Il aura fallu pas moins de 7 ans (si je ne me trompe pas) pour passer du tome 3 publié chez feu Semic d'Astro City à ce magnifique tome 4, sous-titré des Ailes de Plomb, sorti il y a 2 mois maintenant chez Panini.
L'univers créé par Kurt Busiek, dessiné par Brent Anderson et Alex Ross (couvertures uniquement), est l'un des plus passionnants des univers new comics, ces séries qui visaient après les ravages causés par Alan Moore (je caricature) sur les superhéros à en redorer le blason et l'amour à l'ancienne. Astro City comme le Top Ten du même Moore se situe comme une tentative réussie de mêler les codes super-héroïques et le monde du polar, dans une ambiance old school (type golden age, mais sans son côté kitsch) prenante et classieuse, qui lorgne par sa lenteur et sa langueur du côté des Marvels de Ross justement, l'album fondateur de cette veine-hommage.
Le scénario des Ailes de plomb constitue la principale qualité de ce recueil qui se lit indépendamment des autres tomes. Un héros loser en acier appelé Steeljack sort de prison et regagne, la queue entre les jambes, son quartier de prédilection, une zone paumée d'Astro City, peuplée de cloches et de loubards qui n'ont pas vraiment le vent en poupe. Obsédé par sa propre destinée, par la mort de sa mère et le crime qu'il a commis enfant, SteelJack peine à trouver un sens à sa vie et traîne sa misère jusqu'à ce que les habitants de ce Hell's Kitchen de comics lui demandent d'enquêter sur une série de meurtres mystérieux (pas de cadavres) perpétrés dans les milieux lumpenprolétaires de la petite truanderie. Steeljack ne doit pas renouer avec le milieu sous peine de retourner en prison, où il a passé plus de la moitié de son existence. Mais sans autre espoir de réinsertion, il finit par accepter et se met sur la piste du tueur et de ses motivations, allant d'échec en échec et faisant coïncider son enquête avec un travail d'analyse sur soi qui donne de l'épaisseur au recueil.
De temps à autre, les pages sont éclairées par le passage des Anges, les super-héros qui veillent sur Astro City et semblent, du haut de leur piédestal, et sous le regard de Steeljack le banni, mépriser la vulgate. Les Anges fascinent et en imposent, mais restent longtemps inaccessibles. Des Ailes de Plomb est une exploration sous forme de polar du rapport entre le commun et le fantastique. Le rythme est volontairement ralenti pour qu'on puisse apprécier les déambulations de Steeljack dans son propre passé et le passé des autres. La rencontre avec un vieux super-héros hidalgo, El Hombre, dégradé pour avoir voulu briller une fois de trop (il a payé un supervilain pour se faire mousser) va changer la donne de l'enquête et donner un éclairage nouveau sur les ambiguïtés et la concurrence qui règnent entre les héros. Les êtres à sauver comptent-ils pour eux ? Superman et les autres travaillent-ils parfois pour soigner leur ego ? Quid de la compétitition chez les bonnes soeurs ? Le thème du succès ou de la décadence des super-héros est omniprésent dans les comics d'aujourd'hui : on le retrouve chez Gaiman, mais aussi dans l'excellente série 52, qui poursuit son bonhomme de chemin en France (ah, Booster Gold). Il n'est pas étonnant que les 2 personnages clés qui s'interrogent sur ces questions soient des types associés aux métaux précieux que sont l'or (Booster Gold) et l'argent (SteelJack).
Astro City diffuse de la mélancolie sur un rythme presque dangereux pour la santé. L'univers dessiné par Anderson est nettement moins sombre et torturé que le Sin city de Miller, mais bénéficie d'une force immédiate et d'une lisibilité affective et artistique qui lui confèrent un impact sur le lecteur presque aussi important. Ceux qui pensent que Miller en fait parfois trop dans la noirceur et le jeu d'ombres trouveront leur compte ici dans un récit équilibré et suffisamment traditionnel pour ne pas dérouter. L'album est un vrai plaisir pour les yeux (à ce titre, le personnage de Steeljack est un bonheur) et offre des arrières plans réalistes, sur lesquels il est très agréable de s'attarder.
Astro City est une belle réussite qui fera un beau cadeau de Noël pour les ados et les adultes.
Astro City : Des ailes de plomb
Busiek / Anderson / Ross
Panini
De hectorvadair, posté le 08.12.07 à 10:29 
Et les précédents Astro, on les trouve comment ? Panini a prévu des rééditions ?