Un homme changé : un nazi au grand coeur, excellent roman américain
La librairie anglo-saxonne de chez Métailié dévoile mi-février un nouveau roman de l'écrivain américain Francine Prose qui, s'ajoutant aux récentes publications de cette maison d'édition peu exposée, contribue une nouvelle fois à la rendre indispensable. Francine Prose est une universitaire new-yorkaise de 60 ans qui avait notamment fait parler d'elle, il y a quelques années, avec un bon livre Blue Angel, paru en 2001, sur le harcèlement sexuel. Bonne juriste et peintre habile des classes moyennes supérieures blanches, elle aime travailler au corps les contradictions de l'Amérique et étudier d'un point de vue décalé l'enracinement des valeurs fondamentales du pays (la tolérance, la liberté d'expression, la liberté etc).
Un Homme changé est un roman à la fois intelligent, intimiste et utile. Il raconte (je la fais courte) l'histoire d'un jeune néo-nazi américain, Vincent Nolan, issu de l'Amérique profonde (pauvreté, famille tuyau de poële comme on dit, chômage, magouille, fumettes et petites embrouilles) qui, un jour, sous le coup d'un trip aux acides dans une rave (!), décide de changer de vie. Vincent Nolan vole le fric de Raymond, son mentor de la grande Maison de la Fraternité Blanche, son 4x4 et débarque à New York où il pousse la porte d'une institution Anti-Raciste, humanitaire et dirigée par la figure tutélaire d'un vieux juif rescapé des Camps de la Mort. L'irruption du nazi repenti, de sa musculeuse présence, de ses tatouages et crâne rasé, bouscule le petit monde des faiseurs de Bien (l'association oeuvre pour la libération de divers réfugiés politiques et peine à trouver des donateurs) qui y voit vite un moyen de doper la collecte des dons. Accueilli par Bonnie, l'assistante Bridget Jonesque (pas de mari, pas de sexe mais des illusions pleins la tête) du président, et ses deux adolescents, Vincent Nolan devient la coqueluche des milieux humanitaires et la preuve vivante que l'homme peut... changer et réformer son système de valeurs.
Sous ce petit résumé se devine assez mal la finesse de Francine Prose qui élabore un roman à la fois très réaliste (le personnage de Vincent Nolan est parfait), un rien satirique (les séances de dons et la peinture des joyeux donateurs figurent parmi les bons moments du livre) et globalement émouvant. L'arrivée d'un nazi dans une famille américaine standard est à elle seule une source de comique et de situations cocasses : Vincent Nolan vole la marijuana de l'aîné des enfants, devient une sorte de figure paternelle de substitution qui peu à peu remplace un père complètement odieux (et médecin). Il y a quelques grosses ficelles dans ce roman (le nazi devenu gentil, la femme qui en tombe amoureuse) mais qui jamais ne viennent entraver la fluidité du récit. La métamorphose de Nolan en gentil nazi archétypal est un vrai tour de force. Le balourd transforme sa mémoire, le récit de sa vie pour en faire une sorte de conte épique, donnant à l'Amérique exactement ce qu'elle veut entendre. On déplorera seulement que la résolution de l'intrigue (l'arrivée de Raymond le vengeur sur un plateau télé où Nolan se produit) intervienne aussi brutalement - un coup de poing dans la gueule - et que le tout s'ouvre sur une sorte de happy-end aussi inquiétant que l'était le début du livre. Sans être un chef d'oeuvre, cet Homme changé est un vrai bon livre "à l'américaine", un roman à la fois convaincant sur le fond et plutôt réussi sur la forme, en même temps qu'une leçon comique d'éducation civique.
Un homme changé de Francine Prose
Métailié - sortie le 14 février 2008
Commentaires
De Ostra, posté le 20.02.08 à 09:23
![]() Ca y est, je l'ai acheté, y a plus qu'à ! De Julius, posté le 20.03.08 à 13:54 ![]() Pourquoi parlez-vous de happy-end inquiétant ? De myosotis, posté le 21.03.08 à 09:13 ![]() Oh simplement parce que le nazi réapparaît au bon moment mais aussi parce que la situation finale (je ne veux pas dévoiler la fin) ne me paraît pas totalement stabilisée. De Julien, posté le 18.04.08 à 09:18 ![]() Après la lecture de « La route » de Cormac McCarthy qui a laissé des traces de pneus sur mon crâne et mon coeur, m’a scarifié l'âme, m’a griffé, m’a déchiré… et m’a foutu le nez dans le caca… comme le veut tout roman digne de ce nom, « Un homme changé » de Francine Prose a pansé les plaies !
Ce roman est drôle, les personnages sont sympathiques, les situations cocasses… Bref, on peut se fier à l’avis de Myosotis. Inutile que j’en rajoute. Si… juste une chose : L’impression comique, en lisant ce roman, que les bons sentiments pratiquaient l’autodérision !!!
La transition brutale entre les deux romans m’a rappelé cette dissertation hyper connue –mais sur laquelle je n’ai pas encore eu le plaisir de me plonger- : L'écrivain André Gide déclarait : Ce n'est pas avec de bons sentiments qu'on fait de la bonne littérature. Qu’est-ce que la bonne littérature ?
Tout d’abord, qu’est-ce qu’on appelle « les bons sentiments » ? : Est-ce la compassion ? la tendresse ? l’amour ? le pardon ?... ou bien l’expression d’une sensibilité superficielle ; des larmes qui coulent en regardant « Ca se discute » bien calé au fond de son fauteuil Stressless ; des sentiments de bon aloi qui n’aboutissent à rien –car trop d’égoïste, trop de paresse- mais qui donnent l’impression d’être quelqu’un de bien ! Pire, un instrument au service des hommes politiques, des écrivains, des journalistes qui cherchent le pouvoir, l’audimat… le fric !
Entre la belle parure et l’instrument, les bons sentiments ont beaucoup de mal à se frayer un chemin vers l’authenticité. Et je vous le demande : Comment peut-on faire de la « bonne littérature » avec des sentiments auxquels on ne croit pas !!! Et là, j’en reviens au roman de Francine Prose. Il aurait pu être LE bon roman parlant de bons sentiments si ce n’est cette fin un peu trop happy end et l’humour qui n’a jamais fait non plus, je le crains, de la bonne littérature –à moins que je ne confonde bon et beau…-.
Le rire fonctionne bien pour faire passer un message mais en même temps amoindrit considérablement l’impact. Dans « Un homme changé » on nous rappelle tout simplement qu’un homme bon n’est pas parfait, qu’un homme mauvais n’a pas que des défauts… ou devrais-je dire qu’un homme tout bon ou un homme tout mauvais ça n’existe pas !!! Les bonnes intentions ne font pas de miracle, elles sont toujours émaillées d’erreurs… On fait ce qu’on peut, mais faire c’est déjà beaucoup !
Le personnage principal du roman, Vincent Nolan n’a pas vraiment changé : Il a toujours eu un bon fond mais les choses ont mal tourné pour lui. Il s’est réfugié chez un cousin appartenant à un groupe néonazi. Il a joué le jeu jusqu’au jour où il s’est aperçu qu’il ne ferait jamais partie des leurs, alors il et a piqué l’argent de son cousin, sa voiture et ses médicaments –il carbure aux substances chimiques- pour se réfugier, cette fois-ci chez les bons : Un organisme d’aide humanitaire dirigé par un juif ancien rescapé des camps de concentration. Cet homme, Maslow, s’est donné pour mission de contribuer à sauver l’humanité un homme à la fois. Il est pétri de bons sentiments, il en a fait son fond de commerce en tout bien tout honneur, ce qui ne l’empêche pas de faire preuve de vanité et de vivre dans le luxe. Il y a aussi Bonnie, une des collaboratrices de Maslow qui prendra le risque de loger chez elle, avec ses enfants, ce neo-nazi à la tête rasée et les bras tatoués. Elle est si pathétique… Le roman met le doigt sur tout ce qui ne tourne pas rond autour des bons sentiments : L’hypocrisie, le matérialisme… User de tous les subterfuges marketing pour soutirer de l’argent aux riches -c’est pour la bonne cause !- Et puis il y a cette affreuse émission télé qui va jouer des bons sentiments avec cet « homme changé » qui revient de loin… et tout le monde va pleurer : C’est tellement beau cette image d’espoir !!! Du vrai quoi ! Mais le fait est que Vincent –qui se conduit au départ comme un opportuniste- va se plaire chez Bonnie, va aimer travailler pour cet organisme humanitaire ; il s’aperçoit qu’il y a des choses à faire, qu’on l’écoute et il va prendre des risques –avec sa vie-pour se tailler une place dans ce monde où on ne vit pas constamment sur le qui-vive ! Heuuuuu, voilà ! Je voulais simplement dire que le roman est sympa avec juste ce qu’il faut d’humour et d’honnêteté. Et s’il y a bien une chose que je lui trouve d’inquiétant, c’est qu’on se laisserait bien aller à la faiblesse d’y croire… aux bons sentiments !!! De Julien, posté le 18.04.08 à 09:20 ![]() P’tain, si je commence à parler comme ma mère, je suis mal barré !!!
« La route » et « Un homme changé » sont des romans diamétralement opposés qui chacun à leur façon m’ont apporté du plaisir. Par contre, attention avec les romans-pilules ; ils sont reposants, ça détent, mais à hautes doses ça ramolli le cerveau ! Ajouter un commentaire |
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