Après Les Choristes, le Pensionnat de Je-ne-sais-plus-où et l'épisode Guy Môquet "sort-de-ce-corps", c'est Daniel Pennac qui vient, ce mois-ci, relever les compteurs (financiers et littéraires) des écoles de la République avec un Chagrin d'école qui mêle évocations de souvenirs d'enfance, culottes courtes bien propres et blanches ainsi que réflexions, un rien plombantes, sur les techniques d'enseignement qui fonctionnent (et celles qui ne fonctionnent pas).
Après Picouly, passé maître dans l'évocation des terres de contraste scolaires, Pennac vient en mastodonte de l'édition sur un terrain que les poids lourds de la littérature française aiment à disputer à la littérature régionale et aux auteurs autoédités. L'école reste un bon réservoir d'anecdotes, d'images clichés (le professeur très cool qui donne envie d'apprendre, le tableau, la triche,...) et de couleurs ultralocales. On y rit, on y pleure, on y croise des amis et des ennemis, on s'y construit, s'y abêtit, s'y cultive ou s'y humilie. L'école est le creuset de l'individu moderne, l'endroit où il naît la plupart du temps, mais aussi où il fait l'expérience de ses limites (personnelles et sociales).
Le livre de Pennac, qui s'inscrit dans la lignée de son précédent travail Comme un roman (en un peu moins pontifiant), présente un portrait de l'auteur en cancre qui n'est pas exempt de clichés (Pennac décortique l'image du cancre, sa postérité), mais qui fait bien rire dans l'ensemble. Victime de sa curiosité, le jeune garçon n'arrive pas à apprendre et est peu à peu éjecté du groupe de ceux qui auront une belle carrière scolaire. Cela nous vaut évidemment un sublime et bien rétro : "Vous, Pennacchioni, le BEPC ? Vous ne l'aurez jamais !", prononcé par une directrice d'école à la fin des années 50. Pennac part pour la pension et découvre les lectures clandestines et solitaires comme Merlin l'Enchanteur, devient professeur et l'écrivain qu'on connaît.
Le livre vise à revenir sur son parcours et à mettre en évidence la possiblité qui réside en chaque destin, en chaque enfant de s'en sortir un jour. Au passage (et avec un sens certain de l'optimisme), Pennac égratigne quelques idées reçues sur la télévision (pas si méchante la télé), sur la soi-disante bêtise des nouvelles générations (qui, au contraire, sont avides de savoir, mon neveu), et double son discours d'un retour aux fondamentaux qui est tout à fait dans l'air du temps : retour à la grammaire, à la dictée etc.
Ce qui frappe ici, plus que les qualités ou défauts du livre (plutôt bon pour ce genre inintéressant au possible), c'est la permanence du discours français sur la capacité de l'institution scolaire (avec ou sans Super-Instit) à rattraper tous les travers de la société extérieure. Atteinte du syndrome Harry Potter, Tome 1 : Harry Potter à l'école des sorciers, la vision nationale pare l'école de vertus magiques qui sont, pour une bonne partie, illusoires ou statistiquement marginales, et ne doivent pas masquer un autre discours, plus pessimiste celui-là, qui veut que :
1) l'école ne rattrape rien du tout au contraire des inégalités sociales, familiales...
2) les miracles dont parle Pennac (je suis cancre et je deviens écrivain international) se comptent sur les doigts d'une main depuis l'origine des temps
3) les gamins de 13 à 17 ans (un tour sur les skyblogs en donne une assez bonne idée) n'ont plus rien à voir intello-structurellement avec ce qui est exposé dans ce genre de livres
4) l'on ne peut pas demander à tous les professeurs d'être extraordinaires
5) la mythologie héritée elle-même de la IIIe République et des Hussards Noirs de la République ne veut plus dire grand chose aujourd'hui, en dehors des cercles spécialisés.
Ceci étant dit, s'abreuver à la nostalgie positiviste d'un Pennac, progressiste invétéré et aux analyses plus fines que 2/3 des théoriciens pédagogues actuels, reste un bon moyen de réfléchir à ses questions et de passer un bon moment à revivre ses propres souvenirs d'écolier. Le problème de l'Instit et de Pennac en général, c'est qu'il suffit d'en avoir vu un épisode, pour s'en souvenir toute sa vie. C'est tellement bien foutu et facile à aimer (bons sentiments, bon ton, bonne déconne) qu'on y revient les yeux fermés, sans se rendre compte que le réalisme qu'on y pratique n'est pas celui dans lequel se déroule notre vie.
Chagrin d'école
Daniel PennacGallimard
De ivonig, posté le 06.11.07 à 14:07 
Bravo pour votre sagacité que je partage à 150 %
cela dit bienvenue sur terre à ceux qui découvrent que Dieu nous laisse en en pleine merde
De vento, posté le 06.11.07 à 14:11 
Ca n'a aucun rapport mais j'aime bien cette citation de Wolinski, je crois: "les enfants de 10 ans sont des petits cons de droite".
De Lolla, posté le 06.11.07 à 15:04 
Y'a des lettres de Guy Moquet et des leçons de morale qui se perdent nom de diou.
De Maxence, posté le 06.11.07 à 20:38 
Allons Z'enfants !! Pffffffffffff
De vento, posté le 07.11.07 à 11:01 
@Lolla -> c'est quoi ces moqueries déplacées sur l'accent du sud-ouest ?!
De MARIE, posté le 07.11.07 à 11:08 
Découvrez le clip vidéo de Chagrin d'école http://www.gallimard.fr/pennac-chagrindecole/
De Lolla, posté le 07.11.07 à 11:15 
A Vento : j'adore le sud-ouest, t'inquiète (Toulouse, les Pyrénées)... :
http://fr.youtube.com/watch?v=ucm_qmVvsyo
De vento, posté le 07.11.07 à 12:46 
@Lolla -> ceci dit, c'était que pour t'enquiquiner ;-)
Je tape le crypto adéquat: SAGE (faudra un jour que le mystère soit levé autour des pouvoirs divinatoires de l'algo qui chope les crypto)
De Montsé, posté le 08.11.07 à 09:51
Ce roman et sa nostalgie positive (peut-être son optimisme invétéré) est tout à fait pour moi ! Et puis, je suis curieuse de savoir comment il décrit ce cancre éjecté du groupe de ceux qui auront une belle carrière scolaire. J'ai été ce cancre : Née en Bélgique francophone, j'ai émigré en Espagne à 4 ans ; à la mort de Franco, je me suis retrouvée dans une école où l'enseignement était donné entièrement en catalan -il y a eu comme un blocage à cette époque !) ; à 14 ans retour en Bélgique et bien entendu, la grammaire, l'orthographe... pffffft je n'y connaissais que dalle ! Avec tout ça, des parents absents, pas de temps n'y de moyens... Débrouille-toi !!! Pas évident de se prendre en main si jeune. C'est le genre de truc qui marque...
Snif, snif.... 
De Ophélie, posté le 09.11.07 à 10:04 
Salut. Je viens de l'acheter. Je vous dirais ce que j'en pense. Bisous, Bisous.

De Sunnyday, posté le 21.02.08 à 11:02
C'est tellement bien foutu et facile à aimer (bons sentiments, bon ton, bonne déconne) qu'on y revient les yeux fermés, sans se rendre compte que le réalisme qu'on y pratique n'est pas celui dans lequel se déroule notre vie...
Souvent la vie est ce qu'on veut bien qu'elle soit : On subit des coups durs, les gens qui nous entourent ne sont qu'une bande d'hypocrites égoïstes, etc. etc. etc. etc. etc. Mais cette foutue vie, est la seule que nous ayons, on peut la vivre en essayant de trouver un certain équilibre (et qu'on le veuille ou pas, le positivisme aide) ou se complaire, se vautrer dans le négativisme, le pessimisme, le cynisme, l'abattement, le chagrin, l'amertume entrainant névroses, psychoses j'en passe et des meilleures.. heuuu, pardon, de pires ! On est le premier à souffrir de ces sentiments, ça se passe dans notre chair... Ca avance à quoi ?!
Il suffit parfois de chercher ce qui met du beaume au coeur. Ce livre par exemple que j'ai lu, ou autre chose... la pêche, le soleil au dessus de nos têtes !
Cryto : soleil, si, si
De Myrtille, posté le 21.02.08 à 17:28 
C'est vrai que ça fait du bien
