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Alan Moore, romancier gourou

Posté par Myosotis le 28.01.08 à 16:04 | tags : alan moore, roman

Premier roman d'Alan Moore, le "plus grand scénariste de BD de tous les temps", La voix du feu est sorti, en version originale, dans une présentation aussi ésotérique que son propos, illustrée de photographies de José Villarubia qui en renforçaient le côté inquiétant et sanglant.
La traduction française impeccable arrive 11 ans après l'original (peu importe), au moment où Moore semble complètement aspiré par les passions magiques qui constituent le ressort essentiel de ce roman.

Un deuxième roman, intitulé Jérusalem, est annoncé, ainsi que, bientôt, un livre-somme sur les arts magiques puis un tryptique de La Ligue des gentlemen extraordinaire (dont le Black Dossier récent et excellent ressemble à un grimoire) qu'on dit sous influence mystique.

Moore est passé de l'autre côté du réel, s'il a jamais été des nôtres. Les propos d'un Snake and Ladders ou de Prométhéa ont peu à peu gagné sa conscience créatrice pour l'habiter entière et en faire un espace passionnant où l'ordre des choses ne relève pas du sens commun.
Moore est l'inventeur des Multivers (les univers qui se déploient sur des continuités et dimensions parallèles), mais aussi l'initiateur dans le omaine des BD des jeux temporels qui ont pu naître chez Wells (accouchant du steam punk), chez Poe (la littérature d'inspiration gothique) ou plus tard chez Philip K Dick (la dimension techno-parano). Dans cette Voix du feu, il nous entraîne dans une série d'historiettes toutes situées dans son village natal de Northampton entre le néolithique et 1995. Les histoires sont écrites chacune depuis le point de vue d'un narrateur différent (un homme préhistorique débile, un romain en mission, une sorcière, un pendu, la maîtresse d'une condamnée, un juge venu rendre sentence après un vol de bétail et finalement Alan Moore lui-même qui prendra la parole en dernier) et évoquent sur plus de trois mille ans d'histoire, la vie de ce territoire paumé à l'Est des Midlands, sur la rivière Nene.

Comme Moorcock et le maître du genre Ian Sinclair, Alan Moore est un artisan topographe de génie qui, raconte-t-il dans le dernier récit, a récupéré des montagnes de documentation concernant sa ville natale : des registres, la liste de tous les faits divers recensés depuis des lustres, des meurtres, des grimoires, des mentions dans des chroniques historiques; et dégagé des sortes de "constantes" ou "images récurrentes" qui, en motifs, viennent émailler l'histoire de la bourgade.

Parmi celles-ci, on trouve des odeurs, mais aussi des figures : celles d'une fille rousse vénéneuse, celle de têtes décapitées, de feux, qui éradiquent le Mal ou le provoquent, et qui viendront donner sa couleur et son unité à l'ensemble. Côté histoires, Moore ne craint pas d'en rajouter et nous offre des scènes souvent formidablement conçues (l'envoyé de Rome qui découvre que l'Empire n'a plus les moyens de fondre de vraies pièces d'or; le traître du Complot des Foudres lynché à la nuit de Guy Fawkes; le juge à la gorge tranchée par des Furies à poil, le templier converti qui rentre chez lui....) dans un style ultraréaliste au point d'en devenir pompier.

Comme les photos de Villarubia, les instantanés de Moore sont saturés de mots, d'odeurs, de chair et finissent parfois par écoeurer. La style est "populaire", presque rabelaisien ou sur le mode des Contes de Canterbury, toujours charnel (les scènes suggérées ou assumées de sexe sont toutes ultra convaincantes et dérangeantes) mais verse parfois dans un excès qui évoque le souci d'authenticité des films de Conan le Barbare. L'histoire d'ouverture contée avec ses propres mots (je vous laisse imaginer) par un demeuré du néolithique, chassé de sa tribu et qui se lie avec la femme du sorcier (l'homme-Hob, figure centrale, barbue et méchamment dominante, du roman), est quelque peu désarmante au delà de la cinquantième page.

Certaines histoires sentent la peau de bête et ont le côté repoussant et trop fort du gibier. Moore a une telle puissance évocatrice que la succession des contes nous accable aussi souvent qu'elle nous enchante. Certains twists sont de toute beauté et la plupart des nouvelles des chefs d'oeuvre de composition dramatique. Le propos pris dans son ensemble suggère l'histoire d'une ville de campagne à l'image de celle des hommes : violente, barbare presque et dominée par l'absence de dieu et de raison.

Moore démontre brillamment que les passions dominent le monde et sont capables d'ouvrir sur des dimensions (sanglantes, mystiques, ésotériques) que seul l'art peut mettre en évidence. Sa vision historique est noire et sans échappatoire, ce qui d'une façon ou d'une autre, perturbe l'accueil d'un livre qui ne nous laisse pas grand chose ni grand monde à qui nous raccrocher. Comment aimer ce qu'on nous raconte alors .

La Voix du feu est le premier jalon-synthèse d'une obsession dans laquelle on se fait prendre comme dans le filet du rétiaire. On y respire mal, on aime pas ça mais on ne peut pas s'en extirper aussi facilement. Le livre est admirable mais trop radical et monochrome pour être aimable. Le roman, avec toutes ses imperfections (trop d'intensité tue l'intensité....), est suffisamment bien tourné pour nous faire changer notre regard sur le cours des choses. Ce n'est pas un petit effet. Cet homme-là avant d'être un auteur, a tout du gourou : la capacité à nous faire voir le monde par ses propres yeux, sans qu'on s'en aperçoive.

 

La Voix du Feu - Alan Moore

Calmann Levy - janvier 2008 - 330 pages (20 euros)

 

 

Commentaires

De Teenage, posté le 29.01.08 à 15:20 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Ca ressemble à "big numbers" non ? PS: les deux premiers paragraphes de ce post sont quasi incompréhensible, une petite relecture s'impose.

De 2goldfish, posté le 30.01.08 à 19:09 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Je dois être saoul je comprends les premiers paragraphes... :p
Je n'ai jamais lu Big Numbers (je n'ai trouvé que le second épisode en téléchargement et n'ai pas eu le coeur de le lire sans avoir lu le premier... c'est déjà suffisament complexe dans l'ordre, paraît-il) mais y'a de ça, je crois... Les personnages de Big Numbers s'agitaient dans l'espace, ceux de Voice Of The Fire s'agitent dans le temps.

En tout cas je suis plutôt d'accord avec Myoso, j'avais lu le roman en VO et il m'avait fait grande impression, il va un peu de pair avec From Hell, en tout cas il marque pour moi une époque où la pensée mystique de Moore venait enrichir son oeuvre plutôt que la rendre trop simpliste comme sur certains de ses travaux plus récents.

Je vais jeter un oeil à la traduction française si je la vois, je suis curieux de savoir ce qui a été fait du premier chapitre complétement déglingué.

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