j'apprécie une BD, ce n'est pas pour ses qualités "cinématographiques" (par contre, quand je lis un roman, ça compte), mais "romanesques" (structure et déroulement du récit, profondeur psychologique des personnages, une certaine vision du monde...). De Cinéphile, posté le 08.08.08 à 14:45 ![]() Je viens de regarder quelques planches de Little Nemo (on trouve vraiment de tout sur le net) : effectivement, les vignettes sont vraiment bien composées et enplus, les planches font preuve d'une grande variété dans le découpage... De aegirsson, posté le 08.08.08 à 19:30 ![]() La BD contre le cinéma round 1 FIGHT ! De 2goldfish, posté le 10.08.08 à 12:16 ![]() La bataille est un peu morte née, non ? Bon, un truc que j'aurais du écrire en tout cas, c'est que beaucoup de techniques dites "cinématographiques" dans la bédé fonctionne bien mieux au cinéma et qu'en général, je préfère les bédés qui font usage de techniques véritablement propres au neuvième art. De David de toupapier, posté le 10.08.08 à 20:20 ![]() Malheureusement les adaptations des comics au cinéma engendrent plus de visteurs que de lecteurs de comics ou bandes dessinées Il est plus facile et "moins ringard" d'aller voir son super-héros au cinéma que de faire l'effort d'ouvrir un comics pour le lire : "c'est fatiguant de lire" alors qu'au cinéma on est assis et se laisse porter par les images qui défilent devant les yeux Pour ma part, depuis des années, j'essai d'inculquer et de faire découvrir aux jeunes de ma régions, le plaisir d'ouvrir un comics ou une bd pour s'évader Le cinéma s'est "du tout maché", c'est sur il y a le son,les effets spéciaux bruyants tandis que le comics, il faut imaginer et créer ses propres effets spéciaux, bref créer son cinéma intérieur mais qu'est ce que c'est super, de réaliser son propres film, d'inventer les effets spéciaux qui n'appartiennent qu'à nous... David de www.toupapier.com
De dick head, posté le 10.08.08 à 21:21 ![]() En effet, c'est beaucoup plus dur de lire un comics Aspen façon Michael Turner - il a beau être mort récemment que ça n'empêche pas - que de voir un film de Tarkovski, par exemple, mais bien sûr... Et alors les livres sans image, comme par exemple la collection Arlequin, alors, là, tu te fais carrément et les effets spéciaux et tout - comme le fondu enchainé sur un coucher de soleil après le plan rapproché sur le chaste baisé, avec un filtre bleu, ou vert - incroyab Crève, généralité, bête immonde. Sinon quant au débat oui ok ça dépend je sais pas, il y a des idées de cinéma qui peuvent être transposées à la bd, des idées de bd transposées au cinéma aussi tiens, même si... Pourquoi on les rapprochent si souvent pour les comparer ? Deux arts récents dits "populaires"? Deux fleurons de l'industrie culturelle... soumis à un concept particulier de "technique", qui n'est pas la technique au sens artistique du terme, comme travail interne à l'oeuvre, ou processus pour façonner une oeuvre, mais comme règle imposée de fabrication et d'apparition. Bon, ça y est, j'ai ma dose... crytpo : shoot Ajouter un commentaire |
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